‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 68 sur 237 · Op. cit.,v · texte numérisé non relu

Op. cit.,v

Amphore iirabe au nom du Khalife d'Egypte El- Aziz Billah , successeur de ilouizz, le coutemporaiu de Kicéphore. Ce vase précieux à monture d'argent est conservé au trésor de Saint-Marc à Venise.

nant ainsi Alep à son sort '. L'égoïste partisan semble avoir tranquillement assisté de là en simple spectateur aux dernières péripéties de

1. Yahia dit qu'après avoir contemplé d'une hauteur toute l'armée byzantine arrivant devant Alep, il fut saisi de crainte et s'éloigna.

cette lutte terrible qui devait si rapidement aboutir à la chute de la capitale. Lui, si résolu, si intrépide d'ordinaire, auquel Seîf Eddaulèli avait confié son meilleur espoir, fut donc cette fois pour le moins audessous de sa tâche, et quand on considère qu'à peine un an plus tard il devait profiter des nouveaux malheurs de son maître pour déserter absolument la cause de celui-ci et se révolter contre lui, il est impossible de ne pas croire que, dès ce moment même, il n'avait d'autre but que de trahir Seîf Eddaulèh et d'amener par tous les moyens sa perte pour en profiter à son détriment. Ce plan odieux était du reste tout à fait dans les données et les coutumes de l'époque, la fidélité à la foi jurée n'existant en aucune façon, telle que nous la comprenons de nos jours, dans ces principautés sarrasines nées en une heure et succombant d'ordinaire tout aussi vite sous l'action de quelque traître audacieux. Mais si la conduite de Nadjâ fut en quelque sorte naturelle, elle fut cependant dans ce cas plus particulièrement odieuse, parce que Seîf Eddaulèh l'avait constamment comblé de ses bienfaits. Il venait même encore de le nommer au poste infiniment lucratif de gouverneur de Chliat d'Arménie en remplacement du défunt Abou'l Ward.

Revenons au drame qui se déroulait sous les remparts d'Alep. J'ai dit que ces murailles étaient à cette époque déjà fort dégradées. L'antique enceinte byzantine en pierre avait beaucoup souffert dès le règne de Justinien, lors du fameux siège par Chosroès. On l'avait fort mal réparée avec des matériaux de second ordre, briques de terre cuite surtout. Depuis, les divers conquérants arabes et Seîf Eddaulèh lui-même n'avaient pu faire que peu de chose en vue de cette reconstruction colossale infiniment coûteuse. Neuf portes au moins, flanquées' de tours massives, donnaient accès dans cette enceinte. Les principales étaient au nord : la porte des Juifs (Bab-el-Jehoud), plus tard Bab-en-Nasr, qui conduisait du quartier Israélite au cimetière du même nom et par laquelle étaient rentrées en pleine déroute les mihces alépitaines lors du désastre du Kouaïk; à l'est, la porte d'Irak; entre celle-ci et la porte des Juifs, celle de Shagir (Bab-esh-Shagir), qui donnait accès à la citadelle ; au sud, celle de Kinnesrin, qui conduisait à la ville de ce nom; à l'ouest, celle d'Antioche (Bab-Antaqiyèh), au sortir de laquelle la route

AI l'IXifeME SIÈrLK. 289

conduisant i\ cette seconde métropole syrienne franchissait le Kouaik sur un pont de pierre. La citadelle aussi, i\ lY»poque dont je parle, était déjà mal entretenue, en fort triste état de défense, malgré sa force naturelle.

L'investissement complet d'Alep par les Byzantins fut parfait vers le 20 décembre environ. Le siège durait depuis deux ii trois jours seulement, lorsqu'une députation des sheiks et des anciens de la ville vint supplier Nicépliore de se retirer, affirmant sous serment que Seîf Eddauloh, dont les Grecs semblent avoir A ce moment entièrement perdu la trace, ne se trouvait point dans la ville. Mais c'est précisément ce que le rusé Byzantin voulait savoir. Rassuré par cette bonne nouvelle, il rompit toutes négociations et ne songea plus qu'à donner l'assaut dont il avait fiévreusement hâté les préparatifs secrets, durant que par ses habiles négociations il obtenait tous les renseignements qui lui étaient nécessaires sur l'état de la défense '.

