‹ Un enlèvement au xviiie siècleChapitre 1 sur 8 · Un enlèvement au xviiie siècle · texte numérisé non relu

Un enlèvement au xviiie siècle

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec

ligne.

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont

trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d'utilisation

mmÊÊÊÈÊ

AU

XVIII* SIÈCLE

TIRAGE A PETIT NOMBRE „ ^j Plus quelques exemplaires sur papier de Chine et vergé de Hollande,

Une Visite à l'Hôtel Soubise

Il est d Paris un lieu en quelque sorte sacré où dort le passé de la France : c'est le palaîs des Archives. Je n'oublierai jamais l'émotion qui me saisit lorsque je visitai pour la première fois cet hAtel Soubise, où reposent les documents laissés par les siècles. Je me rappelais ces lignes ardentes où Michelet parlait de ses visites au Musée des monuments français, fondé jadis par A. Lenoir. « C'est là, et nulle autre pan, dit-il dans son livre du Peuple, que j'ai reçu la vive impression de l'Histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts d travers ces marbres, et ce n'est pas sans

AU

XVIII* SIÈCLE

Visite

appela alors à lui De la Maire, qui supprima l'ancienne entrée, fit ouvrir, sur la rue de Paradis, une porte que décoraient huit trophées d'armes et les statues encore debout d'Hercule et de Pallas, par Guillaume Coustou ; la cour d'honneur fiit entourée d''une colonnade superbe, composée de cinquantesix colonnes, accouplées deux à deux et supportant, conjointement avec cinquante-six pilastres engagés dans le mur d'enceinte, une galerie couverte ornée d'une balustrade à jour (i).

C'est un des plus élégants et, à l'intérieur, un des plus somptueux monuments de Paris que cet hôtel Soubise, qui faillit être, en mai 1871, livré aux flammes par les insurgés, comme la préfecture de police, où tant de documents précieux étaient accumulés aussi, et qui ne fut sauvé que par un membre de la Commune, alors délégué à l'Imprimerie nationale. Il donna aux garçons de bureau demeurés aux Archives un papier marqué au timbre de la Commune de Paris et interdisant formellement aux gardes nationaux fédérés de pénétrer dans l'hôtel des Archives, puis il signa cette pièce de son nom. Cet ordre lui valut la clémence du conseil de guerre.

(i) Voir la Préface du Musée des Archives nationales, 1 vol. in-4*, chez Pion.

A V Hôtel Soubise

Pendant toute la durée de la Commune le drapeau tricolore n'avait point cessé de flotter sur les Archives de la France.

Ce n'est que depuis 1808 que les archives de la nation sont logés à l'hôtel Soubise. Elles ont tour à tour été réunies dans le local de l'Assemblée nationale, loisque, par le décret du 7 septembre 1789, l'Assemblée constituante créa, sous le nom d'Archives nationales, un dépôt des pièces qui lui étaient directement envoyées et d'une minute de ses procèsverbaux ; puis à Paris, d'abord dans la bibliothèque des Feuillants, ensuite dans le couvent des Capucins de la rue Saint-Honoré. Après le 10 août 1792, les Archives avaient été installées aux Tuileries et elles y étaient restées jusqu'au jour où les consuls avaient pris possession du palais. On les avait alors transportées au Corps législatif, d'où elles partirent pour l'hôtel Soubise (i). En 1812, le local étant devenu insufiisant, Napoléon avait ordonné la construction d'un Palais des Archives, d'une contenance de cent mille mètres cubes, entre le pont d'Iéna et le pont de

(i) U existe aux Archives un décret de Napoléon !•', daté de Paris, 6 mars 1808, autorisant la régie de Tearegistrement et du domaine à céder l'hôtel de Toulouse à la Banque de France, moyennant une somme de 2 millions, et à acheter V hôtel de Soubise et le Palais-Cardinal.

8 Visite

la Concorde, sur la rive gauche de la Seine. Ce décret impérial ne reçut pas d'exécution : M. de Montalivet posa une première pierre et ce fut tout. « En 1 8 14 et 181 5, dit M. Lock, toutes les pièces que Napoléon avait rapportées de ses conquêtes,* furent enlevées par les étrangers. On assure que, depuis, plus d'un gouvernement aurait confisqué à son profit certaines pièces des Archives (i). »

L'hôtel Soubise, ou plutôt le palais des Archives nationales, s'est fort agrandi de 1830 à 1870, et il faut lire dans la préface du beau livre consacré au Musée des Archives la succession des agrandissements, et comment, sous Daunou, sous Letronne, sous M. de Laborde, des constructions nouvelles, où Ton n'a employé, dit-on, que des matériaux incombustibles, furent faites en même' temps qu'on achetait l'hôtel de M. Geoffroy d'Assy où se trouve aujourd'hui la salle du public.

(i) Les princes et les familles émigrées, de retour en France après 181 5, réclamèrent et obtinrent en partie la remise de leurs titres séquestrés pendant la Révolution. On remit même à un neveu de d'Hozier les papiers purement historiques de cet ancien généalogiste, et en 1820 l'Université se fit livrer la plupart des documents précieux qui composaient une collection relative à Tinstruction publique.

{Huillard-BréhoIUs.)

A VHôteî Soubise

Mais ce n'est pas, à vrai dire, des modifications du monument que je voudrais parler. Ce n'est pas même l'histoire de la formation de cette immense et merveilleuse collection que j'entends esquisser. Une telle monographie serait la tâche d'un archiviste paléographe, et d'ailleurs elle a été faite très savamment, mais à un point de vue systématique, par M. de Laborde, dont le livre : Les Archives de la France, leurs vicissitudes pendant la Révolution, leur régénération sous F Empire, tient plus du pamphlet que de l'histoire, et d'une façon très véridique par M. Henri Bordier, dont l'ouvrage est excellent, tout à fait savant, lumineux et juste. Il ne faudrait pas oublier, non plus, les solides travaux de MM. Vallet de Viriville et Huillard-Bréholles.

