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LES ARTISTES ET LES GENS DE LETTRES

Je ne crois pas qu'il y ait, ni à Paris, ni même à

Versailles, un salon aussi élégant, et d'une élégance

aussi française, sans fracas, sans lourdeur, que le

Salon doré, ou grande chambre à coucher de M"« de

Soubise, qui porte, dans le Musée des Archives, le

nom de Salle des Bourbons. Rien de plus charmant,

de plus somptueux à la fois et de plus coquet. Les

peintures de Boucher, les tapisseries refaites à Lyon

sur le dessin original, la jolie frise, les glaces, la

couleur chaudement cramoisie qui se marie si bien

avec l'or des plafonds, sont ici d'un ton et d'un

goût parfaits. Deux tableaux encadrés représentent

des pastorales dues au pinceau de Boucher, et deux

dessus de porte : Minerve apprenant aux nymphes

Vart de la tapisserie, par Trémoliére ; les Nymphes et

V Amour, par Carie Vanloo. Derrière la balustrade qui

marque la place autrefois occupée par le lit, sont

exposés le testament de Louis XVI et divers auto-

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graphes de Marie-Antoinette. Dans les autres vitrine^ se voient des documents de l'époque des Bourbons. La tradition, parfois assez maligne, veut que ce soit là, dans cette chambre même, que le fermier Ledoux ait obtenu, comme en souriant , la concession de la construction, par les fermiers généraux, des anciennes barrières de Paris. Il est certain que la concession fut obtenue. Ledoux fut très persuasif avec M"^^ de Soubise. La chronique chuchote de quelle façon; l'histoire se contente d'enregistrer le résultat.

Le testament de Marie-Antoinette est donc là, à côté de celui du roi, dans une vitrine spéciale. En jetant les yeux sur les pièces exposées dans ce salon, que de curiosités on rencontre! Voici des billets de la banque de Law. Ces billets du Mississipi étaient de différentes valeurs , on en a exposé quatre : l'un de dix livres tournois, l'autre de cinquante livres tournois, le troisième de cent livres tournois, le quatrième de mille livres tournois. Ils sont signés des principaux fonctionnaires de la banque :

MM. Fenellon, Buresest et Bourgeois. Voilà pourtant ce qui a tourné la tête à tant de gens! Mais quoi ! Avant ce Law dont M. Thiers a écrit l'histoire, la France n'avait point de marine; après lui, ses vaisseaux étaient nombreux. C'est un résultat.

Non loin de là, j'avise un autographe de Voltaire. Les lettres du grand épistolier exposées ici ont été publiées déjà ; mais voici deux pages de son adversaire Fréron qui valent la peine d'être recueillies. Fréron ne trouvc-t-il pas, n'a-t-il point trouvé des défenseurs aujourd'hui ? Il ne s'agit rien moins que de le réhabiliter. Ses avocats , M. Monselet, M. Jules Soury, malgré leur talent, auront fort à faire.

L'autographe de maître Élie-Catherine Fréron exposé aux Archives (i) est une lettre du 7 mars 1755, écrite au sieur Duché, maître de musique, rue de la Comédie-Française, et où le critique de V Année littéraire se plaint des procédés du musicien.

«J'ai passé, dit-il, l'âge d'être dupe, et vous avez bien fait de profiter de mon imbécillité. Vous me coûtez, vous et votre femme, plus de douze mille francs; je paye pour vous les mille quarante-quatre livres de M"* Didier que vous avez reçues et mangées. Je paye cent écus de pain au boulanger; je paye douze cents francs à M. Martin, dont il y a six cents au moins pour ma noire sœur. J'ai payé des cafetiers, des rôtisseurs, des tailleurs de cors, que sais-je? J'ai presque oublié mes bienfaits, aussi bien que vous. Je vous ai laissé mes meubles, qui valaient mille écus

(1) Fréron était né & Quimper, en 1719; U est mort en 1776.