Dans la nuit du 22 au 23 décembre, tout fut prêt pour l'attaque de trois côtés à la fois, au midi et à l'orient comme à l'occident. Au nord seulement, le kastron protégeait la ville contre toute agression de vive force. Les préparatifs étaient faits dans le camp byzantin pour miner les remparts et faire brèche. Au petit jour, Nicéphore, le premier debout comme au siège de Chandax, fit donner le signal, mais l'ennemi sarrasin veillait. Les béliers et les travaux de mine de l'armée d'invasion eurent beau ébranler la muraille d'Alep; une fois la brèche faite, ensevelissant ses défenseurs sous ses ruines, les Bvzantins eurent beau se précipiter dans la ville en masses profondes , ils y rencontrèrent une

1. Suivant d'autres récits, ce serait sur l'ordre du domestique «lue les anciens d« la ville se aéraient rendus auprès de lui dès le 22 décembre, deux jours aprèj le début du siège. U leur aurait promia aécurité pour eux et leurs biens contre le paiement d'une indemnité en argent. Eux, de leur oAté, se ■étaient engagés à laisser l'armée grecque entrer dans la ville, mais à condition qu'elle en reaMrtirait incontinent par la porte opposée, puis que, satisfaite de ce triomphe, elle se retirerait sans commettre aucun dégât. Us auraient tout accepté, mais ils demandèrent cependant au domestique une nuit de répit pour pouvoir se concerter avec leurs concitoyens. Le lendemain matin, Nicéphore leur fit an aoeo^l tout différent, leur reprochant rudement de chercher à attirer son armée dans une embûche, l^» malheureux envoyés, pour se disculper, entrèrent dans des détail» précis sur les forces dont diapotait la défense. Le rusé domestique, une fois qu'il eut appris tout ce qu'il voulait savoir, les congédia^ **" mettant brusquement à plus tanl les négociations. Dans cette nuit même il avait tout fait prtparar pour donner l'assaut. Tahia cite textuellement les propos échangés à cette occasion entre Nicéphore et les envoyés de la population alépitaine.

résistance acharnée. Écrasés sous une pluie incessante de traits, de quartiers de rocs et de balles de fronde, ils éprouvèrent un échec complet et durent battre en retraite en plein désordre. Dès la nuit suivante les assiégés eurent réparé la brèche faite le matin ^ Après qu'ils eurent fini ce travail, dit un de leurs chroniqueur», ils montèrent sur les murailles et crièrent : c( Allah Akbar ! »

Il y eut certainement alors un moment fort critique pour l'armée d'invasion. Il semble même que Nicéphore ait songé un instant à lever le siège dans l'appréhension de quelque mouvement offensif des Sarrasins, car, rassemblant toutes ses troupes dispersées autour de l'enceinte, il courut se retrancher dans une très forte position, sur le mont Gausan -.

Mais la fortune était bien décidément avec l'heureux domestique. Dès le lendemain un nouvel incident vint à point pour le servir. L'absence de Seîf Eddaulèh dans Alep assiégée avait été le signal d'une anarchie absolue presque immédiate. Une de ces séditions miHtaires si communes en pays sarrasin à cette époque troublée, parmi ces armées, pôle-mele confus de milices citoyennes et d'aventuriers mercenaires, éclata soudain dans la ville. Il est probable que la population était dès le début divisée en deux camps, celui de la résistance à outrance à l'étranger, et celui qui penchait à la soumission. Les milices de pied du Hamdanide, qui, après le combat malheureux du Kouaïk, avaient pu se réfugier dans Alep, probablement mal nourries, encore plus mal payées, firent cause commune avec la populace et se mirent à piller les boutiques des marchands et les maisons des bourgeois. Ceux-ci, avertis aussitôt, désertant à la hâte leurs postes de combat pour courir à leurs demeures, se défendirent avec énergie contre ces bandits. Malgré les efforts des chefs et des anciens, une épouvantable guerre de rues éclata, vidant la garde du rempart au profit de cette lutte fratricide. Tandis qu'Alépitains et soldats se pourfendaient à grands cris, le tumulte de la lutte eut bientôt fait d'attirer l'attention des guetteurs byzantins postés sur le mont Gausan. Nicéphore, averti que les mu-

1. Les assaillants, dans cette attaque malheureuse, portèrent probablement leur principal effort sur la porte d'Antioche, Bab Antaqiyèh, qui fut en partie détruite.

Page 1