Non, je veux simplement conduire avec moi le lecteur aux Archives et lui faire traverser ces galeries, ces salles du Musée qui, malgré leurs décorations élégantes, leurs dorures et leurs peintures, sont pourtant d'autres Catacombes. A coup sûr, on trouvera plaisir et profit à une semblable visite, et rhôtel Soubise, comme au temps des Guise, peut rivaliser aujourd'hui encore avec le Louvre. Le Louvre a ses Raphaël et ses Titien, ses maîtres italiens et ses divins magots flamands. Il a Véronése, Velasquez, Rubens, Ruysdaêl et Hobbema. Mais

10 Visité'

rhôtel Soubise a ses vieilles chartes et ses parchemins, où palpite le grand drame, le drame éternel de l'histoire. La vérité, Tâpre, poignante et émouvante vérité, vaut bien les séductions et les consolations de l'art. Elle aussi elle séduit, elle console, elle captive, elle enseigne. En sortant des Archives, comme en sortant du Louvre, on se sent à la fois pensif, étonné et meilleur.

C'est à la Convention qu'on doit une fondation pareille. Colbert avait bien autrefois ordonné qu'on prît copie des pièces les plus intéressantes déposées dans les archives du Midi. Outre les dix mille fonds d'archives locales, publiques ou privées, le Trésor des Chartes était déposé à la Sainte-Chapelle, et, vers 1760, des bénédictins avaient pris copie, par ordre du Gouvernement, de plusieurs milliers de pièces qui existent encore, dit Eugène Despois, à la Bibliothèque. Mais ce qui est certain, c'est que la Convention seule, par la loi du 7 messidor an II (25 juin 1794), organisa, ou plutôt fonda, en réalité, les Archives nationales. Jusque-là, l'Assemblée constituante et l'Assemblée législative s'étaient plus préoccupées d'archives à elles spéciales que d'archives appartenant à la nation. Pour elles, comme on l'a fort bien dit, tout datait de 1789. Condorcet lui-même proposait, le 19 juin 1792, d'autoriser

A V Hôtel Soubise ii

tous les départements « à brûler les titres qui se trouvent dans les divers dépôts. » îl ne voulait point que tout ce qui subsistait du passé conservât un « ridicule espoir de retour ». M. de Laborde a volontairement exagéré les pertes que subit alors l'archéologie, et comparé les destructeurs des papiers servant à constater les usages et les droits féodaux à des « Peaux-Rouges dansant autour du foyer où rôtissent leurs victimes ». La vérité, c'est qu'il faut déplorer, à tous les points de vue, cette destruction, et que Tarchiviste de Lille, cité par M. Huillard- Bréholles, avait cent fois raison lorsqu'il écrivait, en 1793, au ministre Garât: « Quand il serait vrai que ces papiers anciens et gothiques ne seraient que des titres de féodalité, je pense qu'on devrait encore les conserver comme des monuments propres à faire aimer la Révolution. »

D'ailleurs, il faut être juste, le respect du papier, de la pièce authentique, de la lettre écrite, de l'autographe, du texte curieux, inédit, inattendu, qui fera l'histore plus complète, ce respect est tout contemporain. C'est une vertu nouvelle, une vertu du siècle présent. Il y a cent ans, un tailleur, dont parle Lebeuf, découpait, pour faire des bandes qui lui servaient à prendre mesure des habits qu'il faisait, des manuscrits de saint Augustin, datant du xii« siè-

12 Visite

cle (i). De 1804 à 18 16, combien de gens venaient compulser les archives, étudier l'histoire sur le vif, la peindre, si je puis dire, d* après nature ? Combien en douze années ? Sept ! — Oui, sept seulement : Dupont (de Nemours), Stendhal, Alexis Monteil, le cardinal Maury, Valéry, et deux autres érudits dont on ne nous a point donné les noms. Il a fallu attendre les historiens, qui seront avec les poètes lyriques la gloire de ce siècle, pour voir le papier authentique honoré comme il mérite de l'être. Les Michelet, les Guizot, les Augustin Thierry, pour ne citer que les morts, nous ont enseigné ce que vaut un texte original.

Le premier des conservateurs de ces archives avait été Camus, cet austère Camus, religieux et résolu, qui ne se contentait point de veiller sur la poussière des paperasses, qui étudiait, interrogeait les vieux parchemins, qui faisait mieux encore^ et allait arrêter Dumouriez jusque dans son camp.

Dans la séance de l'Assemblée nationale du vendredi 14 août 1789, Camus avait été nommé archiviste par 531 voix sur 692 votants. Il allait avoir une lourde tâche. Les papiers que Cambon devait, quel-

(1) Lebeuf, cité par Hennin, Monuments de France. — Voy. Despois, Le Vandalisme révolutionnaire.

A VHôiel Soubise iâ

ques années plus tard, proposer de trier afin d'y trouver des gargousses pour Tartillerie (ce qu'on fit, au surplus, jusque sous la Restauration), les papiers abondaient. C'était une épaisse pluie de chartes et de parchemins venus de tous les points de la France renouvelée de fond en comble, et de toutes les sources. M. de Laborde a énuméré ce que j'appellerais volontiers ces alluvions successives qui montrent bien le rajeunissement, la refonte même de la nation tout entière.

