‹ Un empereur. Un roi. Un pape. Une RestaurationChapitre 1 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le programme politique de Napoléon HT. — Les Idées napoléoniennes et les rêves de Sainte-Hélène. — Napoléon patron des nationalités opprimées. — Influence sur l’esprit de son neveu de l’opposition française de 1830 à 1848. — Influence de l’origine et de l’éducation cosmopolite des Bonaparte. — Le second Empire prédestiné à tenter la réorganisation territoriale de l’Europe.

Ee second Empire est tombé après avoir abouti à des désastres qui dépassent encore ceux qui avaient marqué la double chute du premier. Le souvenir de Sedan nous laisse-t-il assez froids pour nous permettre de juger avec la sérénité de Fhistorien le régime qui nous y a conduits ? Waterloo est encore un sujet de disputes ; mais ce qui ne Fest point, ce qui ne saurait Fêtre, c’est Fencbaînement des causes qui ont amené le premier Empire à Waterloo, et qui le destinaient à finir par un désastre militaire. De même, si l’émotion des douloureux souvenirs nous rend difficile l’histoire des défaites inouïes dont la France saigne encore, il est moins malaisé de nous rendre compte des causes qui nous les ont values. En détournant les yeux de la ruine finale du second Empire, trop

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récente peut-être pour être appréciée dans ces chutes successives, se répétant les unes les autres de Sedan à Metz, de Paris au Jura, nous pouvons chercher par quelle voie longue et cachée, par quelle pente secrète nous allions, sans paraître nous en douter, à une catastrophe.

Les grands événements, même les plus inattendus, ont des causes lointaines et multiples ; c’est parce qu’elle n’en saisi I pas la raison que la foule s’en étonne comme de prodigespresque surnaturels. Les malheurs de la France n’échappent pas à cette loi. Pour en étudier les causes premières, il faudrait remonter loin dans notre passé, pénétrer dans les profondeurs de notre caractère national, dans notre éducation politique, religieuse, philosophique; mais les causes secondes ont aussi leur importance : ce sont elles qui déterminent les crises dont sans elles l’heure pourrait être indéfiniment retardée. Or il en est une dès longtemps soupçonnée des esprits clairvoyants et par eux signalée comme un péril bien avant le moment du danger : c’est la politique impériale. Cette politique^ cause ou occasion de nos désastres^ nous en voudrions essayer une analyse^ avec la liberté qui est le droit de l’histoire^ sans les colères, sans les récriminations^ qui^ alors même qu’elles semblent le plus justifiées, répugnent à son génie.

Mais d’abord le second Empire a-t-il jamais eu une politique? Est-il possible de trouver un lieu qui réunisse toutes ces entreprises hétérogènes^ les guerres de Grimée, d’Italie^, du Mexique, les

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négociations pour la Pologne, le Danemark, l’Allemagne, jusqu’à la folle campagne de 1870?

Chercher dans ces dix-huit ans, si pleins d’hésitations, de tàtonnemenls de toute sorte,, dans cette politique décousue où les expédients tenaient un(‘ si grande place, où les contradictions avaient tant de peine à se déguiser, chercher une ligne de conduite préconçue, quelque chose qui ressemble à un plan, paraît au premier abord une chimérique prétention. Cependant pour qui étudie le caractère du dernier empereur et compare les écrits de sa jeunesse aux tentatives de son règne, il n’est poin! difficile de retro’uver dans ce chaos apparent quelques idées dominantes, quelques tendances persistantes, qui formaient le fond de sa politique ou lui en tenaient lieu.

Napoléon III était essentiellement un songeur,

' un esprit à la fois méditatif et romanesque, visiblement enclin à l’utopie. Le propre de ce genr<^ d’esprits, c’est de couver certaines idées, de poursuivre des rêves plus ou moins définis, d’y revenir à travers des détours })lus ou moins longs, sans que cette disposition implique toujours l’esprit <ie suite. Loin de là, le but de ces- rêveurs demeure le plus souvent vague, indécis. Leurs songes gardent toujours quelque chose de flottant ; ils sont d’autant moins déterminés qu’ils sont plus amples, et avec son nom, avec la mission qu’il se croyait, ceux de Napoléon III ne pouvaient laisser d’être des plus vastes.

