CHAPITRE III
Louise , accablée d'une fièvre continue, ne cessait de dormir; et si, par hasard, elle venait à s'éveiller, elle regardait sans voir , elle entendait sans comprendre . Une seule pe rsonne , madame Lefebvre, ne quittait pas son lit. Depuis deux jours cependant , la pauvre malade, qui avait passé près d'une semaine dans un état de dé-
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lire, commençait à domicr des signes d une convalescence prochaine.
Plus d'une fols déjà, au docteur qui lui demandait : Vous sentez - vous mieux? elle avait répondu d une voix lente : Oui, mieux, monsieur.
Gustave s effraie àcette pensée, que bientôt Louise va parler de sa mère.
— Que lui dirons-nous, docteur?
question que Gustave adresse sans cesse au médecin , fort embarrassé lui-même de la réponse qu'il lui faudra faire.
En attendant , Gustave , d'après Tordre du docteur^ évite de se montrer à Louise, trop faible pour soutenir sans danger les émotions d'une pareille entrevue. Toutefois il vient la contempler dans les heures de son
sommeil; et, alors, les yeux fixés avec douleur sur cette pâle figure que la maladie reud plus belle, il se promet tout bas de faire oublier à Louise , à force de bonheur, les conséquences fatales de sa conduite. Ses torts sont devenus presque des crimes, il le sait; mais il ne la trompera plus, à présent qu'il voit en quelle situation funeste il l'a jetée par un premier mensonge.
D'ailleurs il Faime maintenant; l'amour lui est venu depuis qu il Ta rendue si malheureuse.
Un matin , Louise , interrogée sur l'état de sa santé, saisit une des mains du docteur , et fit un effort pour la serrer dans la sienne.
Gustave se tenait debout, au pied du lit, derrière les rideaux. Madame Lefebvre était sortie.
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Au regard fixe de la malade , à la j)ression de sa main humide et nerveuse, le docteur jugea que 1 instant d'une crise morale ou physique arrivait.
Il porta la tête en arrière pour faire signe à Gustave de ne pashouger.
Cependant Louise pressait de toutes ses forces la main du docteur sur qui elle attachait ses yeux avec une inexprimable tristesse.
— J'en mourrai, n est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.
— Je vous assure que vous vous portez beaucoup mieux , au contraire .
Elle remua la tête comme pour dire :
Je ne vous crois pas .
— -Je ne dois pas vous cacher, ajouta-t-il, que vous avez été fort malade,
€11 danger même de perdre la vie ; mais à présent je réponds de vous : il n'y a plus rien à craindre.
— Oh non ! dit -elle , je sens qu'il
n'y a pas de ressources Quand ma
mère est morte, je n'ai pas pleuré
11 faut que je sois bien malade.
Le docteur étonné chercha les regards de Gustave , qui lui témoignèrent une surprise égale à la sienne.
— Votre mère est morte? dit-il; mais ne croyez pas cela.
— Yous voudriez en vain me tromper , monsieur , murmura Louise d une voix faible et triste : ma mère est morte , et je n ai pas pleuré.... je vous dis que je suis bien malade ; je mourrai comme ma mère.
Elle laissa retomber sa léte sur son oreiller.
Bientôt on Tentendit qui disait en sanglotant : — Morte! morte! ma pauvre mère! et je ne t'ai pas pleurée!..
Mon Dieu ! mon Dieu !.. .
Le docteur venait de quitter le lit.
— Elle pleure, dit-il tout basa Gustave , c'est une crise salutaire ; la voilà sauvée. Du reste, il est bien heureux pour nous que les rêves de sa maladie lui aient fait voir que sa mère est morte : cela nous évite une dangereuse confidence.
— Cest fort heureux , sans doute, répliqua Gustave; mais à présent qu'elle revient un peu à elle , elle va s'apercevoir en quel lieu elle est, elle va demander comment elle s'y trouve; qu'allez-vous répondre?
— Mais, reprit le docteur en haus-
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saut involontairement la voix, c'est à vous, mon cher Gustave...
— Gustave ! s'écria Louise qui essayait alors de se lever sur son séant , Gustave !..