« Le 4 août 1789, dit-il, les justices seigneuriales ne savaient plus que faire de leurs minutes et de leurs procès-verbaux; le 10 août, le clergé remettait les registres de ses dîmes et le 2 novembre les titres de ses biens. L'administration des provinces rendait, le 15 janvier 1790, aux départements nouvellement formés ce qui appartenait aux localités et à l'État; le 13 février, on mettait sous le scellé, dans toute la France à la fois, les archives innombrables des ordres religieux, et le 24 février, tous les enregistrements des droits féodaux ; ce fut bien une autre invasion le 7 septembre, quand l'Assemblée fixa la fermeture des parlements et des cours de justice à la fin du mois, et quand leurs immenses archives furent dévolues à la nation. A Paris seulement, c'étaient au moins quarante mille registres et plus de cent mille liasses.

14 Visite

«c Vint ensuite la suppression, dans toute a France, des cours des comptes et des monnaies, dont les archives étaient énormes; puis, le 13 février 179 1, l'abolition des corporations et des jurandes, qui toutes avaient des archives spéciales. La séquestration des biens des princes (9 novembre 1791), des condamnés, des émigrés (9 février 1792), amenait la confiscation de leurs titres. Enfin l'enregistrement de l'état civil enlevé aux paroisses donna à l'État des milliers de liasses et de registres dans lesquels, depuis des siècles, on inscrivait les naissances, mariages et morts des habitants. La police et ses commissaires, l'Hôtel de Ville et ses circonscriptions, avaient d'immenses archives; elles furent fermées et les clés remises à l'Assemblée. La dernière suppression eut lieu le 8 août 1793 ; ce fiit celle des académies, dont les archives multiples conservaient des papiers, des tableaux et des machines (i). »

Ce fut Camus qui dut aviser à la classification de toutes ces pièces, sauf pendant le temps qu'il passa dans les cachots de l'Autriche, Dumouriez l'ayant livré aux hussards allemands. Durant la captivité

(i) Archives de la France, par le marquis de Laborde. — Veuve Renouard, éditeur.

A VHétel Soubise i%

àe Camus, riotérk» de ta directioi^ des Ardirrtf» fut rempli par uq homme de beaucoup de science et de raison, Baudin (des Ârdemies)^ (i). Camuff avait eu d'ailleurs â lutxet^ beaucoup pour réaliser son projet dé ceutralisstio» et arriver à la sop^ pressio» des archives domaniales et judiciaôres. Uo nuMxienC, au début de ses travaux, 'û avaic même oâSert sa dëmisstoa à l'Assemblée.

Le 2^ juin 1790, Gossia présentait au nom du comité de constitution^ un plan sur tout ce qui coa^ cenxait.ksAi!diiy!es nationales.

.Un des:afitidss portait (pie l'ancien archmste: acsait perpâuéi de ses fonctions;: maisi Camus se déclarait démissionnaire, et n'était arrêté dans cette: résolution que par Garât Tainé.

" Deux mois après environ, 16 4 septembre au soir, Gossin faisait lecture de son plan d^organisàtion. Lachéde demande alors qu'il soit décrété que nul membre de l'Assemblée nationale ne pourra accepter la place d'archiviste. Cette môtio» est appùy&e; ouis une grande partie de l'Assemblée réciatiumt

(i) Camus fut échangé, le 27 novembre 1795, avec les députés Quinette et autres^ contre Marie-Thérèse-Charlotte de France* Or, Jes Archives possèdent l'arrêté du Directoire exécutif ordon* uant cet échange (6 frimaire, an IV).

i6 Visite

la question préalable, l'Assemblée décide qu'il n'y a pas lieu à délibérer. C'est alors que La Vie, demandant la parole, s'écrie r « L'Assemblée, en écartant une motion de cette nature, a £siit une chose s^e, mais elle n'a point 6it s^sez pour être juste. Je demande qu'il soit voté des remerciements à M. Camus, pour les soins qu'il a donnés aux Archives nationales. » Cette proposition est décrétée au milieu des applaudissements réitérés de la très grande majorité de l'Assemblée (i).

Après une très légère discussion, un décret était rendu dans cette même séance du 4 septembre, où nous trouvons, entre autres articles, ce qui suit :

Art. premier. — Les Archives nationales sont le dépôt de tous les actes qui établissent la constitution du royaume, son droit public, ses lois, sa distribution en départements.

Art. 2. — Tous les actes mentionnés dans l'article précédent seront réunis dans un dépôt unique, sous la garde de l'archiviste national, qui sera responsable des pièces confiées à ses soins.

(i) Galette nationale, ou le Moniteur universel, n** 249. Lundi 6 septembre 1790, deuxième année de la Liberté.

A VHôtel Soubise

Art. 3. — L'archiviste, nommé par l'Assemblée, et ses successeurs seront perpétuels....

Art. 5. — L'archiviste sera tenu d'habiter dans le lieu même où les Archives sont établies ; il ne pourra s'en absenter que pour cause importante et après avoir donné avis aux commissaires....

Le traitement de l'archiviste était fixé à 6,000 livres par année, hors le temps où il serait membre de l'Assemblée nationale. Un article, l'article 13, disait : « Les Archives seront ouvertes, pour répondre aux demandes du public, trois jours de la semaine, depuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures, et depuis cinq heures après midi jusqu'à neuf heures. Mais on ne pourra entrer dans les salles et cabinets de dépôt que pendant le jour ; jamais il n'y sera porté ni feu ni lumière (i). »

Je pourrais multiplier, en feuilletant le Moniteur, les citations relatives à cette période d'organisation des Archives, mais, encore un coup, l'étude présente a un autre but, beaucoup moins ambitieux qu'une monographie.

