CHAPITRE II
De la nature du pouvoir temporel des papes et des causes qui en ont amené la chute. — Suppression dans toute l’Europe des principautés ecclésiastiques. — La sécularisation de Rome n’a été qu’un cas particulier d’une loi générale. — La monarcliiepapale obligée de demeurer une théocratie. — Malentendu entre Pie IX et beaucoup des défenseurs de son trône. — L’État romain était considéré par ses chefs comme l’État modèle. — Comment sous les derniers papes le caractère théocratique de la monarchie pontificale allait en s’accentuant. — Impossibilité d’une sécularisation intérieure.
Entre Pie IX et les libéraux, entre la péninsule et le saint-siège, la mutuelle confiance des premières années n’était qu’un malentendu. Le pape et ITtalie furent tous deux désabusés en même temps ; d’un côté comme de l’autre^ 1848 avait, dissipé les derniers rêves guelfes
Les vers de Dante, maudissant l’accouplement de la crosse et de l’épée étaient revenus à la mé-
1. Le principal fauteur de l’idée guelfe, celui qu’on eût pu en appeler le prophète, l’abbé Gioberti, conviait dès 1851 ou 1852 le Piémont à se faire le promoteur de l’unité italienne et annonçait d’avance les succès de Victor-Emmanuel. Gioberti, Rinnovamento civile d'Italia, vol. II, p. 270, 271, 290.
*‘2. ed è giunta la spada
Col pasturale e l'un coll' altro insieme Per viva forza mal convi€7i che vada, etc.
Pu7'g., XVI.
LE SAINT-SIÈGE ET L’ÉGLISE
moire des patriotes comme une sentence irrévocable. Entre le pape-roi tant acclamé de la péninsule et ritalie naguère bénie par le pontife, tout lien était brisé. Ce qui pour le pape' était protection était oppression pour l’Italie. Si Pie IX put encore régner vingt ans dans Rome, ce fut à l’abri des baïonnettes françaises. En rompant définitivement avec l’esprit national, la monarchie ecclésiastique avait à jamais perdu tout point d’appui, toute base dans ses propres Etats; elle ne reposait plus sur le sol qui la portait. Pour la rétablir, il avait fallu une intervention étrangère; pour la maintenir, il fallait une occupation étrangère. C’était la condamnation de la royauté paj^ale. Le jour allait venir où, abandonné à lui-mème, ce trône incapable de se soutenir seul devait s’effondrer.
Pie IX avait ceint la tiare pontificale à une époque où la royauté temporelle des papes, déjà trois ou quatre fois renversée en un demi-siècle, allait être définitivement abrogée. Tout le talent d’un politique, tout le génie d’un homme d’Etat n’eût pu que retarder la chute de la monarchie ecclésiastique. En réalité, le trône pontifical ne pouvait être sauvé ni par les concessions ni par la résistance ; il n’avait pu être temporairement relevé que jiour tomber de nouveau et à jamais. Ce qui devait le renverser, ce n’était pas seulement le sentiment national, qui s’y heurtait, c’était l’esprit même de notre civilisation. A cet égard. Pie IX, en s’attaquant à l’esprit moderne, était j^lus clairvoyant, plus logique que beaucoup des défenseurs de sa
souveraineté. Ceux-ci ne voyaient qu’une des causes secondes de la spoliation du Saint-Père^ la révolution italienne et runité de la péninsule ; ils imaginaient que, cetobstacle écarté, le pouvoir temporel des papes eût pu être rétabli et durer. La plupart n’apercevaient point la cause première de la catastrojihe qu’ils prétendaient conjurer.
L’Etat papal eût été une île escarpée et ceinte du flot des mers, c’eût été une oasis environnée des sables dudéscrt, que pour y maintenir la souveraineté pontificale, il eût fallu pouvoir soustraire le patrimoine de l’Eglise aux vents du dehors et arrêter à ses frontières les idées qui soufflaient sur le monde. Un Etat ecclésiastique ne pouvait plus vivre au milieu de nos Etats séculiers. Depuis le xvi° siècle, la monarchie romaine n’était plus en Europe qu’un archaïsme jiolitique ; dejmis la Révolution, ce n’étaitplus qu’un anachronisme.