Le docteur accourut.
— Monsieur , monsieur , dit-elle , par pitié pour moi. . .
Elle s'interrompit, et regardant de toutes parts , et examinant Tun après l'autre les meubles de la chambre , elle fit un mouvement d effroi comme ])Our s'élancer hors de son lit.
— Que faites-vous ? dit le docteur en la recouvrant de ses draps qu'elle avait jetés loin d'elle. Ne craignez rien, vous êtes ici chez vous.
— Chez moi! et qui suis-je ? et qui étes-vous, monsieur?
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— Votre médecin.
Gustave s^avaiiçait impatient de mettre fin à cette scène , épouvanté des suites qu'elle pouvait avoir. Le docteur lui ordonna par gestes de ne pas se montrer.
— Et ma mère , ma inère ! ou estelle? s'écria Louise, pleurant, épuisée d efForts. . . ma mère ! où est ma mère?
— Tous le savez... répondit le docteur.
Louise sanglota long-temps, mêlant dans ses pleurs les noms de Gustave et de sa mère ; après quoi elle s endormit de lassitude.
Fortement ému par ce qui venait de se passer, Gustave prit une résolution désespérée.
— 11 en arrivera ce qu il pourra ,
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docteur, dit-il ; mais je veux, dès aujourd Lui , qu'on la traite et qu'elle se regarde elle-même comme ma femme. Puisqu elle est persuadée de la mort de sa mère qu'elle n'a cependant pas vue mourir, il nous est tout aussi facile de lui persuader qu elle est ma femmej c'est la seule manière, suivant moi, de ne pas renouveler des peines qui la tueraient. J'ai fait bien des folies, mon cher, il est temps de finir. Je suis cause de la mort de sa mère , je ne veux pas encore avoir à me reprocher la sienne.
— Il faut lui dire qu'elle est votre femme?
— Oui, docteur.
— Yotre femme légitime?
— Légitime.
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— Faites attention... quand elle sera revenue tout-à-fait à elle, sa mémoire lui retracera la vérité ; elle se souviendra très -clairement que vous n'êtes pas mariés ensemble.
— Eh bien ! pour lui prouver que nous le sommes, je Tépouserai.
— Je ne vous reconnais plus . Vous qui détestiez tant le mariage î . . . Prenez garde . . . réfléchissez Yous êtes
sous rinfluence de Texaltation de la pitié, de la douleur : c'est une sensibilité du moment, elle doit s'évanouir avec la cause accidentelle qui la produite. Aussitôt que votre Louise se portera mieux , vous changerez de langage.
— J en doute : mais , en tout cas , ce mensonge lui aura sauvé la vie , et c est ce que je veux d'abord.
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— Et si, en ne réalisant pas ce mensonge, vous la tuez?
— Croyez- vous?
— J'en suis certain.
— Alors , docteur , je réaliserai tout : elle sera ma femme. A moins, ajouta- t-il d'une voix indécise , qu'il ne survienne des obstacles tels qu'il me faille renoncer à faire son bonheur—
Madame Lefebvre rentra.
■— Elle dort , lui dit Gustave , marchez doucement... Ah î madame Lefebvre, un mot. Il est convenu entre le docteur et moi que, dès cemoment, tout le monde ici doit parler à Louise comme on parlerait à ma propre femme; dorénavant vous l'appellerez madame.
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— Mais monsieur sait bien ^ dit la r.efebvie, que j ai toujours dit madame à toutes les demoiselles qu'il a eues. . . et cette jeune dame , je ne lui ai jamais parlé autrement, par exemple !
— Elle était trop malade pour tous entendre , madame Lefebvre ; mais à présent qu'elle va mieux , elle saisira le sens de vos paroles; continuez donc à l'appeler madame , et , en lui parlant de moi, dites, 'votre mari,
— Je comprends : monsieur est censé le mari de madame ?
— Je le suis tout-à-fait , madame Lefebvre ; ne l'oubliez pas.
— Quoi î vous persistez? dit le docteur c'est une folie qui n'a pas de
nom.