CHAPITRE VI
Portrait physique et moral du Basilens Nicéphore. — Ses vertus guerrières. — Ses qualités, ses défauts. — Sa vocation monastique. — Ses relations avec saint Athanase , constructeur du couvent de la Lanre du mont Athos, — Description de l'empire à l'avènement de Nicéphore. — Thèmes d'Europe ou d'Occident. — Thèmes d'Orient. — Voisins de l'empire: les Bulgares et leur czar Pierre ; les Hongrois ; les Petchenègues ; les Khazars ; les Russes ; les petits Étiits slaves de l'Adriatique ; les princes italiens ; les souverainetés musulmanes en Asie ; les dynastes arméniens et géorgiens. — La garde des marches byzantines de la frontière d'Asie. — Les akrites et les apélates. — Digénis Akritas.
A partir du 16 août 9G3, Nicéphore fut donc autocrator des Romains et régent de l'empire au nom des deux petits Basileis, Basile et Constantin. Il avait, à ce jour, environ cinquante ans, cinquante et un suivant Léon Diacre. Il était, nous dit ce chroniqueur, qui fut son contemporain et le vit souvent, d'un teint olivâtre, naturellement fort noir et rendu tel plus encore par tant de brûlantes campagnes sous le soleil d'Asie. Il avait de fort épais cheveux noirs qu'il portait longs ', des yeux également noirs très petits, le regard pensif et triste éclairé d'un feu sombre, abrité sous d'épais sourcils, le nez moyen fortement busqué à son extrémité, la barbe plutôt courte et rare, aux favoris grisonnants. Il était de petite taille, gros, presque replet, avec la poitrine et les épaules très larges^.
Il était de caractère taciturne, renfermé, « plutôt sombre, » mais très passionné. J'ai insisté déjà sur ses admirables qualités militaires, sur son énergie physique peu commune qui faisait de lui un véritable Her-
1. Sur un sceau de lui qui m'a été communiqué par M. Sorlin Dorigny, et qui est d'ailleurs Tunique que je connaisse de cet empereur, ce détail est frappant. Nicéphore y est représenté avec cette fort longue chevelure bouclée. Voyez l'image de ce sceau à la page 311.
•2. Voyez encore les portraits que tracent de lui Cédrénus (éd. Bonn, t. Il, p. .178) et Manassès (é-d. Bonn, pp. 245-246).
Cille, sur l'austérité de sa vie \ la chasteté de ses mœurs, chasteté demeurée victorieuse des plus fougueux désirs. Il aimait les exercices violents, dans lesquels il excellait d'ordinaire ;il était aussi grand chasseur, mais en dehors de sa vie spirituelle les choses de la guerre étaient sa grande, sa dominante passion. « Il ne vivait que pour son armée. » Ses panégyristes , Léon Diacre surtout , affirment que pas un homme de son temps ne l'égalait en sagesse, en prudence. Personne n'était plus avisé , plus fin politique , plus ferme dans ses desseins. Il était insensible aux louanges, sobre, sérieux et dur. Bien que quelques exemples terribles puissent faire penser le contraire", il n'était point méchant; il n'était que sévère, et presque toujours justement. Pour les crimes mihtaires, il était impitoyable ^ A l'endroit des vaincus, il était plein de mansuétude, autant que le 'comportaient les moeurs horriblement brutales du dixième siècle. Le Porphyrogénète , dans le traité de Tactique qui lui est attribué , dit expressément que Nicéphore était aussi distingué par son humanité , par ses ménagements politiques à l'égard des vaincus, que par ses talents guerriers '' : c( C'est par la clémence que Nicéphore, notre général, envoyé par Votre Majesté, fit tant de conquêtes. » (Il s'agit des campagnes de Nicéphore lorsqu'il n'était encore que général de Constantin VIL) L'historien d'Arménie, Mathieu d'Edesse, dans sa Chronique, nous fait de Nicéphore le plus bel éloge : « C'était un homme de bien, saint, animé de l'amour de Dieu, plein de vertu et de justice, et en même temps brave et heureux dans les combats. Miséricordieux pour tous les fidèles du Christ, il visitait les veuves et les captifs et nourrissait les orphelins et les pau-
1. Depuis la mort de sa femme et celle de son fils, il avait fait vœu, malgré les observations des religieux ses directeurs, de ne pas manger de viande, de ne plus connaître aucune femme. Il couchait sur la dure, enveloppé dans le grossier cilice du vénérable Michel Maléïnos son oncle, mort en odeur de sainteté. Aux autres témoignages sur sa sobriété, sa dureté envers lui-même, il faut joindre celui de la Vie de saint Nicon, Martène et Durand, o/;. cit., coll. 852 : « ...2)er Nice^ihorum imperatorem, vitœ (jravitate, virtutisque/ama darissimum, quapertui-bationum animi, si qui aliiis rex/uit, et congrua teinjjerantiœ suœ a Deo prmnia tulit... »