(i) Aujourd'hui la salJe du public ou salle de travail est ouverte, comme le bureau des renseignements, de dix heures du matin à trois heures de Taprès-midi ; mais on ne communique plus rien après deux heures et demie.

i8 Visite

On trouvera cependant — je tiens à le signaler — un intéressant rapport sur l'état des Archives, à la date de 1791, dans le compte rendu de la séance de l'Assemblée nationale du jeudi 13 octobre, jour où Vergniaud parle de a l'immensité des matériaux accumulés par chacun des comités de l'Assemblée nationale constituante ». — « Tel est, dit-il, le nombre prodigieux des cartons dépositaires de ces matériaux ; telle est l'épaisseur des registres tabulaires qui en indiquent l'objet, que, pour examiner seulement ces derniers avec quelque fruit, il nous aurait fallu (à lui et aux commissaires nommés pour vérifier l'état des archives) un travail de plusieurs mois.» Vergniaud propose donc à l'Assemblée d'entendre tout simplement le rapport de Camus : « Il sera le fil à l'aide duquel on pourra se reconnaître dans le labyrinthe des bureaux dont l'Assemblée constituante avait été forcée de s'environner, et dans les mines fécondes d'instruction qu'elle nous a laissées. » Et l'Assemblée votait, après lecture, l'impression du rapport de Camus.

Camus devait avoir pour successeur, en 1804, l'intègre Daunou, qui, à la chute de l'Empire, fiit congédié et ne rentra à la direction des Archives qu'en 1830; de la Rue lui avait succédé dans cet intervalle sans le remplacer. En 1842, Térudit Letronne

A VHôlel Souhise 19

prit, aux Archives, la place de Daunou, et fut remplacé, en 1848, par M. de Chabrié. Le directeur des Archives pendant le second Empire fut M. de Laborde, qui laissera son nom à la création de l'admirable Musée paléographique et sigillographique. Aujourd'hui enfin, le directeur général de nos Archives nationales est le savant M. Alfred Maur}% dont l'amabilité et la bienveillance égalent Térudition.

Celte immense quantité de documents conservés à rhôtel Soubise est divisée en quatre grandes sections.

1° La section administrative, concernant les documents spécialement relatifs à l'administration domaniale, financière etcontentieuse de l'ancienne France, tels que :• ordonnances, lettres patentes, bons et brevets du roi, actes émanés de Tancien Conseil d'État et de l'ancienne Chambre des comptes, etc. Elle reçoit les versements des ministères de l'Intérieur, de la Guerre, des Finances, de l'Instruction publique et des Cultes, de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics .

2° La section historique^ concernant les documents qui se rapportent à l'histoire politique, militaire et religieuse de la France. Les archives en quelque sorte secrètes, ou du moins si peu étudiées jus-

20 Visite

qu'ici (i), du ministère des affaires étrangères, enrichiraient singulièrement cette section.

3° La section législative et judiciaire, concernant les lois et actes émanés des Assemblées législatives. Elle reçoit les versements du ministère de la Justice.

4° La section du secrétariat, créée en 1856 et chargée, « outre les soins du service intérieur, de la conservation des actes du pouvoir exécutif jusqu'en 181 5, c'est-à-dire des actes de la royauté constitutionnelle de Louis XVI, du Comité de salut public, du Directoire, du Consulat et du premier Empire : papiers qui, sous le nom de secrétairerie d'État, étaient restés au Louvre jusqu'en 1849 ». Cette section a aussi dans ses attributions la bibliothèque des Archives et la garde des objets précieux contenus dans la fameuse armoire de fer, où la Convention enfermait les planches des assignats.

Cette armoire qui contient tant d'objets d'une haute valeur historique, nous allons la rencontrer sur notre chemin, en faisant, en curieux plus encore qu'en érudit, une visite à l'hôtel Soubise.

(i) Elles commencent à devenir publiques.

A VHàitl Soubise 21

Après avoir franchi le seuil de la grande porte qui s'ouvre sur la rue de Paradis, on entre. A droite, on pousse une petite barrière devant la loge du concierge, et on pénètre, par une sorte de couloir, dans une façon d'antichambre qui s'ouvre, à gauche, sur le bureau des renseignements, et à droite sur la salle du public. C'est dans le bureau des renseignements que se fait par écrit, sur une feuille de papier fournie par les employés, la demande de communication des pièces à consulter ; c'est dans la salle du pjiblic que sont communiquées ces pièces.

Elle est petite, cette pièce, et silencieuse. Autour des tables, les chercheurs travaillent, penchés sur les textes et plus sérieusement attachés à leur œuvre que les lecteurs de la Bibliothèque. Savent-ils sur. quelles tables ils font glisser leurs mains, ils appuient leurs coudes, ils ouvrent les cartons qu'on leur descend des hautes salles? Ces tables de bois noir, rondes, à cinq pieds tournés, ce sont celles qui servaient aux membres du Parlement de Paris

22 Visite

et autour desquelles, plus tard, prirent place les juges au Tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinville s'est peut-être assis là, à cette même place où nous étudions les cartons de 1794, où nous consultons l'interrogatoire de Camille Desmoulins.

Et ce ne sont point là les seuls meubles curieux, les seuls accessoires de l'histoire qu'on rencontre à l'hôtel Soubise. Tel archiviste ne s'assied-il pas sur le fauteuil où se tenait Sylvain Bailly, en qualité de président de l'Assemblée nationale? Ne verronsnous point, au Musée, le bureau encore taché de sang, où fut couché Robespierre, la mâchoire fracassée? Le bureau de M. Alfred Maury est, paraît-il, le bureau même du prince de Condé, et les vieux sièges de chêne luisant en forme d'X qu'on rencontre là-haut, dans les galeries, sont les sièges des conseillers au Parlement du temps de Henri II.

