‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 45 sur 237 · Voyez plus ba.«, pp. 133 et · texte numérisé non relu

Voyez plus ba.«, pp. 133 et

un poème, une c( hasida » où il ferait entrer la description de ces journées.

c( Monté sur des chevaux grands et agiles, toujours prêts à hâter leur course ou à la ralentir au gré de leur maître, Seîf chasse les fuyards devant lui avec sa lance redoutable, tremblante à ses deux extrémités, qui n'épargne jamais celui qui ose lui tenir tête. Ses soldats, devenus dédaigneux par l'abondance du butin, ne choisissent plus que les chamelles qui allaitent ou celles qui touchent à leur terme. Les fuyards n'ont échappé qu'en perdant dans leur fuite précipitée les housses de leurs chevaux, leurs turbans, les voiles de leurs femmes. Les jeunes filles, montées en croupe derrière eux, ont été épuisées de fatigue, et les petits enfants ont péri foulés aux pieds des chevaux. Au lever de l'aurore, Seîf victorieux s'est reposé sur les terres d'Arvasem. Au lever du soleil, on chante dans son camp, pendant que les coupes passent de main en main, la gloire de ses exploits. Toutes les tribus de l'Arabie s'incHnent devant lui. ))

Que de détails curieux, pleins de vie! Ecoutez encore ce fier chant de triomphe composé par le poète pour un chef arabe allié du Hamdanide. « Je suis le fils des combats et de la libérahté, le fils de l'épée et de la lance. Les déserts et les vers rimes, les selles de chameau et les montagnes me tiennent lieu de père et d'aïeux. Je porte un long baudrier; j'habite une tente soutenue par de longues pièces de bois; longue aussi est ma lance, et non moins long le fer dont elle est garnie. Mon épée devance le trépas qui poursuit les mortels ; on dirait qu'il y a un pari entre elle et la mort. ))

J 'ai cité ces extraits des poésies de Moténabbi parce qu'ils peignent si bien ce brillant prince d'Alep et ces étranges guerres syriennes si mal connues, sur lesquelles nous ne possédons, hélas, que quelques arides et courts chapitres des annalistes arabes ou byzantins. Lorsque Seîf Eddaulèh mourut, tous les poètes, tous les écrivains dont il avait orné sa cour, sentant qu'ils avaient tout perdu, désertèrent Alep en un jour.

Rappelons brièvement les principaux événements de la lutte du Hamdanide contre les Byzantins à partir de son avènement à Alep en

944. Il serait trop long de redire en détail toutes ces campagnes rapides qui ensanglantèrent la frontière et les provinces méridionales de l'empire grec en Asie durant les quinze dernières années du règne de Constantin VII. Je citerai seulement les faits les i)lus importants.

En 944, Seîf Eddaulèli pénètre sur le territoire byzantin et défait les Grecs, mais son vassal, l'émir d'Edesse, fait sa paix avec eux et luimême est forcé de se retirer précipitamment pour aller combattre une armée égyptienne. A partir de 946, il relève l'antique coutume de la guerre sainte tombée quelque peu en désuétude et qui consiste à marquer chaque été par une expédition contre les Grecs. Les pieux croyants de tout l'univerg musulman affluent sous ses drapeaux. Cette année-là et la suivante, qui fut très heureuse pour ses armes ', il lutte contre Bardas Phocas, dont l'armée comptait de nombreux contingents russes et bulgares. Bardas est plusieurs fois vaincu et finit par être grièvement blessé. Seîf se bat aussi contre le fils de Bardas , Léon, qui assiège, prend et rase la forteresse de Hadath, située entre Malatya, Samosate etMarasch. En 949, il veut porter secours à Marasch assiégée par les Byzantins, mais il est mis en déroute et se sauve à Mayyafarikîn. Les impériaux s'avancent jusqu'à Tarse. En 950, nouvel insuccès pour le Hamdanide. Les Byzantins pénètrent jusque sur le territoire d'Antioche. En septembre de cette même année, à la tête d'au moins trente mille hommes, résolu à frapper un grand coup, l'émir quitte Alep, traverse la Cilicie, ralliant sur sa route les quatre mille guerriers de son vassal l'émir de Tarse, sous la conduite du cadi Abou'l Hosaïn. Il franchit le Taurus, dépasse Césarée et Tzamandos, dont il incendie les faubourgs, traverse le grand fleuve Halys et s'avance ainsi jusqu'au cœur des provinces asiatiques de l'empire, pillant les villes, brûlant les églises et les couvents, massacrant tout ce qu'il n'emmenait pas en captivité. Il bat à plusieurs reprises les troupes byzantines du domestique Bardas, lui prend plus de cent vingt patrices, et s'avance jusqu'à sept journées de marche de Constantinople ! Mais au retour, après plusieurs mois de dévastations sans nom, en repassant les monts, alourdi par son

1. Il s'empara, entre autres, de la forteresse de Barzouyyah, réputée imprenable.

immense convoi de captifs et de chameaux chargés de dépouilles, il est surpris par Bardas dans un défilé. Ses cavaliers, écrasés sous une pluie de rochers, se débandent après avoir égorgé la plupart des captifs de marque. Tout le butin est perdu.