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au moins ; je vous ai nourri, chauffé, etc., pendant trois ans. Vous étiez un pauvre petit maître de musique qui ne gagnait pas dix francs par mois; je vous ai procuré des écoliers, je vous ai mis à même de gagner votre vie ; je vous ai sauvé de Bicêtre, où M. de Marville voulait vous envoyer; je vous ai couvert de mes propres habits, de mon propre linge : voilà la récompense que j'en reçois ! je l'attendais d'une âme basse comme la vôtre. Ainsi vous ne m'étonnez ni ne me fâchez, soyez-en bien persuadé, car je suis convaincu que votre projet est de me tourmenter. Mais mon âme est inébranlable; vous m'avez donné l'idée de ce dont lés hommes sont capables. Ainsi, grâce à vous je suis devenu philosophe, et je m'attends tranquillement à tout. »

Il est évident que tout biographe de Fréron devra tenir compte désormais de cette lettre furieuse où son âme se montre à nu. Après tout, ce méchant écrivain n'était peut-être pas un méchant homme!

Donnons un regard à une pièce historique capitale : les confrontations des témoins avec Robert- François Damiens, accusé d'assassinat contre la personne de Louis XV (1757, i®' mars), et arrêtons-nous devant un autographe de Joseph Vernet, le chef de la dynastie des Vernet, le père de ce Carie, qui disait en parlant de Joseph et d'Horace Vernet :

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« Ma destinée est singulière : père de roi, fils de roi, jamais roi ! »

\jL pièce signée du nom de Joseph Vemet (i) est une lettre à M. de Marigny, datée de Rochefort, le 12 novembre 1761, etoùVernet, arrivé à Rochefort, écrit au marquis pour lui demander ses ordres au sujet des tableaux de ce port qu'il doit exécuter. Il lui annonce l'envoi à Paris des petits tableaux dont il avait eu la commande, et lui demande la permission, quand il aura fait un bon ouvrage, de l'offrir à M"* de Pompadour.

«c II y a douze jours, dit-il, que je suis icy pour proffiter de l'armement qu'on y fait, qui me fournit des objets convenables à orner les tableaux que je fais pour le roy. »

On trouverait dans nos Archives — sans compter les pièces historiques — assez de documents artistiques et littéraires pour éclairer plus d'un point de la vie des peintres ou des littérateurs du passé. Nous rencontrerons bientôt dans notre visite les noms des artistes de la Révolution et de l'Empire» En attendant, voici tour à tour Buffon, Florian, Cazotte, Bernardin de Saint-Pierre, Brillât-Savarin, Beaumarchais, — et combien d'autres I — qui nous

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apportent eux-mêmes quelque renseignement sur leur existence, sur leurs goûts, sur leurs chagrins.

J'ai rencontré — non pas sous les vitrines du Musée, mais dans les cartons des Archives (i) — une suite de levées de scellés chez les artistes logés au Louvre, et qui nous initient, en quelque sorte^ à la vie intime de ceux dont un huissier, de son style sec et net, décrit froidement le logis. J'ai publié dans la Petite Revue anecdotique la levée des scelles du comte de Caylus, décédé à l'Orangerie des Tuileries. La pièce est datée du jeudi 5 septembre 1765, et elle eût ajouté une page précieuse et plus d'un trait au portrait que nous donne de Caylus M. Clément de Ris dans son livre fort intéressant : les Amateurs d'autrefois. Avec les simples détails de cette levée de scellés on pourrait, en quelque sorte, reconstituer le cabinet tout entier du comte de Caylus.

Je vais donner ici le texte de quelques levées de

(i) Ces documents m*ont été communiqués par M. Emile Campardon, le fin connaisseur des choses et des hommes au xvin* siècle, qui les a trouvés dans les liasses des commissaires au Chdtelet. C'est aux Archives encore que M. Campardon a recueilli la matière de ses piquantes et savantes études sur les Théâtres de la Foire et les Petits Comédiens du temps passé.

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scellés qui intéresseront fort aussi, je pense, les curieux des choses de l'art. Le premier texte est daté du i6 juin 1732 et nous introduit chtz le peintre Coypel, mort deux jours auparavant.

Apposition de scellés faite au Louvre après le décès de Charles-Antoine Coypel, premier peintre du roy.