Tout ici, encore une fois, vous parle du passé, tout l'évoque, et, mieux encore que les choses, ces savants archivistes, enfermés là, chacun voué à une époque différente , attaché à une section, et qui, tous, avec une patience admirable, se sont donné pour tâche de ressusciter quelque personnage oubHé. ou de projeter une vive et décisive lumière sur quelque point obscur de notre histoire. Nous par-

A l'Hôtel Souhise 23

Ions des travaux des Allemands ; nous les admirons encore, nous les vantions autrefois. Mais l'érudition germanique est-elle supérieure à cette active érudition française, claire et profonde à la fois comme un beau lac transparent ?

Il y a là, dans nos Archives, des hommes d'un talefit rare et qui ont, en ces dernières années, donné à leur pays des œuvres absolument durables. Les opinions sont diverses, les points de vue diflférents; mais les ouvrages font honneur à la grande école historique d'où ils sont sortis. Sans parler des excellents travaux de M. Alfred Maury, le directeur général ; de M. J. Tardif, et de M. Douëtd'Arcq, dont un seul livre, le Choix des pièces inédites relatives au règne de Charles FI, mériterait de faire vivre le nom, MM. de Mas-Latrie, Emile Campardon, E. Boutaric, Schneider, n'ont-ils pas signé maint ouvrage, restitué des anciens textes, édité des Mémoires d'un intérêt capital ? M. Ed. Dupont, chef du secrétariat, n'est-il pas un des savants les plus profonds et les plus aimables qu'on puisse rencontrer? De cette maison des Archives sont sortis bien des livres qui ont marqué vivement et d'une feçon durable dans l'histoire littéraire de notre France. M. Léon Gautier, l'éditeur et Tannotateur de la Chanson de Roland; M. Luce, l'historien

24 Visite

de Duguesdia; M. Guiftrey, l'auteur de V Histoire des beaux-arts; M. Lot, qui connaît par le menu le Parlement de Paris et les Olim; M. Longnon, qui vient de publier une étude biographique sur François Villon, d'après des documents inédits, sont archivistes aux Archives nationales. M. Auguste Longnon est, en vérité, une sorte d'homme de génie en son genre; il a le génie de Térudiiion. Jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, il exerça la profession de cordonnier, et cependant il trouvait, tout en faisant ses souliers, le temps de devenir un érudit. On avait vu des ouvriers rimeurs, Charles Poney, Magu ; des cordonniers poètes, témoin l'auteur du Livre du Bon Dieu, Edouard Plouvier. Mais un ouvrier capable de faire si bonne figure parmi nos paléographes, d'écrire, à la même heure que M. Auguste Vitu, cette étude sur Villon, de comprendre les 'vieux textes, et d'animer ainsi la biographie d'un enfant perdu du xv« siècle, voilà ce qui est plus étonnant, à coup sûr. La poésie est un don natif; mais la science est la conquête de tous les jours et de toutes les heures.

La plupart des érudits que je viens de citer ont concouru à la formation de ce Musée paléographique fondé par M. de Laborde et dont on trouvera une sorte de catalogue commenté, annoté et en-

richi de fac-similés, chez l'éditeur Pion (i). Il est à regretter que le volume n'ait pas été terminé et s'arrête à la Convention nationale, ou plutôt au Directoire, et que, pour la partie publiée, on n^ait pas eu la bonne idée de composer une table des noms cités, par ordre alphabétique. Tel qu'il est, ce volume n'en est pas moins précieux, et il va tout à l'heure nous servir dans notre visite aux salies du Musée.

MM. J. Tardif (pour les Mérovingiens et les Carlovingiens), M. Boutaric (pouf les Capétiens), M. Huillard-BréhoIles (pour les Valois directs), M. G. Saige (pour les Valois collatéraux), M. de Laborde (pour les Bourbons, de Henri IV à Louis XIV), M. E. Campardon (pour les Bourbons, Louis XV et Louis XVI), M. Ed. Dupont (pour le Régime constitutionnel et la République française), ont rédigé les notices et classé les pièces historiques qui font la richesse de ce musée, unique au monde. Le travail de M. Ed.

Dupont, travail des mieux faits et des plus intéressants, s'arrêtait à la mort de Napoléon I«^ et comprenait le Directoire, le Consulat, l'Empire et le début de la Restauration. Il faut regretter, et très

(i) Musée des Archives nationales, i grand volume, chez Pion,

26 Visite

vivement, que cette partie de notre histoire, et la plus poignante peut-être, ne figure que par fragments au Musée des Archives et n'ait pas été com- 'prise dans le volume de M. Pion. Il est toujours temps de combler une lacune aussi regrettable.

On a organisé à Venise une sorte de musée comparable à ce Musée paléographique de l'hôtel Soubise, et le regretté M. TofFoli, ancien ministre de la République vénitienne au temps de Manin, a offert à son pays les autographes relatifs à l'Italie et à Venise qu'il possédait : lettres de Déranger, de Lamennais, de Victor Hugo, de M?' l'archevêque Sibour, etc. Le British Muséum a depuis longtemps mis en montre ses richesses paléographiques, depuis la Magna Charta jusqu'au livre de remerciements envoyé par les villes de France à l'Angleterre après la guerre de 1870-71, en passant par tant de siècles et en offrant tant d'autographes d'hommes divers : Shakespeare, Cromwell, Milton, Dickens, Macaulay; sans compter nos poètes mêmes : Corneille, Boileau, Racine, etc. Mais la collection exposée par le British Muséum ne peut se comparer au magnifique ensemble de nos Archives, où figure, je le répète, toute notre histoire, depuis les temps barbares jusqu'à l'Exposition universelle de 1867.

Une promenade dans les galeries de l'hôtel Sou-

A r Hôtel Souhise 27

bise a comme le vague d'un rêve. Passer des papjmis où saint Éloi a mis sa signature au registre qu'a touché la main de la Brinvilliers, de la condamnation du Pantagruel de Rabelais à l'acte d'accusation de Marie- Antoinette ; aller de Henri IV à Voltaire, qui le chanta, et de Rousseau à Robespierre, conçoit-on cette féerie ?

