‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 67 sur 237 · Plus de cent mille habitants d'Alep, dit Yahia · texte numérisé non relu

Plus de cent mille habitants d'Alep, dit Yahia

ceux de Seîf Eddaulch. Un ti6s vif combat s'engagea pourtant. Les cavaliers sarrasins, d'ordinaire si intrépides, ne tinrent point. Les seuls gens de pied, les milices bourgeoises alépitaines résistèrent durant quelques heures, défendant avec acharnement les deux rives et le passage du fleuve. Mais les éclaireurs byzantins, remontant la rivière, après une inspection minutieuse découvrirent un gué qu'une cavalerie nombreuse put franchir aussitôt, bien qu'avec une certaine difficulté. La plupart des hommes traversèrent le fleuve à la nage. Cette portion de l'armée grecque, conduite par Jean Tzimiscès, qu'on trouve toujours au

Bague d'or byzantine du x" siècle, grandie de moitié. Collectiou Rollin tt Peuardent. La tête du Christ crucigère ; au-deisous, deux anges dans l'attitude de l'adoration.

premier rang dans cette campagne extraordinaire, tomba subitement avec de grands cris sur le flanc des Sarrasins. Pris à l'improviste, ceuxci furent définitivement culbutés. L'infanterie syrienne, sabrée par les cavaliers ennemis, éprouva des pertes énormes et fut rejetée sur Alep dans la plus affreuse déroute. Les masses de fuyards, s'engouff'rant par la porte des Juifs qui donnait accès dans la ville du côté du nord, s'écrasèrent horriblement. Beaucoup périrent de la sorte. Bosra, le porte-étendard de l'émir, plusieurs de ses parents, entre autres son cousin Abou Taglib, son vizir Abou Mohammed As-Sayyâdi, bien d'autres hommes de qualité encore, demeurèrent sans vie sur le champ de bataille.

Seîf Eddaulèh, en proie au désespoir (il n'avait pas beaucoup de sang-froid, dit un chroniqueur), après mille efforts impuissants pour dompter la panique, voulut probablement, lui aussi, rentrer dans Alep,

mais déjà la retraite était coupée par les cavaliers cataphractaires lancés à la poursuite des fuyards. Sur le point d'être pris (l'anonyme du Vatican le dit expressément), il dut se jeter précipitamment dans la campagne, serré de près par les Grecs de Tzimiscès. La poursuite dura quelque temps, mais comme toujours l'émir montait un cheval d'une prodigieuse rapidité qui lui sauva la vie. Les cavaliers ennemis galopèrent à ses trousses dans la direction de l'est et de l'Euphrate. Mais, au .village de Sab'în,il leur échappa définitivement. Une partie de sa garde à cheval l'avait suivi. Une fois débarrassé de ses persécuteurs, il se hâta de rebrousser chemin et alla, à travers de mornes solitudes , gagner la ville forte de Kinnesrin , l'ancienne Chalcis , droit au sud d'Alep, sur les bords du grand lac salé d'El-Matk. Hélas, il la trouva déjà abandonnée par ses habitants, tant la frayeur des Grecs était grande et faisait le vide devant eux. Harassé de fatigue par cette course folle, accablé d'émotions, le noble émir passa cette première nuit dans un caravansérail public, presque seul, songeant avec douleur à son armée dont il ignorait le sort, à son lieutenant Nadjà si complètement disparu, à sa belle capitale surtout sous les murs de laquelle campait victorieusement l'ennemi héréditaire.

Après le désastre du Kouaïk, rien ne s'opposait à l'attaque immédiate d'Alep par les impériaux. L'immense capitale, encombrée de réfugiés de la campagne et de soldats, fut immédiatement investie. Comme toujours, les faubourgs environnants furent affreusement pillés. Seules, les cultures superbes de cette admirable banlieue demeurèrent intactes par ordre de Nicéphore. Le magnifique palais d'Alhallabah \ joyau de l'architecture arabe du dixième siècle, avec tous les bâtiments du harem, ce palais que le Hamdanide avait orné avec amour, où il avait amoncelé tant de trésors, ce palais tant chanté par ses poètes favoris, qui y avaient passé à ses côtés sous les frais ombrages tant de radieuses nuits d'été, fut le soir même de la victoire envahi par les grossiers soldats du Nord. Quelques heures leur suffirent pour le mettre à sac. Puis le feu anéantit tout cet immense ensemble de constructions ravissantes.

1. El Halébah. Aboulféda le nomme Daiân, ce qui signifie a. les deux demeures ».

Les Grecs y trouvèrent des richesses f;il>iiloiises et ce ]>iitiu |>rr)«li-

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gieiix est bien là pour nous démontrer à quel point Seîf EddaulMi fut pleinement surpris par la marche en avant si rapide des Byzantins. Rien

EMPEBEUR BYZAVnx.

qu'en argent monnayé, on trouva la somme extraordinaire de trois cent quatre-vingt-dix mille dinars, soit près de quatre millions de dirhems d'argent ! Aboulféda cite le chiffre un peu inférieur de trois cents sacs de peau de chèvre, chaque sac contenant dix mille dirhems ^ Dans les écuries, sans compter les étalons du Nedjd, les belles cavales arabes, on trouva des mulets par milliers, quatorze cents, disent Aboulféda et Abou'l Mahâcen, deux mille quatre cents, dit Aboulfaradj. Kémal ed-Dîn, historien national, n'en indique que cinq cents, mais il cite encore au nombre des prises des Grecs six mille cottes de mailles, trois cents charges de merveilleuses étoffes de lin fin, trois cents charges de somptueux tissus de soie, de la vaisselle d'or et d'argent en quantité innombrable, huit cents chevaux, cent charges d'armes de prix : ceinturons ornés et incrustés, épées, cuirasses pour hommes, caparaçons métaUiques pour chevaux, environ deux mille chameaux, etc., etc. Se figure-t-on seulement le peuple de palefreniers et de domestiques que nécessitait une pareille quantité de bêtes de luxe, de somme ou de trait ? Ce palais, qui était en même temps une sorte de place forte, contenait encore un formidable arsenal ; on y trouva en amas prodigieux toutes les armes et machines si étrangement variées de l'art de la guerre à cette époque. Les Grecs enlevèrent tout. Nicéphore fit emporter jusqu'aux tuiles de faïence dorées qui recouvraient les toits. Les ruines éparses de cet amas d'édifices gracieux, vieux de trente années à peine, mais qui ne furent jamais reconstruits , témoignèrent durant des siècles encore de la gloire des Hamdanides d'Alep. Aujourd'hui il n'en reste plus trace.

