Un enfant
Louise avait dit à Gustave quelles étaient ses craintes au sujet des menaces de sa mère ; il est à croire même qu'elle avait exagéré les unes et les autres, afin que Gustave la rassurât par des preuves plus grandes d amour.
Mais loin d apporter quelque repos à Tame troublée de la pauvre fille, loin de faire naître le calme en elle, Gustave s'efforçait de 1 effrayer par Tima-
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iic d nu cliAtiment inévitable et terril)le.
— Je n ai lait qu'entrevoir votre mère, lui dit-il ; et pourtant, s il faut juger de son caractère par la sévérité des traits de son visage , je suis sur qu elle est impitoyable , qu'elle vous séquestrera du monde , et que demain vous partirez pour le couvent des dames Saint-Micbel.
En disant cela^ Gustave prit un air désespéré.
Louise, qui chercbait des consolations , étoutla ses propres craintes pour adoucir celles que Gustave paraissait avoir.
— Maman est bonne , répliquat-elle : il est impossible qu'elle veuille mon malheur. Puis elle ajouta en baissant la tète : Qu'ai-je à craindre,
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i\I. Gustave, s il est vrai que vous ue me Irompi ez pas?
Gustave lui répondit que , douter de la sineéritë de sou amour, c était lui faire une mortelle injure. Sa voix devint plus triste; il pleura presque. Louise se repentit de Tavoir affligé.
— Mais enfin , murmura- t-elle , pourquoi ne parlez-vous ])as à maman? Si elle vous connaissait comme je vous connais, moi, elle serait tranquille du moins : vous lui diriez les motifs qui vous empéclient et —
La nuit commençait à tomber. Tout en marchant au hasard , Tun à coté de l'autre , d un pas tantôt lent et tantôt précipité, les deux jeunes gens étaient arrivés au coin de la petite rue Saint-Roch, vers le haut bout du
(juarticr Poissoniiièrc. Louise s arrêta eu cet endroit, protégée par l'ombre épaisse du mur. Il ne paraissait pas que Gustave eut fait attention à ses dernières paroles , et elle reprit :
— Vous diriez à maman les motifs (jiii s'opposent à 1 aeeomplissement des promesses que vous m'avez faites.
11 fallut à Louise toute lobseurité de la nuit , tout lentraînement d'un premier amour , tout le courage que donne une position diflicile , périlleuse , et de laquelle on veut sortir à tout prix ; il lui fallut peut-être encore l'air bruyant et libre des rues, pour qu elle osât raj^peler aussi francliement à Gustave ses promesses de mariage .
Elle s'attendait à une explication
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sincère, elle n'obtint qu une réponse évasive.
— Certainement, lui dit-il, je dois parler à votre mère ; mon projet est de la voir le plus tôt possible. Mais cela ne peut suffire : j'ai besoin du consentement de ma famille , et mon père est un homme si bizarre î . . Croiriez-vous une chose? c'est qu'il ne me laisserait épouser une femme sans fortune qu'à la seule condition
— Quelle condition ? demanda Louise avec un accent où perçaient le trouble et le dépit.
— Rien, rien, chère amie; mon père est fou . . . L'id ée la plus extravagante . . . Et cependant , ajouta-t-il à voix basse et comme s'il se parlait à lui-même , cependant je conçois sa raison ; c est assez naturel...
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11 y avait clans le son de sa voi\ quelque chose de moqueur qui blessa profondément la sensibilité de Louise.
Toute triste et tout émue, elle dégagea des mains de Gustave sa main qu il ne pressait plus avec le même amour , et , quittant Tombrc de la muraille , elle monta la rue sans mot dire. Gustave Tatteignit rapidement.
— Me quitter déjà , Louise?
— Pensez - vous qu'il ne soit pas temps, monsieur?
— Monsieur ! . . . Etes-vous donc fâchée contre moi?.. Restez encore, je vous en prie ; votre maman ne doit revenir qu'à six heures , m avez-vous dit.
— Ne faut-il pas que je sois à la maison avant elle ?
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Gustave tira sa montre : — Voyez, il est à peine cinq heures vingt minutes...
— Ah ! mon Dieu î s'écria Louise , si maman aUait être rentrée î
Cette réllexion 1 épouvanta : elle se mit à marcher avec vitesse. Maisl effi'oi la faisait à chaque instant chanceler sur ses jambes. Gustave vint lui offrir son bras. En ce moment , elle ne pensait même plus à Gustave ; sa présence doubla pour elle 1 apparence du danger : elle courut. 11 courait aussi.
— Louise , Louise !
— Laissez-moi, monsieur, laissezmoi î . . .
En traversant la rue de Cléry, elle entendit un enfant qui demandait f heure à la porte d'une boutique.
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— Cincj heures et demie, répondit-on.
— Cinq heures et demie ! répéta Louise en s'arrêtant tout àeoup, cinq heures et demie! î Et elle sentit un froid aigu lui passer dans le corps, et des larmes (je ne sais quelle passion les soulevait de son cœur), des larmes lui montèrent aux yeux.