On vous montre, après une signature de Dagobert, une lettre de Coligny, écrite à Montgommery assiégé dans Rouen. La missive est tracée sur une chemise que le porteur a dû faire coudre à son pourpoint. Tout à côté, l'acte de mariage de Marie Stuart. Catherine de Médicis a signé là : Caterine, comme le duc de Brunswick signera Bronsvig-Lunebourg, son trop fameux manifeste que le sabre d'un soldat français lui fit payer à léna.

Tous les siècles défilent ainsi, et les morts avec eux. Une curieuse chose, c'est la liste des princesses d'Europe, dressée pour le mariage de Louis XV. Chaque nom de princesse est suivi des mentions de l'âge, de la nationalité et de la religion. Presque toutes sont luthériennes; Marie Leczinska est catholique, avec trois ou quatre autres. La plus vieille a quarante-neuf ans ; la plus jeune sept ans. Tout à côté, des lettres de M"^^ de Pompadour, vrais poulets de femme galante : papier brodé et découpé, entouré

Visite

de filets bleus et roses, é:riture de petite-maîtresse nerveuse et impérieuse. Non loin de là sont exposées la condamnation de V Emile et la protestation de Voltaire en faveur de Calas. Ce sont d'étranges antithèses. On voit dans un coin l'humble autographe de l'humble Lhomond, qui signe : professeur de sixième au collège du Cardinal Lemoine. Pauvre grand homme médiocre, qui nous a rendu tant de services, et que nous avons tant maudit sur les bancs de notre prison !

Mais, avant de monter dans ces salles, en quelque sorte attirantes comme une magie, donnons un coup d'œil au Musée sigillographique, à la collection des sceaux conservée au rez-de-chaussée. On traverse, pour y arriver, une longue salle toute pleine de cartons à libérés bleus et où se trouve accrochée une fontaine en faïence, qui provient du Parlement de Paris. Après le Salon d'ét/, où se faisaient jadis les cours de l'École des Chartes, dans une petite pièce déccrée de peintures de Restout, de Vanloo et de Trémolières, sont exposés, ou plutôt entassés dans des vitrines, les poinçons des orfèvres de Paris, corporations diverses, fabricants de toile, etc., les timbres de la généralité de Paris, les fers ou coins à battre monnaie. C'est là l'embryon d'un musée qui sera fort curieux et qui est déjà tout

A VHàiel Soubise 29

à fait précieux. (Il compte déjà 28,000 types.) Au-dessus de ce musée, logé dans les appartements du prince , est installé le Musée paléographique ; pour celui-là, les appartements ont été restaurés, les moulures, les lambris, les peintures remis en état. Nous montons Tescalier et nous entrons dans la Salle des Gardes, avec sa voûte, ses grisailles et ses longues vitrines où, sous des rideaux jaunes, dorment les papyrus et les parchemins des Mérovingiens, Carlo vingiens et Capétiens, avec leurs sceaux de cire pendant au bout des lacs. Deux bustes, Tun de Letronne, l'autre de Daunou, décorent cette vaste salle. Ce fut Daunou pourtant, ce grave Daunou, qui posa pour l'Amour dans un tableau célèbre de Gérard!

La première pièce, le document le plus ancien que nous rencontrions dans ce musée, est la confirmation d'une donation faite par Clotaire II à l'abbaye de Saint-Denis, en l'an 625 (juin ou juillet). C'est le plus ancien acte émané d'un roi de France qui soit conservé en original ; il a été réuni à une autre pièce, pour former une longue feuille de papyrus, au verso de laquelle on a transcrit, deux cents ans plus tard, au ix« siècle, un privilège d'immunité accordé par Dagobert l^ à l'abbaye de Saint- Denis. Comme tous les diplômes mérovingiens,

Visite

cet acte est écrit en cursive; ravant-demiére ligne se termine par la signature et le monc^amme dn roi, suivi des mots qu'on rencontre si souvent, tracés en lettres tironiennes : In nomine Christi! La signature de Clotaire est Chlothacharius, comme e nom de Clovis sera Chlodovechus. La façon dont les scribes du temps latinisaient les noms germaniques de nos premiers rois donne raison à Augustin Thierry contre Charles Nodier, qui reprochait à l'auteur des Récits des temps mérovingiens ses restitutions de consonnes historiques.

a Les seuls titres originaux de l'époque mérovingienne concernenc, dit M. J. Tardif, des églises et des abbayes. Les chartes et diplômes mérovingiens que possèdent les Archives ont été retrouvés dans les fonds de Notre-Dame de Paris, des abbayes de Saint-Denis, Saint-Germain-des-Prés et Saint-Maur-les-Fossés. » Rien n'est plus curieux, et, mieux que cela, plus émouvant, que voir ces grands diplômes tracés sur papyrus et dont l'écriture semble aux profanes quelque chose comme des hiéroglyphes. Les caractères apparaissent tracés d'une encre rousse, grêles et barbares, sur le papyrus jaune et parfois déchiqueté. « Le style de ces diplômes écrits à la cour des rois mérovingiens, où se trouvaient réunis Gallo-Romains et Germains,

A VHôtel Souhise 5

se ressent du mélange des deux races et des deux idiomes. La langue de ces actes, profondément atteinte par la dégénérescence des formes 'grammaticales, était encore altérée par les nombreux termes germaniques que les chanceliers furent forcés d'y introduire (i). »

Les Carlovingiens arrivent; déjà l'écriture, plus large, est devenue plus lisible. Les actes, rédigés en mauvais latin, sont écrits sur parchemin.