Lui-même n'échappe que par miracle, grâce il un saut prodigieux de son merveilleux cheval de guerre*. Ce fut une de ses plus cruelles défaites. Elle eut lieu le 20 novembre 950.

Dans les années qui suivent, nouvelles incursions du Hamdanide nullement découragé par ce désastre. En 953, c'est au tour des Byzantins de prendre l'offensive ; ils vont ravager affreusement les campagnes d'Alep et d'Antioche.

Seîf Eddaulèh, qui pillait la frontière grecque du côté de l'Euphrate et de Malatya, se jette à leur rencontre avec toute sa cavalerie, franchit l'Euphrate à Samosate, bat l'ennemi, le poursuit, le bat encore sur le fleuve Djeyhân, sous Marasch, lui reprend tout son immense butin et emmène prisonnier le propre troisième fils du domestique Bardas, Constantin Phocas, tout jeune encore. Le pauvre enfant périt dans les prisons d'Alep, de maladie suivant les uns, par le poison suivant d'autres, parce qu'il refusa d'abjurer '. Seîf, toujours che-

Fragment du suaire de saint Potentien. Étoffe orientale du x« siècle, imitation byzantine de l'arabe, conservée au trésor de la cathédrale de Sens.

1. Les Sarrasins désignèrent, depuis, cette campagne fameuse de l'aventureux émir par le nom d' «expédition du saut ». Moténabbi accompagnait le Hamianida.

2. Aboii'l Maliâceu affirme que Seîf Eddaulèh traita avec égards son prisonnier jusqu'à sa mort.

valeresque, écrivit de sa main une lettre de condoléance au malheureux père et fit remettre la dépouille mortelle de l'infortuné Constantin aux chrétiens d'Alep. Ils l'enveloppèrent dans un linceul d'étoffe précieuse et le déposèrent en un somptueux cercueil dans une de leurs éghses.

En 954, le prince d'Alep s'en alla camper devant Hadath la Rouge ', forte place que les Grecs avaient démolie, et se mit à la réédifier avec une fiévreuse ardeur, mettant lui-même la main à l'œuvre. Bardas, avec cinquante mille fantassins et cavaHers bulgares, khazares, slavésiens, russes et arméniens, vint l'attaquer deux jours après, un vendredi. On se battit du lever du soleil jusqu'au coucher. Les Sarrasins, d'abord accablés, virent leur fortune se relever lorsque l'émir, à la tête de cinq cents cavaliers d'élite qui formaient sa maison , perçant les rangs des impériaux, poussa droit au domestique. Les Grecs mis en fuite furent horriblement battus. Trois mille périrent. Une foule de patriccs et d'archontes demeurèrent aux mains des Sarrasins. Un petit-fils de Bardas, fils de sa fille, fut tué. Son gendre, Kaudis le Borgne ", stratège de Tzamandos et Lykandos, fut fait prisonnier. Nicéphore Phocas, alors simple lieutenant de son père, n'échappa à la mort qu'en se tenant jusqu'à la nuit caché dans un souterrain. Seîf Eddaulèh, victorieux, ne quitta point Hadath qu'il ne l'eût complètement rebâtie et qu'on n'eût posé le dernier créneau de ses murs, le 12 novembre de cette année 954 ^

En automne de l'an 955, nouvelle apparition de l'armée du domestique sous les murs de la forteresse reconstruite. Les Grecs font brèche, mais l'approche des troupes alépitaines les force à se retirer. En 95G, nouvelles incursions, nouveaux combats incessants, nouvelles prises de villes et de prisonniers de marque. Léon Phocas, qui suppléait son père trop âgé dans sa charge de domestique, bat et fait prisonnier

1. Hadath, Hadeth, forteresse frontiùic. v. -, . p. I -Js. Elle fut ai>]ielte la Rouireà cause du sang byzantin qui y coula à flots. Le nom de cette place forte revient constamment dans les récits des luttes de cette él)0que.

"2. Kémal ed-Dîn dit qu'il était manchot.

3. Les Grecs demandèrent une trêve, qui leur fut refusée parce qu'ils avaient mis à mort tous les membres de la famille du Hamdanide tombés en leur pouvoir.