Le renversement du pouvoir temporel des papes n’était que le dernier terme d’une évolution sociale plusieurs fois séculaire^ que le contre-coup inévitable d’un mouvement irrésistible qui partout a fait triompher l’Etat laïque. Aux temps de sa fondation, aux temps de sa force et de sa splendeur, la monarchie pontificale n’était pas isolée. Loin d’être en Europe une souveraineté anormale, seule de sa nature, elle était entourée de nombreuses souverainetés de même ordre, de même espèce.
La royauté pontificale n’était que la première des principautés ecclésiastiques, évêchés ou abbayes qui en Allemagne, aux Pays-Ras, en France meme
LE SAIiNT-SIÉGE ET L'ÉGLISE
lui servaient de satellites. La révolution qui, au nord des AJpes, avait renversé les trônes séculaires des évêques ou des abbés, devait abattre de même le trône du chef de la hiérarchie. En vain ses défenseurs devaient-ils chercher à la domination temporelle des papes des droits particuliers et des titres à l’existence, ignorés des siècles où cette domination avait pris naissance h
La royauté pajiale avait grandi à la même époque et sous les mêmes influences que les principautés ecclésiastiques des bords du Rhin ; elle est tombée vers la même époque et sous les mêmes causes. Ce n^est point un hasard que des institutions analogues aient eu des destinées parallèles. Après avoir coexisté pendant une dizaine de siècles^ les principautés épiscopales du Nord et la souveraineté pontificale ont disparu en moins de trois quarts de siècle. Comment ne j)as reconnaître ce qu’il y a de fatal, ce qu’il y a de providentiel dans un tel rapprochement de dates ?
Cet effondi’ement de la petite monarchie papale, que Pie IX et l’épiscopat dénonçaient aux politiques aussi bien qu'aux croyants, comme un fait inouï et sans précédents, n’était qu^un cas particulier d’une loi générale, inflexiblement appliquée à toute l’Europe, à Cologne et à Liège, comme à Avignon et à Rome. La sécularisation des Etats
1. Ce n’est, croyons-nous, que lorsque le pouvoir temporel des souverains pontifes a été menacé que ce pouvoir a été présenté comme une garantie nécessaire à l’exercice de leurs fonctions spirituelles.
do l’Egiise a naturellement suivi la sécularisation des evêcliés ou des abbayes, partout achevée dès les premières années du siècle E
La confusion des deux pouvoirs, inaugurée sous Les premiers Garlovingiens, a pris fin en 1870 ; cette année marque le terme de toute une ère de l’histoire. A cet égard, la chute du trône pontifical, dont le bruit s’est pour nous presque perdu au milieu du fracas de la guerre franco-allemande, peut être regardée comme le grand événement de notre âge, comme la clôture débnitive d’un cycle historique qui a duré plus de mille ans.
On ne saurait avoir vécu à Rome quant le pape y régnait encore sans s’ètre bientôt convaincu qu’un tel gouvernement était, par ses maximes, par scs principes, par son essence même, en opposition avec toutes les habitudes, les mœurs, les idées de notre siècle. Un prêtre de mes amis, auquel je faisais visiter Rome, me disait sous le règne de Pie IX : « Vous ne pouvez savoir notre impression, à nous autres prêtres, en entrant dans les États du Saint-Père; ici nous nous sentons chez nous. » Et cela était vrai : en débarquant à Civita-Vecchia ou en des-
1. En 1848 il restait encore en Europe un petit État dont la constitution était analogue à celle de l’État romain, c’était de l’autre côté de l’Adriatique, au Monténégro, la seule principauté ecclésiastique qu’ait jamais connue l’Église d’Orient. Or au Monténégro même, où la lutte contre l’infidèle avait durant trois siècles et demi concentré toute l’autorité aux mains de l’évêque, le vladika, le chef ecclésiastique cessait vers 1851 d’être le chef civil. Dans ces révolutions contemporaines de l’obscure principauté slave et de la ville éternelle il est permis de voir plus qu’une simple coïucidence.