De bonne heure, le jeune Louis-Napoléon fit

pari au public do ses méditations politiques; il les lui communiquait, pour ainsi dire, à mesure qu’elles prenaient forme dans son imagination. Dès 1831, avant la mort du duc de lleiclistadt, il donnait lui-même le titre de Rêveries politiques à ses premières pensées sur le gouvernement de la France Quelques années plus tard, en 1839, le jeune prétendant publiait dans ses Idées 7iap(^oniennes l’ensemble de ses vues sur la politique intérieure et extérieure, en un mot toute la théorie impériale. Quand on IJt ces élucubrations de jeunesse, qu’on les 7*approclie des actes, des discours, et surtout des velléités et des tendances du second Empire, il est impossible de n’etre point frappé du lien qui les rattache.

Au lieu d’un parvenu surpris de sa fortune, en usant selon l’inspiration ou l’intérêt du moment, cet homme, qui pendant vingt ans avait médité avec une si persistante conviction sur la vocation du bonapartisme, nous apparaît bien j)lutôt comme un spéculatif qui, une fois maître du pouvoir, en profite pour appliquer des idées^ des formules plus^ ou moins arrêtées. A plus d’un égards la France,, sous sa domination, semble aux mains d’un esprit à systèmes poursuivant à travers différents essai» la réalisation de ses théories.

1 . Le futur empereur s’y déclarait républicain ; mais la situation géographique de la France et l’anarchie mhrale de la société française la déterminaient à donner à sa république un empereur. L’avénement de chacun de ces souvenirs démocratiques devait ôti e'soumis à la sanction populaire : c’était déjà le système de& plébiscites impériaux.

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Difficiie à contester dans la politique intérieure^ où tant de mesures politiques ou économiques montrent la France livrée aux expériences de son souverain^ ce point de vue n’est pas moins vrai dans la politique étrangère. Là aussi, en rapprochant les écrits du prétendant des actes de l’empereur, on trouve quelque chose de persistant^ un ensemble de vues ou de tendances que^ faute d’autre mot, on nous permettra d’appeler un plan, un programme. Ce plan ou mieux ce songe impérial, il est aisé d’en saisir les éléments dans les traditions du premier Empire, dans la situation de la France et de FEurope après 1815. En étudiant ces idées, en partie empruntées au prisonnier de Sainte-Hélène, on voit que rarement Fambition se proposa une plus vaste carrière, et que jamais dans l’histoire conception plus grandiose n’aboutit après de premiers succès à un pareil avortement.

Le besoin d’ordre, de repos à tout prix, qui suit les révolutions avait été le fondement de la fortune souveraine de Fun et l’autre Napoléon. Tous deux avaient dû leur élévation aux souffrances^ et à l’effroi' des intérêts ; tous deux avaient reçu pour tâche de garantir aux masses de la nation^ médiocrement soucieuses de liberté politique^ les conquêtes civiles de la Révolution. Ce que le matérialisme politique des foules, ce que le scepticisme découragé des hautes classes réclamaient du neveu comme de Fonde, c’était la sécurité au dedans et au dehors, c’était la faculté de vivre, de Ira-

vailler, de jouir eu repos. Ils eurent, l’un et l'autre, conscience de ce mandat : ils se piquèrent de le remplir, mais ne s’on contentèrent point.

Napoléon III avait dit : L' Empire , c est la paix. L’enthousiasme naïf des masses accueillit ces mots comme un prog^ramme. C’était une illusion et un malentendu ; la France fut longtemps à s'en apercevoir. Ce que la nation souhaitait par-dessus tout, c’était la paix intérieure, et l’Empire la lui donnait. Quant aux guerres qui ne touchaient point le sol national, où s’acquérait une gloire qui semblait facile et n’était pas trop dispendieuse, la France des bourgeois et des paysans s’en accommodait sans peine ; elle s’en montrait meme volontiers lière. Pour s’être faite industrielle et positive, la France n’en gardait pas moins un certain levain de son ancien esprit militaire. Elle était comme un homme d’épée qui, devenu bourgeois, se plaît à conserver les allures de son anciennr profession. La Restauration et la monarchie dt‘ Juillet avaient cru bon, dans quelques expéditions sans danger pour le pays, de flatter de temps en temps cette fibre nationale. Cela avait été pendant vingt ans la principale utilité de l'Algérie. Dans l’accueil sincère et peu digne fait par la France au coup d’Etat de Décembre et à l’Empire, il y avait, sans qu’elle s’en rendît compte, ce double sentiment, ce vœu contradictoire qui devait la perdre, désir passionné de repo.^, démangeaison de gloire extérieure.

