‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 22 sur 237 · rnoK les, cd. Boun, T, p. G(i · texte numérisé non relu

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Des chroni-

queurs en général assez dignes de foi nous disent que chaque pamphyle portait en tout de cent à cent vingt hommes , chaque ousion cent huit , chaque dromon deux cent vingt.

Tout cela nous donnerait un chiffre d'hommes par trop considérable; mais j'estime que, s'il y a exagération, celleci doit certainement porter plutôt sur le nombre total des navires que sur celui des hommes embarqués sur chaque bâtiment , ce dernier compte paraissant assez vraisemblable. L'effort, en tout cas, était fort considérable, tel même que les chroniqueurs nous laissent entendre que toutes les forces navales de l'im-

EJIPEREUIt BYZAXïIX.

mense empire ou peu s'en faut, faisaient partie de l'expédition. C'est à peiue si quelques navires demeurèrent pour la garde de la capitale et du Bosphore sous le commandement dustratigos de l'Archipel. Ce haut fonctionnaire, à la fois chef et préfet du thème de ce nom et commandant l'escadre de la mer Egée, prenait parfois le titre plus poétique de stratigos de la Dodécanèse ou des Douze-Iles. De faibles détachements de la flotte avaient encore été laissés pour plus de sûreté à Attalie, sur la côte de Pamphylie, au port Saint-Siniéon, non loin d'Antioche de Syrie, à Rhodes, enfin dans le port de l'aride île de Carpathos que les Italiens ont nommée Scarpanto. Les chefs de ces détachements devaient surveiller les côtes de Syrie et prévenir toute tentative de secours portés en Crète par les Sarrasins du continent, et surtout par les flottilles rapides des émirs de Tarse ou de Tripoli.

Parmi les principaux officiers qui faisaient partie de l'expédition, les chroniqueurs citent les stratèges des deux thèmes maritimes par excellence des Cibyrrhéotes et de Samos, et le « turmarque du littoral péloponésien, » sorte de préfet maritime des rives de la péninsule de Morée, lequel avait amené quatre chelandia. Les cavaliers cataphractaires et la cavalerie légère étaient sous les ordres des topotérètes ' de Thrace et de Macédoine. Les magnifiques corps de la garde impériale des Excubiteurs ^ et des Icanates ou Immortels avaient envoyé leurs contingents. Les Thracésiens, gens des campagnes de Lydie, d'Ionie, de Mysie, de Milet, dePergame, de Smyrne, marchaient sous le commandement de trois turmarques. Les Arméniens étaient au nombre de mille sous le commandement de leurs chefs nationaux. Les Slavésiens ou colons slaves de l'Opsikion, l'ancienne Bithynie, étaient sous la conduite de leur stratigos. Sept cents hommes obéissaient au commandement du stratigos du thème de Charpézic, thème certainement asiatique, mais que nous ne pouvons même plus identifier aujourd'hui.

Je ne saurais trop le répéter, il faut lire avec soin dans le Livre des Cérémonies de l'empereur Constantin Porphyrogénète le minutieux détail de ce gigantesque armement, pour voir de quoi était

1. ïopotéiète. sorte de chef de bataillon ou d'escadron provincial.

2. Littéralement : « ceux qui couchent à la i>orte du Palais. »

capable au dixième siècle le ministère de la guerre d'un Basileus byzantin , et combien l'art militaire avait atteint, chez les Grecs d'avant l'an 1000, un développement extraordinaire que bien peu soupçonnent. Je le dis encore, si ces détails statistiques du compilateur impérial semblent se rapporter presque tous à l'infructueuse expédition de Gongyle, ils conviennent aussi bien à celle, toute voisine, de l'an 960, qui fut très différente comme résultats.

La flotte de Nicéphore leya l'ancre dans les derniers jours de juin ou dans les premiers jours de juillet de cette année 960. Ce dut être un spectacle unique que ce grand départ. Imaginez, par un de ces magiques levers de soleil d'un été oriental, la Corne-d'Or et tout cet admirable espace de mer d'un bleu profond qui s'étend entre Stamboul et les hautes collines de Péra d'une part, de l'autre les pentes de Chrysopolis et de Chalcédoine qui sont aujourd'hui Scutari et Kadi-Keui, imaginez, disje , cet immense espace borné par ce merveilleux décor des grandes agglomérations byzantines d'Europe et d'Asie, tout encombré par ces milliers de navires aux flancs peints des plus vives couleurs, aux voiles éclatantes teintes de cent nuances distinctes, aux proues dorées, aux rames innombrables, aux bannières gigantesques, aux banderoles de toute forme , aux grands étendards portant les très saintes effigies de la Vierge Toute Sainte, du Christ Pantocrator et des grands saints militaires, saint Théodore Tyron, saint Théodore Stratilate, saint Georges, saint Démétrius. Sur les ponts des chelandia, des dromons, des ousia étincellent et reluisent au soleil les cuirasses cataphractes, les haches des Vae rings, les cottes de mailles, les bouchers ronds de métal poH. Les costumes éclatants de toutes les races de l'Orient se mêlent aux vêtements plus sombres faits de peaux de bêtes et de fourrures des fils du Nord et des guerriers de la steppe. Les mille voix des drongaires ordonnant la manœuvre des équipages se mêlent à celles des turmarques, des topotérètes, des centarques qui président à l'embarquement et aux derniers préparatifs de l'installation à bord. Des centaines de canots, de caïques peints en bleu et en vermillon, volent et s'entre-croisent d'un navire à l'autre, tout chargés d'oisifs parés des éclatants vête-

iiients de soie brocliée d'or et d'argent de la noblesse byzantine. Sur les deux rives, les palais, les villas, les églises sans nombre, les terrasses ombragées de grands arbres, les hautes tours carrées et les longues lignes de murailles savamment crénelées disparaissent sous un peuple de curieux parmi la luxuriante et gaie verdure des jardins environnants.