Le monogramme, la croix sommaire et le sceau de Charlemagne figurent au bas de plusieurs pièces. Ce sceau, qui a varié, est, d'ordinaire, une pierre antique. « Il est peu probable, dit M. André Lefévre dans un court et substantiel article sur les Archives (2), que le grand empereur, malgré son amour pour les lettres et les subtilités grammaticales, ait jamais pu apprendre à écrire, ni même à signer son nom. Les temps qui suivirent son régne, comme ceux qui Font précédé, comptent parmi les plus tristes, les plus ignares, les plus douloureux qu'ait traversés l'humanité. » Les scribes et les clercs seuls savaient écrire alors, et loin de les en admirer, on leur en

(i) J. Tardif Observations générales {Musée des Archives natio^ noies),

(3) Vlllustratùm, 28 décembre 1867.

Visite

témoignait quelque mépris. Humbles et pauvres gens ignorés, ils ont cependant conservé, comme ce flambeau à demi éteint dont parle le poète et qu'on se passe de main en main, ils ont sauvé la lumière tremblotante alors, et, grâce à ces inconnus ensevelis au fond des cloîtres, si éclatante aujourd'hui !

Je ne m'arrêterai que devant les pièces les plus importantes du Musée. Nous ne pouvons, on le conçoit, refaire pas à pas (et la chose ici serait facile pourtant) toute l'histoire de France.

Voici un des trésors des Archives : c'est le Rouleau de saint Vital, Le nom et la chose valent une explication.

« Au moyen âge, dit M. E. Boutaric, lorsqu'un prince, un évêque, un abbé ou quelque autre personne distinguée mourait, on était dans l'usage de faire part de son décès et de réclamer des prières dans une circulaire en forme de rouleau, qu'un messager transmettait aux églises avec lesquelles le défunt ou sa communauté étaient en relations spirituelles. Au reçu du message funèbre, chaque église traçait sur le rouleau même un accusé de réception et profitait de la circonstance pour recommander ceux qu'elle avait eu la douleur de perdre. On choisissait dans la communauté le clerc le plus savant, et la prose étant

À l'Hôtel Soubise 33

souvent jugée indigne de 'célébrer les A^ertus de ceux qu'on r^ettaii, les poètes du cloître prenaient part à une sorte de tournoi et s'efforçaient de mériter une palme dont Thonneur rejaillissait sur la maison. En même temps le plus habile calligraphe était appelé à transcrire l'inscription qui devait porter au loin le renom de la communauté. De là des efforts poétiques souvent malheureux et des spécimens d'écriture beaucoup plus intéressants par la variété, la fantaisie et même le talent du scribe, qui appelait quelquefois à son aide l'art du dessin, surtout dans le tracé du Titre de l'église au nom de laquelle la réponse était faite. »

Sous les vitrines de la salle des Capétiens, on trouvera donc aux Archives nationales un de ces rouleaux qa^ on a pu appeler très justement un « monument unique ». C'est le rouleau du bienheureux Vital, abbé de Savigny. Il date de la fin de Tannée 1 122, et toutes les écritures, tous les titres, les lettres ornées, les rinceaux, les majuscules vermillonnées, se retrouvent sur cette circulaire funèbre que le messager transporta tour à tour — en la faisant partout apostiller, si je puis dire : — à Caen, à Bayeux, à Pontoise, chez les moines de Saint-Martin, à Argenteuil, à Saint-Denis, à Paris, où il reçoit l'apostille de Saint-Martin-des-Champs, de Saint-Germain-

34 Visite

des-Prés, de Saint- Victor, de Sainte-GeneN-iéve, de Notre-Dame ; à Soissons, â Âuxerre ; puis, passant le détroit, en Angleterre : à Glocester, à Coventry, à York, â Westminster; pour revenir ensuite en France, de Vierzon à Chartres et de Chartres en Normandie, retourner en Angleterre, revenir encore en France, et repartir de nouveau pour Winchester et Salisbur}'.

Certes, n'y eût-il sur le rouleau du bienheureux Viul que le spécimen de ces iituli et de ces écritures diverses, ce serait là déjà une pièce capitale et d'un haut intérêt historique. Mais le rouleau de saint Vital nous offre une curiosité plus inattendue. On y trouve, parmi les poésies funèbres que tant de mains diverses et depuis plus de sept cents ans tombées en poussière ont tracées, un autographe : des vers d'Héloïse.

Lorsque le messager passa par Argenteuil et demanda à Tabbaye de femmes de Notre-Dame d'Argenteuil un accusé de réception ^ comme dit M. Boutaric, ce fut l'amante d'Abailard, retirée depuis plus de trois ans au couvent d'Argenteuil, qui se chargea d'écrire de sa main l'éloge du défunt abbé de Savigny.

M. Léopold Delisle, qui a analysé et, on peut le dire, révélé aux érudits eux-mêmes, en 1847, ce rouleau funèbre, longtemps conservé dans V armoire

de fer des Archives (i), pense que non seulement les vers ont été composés par Héloïse, mais encore qu'ils ont été écrits de sa main. Dans la vitrine où le rouleau de saint Vital est exposé, on peut déchiffrer dans le titre ce nom d'Héloïse : « Helvidem » et les premiers veçs :

Flet pastore pio grex desoîaius adempto, SoUtur miseras turba fidelis oves.

L'abbaye des femmes de Notre-Dame d'Argenteuil ne devait point subsister longtemps après le passage du messager porteur du rouleau du bienheureux Vital. Les religieuses furent bientôt chassées de leur couvent, à la demande de Tabbé Suger, et on mit à la place un prieuré de bénédictins. Le prétexté de cette violence fut la légèreté de la conduite des nonnes, et M. Boutaric pense que « la réputation d'Héloïse et ses malheurs ne furent pas étrangers à la décision qui dispersa les religieuses d'Argenteuil. »

Un peu plus loin, autre trésor, autre curiosité historique.