L'an rail sept cent trente-deux, le seize juin, quatre heures de relevée, nous, Pierre-Charles Davoust, huissier conseiller du roy, lieutenant général civil, criminel et de police de la prêvosté de l'hostel du roy et grande prêvosté de France, sommes transporté sur la réquisition de M* Jean-Charles Gamier, écuyer seigneur Disk, conseiller du roy, controlleur général des bâtiments de Sa Majesté et du département de Paris, laquelle réquisition nous a été par luy faite de l'ordre de monsieur de Vaudier, directeur général des bâtiments du roy, en un appartement ou atellier sis au second étage à gauche en entrant par la grande porte de la place du Louvre, ledit appartement occupé par deffunt Charles- Antoine Coypel, écuyer, premier peintre du roy, directeur et recteur de son académie royale de peinture et de sculpture et censeur royal, décédé le quatorze du présent, une heure de relevée, à l'effet de constater la quantité et qualité des tableaux appartenant à Sa Majesté et des ouvrages commencés pour son service, où étant monté au second étage dans ledit château du Louvre, ouverture nous a été faite dudit atellier par M' Hugues- Ad rien JoUy, garde des estampes et planches gravées de la bibliothèque de Sa Majesté, lequel nous a pareillement requis description être faite par distinction des effets et tableaux appartenants audit deffunt sieur Coypel, pour la conservation des droits de ses héritiers et de tous autres qu'il appartiendra, et nous a offert de représenter et indiquer les tableaux, effets et ouvrages

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concernant Sa Majesté, dont et quoi lesdits requérants nous ont demandé acte et ont

Signé : Garnier Disle, Jolt.

Sur quoy, nous, lieutenant général susdit, avons auxdites parties donné acte de leurs dires et réquisitions et, en conséquence, ordonné qu'il va être présentement et aux fins d'icelles procédé à laditte description sommaire de la manière et ainsy qu'il en suit et sera notre présente ordonnance exécuttée, nonobstant oppositions ou empêchements quelconques.

Approuvé : Trois mots rayés nuls.

P.-C. Davoust.

A la suite de ces lignes, nous trouvons (et voici qui est intéressant pour l'histoire de l'art) la liste de quelques tableaux laissés par Coypel :

« Item, un tableau peint sur bois représentant Saint Jean VEvangcliste peint par Raphaël, de 7 pieds et demy ou environ de hauteur, sur 4 pieds de largeur, étant dans le cabinet du fond dudit atellier, donnant sur la grande cour dudit Louvre.

ce Item, vingt autres tableaux appartenant à Sa Majesté étant placés dans ledit cabinet pour le rétablissement d'iceux.

« Item, douze dessins sur châssis étant des copies faites en Italie.

ce Item, d'autres dessins pareils roulés et ficelles. »

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gement occupé par le sieur Vernet père, ayant son entrée et vue par la rue des Orties ». Vernet venait de mourir à une heure de relevée. Le cadavre étaitil donc encore là ? Peu importe à l'homme de loi, (\M\ froidement accomplit son œuvre. Il regarde et il écrit :

« Dans la chambre où est décédé le sieur Vernet père, au premier, s'est trouvé en évidence un feu en deux parties orné de cuivre doré, une pelle, une p incette y un garde-feu de fer-blanc, un soufOiet, deux bras de cheminée, une glace sur la cheminée d'une seule pièce dans son cadre doré, une lampe à laQuinquet, une commode à dessus de marbre garnie de mains et entrées de cuivre doré, six tableaux dans leur cadre de bois doré sculpté, deu)L rideaux de fenêtre de toile blanche de coton, six fauteuils de velours à petits carreaux fournis de crin et un marche-pieds de menu velours, une bergère et son carreau de velours vert, la tenture de k pièce en papier vert collé sur toile et baguette d'or, une couchette à bas pilliers i barre, une paillasse de toile â carreaux, trois matelats de lainit couverts de toile à carreaux, un traversin de cputil rempli de plumes et une couverture de cotoa d^ Naples, le ciel du lit en serge ainsi que les rideaux de ralc6\*e. »