Napoléon III le sentait. C’élait le nom de Napo-

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léon qui avait rétabli sa dynastie. Un peuple (|ui avait une telle faiblesse pour un tel nom ne pouvait pas n’en plus avoir] pour la gloire qu’il rappelait. Un Napoléon pacifique, un César bourgeois uniquement occupé du bien-être du pays, une sorte de Louis-Philippe autocrate eût été un contre- sens ; bien plus, pour ceux qui l’avaienl élu, c’eût été une déception. Les noms ont sur ceux qui les portent une influence dominante, souvent fafale ; ils tiennent lieu de vocation. Napoléon III était de sa nature un homme tranquille, doux, méditatif, timide, point du tout militaire. N’importe, il s’appelait Napoléon, il portait le titre d’empereur; en l’acclamant, la France s'était donné un gouvernement condamné par ses souvenirs aux grandes ambitions et par là aux grandes aventures, aux grands périls.

Durant toute sa carrière, le nouvel élu devail travailler à remplir cette difficile destinée napoléonienne. Il fallait découvrir un rôle pour ce nom si gros de promesses ; il fallait adapter l"' cradition impériale à notre société laborieuse et pratique, si différente de celle du commencement du siècle. De bonne heure, dans sa foi obstinée à sa vocation césarienne, le futur empereur s’était posé ce problème : comrhent, au milieu des tendances pacifiques et industrielles du xix® siècle, refaire un second empire, digne successeur et continuateur du premier?

Il allait de soi qu’on ne pouvait songer à une copie servile du gigantesque et fragile édificf‘.

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écroulé en 1814. A riritérieur, la tâche était relativement facile. L’ancien régime impérial pouvait aisément imité, presque calqué. Selon le mot de Napoléon I®'’, il n’y avait guère qu’à refaire son lit et à s’y coucher. Au dehors, il en était tout autrement.

En face de l’Europe telle que l’avait laissée la Sainte- Alliance, il fallait une hase d’action nouvelle, une jl^litique à la fois analogue à celle du premier Empire et différente. Cette i>(5iitique, Napoléon ÏÏI crut en découvrir le secret dans une idée moderne qui s’agitait au fond de tous les peuples, — dans l’émancipation et la constitution des nationalités. Affranchir les opprimés, distribuer les nations d’une manière équitable, rationnelle, définitive, était une tâche grandiose, qui eût laissé loin derrière elle les éphémères constructions du premier Emjiire. Chez un Bonaparte après 1815, de telles visions n’étaient pas une fantaisie accid< réelle, une conception arbitraire, née du hasard des rejî contres de l’exil ou sortie des méditations individuelles ; c’était un but désigné par l’ensemble des circonstances, un idéal imposé par la nature des choses.

Le congrès de Vienne avait lui-même préparé un nouveau rôle à la France, à la Révolution, au bonapartisme. La France et Napoléon n’étaient pas les seules victimes de 1815 ; la Sainte-Alliance leur avait créé toute une clientèle de peuples asservis on mécontents. Aux vaincus de Waterloo, elle avait donné un allié remuant, multiple, l’es-

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prit de nationalité. Il semblait que la chute de Napoléon' dût affranchir tous les peuples et reiidre à l’Europe un repos durable avec une meilleure distribution des Etats. Il n’en fut rien. Les vainqueurs, dans le partage des dépouilles de l’Empire français, jetèrent en Europe de nouveaux ferments de révolution, de nouveaux germes de guerre.

Pour être moins disproportionné et paraître plus stable que les créations démesurées de Napoléon, le système européen adopté au congrès de Vienne n’en semblait que plus odieux aux peuples qu’il sacrifiait. Ce qui avait été vaincu à Vienne, . ce n’était pas seulement la France, c’était, dans la moitié de l’Europe, la nationalité au profit de la conquête et de la légitimité, deux choses qui le plus souvent reviennent l’une à l’autre. On ne s’en rendait peut-être pas bien compte alors; mais tous les griefs contre les traités de 181 o se résumaient dans le partage arbitraire des peuples sans leur consentement, c’est-à-dire dans l’oppression de la conscience nationale. Par là, les traités de Vienne devaient fournir à leurs ennemis le moyen de les renverser.