(i) Voir un article intitulé: D« monuments paléograpbiques cou cernant l'usage de prier pour les morts ^ dans la Bibliothèque de VÈcoU des Chartes (2® série, tome III).

Visite

Le registre du Conseil du Parlement de Paris (du 12 novembre 1428 au 18 avril 1436), ouvert à la date du 30 mai 1429, nous montre, tracé par le greffier Clément de Fauquembergue, un dessin à la plume représentant Jeanne Darc « à mi-corps, tête nue, la main gauche appuyée sur la garde de son épée et tenant de la main droite sa bannière avec les lettres I. H. S. » Dessin naïf, s'il en fut, et qui rappelle les silhouettes enfantines et les croquis sommaires tracés sur les murailles par les gamins de tous les temps (on en a trouvé d'analogues à Pompéi). L'épée de la Pucelle est énorme, et sous le corselet le greffier a dessiné, du bout de sa plume, une cotte de mailles. Ce croquis curieux figure en marge de quelques lignes relatives à la levée du siège d'Orléans et à l'apparition de Jeanne :

a Mardi, X^ jour de may (1429) fu rapporté et dit à Paris publiquement que dimanche dernier passé les gens du Dauphin en grant nombre, apréz plusieurs assaulz continuelment entretenuz par force d'armes estoient entrez dedens la bastide que tenoient Guillaume Glasdal et autres capitaines et gens d'armes anglois de par le Roy, avec la tour de l'Yssue du pont d'Orléans par delà Loyre, et que ce jour les autres capitaines et gens d'armes tenans le siège et les bastides par-deçà Loyre devant la ville

A VHôtel Souhise 37

d'Orléans s'estoient partiz d'icelles bastides, et âvoient levé leur siège pour aler conforter ledit Glasdal et ses compagnons et pour combattre les ennemis (les Français) qui avaient en leur compagnie une puceîle seule ayant banière entre lesdiz ennemis. »

Et cette pucelle « seule ayant banière », dont

parle là le greffier Fauquembergue, c'est l'héroïne

française, l'âme même de la patrie incarnée dans une

* femme, c'est le prodige le plus étonnant et le plus

chevaleresque de l'histoire.

Qu'il y a loin de ces lignes sèches et en quelque sorte indifférentes, tracées par le greffier, de son écriture raide et allongée, sur les parchemins du registre du Conseil du Parlement; qu'il y a loin de ce feuillet où Fauquembergue écrit à la date du 31 mai 143 1 : « Par procès de FÉglise, Jehanne, qui se Êiisoit appeller la Pucelle, qui avoit esté prise à une saillie de la ville de Compiengne par les gens de messire Jehan de Lucembourg, ... a esté arse et brûlée en la cité de Rouen, et estoient escrips en la mitre qu'elle avoit sur sa teste les mots qui s'ensuivent : hérétique, relapse, apostate, ydolâtre. Et en ong tableau devant l'eschaffaut de ladite Jehanne estoient escrips ces mots : Jehanne qui s* est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, ahuseresse du peuple, devineresse, supersticieuse, blasphèmeresse de

38 Visite

DieUy presumptueusây mal créant de la foy de Jbesu Crist, vanteresse, ydolâtre, cruelle^ dissolue, invoca^ teresse de diables, apostate, scismaiique et beretiqtu » ; qu'il y a loin, dis-je, de ces feuiUets aux pages ardentes et aussi durables que notre langue, où Michelet célèbre, avec son grand cœur de Français, la plus charmante et la plus noble figure de la France !

Mais j'ai hâte, en vérité, de sortir de ces lointaines époques et d'arriver à des événements, à des hommes plus rapprochés du temps où nous vivons. En jetant un simple coup d'œil sur les vitrines où sont exposées les pièces du temps des Valois, de Henri IV, de Louis XIV, que de surprises nous rencontrerions, depuis l'original du politique édit de Nantes^ tracé sur parchemin, avec sceau de cire roQge et verte, jusqu'à l'acte de révocation (Fontainebleau, octobre 1685), acte fatal et qui saigna la France aux quatre veines, jetant dans les bras de l'étranger, de l'Allemagne, les plus industrieux, les plus énergiques de ses fils ! Voilà pourtant, voilà le morceau de papier qui a causé tant de maux ! Auparavant, ne peut-on lire sur le gros Registre en papier du bureau de la Ville de Paris^ ouvert à la date du Z4 août 1 572, une série de mandements du prévôt des marchands, après le compte rendu de l'audience de nuit dans laquelle le roi Charles IX,

A VHôtel Soubise

annonçant la conspiration des huguenots contre sa personne, ordonne au prévôt « de se saisir des clefs delà ville, de ne laisser sortir personne et de mettre sur pied la garde bourgeoise » ? Sur quoi le prévôt enjoint « aux bourgeois de s'armer, aux archers de la ville de se rendre en armes à T hôtel-de-ville pour éviter rémotion et meurtres y>, et interdit aux passeurs d'eau de faire traverser la Seine à quiconque, A la date du 25 — lendemain de la Saint-Barthélémy — se trouve relaté un nouvel acte interdisant toute espèce de pillage* Enfin, le 26, paraît un dernier mandement défendant de faire aulcun tort à ceulx de la religion. Quel drame et que de sang dans ces quelques lignes !

Sous ces vitrines où dort, après le temps des Valois, le siècle de Louis XIV, nous trouvons la signature de Bossuet, de Boileau, de Racine, de Sully, et — depuis que M. Campardon Ta si heureusement remis au jour — un autographe de MoUère. Encore un coup, on se demande si Ton rêve. L'histoire est là, vivante. On n'a qu'à tendre, la main pour la toucher.

Et combien est plus poignante encore celle qui va suivre !

40 Visite

Page 1