A cette pointe du Sérail, aride aujourd'hui, et presque désolée, qu'occupaient alors les murailles, les bosquets, les pavillons de plaisance du Palais Sacré, la cour splendide et innombrable s'est massée. Au port du Boucoléon , ce port magnifique de la demeure impériale réservé au seul Basileus, ce port tout entier créé de main d'homme, dont les quais de marbre et les escahers somptueux couverts de colonnes et de groupes admirables descendaient jusqu'à la mer, le jeune empereur, semblable à une idole dorée, le stemma en tête, et avec lui le patriarche, le haut clergé, tous les membres du saint synode, le sénat, les plus grands dignitaires vêtus d'or ou de soie, coiffés du bonnet de brocart d'or, ont pris place sur une estrade improvisée. Derrière les hauts grillages des jardins du Palais, dans les mystérieuses profondeurs de l'immense gynécée, on devine encore tout un monde de spectatrices, la radieuse Basilissa, toute fière de régner, assise sur un trône de métal précieux , toutes ses femmes, toutes ses esclaves, toutes les patriciennes zostae ou patriciennes à ceinture, les spatharissse, les stratorissae, les hypatissaî', admises en sa présence, désignées chacune par le titre de son époux. La jalouse surveillance des eunuques, « de ceux qui sont sans barbe », contient avec peine cette troupe charmante, très parée, curieuse, indisciplinée.

Cependant le tumulte étourdissant de cette foule immense augmente {\ chaque heure. De toutes parts, parmi les mille rumeurs de cette gigantesque agglomération, éclatent les sons de musiques guerrières, sauvages, étranges. Les sons rauques et terrifiants des trompes et des naquaires, le hurlement cadencé des cymbales, le roulement bref et précipité des tambours, les chants de combat de toutes ces races barbares ,

1. Eiîouses de spathaires, de stratores ou écuyers, d'hypatoi ou personnages consulaires.

les vivats interminables des factions, leurs acclamations ofticielles bizarres et réglées, les litanies pieuses des dévots, les monotones cantilènes des moines par milliers se mêlent aux voix grêles des chantres et des clercs qui dans toutes les églises, dans tous les oratoires entonnent l'hymne à la Vierge Hodigitria, <ï l'Invincible Mère, Celle qui conduit à la victoire )).

Puis, soudain, un grand silence s'établit, le patriarche bénit la flotte; le Basileus, debout, donne le signal ; une immense acclamation pieuse lui répond tout le long des rives des deux continents , et la foule des navires s'ébranle lentement sur la route de Marmara.

Dans plus de cinq cents églises aux voûtes de mosaïques à fond d'or, dans tous les oratoires consacrés à mille saints aux noms étranges, au fond des monastères de cent ordres divers, dans les cellules sans nombre des cénobites, les prières sont dites pour le succès des guerriers byzantins, valeureux fils de la Vierge, qui vont combattre les Sarrasins impies , contempteurs de la Trinité, néga-

Sainte Hélène en impératrice byzantine. Miniature (i'im des iiliis magnifiques man uscrits byzantins de la Bibliotlièque nationale : un Saint Gréçoii-e de ^\l^iance du LX" siècle.

teurs (lu Verbe divin, « ces Agarènes maudits que Dieu confonde »! Tout le long du Livre des Cérémonies, cette lourde, informe, mais précieuse compilation que nous devons à Constantin Porphyrogénète, on retrouve la trace profonde des incessants soucis que créait aux empereurs cette (( Crète infâme ». L'iiorreur de cette première question Cretoise hantait le sommeil du Basileus reposant sur sa couche somptueuse dans son grand triclinion de pourpre et d'or. Un chapitre spécial de ce livre nous donne la description succincte de l'itinéraire le plus rapide et le plus sûr que devaient suivre les escadres byzantines pour atteindre l'île tant redoutée, ainsi que l'énumération des diverses stations impériales qu'elles rencontraient sur cette route. Ce fut certainement cette même voie que suivit Nicéphoreàla tête de son énorme flotte grossie à chaque arrêt de contingents nouveaux. La distance totale admise par les fourriers byzantins était de 792 milles. On quittait les deux ports de la Ville gardée de Dieu et l'admirable rade de Chrysokéra?, qui est la Corne-d'Or d'aujourd'hui; on voyait sur la gauche disparaître rapidement dans le lointain la rive de Bithynie et les îles des Princes, émeraudes verdoyantes scintillant sur un flot toujours bleu ; on longeait la côte septentrionale de Marmara jusqu'à Héraclée, première station navale signalée dans l'itinéraire des Cérémonies, C'était l'antique Périnthe, autrefois populeuse métropole de Thrace, célèbre par la résistance désespérée qu'elle opposa à Philippe de Macédoine, port considérable sous les Basileis byzantins, aujourd'hui petite ville insignifiante qui porte encore son nom^ d'Eski Erekli (la Vieille Héraclée). En quittant ce port, on cinglait droit au sud-ouest vers la côte d'Asie. Proconèse était la seconde station dans la mer de Marmara; c'est la plus considérable parmi ce groupe d'îles, qui au moyen âge, par leurs carrières de marbre dont tous les édifices de Constantinople sont bâtis, ont donné, dit-on, son nom moderne à l'antique Propontide '. Proconèse, lieu très redouté de relégation abominable sous les Byzantins, dresse en face de la mer ses flancs escarpés au pied desquels est bâti Marmara, gros bourg avec

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