Napoléon avait été le premier à saisir quels auxiliaires inattendus la Sainte-Alliance avait donnés à la France et à la Révolution. Il le comprenait d’autant mieux que ce n’était pas pour lui une vue nouvelle, que pendant sa lutte contre la vieille Europe il s’était souvent servi de ce principe national vaincu avec lui, qu’il lui avait fait partout

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dus avances, eu llongrie comme en Lombardie, qu’au milieu de sa course désordonnée il avait relevé à demi l’Ilalie et la Pologne, et leur avait fait espérer une indépendance complète. Personne ne pouvait mieux apprécier la force de ce sentiment moderne, né des [uâneipes de la Révolution «•I des soulfrances de ses guerres. Sur le Pô et sur la Vistule, il l’avait utilement employé contre ses adversaires, et à son tour il s’était brisé contre lui en Allemagne et en Espagne. Que n’eût-il pu accom})lir avec celte force })opulaire,

s’il s’en était fait lovalement l’allié au lieu de la

courtiser d’une manière équivoque dans un pays et de l’outrager ouvertement dans un autre? •

L’impuissance de sa captivité lui lit sentir amèrement ce qu’il aurait pu faire de grand et de durable^ si, renonçant à tourmenter violemment les instincts des peuples et la géograpliiepolitique, il eût profité de ses victoires pour organiser le continent d’une manière conforme aux affinités nationales et à la nature. Comme honteux de la folie de ses plans démesurés, le prisonnier de Sainte-Hélène entreprit de persuader aux hommes que les monstrueuses créations des jours de sa puissance n’étaient dans ses desseins que des mesures transitoires. Le but caché de ses guerres sans lin, de ses traités sans solution, c’était la reconstruc-

tion de l’Europe par nationalités, l’indépendance et l’égale autonomie des différents peuples. De l’île d’Elbe, il en faisait déjà donner l’assurance aux patriotes italiens et des Tuileries, il le déclarait solen-

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iiellement à l’Europe dans les paroles dont il faisait précéder son Acte additionnel. Tombé une seconde fois et pour jamais, ce demi-dieu de la guerre se fit, de Sainte-Hélène, le pontife et le profibète de ces idées nouvelles de sainte-alliance des peuples et de paix perpétuelle. A la France irritée des traités de 1815, à safamille dispersée et à la recherche d’un rôle, il les transmit comme un dernier legs, comme rinstrument de Ja revanche, l’arme qui devait briser l'œuvre de Vienne.

Les leçons de Napoléon ne furent point perdues j)Our ses neveux. Celui qui devait relever l’Empire se fît de bonne heure l’interprète de ces songes de Sainte-Hélène. Il leur donna place parmi les plus importants de ces principes qu’avec son orgueil de famille il décorait du nom A'idées napoléoniennes et dont il faisait la base de la politique impériale, (uomme son oncle, il prétend expliquer ainsi tout le règne du chef de sa dynastie. Ce curieux commentaire du premier Empire nous donne dès avant 1840 le programme de la politique étrangère du second.

A en croire son neveu, Napoléon projetait une reconstitution de l’Europe semblable au fameux plan attribué à Henri IV. Cette comparaison revient souvent sous la plume de l’auteur des Idées napoléoniennes^ .'\\ est aisé de sentir que ce projet légendaire du plus grand des Bour-

l. Idées napoléoniennes^ passim. — Voyez aussi dans le% œuvres de Napoléon III, tome IT, l’opuscule intitulé : la Paix^ pages 42, 43.

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bons revendiqué par le premier Napoléon, le futur empereur se l’approprie et en médite déjà l’exé- CLition.

Rien n’est propre à expliquer le second Empire comme le premier, qui lui servait de modèle et en quelque sorte d’idéal. Dans sa religieuse exégèse de la politique de Napoléon I®*", celui qui devait être Napoléon 111 nous livre le germe de toutes ses entreprises, ou au moins l’idée qui les inspira. Napoléon « ressuscitant le beau nom d’Italie, mort depuis tant d’années, et le rendant à des provinces jusque-là détachées » Napoléon n’annexant quelques Etats de la péninsule à la France, et ne la coupanten départements, que j^jour «lui faire perdre l’esprit provincial, qui tue la nationalité, » ne nous apparaît-il pas comme le précurseur de l’œuvre de 1859, et le premier iiromoteur de l’unité italienne? Quand l’auteuV des Idées 7iapoléoniemies nous montre dans le grand-duché de Varsovie le noyau d’une Pologne reconstituée, nous pressentons ses persistantes et infructueuses tenlatives de l’année 1 863 pour amener l’Europe à prêter secours aux compatriotes de Sobieski. Quand il nous fait voir Napoléon « prenant en intié le sort d’un grand peuple, saisissant aux cheveux l’occasion que lui présentait la fortune jiour reconstituer l’Espagne » sans autre ambition que celle de sauver une nation parente de la nôtre, nous reconnaissons ces illusions, ces chimères de régénération forcée des races la-

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