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Et peu à peu, dans ce bric-à-brac de la description d'un huissier, le mobilier du peintre apparaît : le clavecin, le tabouret, le papier de musique, « une gravure dans son cadre doré, représentant un Anglais à cheval », — n'est-ce pas une gravure de Carie? — une petite table, un pupitre, deux fusils, une baïonnette, une canne appartenant à M. Veruet le jeune. Dans la cave, l'huissier trouve : « 120 bouteilles de différents vins et qualités; 4 voies de bois scié, I et demie de charbon, i fontaine évaporatoire. 9 Dans la cuisine, « des chenets, un tournebroche, une cafetière, un seau, un saloir; dans la salle à manger, ayant vue sur le quai, une fontaine, une cuvette en cuivre rouge, — comme dans les tableaux de Chardin, — un grand poêle de faïence, une lampe à la Quinquet, un buffet de bois de chêne peint en gris, onze grands verres à patte, une saucière, des cuillers d'argent, des couteaux à manche de nacre, douze assiettes de porcelaine, un baromètre, des j-ideaux de mousseline et des chaises de paille ». On a publié les Livres de raison où les Vernet tenaient au jour le jour leurs petits comptes. Mais, dans u|i temps qui se plait à connaître tous les détails vrais, .et fait sa proie des moindres docupiepts, n'est-ce pas ua curieux spectacle qpe cette porte ouverte par la mort ^ur l'intérieur d'un artiste du siècle passé.?

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Nous allons, tout à l'heure, retrouver plus d'un peintre sur notre chemin. Mais, en revenant aux vitrines du Musée, c'est tout d'abord par le nom de Sophie Arnould et par celui de Beaumarchais que notre attention est éveillée.

Le 8 thermidor an V (26 juin 1797), Sophie Arnould, artiste de la ci-devant Académie de musique, écrit au ministre de l'intérieur pour solliciter la liquidation de ses deux pensions de retraite tant du Théâtre-Lyrique que de la liste civile.

« Je conçois, dit-elle, que la multitude et l'importance des affaires dont vous êtes journellement accablé vous ayent fait oublier la mienne; mais comme il est un terme à tout pourtant, je désirerais que justice se fît en ma faveur relativement à la liquidation de mes pensions de retraitte, tant du Théâtre-Lyrique que de la liste civile, sur le même objet.

<c A quoi cela peut-il tenir, aujourd'huy ! qu'il est prouvée, attestée, par toutes les autorités possibles que j'ai vieillie, blanchie, rougie même pendant trente années sous le harnois lyrique I

« Que <c je chantais ne vous déplaise... » Je vous prie d'observer qu'au titre de pensionnaire « non liquidée » de la nation, je ne puisy ajoutter que celui de « rentière non payée » et que ces deux ad-

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verbes joints font vivres d'indignations et mourir de faim : c'est dans cette position où je suis : qu'il me reste à peine la force de me dire firaternellementi citoyen ministre, votre affectionnée concitoyenne,

« Sophie Arnould. »

Beaumarchais est plus pressant et sa lettre est plus étrange. Cet homme qui a tout essayé, tout tenté, qui a fait de la littérature en négociant et du négoce en littérateur, ce brasseur d'affaires, ce diplomate, cet aventurier de génie, ce personnage de Balzac né avant Balzac, ne s'avise-t-il pas de chercher la direction des ballons? En l'an VI, en août 1798, il écrit de Paris à François de Neufchâteau, ministre de l'intérieur, deux lettres pour recommander lé citoyen Scott, auteur d'un mémoire sur la navigation aérienne.

« Parmi les améliorations que nous avons droit d'espérer de votre rentrée au ministère de l'intérieur, dit-il, il existe une découverte sur laquelle j'invoque votre sérieuse attention.

«c Une des plus majestueuses idées dans les sciences, qui ont honoré notre siècle et la France, est certainement l'ascension des corps graves dans le fluide léger de l'air. Mais notre nation, qui n'a

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qu'un moment d'engouement pour les plus belles nouveautés, n'a bientôt fait qu'up jeu d'enfants d'une découverte propre à changer la face usuelle du globe, plus que n'a fait celle de la boussole, si l'on se fClt occupé sérieusement d'élever cette idée jusqu'à la navigation aérienne !

