‹ Un enfantChapitre 12 sur 23 · UN EI\FA1MT · texte numérisé non relu

UN EI\FA1MT

de bonheur. Elnfin, une porte assurée lui était ouverte pour aller à sa fille et la reprendre! mais ce jour-là aussi, par une fatalité déplorable, il se trouva quelle avait épuisé ses ressources pécuniaires. Le jour ou elle eut tant de bonheur, elle n'avait plus de pain...

Tout entière à Tidée de reconquérir sa fille , son unique trésor , elle ne songeait à rien moins qu'à sa misère, lorsqu une circonstance humiliante vint la lui rappeler. Elle s'était ghssée timidement dans la cour du château , avec l'intention de demander à quelque domestique si son maître était là , quoiqu'elle fut certaine du contraire ; mais cette question devait servir d'excuse à sa démarclie. La première personne qu elle vit fut le

io(i u\ eimfaî>;ï.

coin pa «511011 habituel des jeux de sa fille , cet homme que le soir de son arrivée elle prit pour Gustave.

— Le maitredu château est-il ici?

demanda-t-elle en tremblant.

— Non , ma brave femme ^ non , il esta Paris, mais c'est égal, quand le maître n'y est pas , le jardinier s'y trouve.

En disant cela, il rentra bien vite dans la maison , d'où il sortit avec un morceau de pain et quelques liards qu'il tendit à Louise. Elle ne se hâtait pas d'accepter.

— Eh bien, prenez donc! dit-il.

— Mais je ne suis pas une men-

UN EIVFAI^T. 107

Jiante , répondit Louise , la tète penchée sur sa poitrine.

— Pas une mendiante! répéta le jardinier d'un ton de doute. Qu estee (jue vous êtes donc?

— Je cherche. . . du travail , repritelle. Pouvez-vous m'employer à quelque ouvrage dans ce château? Alors, je vivrai de ce que je gagnerai et non d aumônes...

Elle avait prononcé ces derniers mots avec un vif accent de tristesse.

— Prenez toujours, dit le jardinier, si Ton ne peut pas vous donner de travail , ce n'est pas une raison pour mourir de faim. ^NTangez en attendant mieux.

108 UI^ EINIFAI^T.

— Je n'ai pas faim, mais j'ai soif, dit ijOiiise, qui cherchait un prétexte pour entrer dans le château.

— A la bonne heure, répondit le jardinier, suivez-moi, je vais vous donner à boire...

Louise, avant d entrer, jeta un coup d'œil sur le jardin , où elle n'aperçut pas sa fille, qui tout à 1 heure y jouait encore.

— Où peut-elle être? se demandaelle avec inquiétude.

Le jardinier lui servit de la bière , du pain et du beurre.

— Tenez, lui dit-il, restaurez-vous, ma brave femme... Puisque vous ne mendiez pas , on verra à vous donner

UN E\FA\T. luy

quelque chose à faire. Eh bien! vous ne buvez pas votre bière? Aim^z-vous mieux du café ?

— De 1 eau , dit Louise , un peu d'eau seulement.

Elle ajouta :

— Est-ce que vous habitez seul cette grande maison?

— Seul? non pas; j'ai mon père, ma mère , ma femme et notre demoiselle. Us viennent de partir tous quatre pour la ducasse d'Etrœung. Mais mangez donc , buvez donc ; qu est-ce que vous faites ?

— Elle est partie ! murmura Louise .

— C/est une innocente , pensa le

i\0 UN ENFAKT.

jardinier , pour qui le mot irmocent était le s) non} me llamand dV/e^eVe, de fou tranquille .

11 repi'it haut :

— Est-ce que yous n allez pas à la ducasse d Etrœung , vous?

— Je ne vous comprends pas, répondit Louise avec trouble.

— Innocente ! se dit le jardinier en hochant la tête.

Sur quelques réponses de Louise aux questions nouvelles qu'il lui fit , le jardinier jugea que la pauvre femme joignait à une innocence complète la plus complète absence de mémoire. A force de lui répéter les mots ducasse et Etroeung , il crut pouvoir la redres-

1)1V ENFAIVT. \ 1 1

ser dans son bon sens. A la fin Louise comprit qu'Etroeung était le nom d un village ou bourg voisin , et que ducasse signifiait appoit ^féte patronale.

Une fois cette connaissance acquise, elle demanda combien de jours durait la lëte.

— Trois jours, dit le jardinier, mais tout notre monde reviendra demain soir, j'espère.

Louise s alarma de penser qu il lui faudrait rester prés de deux jours sans voir son enfant , et , tourmentée de cette crainte , elle pria son hôte de la mettre promptement sur le chemin d'Etrœung. Il y consentit, mais seulement après avoir exigé de Louise qu elle prîtun peu de nourriture. Cela

H2 UIV E\FAINiT.

fait, il lui indiqua le cliemiu à suivre , précisément du côté opposé à la porte par où elle é tait en trée dans le château .

Elle reconnut alors que, pendant qu elle descendait le bois sur la gauche, sa fille et ses compagnons de plaisir tournaient le J)ois à droite , et fuyaient en carriole sur la grande route.

Arrivée en plaine, Louise s'imagina voir la carriole qui roulait tout au loin, et elle se mit à courir.

— Pauvre innocente ! répéta le jardinier.

Une file de lourdes charrettes et de petites voitui*es d osier venait rapidement derrière elle, toutes chargées

UIM EIVFANT. ^5

cV hommes, de femmCvS et d enfans qui allaient à la ducasse.

Louise, à chaque voiture qui passe, tend les hras en suppliant. . . Elle veut dire : Emmenez-moi donc aussi ! JNIais ce muet langage n'est entendu de personne. Qui peut se douter, à voir Louise , la face pâle et les vélemens usés, qu'elle se rend, comme eux tous, à une fcte? Ils lui jettent quelques gâteaux , quelques gros sous , et puis la voiture les emporte au bruit des éclats de rire et des chansons.

Elle croyait être encore bien éloignée d Etroeung , lorsque Faiguille d un clocher , le cri des instrumens de musique , le mouvement moins rapide des voitures , 1 apparition de III. 8

U4 UN ElMFAlViT.

jeunes filles et de jeunes garçons qui dansaient dans une pâture, lui apportèrent Tespérauce d'embrasser bientôt sa lille, à la faveur de la confusion et de la joie publique.

Page 1