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Cendant de l’Apennin dans la vallée du Tibre, on entrait dans un autre monde, on pénétrait dans un autre siècle ; mais la raison pour laquelle les ecclésiastiques se sentaient si bien dans les Etats de leur chef faisait que les laïques s’y trouvaient mal à l’aise : ils comprenaient qu’ils n’étaient pas chez ^eux. Le gouvernement papal était obligé d’être une tliéocratie, un gouvernement ecclésiastique, c’està-dire le gouvernement d’une classe, d’une caste et de celle dont de nos jours les hommes soulfrent le moins volontiers la domination.
« Si le régime pontifical a des ennemis, me disait quelques années avant 1870 un religieux de Rome, ce sont des ambitieux qui voudraient arriver et ne veulent pas endosser la soutane. » Tout était là en effet : il n’y avait d’autre carrière , d’autre débouché pour l’ambition, la science ou l’activité intellectuelle que le sacerdoce, ou mieux le clergé, car beaucoup, on le saiL des prélats et des dignitaires romains n’étaient pas prêtres. Dans les J'Tats de l’Eglise, le laïque ne pouvait être qu’un sujet. Quand Napoléon III réclamait de Pie IX une administration laïque, il lui demandait de dénaturer le caractère essentiel de ses Etats, de renoncer aux principes comme aux traditions de l’Eglise qui gouvernait ses sujets non en vue de leur bienêtre ou de leurs intérêts temporels, mais en vue de leur salut et de leurs intérêts spirituels. Pour une telle œuvre, le gouvernement sacerdotal ne pouvait trouver d’instruments efficaces que dans son clergé.
PIE IX
Pie IX, le pape du Syllabus^ le pape qui n’a cessé d’exiger des sociétés et des Etats, tout comme des familles et des individus, des actes de foi et de religion, Pie IX était, de tous les souverains pontifes, le moins disposé à ne conserver de la royauté terrestre que les dehors et les honneurs, pour laisser en son nom régir ses Etats par des mains profanes, selon les idées du monde et les maximes du siècle. Comme aux plus zélés de ses prédécesseurs, une telle façon do faire lui eût paru une négligence criminelle aussi bien qu’une ignominieuse déchéance. A ses yeux comme aux yeux des Pie Y ou des Sixte-Quint, l’Etat que le Christ avait confié à son vicaire ne devait pas être seulement jiour lui une demeure commode ou une place de sûreté. A ses yeux comme à ceux de tout prêtre sincère et fervent, le petit pays, on possession du glorieux privilège d’être le patrimoine de l’Eglise, avait dans le monde une haute et providentielle mission. Au milieu des souverainetés séculières, toutes plus ou moins ouvertes à l’esprit de doute et contaminées par le souffle de l’erreur et de l’impiété, il appartenait aux Etats de l’Eglise de conserver intact l’antique dépôt des traditions de la société chrétienne et des saines maximes de gouvernement.
Entre la cour romaine et un grand nombre des défenseurs attitrés delà souveraineté pontificale, il y avait à cet égard un complet malentendu. Ce que beaucoup des défenseurs de la royauté papale eussent voulu effacer de ses Etats comme des taches
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choquaiiLcs ou des restes surannés d’un autre âge^ ce qu’ils s’efTorçaient pieusement de voiler aux regards du public, ainsi que les fils de Noé couvraient la nudité de leur père, c’était précisément ce qui, aux yeux du pape et de la curie romaine^ faisait riionneur et la beauté de la monarchie pontificale. Ce gouvernement ecclésiastique pour lequel tant d’avocats mondains plaidaient les circonstances atténuantes, cet Etat sans querelles politiques ni luttes philosophiques, où toute parole, toute pensée, toute vie était soumise à l’autorité sacerdotale , cet Etat si f>6u compris et si mal apprécié de tant de ses apologistes, devait, dans la pensée de ceux qui le régissaient, servir aux États chrétiens de modèle et d’archétype béni. Seule de toutes les monarchies ou républiques modernes, l’ancienne monarchie pontificale réalisait dans la mesure de la faiblesse humaine l’idéal politique, l’idéal social, rêvé par les saints, prêché au monde dans les encycliques ou le Sy Habits de Pie IX et vainement poursuivi au dehors par les athlètes de la foi. Tandis que depuis la Révolution tous nos États laïques sont livrés à Tesprit d’examen et à l'esprit de dispute, à Rome, sous le sceptre paternel du pape infaillible, devait régner dans les intelligences et dans les cœurs l’unité de foi et l’unité d’amour.