Gustave s'approcha de nouveau ])Our lui parler; mais enTapercevant, elle fit un geste de désespoir :
— Ah ! monsieur , lui dit- elle , vous m'avez perdue!
Cependant elle restait là, au milieu du chemin, pâle, anéantie, n'osant ni regarder, ni penser, ni avancer, ni fuir.
— N'ayez donc pas peur , lui dit
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Gustave, je suis certain que votre maman n'est pas encore de retour.
— Si c'était possible! s écria Louise.
Et Tespérance lui redonna des forces.
Déjà elle n'était plus qu'à vingtcinq pas de leur maison , lorsqu elle aperçut quelqu un : une femme qui levait le marteavi.
Louise poussa un cri. Cette femme , c était sa mère qui rentrait. La porte se referma sur madame Drouart.
Gustave reçut Louise dans ses bras.
— Il est trop tard! murmura- t-elle.
Mon Dieu, pardonnez-moi!
A différentes heures de la soirée , on vit errer, sous les fenêtres de la
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maison où logeait madame Drouart , une jeune fille eonstamment suivie (lun jeune homme qui lui parlait et qu'elle ne semblait pas entendre, qui la regardait et qu'elle ne paraissait pas voir.
Cette jeune fille , tantôt près de la maison, Toreille collée contre la porte; tantôt loin de la maison , Tœil levé sur les croisées du troisième étage, ne faisait que pleurer et dire :
— Mon Dieu î la chandelle est éteinte, et ma mère est couchée î que vais-je devenir? Mon Dieu, monDieu, donnez-moi la force d'entrer! je veux entrer !
Mais, quand elle était proche de la maison , si la porte venait à s'ouvrir, la jeune fille se cachait dans l'ombre et fuyait le long des murs.
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Mais, quand elle était éloignée de la maison , si la porte venait à s'ouvrir, la jeune fille s'avançait avec précaution , appelait tout bas sa mère et sanglotait; car, de cette maison, elle voyait sortir des figures inconnues :
sa mère ne venait pas.
Vers les onze heures, toujours suivie du même jeune homme qui lui parlait sansobtenirun seul mot d'elle, la malheureuse , enfin prête à entrer , leva le marteau d une main Iremblante... Le coup fut timide, sonore à peine. La porte ne s'ouvrit point.
Elle en fut presque contente; qu'aurait-elle dit au portier? qu'aurait-elle dit à sa mère?
Elle s assit sur une borne à coté de la porte. Le froid était vif; elle n'a-
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vait pas |)ris de nourriture depuis le matin. Elle frissonnait de tous ses membres.
— Louise, vous allez passer là toute la nuit?
— Oui, monsieur.
— Quel enfantillage ! Venez avec moi plutôt.
Elle ne répondit rien.
— Lespassans s'arrêtent poumons regarder. C'est fort ridicule. Voulezvous venir, oui ou non ? moi , je m'en
vais.
Rien n indiqua qu'elle le comprît.
Sa tète restait penchée sur sa poitrine.
— Ma Louise, écoute ton Gustave. . .
Même immobilité et même silence.
— Ma foi ! murmura Gustave , qu'elle couche là si c'est sa fantaisie; quant à moi, puisqu'elle s'y obstine, je pars. Le diable m'emporte si cette fille n'est pas un peu folle!
Avant de la quitter, il lui parla long-temps encore, mais inutilement; il s'éloigna à pas lents, détournant la tête pour voir si elle ne le regarderait pas s'en aller.
Mais elle conservait la même attitude. Gustave revint sur ses pas.
— Je ne peux pourtant pas, se dit-il, la laisser au milieu de la rue. Puisqu'elle refuse de m'accompagner chez moi , que du moins elle rentre chez elle. Je vais frapper , il faudra bien qu'on lui ouvre.
11 frappa : Louise dressa la tête. Il
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frappa plus fort: Louise se le\a debout. La porte s'ouvrit : Louise prit la fuite.
Comme elle était déjà loin , Gustave impatienté ramena la porte à lui et la referma.
Après quoi il se mit à eourir pour rejoindre Louise ; mais en entendant des pas précipités derrière elle, Louise redoubla de vitesse , et disparut au détour d une rue voisine.
C'était vers le milieu de la nuit ; le froid devenait excessif. Un homme , qui passait rue Bourbon-Villeneuve, voyant une jeune fille assise sur une borne, s'approcha d elle, et, la croyant endormie, il la dépouilla de son bonnet et de son schall.
— Que j ai froid ! dit Louise, je me sens mourir!..
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Comme elle tombait sur le payé , elle pensa que sa mère , en la trouvant morte le lendemain matin au pied de leur maison, comprendrait qu'elle n'avait pas été coupable.
Environ sur les deux lieures , Gustave 5 inquiet , revint pour savoir ce que Louise était devenue. Son œil cliercba de loin sur la borne , il n'aperçut rien. Sans doute, elle est rentrée, pensa- t-il.
Ilregarda de plus près, et vit Louise étendue devant la porte. Il lui toucha la figure , elle était glacée ; il lui posa la main sur le cœur, il battail encore .
Un fiacre vint à passer.
— Où allez-vous? demanda Gustave