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juste. Un matin , oh ! bien long- temps après tout cela, Alfred Duroc et Eugène d'Arbouvert, que vous connaissez tous deux , s'étaient rencontrés avec moi au Café de Paris. Nous déjeunions ensemble. La conversation venait de prendre une tournure philosophique : Eugène ou Alfred, je ne me rappelle plus lequel des deux, raconte r histoire d un avoué. . . .
— Quelle est cette histoire?
— Je vous la dirai plus tard ; elle est assez curieuse : les avoués ont quelquefois des idées de génie. L'idée du papa Rouvrard me mit en tête un projet à peu près semblable au sien , mais meilleur cependant , et auquel je m'étonnai de n'avoir pas songé plus tôt, moi qui déteste le mariage de tout mon cœur, et qui ne comprends pas
qu'une femme et un homme s'épousent pour le seul plaisir d être mari et femme. Franchement, docteur, n étes-vous pas de mon avis , que le Lut unique du mariage , c'est d'avoir un enfant ?
— Mais , dit le docteur, je ne sais pas trop...
— Eh bien! je lésais, moi, continua Gustave ; j'ai réfléchi là-dessus fort long-temps , et mon grand chagrin était que, nous autres hommes, nous fussions obligés à devenir maris pour devenir pères. L'état de société où nous vivons n'a pas le sens commun ; voyez-vous la nécessité d'être mari, vous?
— Pas plus que je ne vois la nécessité d'être père , dit le docteur.
— Oh ! répliqua Gustave, la diffé-
rence est grande pourtant î Enfin, ditil en riant , j aurais peut-être fait eomme tout le monde , et mes idées sur les enfans nés hors mariage eussent changé avec l'âge , si , au milieu de ma haine pour Tunion conjugale, ne fut venue tomber à F improviste 1 histoire de cet avoué, laquelle m'ouvrit un nouveau moyen pour accomplir la charge de paternité que la nature nous impose. Toutefois , je résolus de m y prendre plus adroitement que M. Rouvrard.
— Et comment s y prit M. Rouvrard?
demanda le docteur.
— Fort mal, mon ami.
— Bref, quelle était sa fantaisie?
— Une véritable fantaisie de garçon, docteur, un de ces projets bizarres qui nous viennent en tête, on ne
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sait trop comment , et dont nous espérons des merveilles on ne sait trop pourquoi. Donc, excité par Texemple de Rouvrard, et voulant mieux faire que lui , je me mis à la recherche d'une petite grise l te qui pût me rendre père sans qu'elle s'en doutât le moins du monde .
— Qui vous rendît père à son insu ?
ceci est fort.
— C est comme cela, docteur; je vous donnerai quelque jour aussi l'explication de cette énigme. Comme je vous le disais , sortant de table et , je crois même 5 la tête un peu échauffée de vin de Champagne, j étais occupé à chercher une grisette à travers les ru es qui avoisinent le quartier Saint-Denis, lorsque par hasard, tout à coup, je rencontre Louise , ma jeune coquette de la pension : elle me recon-
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naît , je lui parle. A son costume , je juge qu'elle n'est pas riche ; à son langage, qu elle est encore inaocente. Je lui rappelle nos amours , je lui fais des contes, je lui persuade que je suis fou d elle. Je ne vous assure pas que mion projet fut d'en faire rbéroinede ma fantaisie de garçon : c est peutêtre cela, c est peut-être autre chose; je n'ai pas encore eu le temps de m'en rendre bien compte. Quoi qu'il en soit , je lui montre une passion si grande , je la poursuis tellement de mes soupirs, qu elle consent a me donner un rendez-vous : Nous voilà sur le pied de gens qui s'adorent. Mais le malheur veut qu elle ait une mère, qu'elle ne puisse sortir que rarement, que bientôt elle ne puisse plus sortir du tout, surveillée par la maman qui a deviné 1 intrigue : je me pique au
jeu , et à force de m'occuper de cette petite, de la voir à la dérobée, de lui écrire, je commence à devenir
— Amoureux d'elle ?
— Non , mais quelque chose d'approchant. Alors mes idées prennent une forme plus précise, je sais ce que je veux : la dédommager de la captivité qu elle endure à cause de moi , la rendre heureuse et en faire sérieusement ma maîtresse.
— Rien de plus naturel, dit le docteur.
— Oui, mais écoutez; voici qui Test moins, ajouta Gustave. Est-ce qu'elle ne se persuade pas que j ai envie de Fépouser?.. Je n'ose lui dire que son imagination l'abuse , qu'elle s'aveugle : c'eût été. tout perdre. Je prends des détours , j'esquive l'explication à
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1 aide de mille prétextes. Enfin, voyant t|u elle s'entête à me croire assez fou pour Tépouser, convaincu que je n obtiendrais rien que par devant monsieur le maire, j'allais franchement la planter là, lorsque, par un enchaînement d événemens déplorables, un rendez- vous, le dernier que je me promettais d avoir avec elle , la jette, malgré moi , malgré elle , dans cette chambre où j aurais désiré qu'elle ne vînt jamais, àmoins d'y entrer volontairement et avec le titre de ma maîtresse.Car, voyez-vous, docteur, moi, c'est par horreur de toute espèce de tourment, d esclavage, que je ne me marie pas. Je ne veux dans 1 amour qu'une liaison amusante, légère; pour maîtresse, je neveux qu'une femme libre, aussi facile à quitter qu'elle a été facile à prendre.