« L'expérience, manquée à Saint-Cloud, de l'ascension dans un ballon, du duc de Chartres avec les physiciens Robert; celle plus malheureuse encore du jeune Pilâtre des Rosiers dans un autre ballon, reculèrent l'art de vingt ans. Je disais : Des ballons! et toujours des ballons! Dirige-t-on des corps sphériques? Un penseur éclairé me communique une idée qu'il avait conçue pour diriger dans l'atmosphère des navires sans pesanteur; mais sous la forme allongée des poissons auxquels l'aérostat doit être assimilé.

« Des physiciens contestaient la possibilité de cette direction, sous l'objection irréfléchie qu'il n'y a pas de point d'appui dans l'air, quoique chacun doive s'élever, se soutenir, se diriger; les oiseaux de toutes grosseurs, qui le parcourent en tous sens, en dépit de leur pesanteur, et dont le plus léger est plus lourd qu'un vaisseau aérien de cent pieds de longueur, puisqu'on parvient à mettre celui-ci en équilibre avec l'air qu'il déplace.

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« Ce raisonnement de mousquetaire m'irritait contre nos savants; mais, pendant qu'ils décourageaient l'aéronaute M. Scott, je l'encourageais, moi, en faisant imprimer ce qu'il avait écrit là-dessus, pour lui assurer tout au moins l'honneur de sa belle invention, par la publicité de la date qu'il prenait en 1789.

« La Révolution est venue; j'ai perdu M. Scott de vue, et l'ai cru englouti par elle. Moimême proscrit quatre années, j'abandonnai l'idée de naviguer dans l'air, forcé de me traîner dans les routes fangeuses du nord de la haute Allemagne.

« Enfin, rappelé à mon poste par la justice du Directoire, le hasard m'a fait retrouver mon navigateur aérien.

« J'ai ranimé son courage abattu par des infortunes sans nombre, quoique les miennes ne soient pas moindres ! Ses idées, bien mûries par dix années de réflexions, m'ont paru dignes d'être offertes aux premières autorités. Je l'ai presque forcé de refaire un nouveau mémoire ; de l'adresser sans protecteur, au Directoire exécutif, sûr que si le mémoire vous était renvoyé, il trouverait en vous le protecteur de son idée.

« Ah! citoyen, ne laissons pas toujours perfec-

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donner par ces Anglais usurpateurs 7es idées qui germent chez nous !

« Utilisons nous-mêmes celle-ci, qu'elle honore votre ministère ! Son auteur, par sa modestie digne de votre bienveillance, sollicite des commissaires. Donnez-les-lui de votre choix. Le citoyen Perrier, rainé, grand mécanicien, mon ami, pense comme moi du mérite de cette belle découverte. Plusieurs bons physiciens sont de notre avis là-dessus, Obtiendrai-je de vous, ministre, que vous jettiés un coup d'œil appréciateur sur le mémoire plus étendu que le baron Scott achève avant de le renvoyer à personne? C'est un bel encouragement à donner! Il aura Thonneur de vous le présenter avec un autre mot de moi; trop modeste pour que j'ose le charger d'être le porteur d'une lettre où je vous dis ce bien de lui! Je vous adresse en droiture celle-ci, flatté d'une occasion de rappeler à votre souvenir un homme qui a toujours fait le plus grand cas de vos talents, qui honore votre personne et espère en vos sages vues dans le poste important où notre bonheur vous ramène (i).

« Sa^ut et respect.

« Caron Beaumarchais,

« Boulevart Antoine, n® i. »

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Les historiens de l'art français, comme les historiens littéraires de notre pays, trouveront, je le répète, aux Archives de précieux renseignements. On se rappelle la fameuse lettre de Paul-Louis Courier sur les illustres pillages de l'Italie. A la vérité, Courier exagère; mais, s'il faut en croire Millin, Rome était dans un état assez douloureux après les années de guerre de la fin du xviii« siècle.