Entre nos Etats modernes, nos Etats séculiers-, reconnaissant l’incompétence du pouvoir en matière de croyances et de doctrines et le gouvernement ecclésiastique, uniquement fondé sur uncre^/o-
PIE IX
religieux, tout devait être opposition et contraste. Prétendre réformer ce dernier d’après les leçons des autres, ce n’était pas seulement en méconnaître la nature essentielle et toutes les conditions d’existence; pour Pie TX et son entourage, c’était en demander l’altération, en réclamer l’avilissement et la déformation suivant un modèle réprouvé. Aux yeux de Pie IX, la liberté, telle qu’elle est entendue dans
les Etats modernes, n’était qu’une grossière anarchie des intelligences et des cœurs. D’après ses enseignements, il n’y avait dans le monde qu’un Etat vraiment libre et bien ordonné, l’Etat pontifical, parce que c’était le seul qui ne connût d’autre liberté que la liberté du vrai et du bien, et qu’entre la vérité et l’erreur, entre la lumière et les ténèbres, il ne saurait y avoir ni paix ni compromis.
Cette manière toute tliéologique de comprendre la liberté et le bien des sociétés humaines rendait la souveraineté pontificale incapable de transformation libérale. Quand même la Révolution de 1848 n’eût pas brusquement interrompu l’expérience constitutionnelle de Pie IX, sa foi et sa conscience l’eussent bientôt contraint d’y mettre un terme.
Moins les sociétés humaines restaient attachées
aux enseignements de l’Eglise, moins la législation civile accordait d’autorité aux lois ecclésiastiques, et plus devait s’accuser le contraste entre l’État papal et les États laïques. Plus ardent était le zèle, plus sincère la piété des pontifes, et plus s’accentuaient les traits particuliers, le caractère théocratique de la souveraineté romaine. C’est ce que
LE SAINT-SIÈGE ET L’ÉGLISE
montre toute l’histoire de la monarchie pontificale^ depuis les grands papes du moyen âg^e jusqu’aux papes dévots de la réforme catholique de la fin du XVI® siècle, jusqu’aux derniers papes-rois contraintsde disputer leur souveraineté à la Révolution.
Or, plus apparaissait le caractère sacerdotal de la monarchie romaine, et plus elle devait sembler pesante aux laïques placés sous sa domination. Facile à supporter aux âges de foi où les mêmes maximes de gouvernement prévalaient dans toute l’Europe^ plus légère encore peut-être à ses sujets aux jours de scepticisme mondain et d’élégant paganisme des Léon X et des Clément VII, la souveraineté pontificale était devenue particulièrement lourde après la R.évolution, au milieu des transformations partout opérées autour d’elle.
Chose trop peu remarquée, c’est dans les derniers siècles de sa longue carrière, lorsque l’autorité spirituelle de ses princes était déjà contestée dans la moitié de l’Europe, — c’est par-dessus tout peut-être dans ses cinquante dernières années y. lorsqu’il était le plus menacé par la Révolution, que, dans son administration et dans tout son gouvernement, le petit Etat pontifical s’est montré le plus exclusivement sacerdotal et théocratique. C’est alors qu’on lui demandait le plus de s’écarter de son principe qu’il y a été le plus religieusement fidèle.
Ce que réclamaient de Pie IX, sous le modeste nom de réformes administratives, les gouvernements étrangers et les catholiques libéraux, c’était en réalité la sécularisation intérieure de FEtatpon-
tifical. La cour romaine ne s’y méprenait point, et elle no s’y pouvait prêter. Le gouvernement de Pie ÏX sentait qu’il n’eût pu remettre aux laïques une part du pouvoir sans le leur abandonner tout entier un jour. A toutes les instances de ses protecteurs étrangers , le souverain des Etats de l’Eglise eût pu faire la réponse du général des jésuites : « Sint ut sunt^ mit non sint, »