Ceux qui voudront se faire une vague idée de ce que pouvait être à la belle époque du moyen âge arabe la fantastique richesse du trésor d'un prince sarrasin puissant et opulent, feront bien de lire, dans le second volume des Mémoires géogra'pMques et historiques sur ï Egypte d'Etienne Quatremère, les chapitres du récit de la vie du Khalife Mostancer où se trouve la description du trésor de ce prince, trésor qui fut

1. Suivant Kémal ed-Dîn, cent de ces sacs contenaient des pièces d'or ou dinars. Le dinar valait dix dirhems ou pièces d'argent. Abou'l Mahâcen dit « 390 hadrah » de dirhems. Le ladrah se compose de 10,000 dirhems.

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vendiuVlViicau par les Turcs, ses vainqueurs. On marche de merveilles en merveilles, en pleines Mille et une Nuits, et cependant le récit parait sincère. L'évaluation de chaque objet ou de chaque série d'objets est établie avec un soin minutieux. L'étonnement vous saisit à la lecture de ces pages dans lesquelles on voit défiler comme en une vision éblouissante l'incroyable et interminable série de richesses accumulées dans un seul palais. C'est presque par centaines de mille que se chiffrent les objets précieux de cet inventaire unique au monde. Il s'y trouve de quoi meubler, tendre et décorer cent palais modernes. Ce ne sont qu'infinies descriptions de vases d'argent émaillé et ciselé pesant les uns jusqu'à dix mille pièces d'argent, d'éi)ées damasquinées d'or, de pièces d'étoffes de Sicile, des sacs par centaines pleins d'émeraudes, de rubis, de pierreries de toute espèce, de I)erles et de turquoises, des bassins, des vases et des aiguières du cristal 1< plus pur, douze cents bagues d'or et d'argent ornées de pierreries,

des plats d'or émaillés, des boîtes de bois précieux doublées de soie, incrustées d'or, des coupes de bézoard gravées, des coffres pleins d'armes précieuses, des poignards d'une richesse fabuleuse, des encriers de toutes matières, d'or, d'argent, de bois de sandal, d'aloès, d'ébène, d'ivoire, des coupes d'or et d'argent, des cruches de porcelaine contenant du camphre, des vessies pleines de musc, des morceaux d'aloès, de l'ambre sous toutes les formes, des œufs eu porcelaine par milliers (on y renfermait des parfums), des nattes d'or tressé, vingt-huit plats d'émail enrichi d'or, « don du Basileus des Grecs, d des milliers de miroirs de toute matière dans leurs riches étuis.

KWffe orientale du x' siècle cuviroii, couscn^e au trésor de la cathédrale de Sens.

des parasols à canne d'or, des milliers d'ustensiles de cuisine et de toilette de toute espèce en argent, des échiquiers, des damiers de soie brodée d'or avec des pions faits de toute sorte de matières précieuses, des cages de fil d'or pour contenir les bijoux, des couteaux merveilleuseinent ornés, un paon tout en or d'un travail extraordinaire, c( digne d'avoir appartenu au trésor de Salomon, » comme on disait alors, des provisions de parfums de mille espèces différentes, des tapis et des tentures de Damas, des tentes et des pavillons d'une incroyable richesse par douzaines, quelques-uns véritables maisons ambulantes faites d'or et de soie que plusieurs chameaux portaient à grand'peine, des nattes pour la prière, nattes brodées d'or à grands dessins d'animaux, des casques tout dorés, des boucliers ciselés, des caparaçons, des selles, des brides. L'époque n'est certes pas la même et Mostancer-Billah, Khalife au treizième siècle, était un plus grand prince que Seîf Eddaulèh, simple émir d'Alep, mais cet immense inventaire, dont j'ai indiqué en quelques lignes les points les plus importants, suffit à nous donner une faible image des richesses extraordinaires et à peu près analogues, bien qu'en quantité moindre, qui durent éblouir les yeux étonnés des soldats byzantins, lorsque leur foule avide se précipita hurlante et tumultueuse dans le palais déserté du prince de Syrie.

Comme le remarque avec beaucoup de justesse M. Leonhardt', la catastrophe qui fondait ainsi sur la capitale du Hamdanide doit être imputée pour une très grande part à l'étrange et louche attitude tenue par Nadjâ durant tous ces événements. Bien que les chroniqueurs gardent à son sujet un silence prudent, il est impossible de ne pas se demander ce qu'il faisait durant que s'agitait si cruellement le sort de son prince et de sa capitale. Lui qui commandait les meilleures troupes de l'émir, presque toute son armée réguHère, ne semble avoir rien fait, après l'échec de la diversion tentée par lui sur les derrières de l'armée grecque, pour réparer cet insuccès et pour voler au secours de son maître fugitif et de sa ville assiégée. Nous savons seulement que de Téreb il s'était retiré plus loin encore, jusqu'à Antioche, avec toutes ses forces, abandon-

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