Millin écrit de la capitale de l'Italie, le 12 janvier 181 1, au ministre de l'intérieur, pour l'informer de l'état déplorable des monuments de Rome. « Je soufire, dit-il, en entendant les réflexions que le triste spectacle fait naître naturellement aux étrangers les plus distingués. Je sais qu*il y a des gens qui raillent ceux qui pensent comme moi : on a imaginé pour eux répithète de « pleureurs de Rome », pour les rendre ridicules, comme le pleureur d'Homère de Carmontel ; mais cette mauvaise plaisanterie ne peut m'intimider, et je ne crains point de déplorer la perte des plus nobles et des plus précieux monuments. L'expression même de ceux qui ont imaginé

relatives à Beaumarchais, à ses procès, à l'affaire Goezman, aux saisies opérées par ses ordres^ de pamphlets dirigés contre lui, etc.f etc. Ces documents formeraient un excellent postscriplum au livre de M. Louis de Loménie sur Beaumarchais et son temps. J*en ai publié une grande partie dans le Journal officiel ^1877).

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cefle dénomination prouve qu'ils pensent aussi que Rome n'a plus que quelques moments d'existence. »

Cette lettre de Millin a pour pendant un autographe d'Ingres, daté de Rome, 30 avril 181 2.

Et cependant les commissaires français à Rome s'étaient occupés, quelques années auparavant, des soins à donner aux chefs-d'œuvre. On a retrouvé le procés-verbal d'examen du tableau de Raphaël, la Transfiguration (procés-verbal daté de l'an V, , Rome), et dressé par les commissaires du gouvernement français, en présence de M. Valadier, architecte à Rome, chargé par le Pape de la livraison de tous les objets d'art remis à la République française en vertu du traité de Tolentino.

« Avons procédé à l'examen du tableau de Raphaël appelé la Transfiguration, afin de constater l'état dans lequel le gouvernement romain l'a donné.

« Après examen fait, nous avons remarqué ce qui suit :

« i® Le tableau nous paraît avoir été restauré depuis environ soixante ans. La table est de cinq pièces et le bois est extrêmement vermoulu. Il y a dans la draperie verte, auprès de la figure du saint Jean, un trou fait par les vers d'environ un pouce et demi de long sur un demi-pouce de large, lequel

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trou laisse le bois à découvert ; il y a un autre trou semblable à la base du tableau perpendiculairement au-dessous du pied du possédé. En général, tout autour du tableau il y a de pareilles écailles.

« 2° A la jointure de droite à gauche, dans toute la partie supérieure du tableau, la peinture est écaillée.

■ « 30 Dans toutes les parties glacées, et particulièrement dans les draperies de la figure du saint Pierre, le glacis s'est écarté et a formé des gerçures.

« 40 II y a sur le pouce du pied de saint Pierre une petite écaille ; il se trouve un pareil accident dans la draperie du prophète Élie, mais moins considérable; un autre semblable dans la draperie de Moïse, au premier joint des planches; enfin, il y a sur le tableau plusieurs taches de cire des cierges de Tautel où il était placé.

« Le présent procès-verbal a été fait triple : une expédition est pour le ministre des relations extérieures, une pour M. Valadier, et la dernière doit rester entre les mains des commissaires, qui ont signé avec mondit sieur Valadier, lesdits jour et an que dessus.

« MOITTEY, BeRTHELEMY, TiNET. »

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A la même époque, on expédiait en France certains manuscrits choisis, le 5 prairial an IV, à la bibliothèque Ambroisienne de Milan :

<( Un manuscrit des antiquités de Joséphe, écrit sur le papyrus d'Egypte, ayant onze cents ans d'antiquité ;

a Un manuscrit de Virgile ayant appartenu à Pétrarque, avec des notes de sa main;

« Un manuscrit sur l'histoire des papes;

« Un manuscrit de Galilée sur la fortification;

« Un manuscrit du même sur le flux et le reflux de la mer. »

Et tandis que Chérubini, inspecteur de l'enseignement du Conservatoire de Musique, signalait les partitions qu'on pouvait transporter d'Italie en France (i), les artistes français, réunis en une sorte

(i) Chérubini, inspecteur de l'enseignement du Conservatoire de musique, an IV, 14 messidor (2 juillet 1796). Paris, lettre au directeur général de l'instruction publique (Ginguené).