— Mais, encore une fois, comment se trouve-t-el]e chez vous ? demanda ]e docteur.
— C'est arrivé le plus malheureument du monde : sa mère était sortie. . .
Le bruit , quoique timide , de la porte d'entrée qui s'ouvrait, empêcha Gustave de continuer sa j^hrase.
Il s'arrêta pour écouter, et reconnaissant les pas de madame Lefebvre , il courut au devant d elle. Le docteur Thévenot le suivit de près.
Madame Lefebvre, ainsi qu onapu s'en douter, était une de ces femmes accommodantes qui se prêtent à tout faire, pourvu qu'on les paie. Elle avait sa chambre en ville, chambre à elle, meublée fort proprement , qu elle quittait toutes les fois qu'on réclamait ses soins dans ([uelque maison riche ou pauvre , pour une heure
comme pour huit jours, pour un mois comme pour six ; là garde - malade , ici entremetteuse d amour, là cuisinière, ici femme de chambre, madame Lefebvre occupait , à divers intervalles , ce dernier emploi auprès des maîtresses que Gustave logeait rue Montmartre pour les aimer, cinq ou six semaines plus ou moins.
Pendant les interrègnes, dans lespace vide qui séparait une maîtresse passée d une maîtresse nouvelle, Gustave donnait congé à madame Lefebvre, libre alors de vaquer à toute autre besogne. Mais peu d affaires lui rapportaient autant de bénéfices que son emploi de la rue Montmartre :
aussi abandonnait-elle volontiers ses autres pratiques pour celle-là.
Depuis bientôt six mois elle n'avait pas entendu parler de Gustave ,
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occupe d'une intrigue secrète avec deux femmes mariées; elle n'espérait déjà plusservirses amours, le croyant rangé , marié peut-être , et elle s'en affligeait sérieusement, la bonne dame , lorsque tout à coup on vint la demander de la part de M. Gustave.
Elle se hâta d'accourir. Gustave , sans lui dire positivement quellefemme était Louise , lui en fit comprendre assez pour qu'elle vit bien qu'il ne s agissait pas d une maîtresse ordinaire. Elle promit de remplir sa charge avec tout le zèle possible , et s engagea sur F honneur à garder un secret qu'on ne lui demandait pas.
Du reste, la Lefebvre avait pour vertu singulière la seule vertu que possèdent ces sortes de femmes : une discrétion inébranlable, car elle était nécessitée par son intérêt même.
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Gustave, soil pitié pour la fille, soit pitié pour la mère, avait euvoyé madame Lefebvre demander au portier de la rue Bourbon -Villeneuve dans quel état de santé se trouvait madame Drouart.
La commission était faite.
— Eli bien! madame, dit Gustave, que vous a-t-on répondu?
Madame Lefebvre venait de s'asseoir, et elle portait alternativement ses yeux de Gustave au docteur , comme pour demander au premier s il fallait qu'elle s'expliquât devant un tiers.
— Parlez , lui dit Gustave ; le docteur n'est pas de trop ici.
— Mon clier monsieur, reprit enfin madame I^efebvre , je ne sais pas
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ce que vous allez en penser; mais moi, ca m'a fait de TefFet.
— Quoi donc? s'écria Gustave avec une visible inquiétude.
— Comme je demandais , moi , tout bonnement au portier des nouvelles de cette madame Drouart, savez-vous? il me montre un corbillard qui descendait Tescalier, et il me dit: Tenez , voilà qu'on la porte au cimetière.
— Elle est morte?
— La nuit passée, monsieur; on Ta trouvée étendue tout de son long au milieu de la cbambre. Le portier dit que c'est de cliagrin d avoir été quit tée par sa demoiselle ; il paraît que sa demoiselle avait une amourette au debors...
Gustave changea de visage.
Le docteur interrompit madame Lefebvre.
— Allez près de notre malade , lui dit-il; je crois qu'elle s éveille.
Quand ils furent seuls , Gustave se frappa le front avec violence , et s'écria d un son de voix profondément ému :
— Docteur ! en feignant d'être amoureux de la fille , j'ai causé la mort de la mère ; vous me direz quelle réparation je dois à Louise; je ne reculerai devant aucun sacrifice : je suis prêt à tout.
— Vous êtes prêt même à 1 épouser?
demanda le docteur.
— Nous verrons , dit
Gustave.