SOUS les murs d'Arandas un cousin de SeîfEddaulèli, gouverneur de la place de Dolouk, lequel s'en fut mourir captif à Constantinople. D'après une chronique turque, le Hamdanide se serait cette année avancé sur le territoire de l'empire jusqu'à Amasia, tout près de la mer Noire.

En 957, combats constants entre Grecs et Alépitains. Seîf Eddaulèh ne quitte pas les camps, mais il a presque toujours le dessous. Il punit cruellement une conspiration qui avait pour but de le livrer aux Byzantins. Quatre cents prisonniers chrétiens sont massacrés. Ses gardes, gagnés par l'ennemi, sont sur son ordre cernés par les Bédouins et les miliciens Deïlémites. Cent quatre-vingts sont égorgés. A deux cents autres on coupe les pieds, les mains et la langue.

En 958 encore, succès de plus en plus accusés des Grecs. Sous la conduite de Jean Tzimiscè^ suivant les uns, du brave cubiculaire Basile et de Léon Phocas suivant les autres, ils battent deux fois de suite les armées de l'émir. La première fois ils lui tuent cinq mille cavaliers, lui prennent tout son bagage et trois mille fantassins. La seconde fois, après avoir entre temps conquis et brûlé plusieurs villes, en particulier Amida, Mayyafarikîn , Arzen et la grande Samosate sur l'Euphrate, ils mettent en déroute sur les confins de sa principauté les troupes qu'il commandait en personne, tuent plusieurs de ses proches, une foule de ses soldats et de ses serviteurs, et lui enlèvent dix-sept cents cavaliers qui sont envoyés à Constantinople avec armes et bagages pour figurer dans le triomphe au Cirque. Les Grecs s'avancent jusqu'à Khoros ou Kourous , l'ancienne Chorys de Cyrrhestique, la Coricie des croisades, en pleine principauté d'Alep. Nasser Eddaulèh, en ce moment chassé de ses propres Etats par le Bouiide Mouizz Eddaulèh et réfugié auprès de son frère, se trouve dans l'impossibilité de lui porter secours dans cette grande détresse. Partout les armes sarrasines reculent devant les Grecs triomphants. c( La frontière romaine, dit M. Rambaud, se trouve transportée bien loin vers l'orient. L'Euphrate est redevenu la base d'opérations, le Tigre l'objectif des légions romaines. »

En 959, l'année de la mort de Constantin VII, le Hamdanide continue à soutenir une lutte vaillante mais malheureuse contre les

deux Phocas et leur cousin Jean Tzimiscès, dont le nom commence à briller à côté du leur. Léon Phocas, le curopalate, surtout, se couvre de gloire. Il parcourt victorieusement la Cilicie, pénètre jusqu'à Tarsous, prend et détruit des places frontières, parmi lesquelles Harouniyeh, s'avance jusqu'aux lointaines cités d'Edesse et de Harran de Mésopotamie, ravage et occupe toute la province de Diâr Bekir ' jusqu'à May yafarikîn, s'empare d'un fils de Nasser Eddaulèh^, puis se jette de nouveau en pleine Syrie. Le bruit de ses succès jette l'épouvante par tout le monde sarrasin jusqu'en Egypte. Le grand prédicateur Abd er-Raliîm prêche en divers lieux la guerre sainte.

Au printemps de 960, au moment où ce récit commence, il semble que Léon n'avait pas encore quitté la terre de Syrie qu'il ravageait affreusement. Alors Seîf Eddaulèh, nullement abattu par tant de récentes défaites, excité au contraire par quelques petits succès de son lieutenant Nadjâ, et certainement dans le but de forcer son ennemi à la retraite par une diversion puissante, franchit à nouveau et subitement la frontière grecque à la tête de très nombreux contingents. L'expédition de Crète était pour lui une circonstance fort heureuse, car les meilleures troupes de l'empire s'y trouvaient engagées et les thèmes asiatiques avaient été de ce fait à peu près dégarnis de soldats, tout ce qui se trouvait encore disponible de ces côtés opérant en Syrie avec le curopalate Léon. La diversion tentée par Seîf était donc aussi hardie qu'opportune. Peut-être comptait-il aussi qu'elle serait de quelque secours à son coreligionnaire Abd el-Aziz, le vieil émir de Crète, en ce moment si menacé. Quoi qu'il en soit, sans s'inquiéter de laisser sur ses derrières toutes les forces de Léon, le Hamdanide, à la tête d'une formidable cavalerie, se jeta en pays chrétien, dans le Béled er-Roûm , suivant l'expression consacrée des chroniqueurs musulmans. Ce dut être dans les premiers jours de l'été de l'an 960, alors précisément que l'expédition de Nicéphore allait débarquer en Crète.

A ce moment qui marque pour l'émir d'Alep l'apogée de sa renommée militaire, sa souveraineté plus ou moins soHdement établie

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