Il exprime le désir de compléter la bibliothèque du Conservatoire au moyen de collections musicales existant en Italie :

«- ... Le général Bonaparte est dans Bologne. Ne serait-il pas possible que, comme la peinture, la musique profitât du succès de ses armes ? Il existe en cette ville la collection des œuvres du Père Martini, ensemble la plus précieuse collection des ouvrages traitant de cet art. Cet article est dans le couvent de Saint- François. Bologne renferme aussi la collection complète des œuvres de Perti, maître de chapelle de Sainte-Pétrone... »

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de comité, demandaient (le 28 thermidor an IV, Paris, 15 août 1796), par une pétition au Directoire exécutif, qu'une commission fût formée pour examiner s'il fallait procéder au déplacement des monuments d'antiquité existant à Rome.

Us disaient tout net qu'avant de déplacer de Rome les monuments d'antiquité, les chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture qui composaient les galeries de cette « capitale des arts », il fallait qu'une commission formée par un certain nombre d'artistes et de gens de lettres nommés par l'Institut, partie dans son sein et partie au dehors, fiîit chargée de faire un rapport général sur ce sujet.

« L'amour des arts, s'écriaient-ils, le désir

de conserver leurs chefs-d'œuvre à l'admiration de tous les peuples, un intérêt commun à cette grande famille des artistes répandus sur tous les points du globe, sont les motifs de notre démarche auprès de vous. Nous craignons que cet enthousiasme qui nous passionne pour les productions du génie n'égare sur leurs véritables intérêts même leurs amis les plus ardents, et nous venons vous prier de peser avec maturité cette importante question de savoir s'il est utile à la France, s'il est avantageux aux artistes en général, de déplacer de Rome les monuments d'antiquité et les c}iefs-d'œuvre de

■iMiM^

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peinture et de sculpture qui composent les galeries et les musées de cette capitale des arts. »

Cette pièce, qui concluait au respect de Rome et de ses chefs-d'œuvre, est signée, entre autres artistes, par L. Valenciennes, peintre; L. du Fourny, architecte; L. Moreau aîné, Quatremére-Quincy, David, pemtres; P.-L. Fontaine, architecte; Charles Percier, architecte; Denon, graveur; Moreau le jeune, Letbiére, Girodet, peintres.

Nous rencontrerions, aux Archives^ plus d'une lettre de l'auteur de Point de lendemain, de ce Vivant Denon dont M. Clément de Ris a étudié la vie dans ses Amateurs d'autrefois. Vivant Denon, directeur général du Musée Central des Arts, écrit au premier consul (2 5 messidor an XI, 14 juillet 1803) une lettre où il annonce l'arrivée à Paris de la statue de la Vénus destinée au Musée :

« J'ai remis à votre arrivée l'ouverture des nouvelles salles du Musée des Statues. Jamais plus beau trophée de victoire, entièrement dû à vos travaux. C'est à vous, général, à faire l'inauguration de ce monument.

« Il y a une frise sur la porte qui attend une inscription; je crois que « Musée Napoléon » est la seule qui y convienne. On a appelé le Musée Qémentin celui que le pontife Ganga^elli n'a fait que

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rassembla'. C'est vous qui avez formé, conquis et donné celui-ci; comment votre nom ne serait-il pas attaché à un si grand bienfait, à une si grande gloire pour la nation ?

« Denon. »

I-e 2:2 brumaire an XII (14 novembre 1803), ce même Vivant Denon^ devenu directeur du « Musée Napoléon », dont, en bon courtisan, il s'est &it le parrain, informe le premier consul qu'il se propose d'exposer danâ le Salon d'Apollon une tapisserie découverte à Bayeux et brodée par Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant :

« 11 (ce monument historique) consiste en une bande de toile de quatre-vingts pieds de longueur sur laquelle a été brodée, par la reine Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant, l'expédition de son époux en Angleterre et la défaite à Arold (sic). Les noms des personnages sont brodés au-dessous des figures.

« J'en ferai l'exposition dans le Salon

d'Apollon, et, après cette exposition, il sera envoyé SLd Musée de Caen, qui, tout naturellement, est le lieu où il doit être exposé. »

Cette tapisserie est exposée, depuis plus de trente

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ans, sous des vitrines, dans nue salle spéciale de h Bibliothèque municipale de Bayenx. 11 est conte»» table qu*elle ait été exécutée, quoi qu'en dise Vivant Denon, par la reine Matbilde (i).

(i) La tapisserie de Bayeux a donné lieu à des publications spéciales. Achille Jubinal l'a reproduite ; elle a été photographiée, il y a quelques années, de grandeur tsacte et coloriée sur place par ordre de sir\Henry Cole, alors directeur du South Kensington Muséum. M. Frank Rede Fowkes a publié i Londres tout un volume in-4^ avec texte, notes et photographies sur cette tapisserie fameuse, et M. Jules Comte s'en est occupé tout récemment. M. de Fleurville me donne les détails qui suivent sur cette œuvre d'art et d'histoire :

« La salle du rez-de-chaussée où se trouve la tapisserie contient aussi quelques peintures et dessins curieux, mais elle est spécialement consacrée à cette tapisserie d'un dessin si naïf, si original, très bien conservée dans une longue vitrine où j'ai pu l'admirer encore en septembre dernier. Le dessin des chevaux, presque tous étalons, est généralement plus correct que celui des guerriers et de leurs armes, bien que leurs pieds aient une tendance quelque peu éléphantine.

« Mais, ce qui frappe les yeux des moins observateurs, c'est le sexe de ces animaux, généralement très apparent^ de formes très variées et d'une pureté de dessin, d'une vérité qui fait rêver i l'étude particulière des auteurs de cette tapisserie et à l'habileté des mains royales qui l'ont confectionnée.

« Un de ces touristes anglais, collectionneurs enragés et qui ont la manie de briser les plus belles choses pour en emporter chez eux un fragment, avait enlevé un petit morceau de cette tapisserie Mm un autre Anglais a voulu réparer ce sacrilège, et

il a renvoyé, & Bayeux, le morceau, qui a été rajusté à la tapisserie avec une mention de ces faits.

« Mauté de Fleurville. »

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Un peuplas tard, nous trouvons une lettre de David à Tintendant général de la maison de l'Empepereur(i9 juin 1806). II lui fait connaître ce qu'il croit juste de lui accorder pour les quatre tableaux qu'il exécute : le Sacre^ Y Intronisation y la Distribution des ailles y V Arrivée de V Empereur à V Hôtel de faille. Presque à la même époque, je rencontre une note du peintre Gérard à M. Mirbel, secrétaire des commar déments du roi Louis, sur l'achat fait par M. Meyer, ambassadeur des Provinces-Unies, du tableau de Bélisaire,

« Après avoir quitté l'ambassade, M. Meyer, dit Gérard, m'écrivit de Bordeaux pour me prier de prendre chez moi le tableau qui jusque-là était resté à l'hôtel de la légation. Depuis, deux oppositions ont été mises sur ledit tableau, ce qui a empêché différents particuliers d'en faire l'acquisition... »

Voici encore une lettre de Girodet à ce même M. Mirbel, où il s'excuse de ne pouvoir vendre son Endymion au roi Louis ; il n'est pas Hbre d'en disposer.

«... Veuillez, Monsieur, dit-il, offrir à Sa Majesté, avec mes plus vifs regrets, le désir que j'aurais de répondre autant qu'il est en moi à ses bontés, en me chargeant de faire moi-même pour elle, non pas une copie, nuis une répétition de ce tableau, et même

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aveé quelques améliorations dans les accessoires ou même dans la figure principale, et qui constateraient encore plus l'originalité de cette répétition... »

Un autre peintre, Guérin, écrit encore à M. Mirbel et fixe le prix de son Andromaque (i 8 avril 1808).

Ce ne sont point là, j'en conviens, des révélations capitales. De pareils autographes ne constituent, après tout, que la menue monnaie de l'histoire. Leur valeur est toute anecdotique. Mais quoi I la « curiosité» a son prix. Elle est devenue, en ce temps-çi, une quasi religion, et les collectionneurs se disputent volontiers une panse d'à tombée d'une plume illustre. En poursuivant notre route, nous allons rencontrer, d'ailleurs, non plus la Curiosité, mais la Vérité; non plus l'Anecdote, mais l'Histoire.

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