DES MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES ET DU JOURNAL DE BARBIER
Novembre 1737.
Histoire arrivée à Paris. Peirenc de Moras, fils d'un barbier de village, et qui faisait ici le métier d'agioteur, a trouvé le secret, par le système (de Law), de gagner plus de 600,000 livres de rentes avec deux ou trois millions d'effets mobiliers. Il a épousé la fille de Fargés, autre fripon. Il est mort; il a laissé une veuve fort riche, un fils conseiller aux requêtes du Palais, et une fille de quatorze ans qui est un gros parti et qui était dans un couvent.
Cette veuve fort riche a une très bonne maison, garnie de seigneurs qui font la cour à madame. M. de Lamothe-Houdancourt , lieutenant général
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Un Enlivemenl
des années du roi, homme de grande conditioa et bien fait, a l'honneur de ses bonnes grâces. Il a introduit dans k maison un de ses parents et amis, M, de La Roche-Courbon, brigadier des armées du roi, cadet de Poitou, frère du marquis de Blénac, de fort bonne maison, mais n'ayant que 800 livres de rentes de patrimoine. On envoyait souvent chercher la fille à son couvent pour voir sa mère. La Roche-Courbou lui a fait la cour, a plu à la jeune fille, que l'on dit aussi résolue qu'à vingt ans. M. de Lamothe-Houdancourt donnait les mains à cette intrigue. Tant y a que le dimanche avant la Toussaint, une femme de chambre de la mère, qui était gagnée, a été chercher la fille au couvent dans un carrosse de la maison, à l'ordinaire. Au sortir du couvent, la fille est montée avec la femme de chamT bre dans une chaise de poste, postée au coin de la rue, et a pris le chemin d'Orléans pour se rendre dans une terre dudit sieur de La Roche-Courbon, en Poitou. On dit aussi qu'au-dessus de Chastres, la femme de chambre a crié au postillon de prendre un chemin de traverse, pour aller à une terre de M™ de Moras, et que la jeune fille a tiré un pistolet de sa poche et a dît à la fille de chambre qu'elle lui casserait la tête si elle parlait, ce que l'on r^arde
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pour décharger la femme de chambre d'être complice d'an rapt. Il y avait deux domestiques â cheval à la suite de la chaise. Le postillon ayant rendu compte de ce qui s'était passé au mdtre de poste, celui-ci a écrit à M. Pajot, d'Ons-en-Bray, directeur général des postes, en sorte qu'on a su le chemin que la fille avait pris et même le jour qu'elle était arrivée à Poitiers. En conséquence, grand bruit dans la maison. MM. Farges de Polizy et Peirenc de Saint-Cyr, ses oncles, maîtres des requêtes, sont partis en poste avec un ordre du roi, l'ont trouvée dans le château, où elle était depuis deux jours avec M. de La Roche-Courbon, et l'ont ramenée dans un couvent. Les uns disent que cela avait été fait de concert entre M"« de Moras et M. de Lamothe-Houdancourt, pour ne pas donner la fille à un duc un peu forcément de la part du ministre. D'autres, que c'est un complot entre MM. de Lamoihe et La Roche-Courbon, et que M. de Lamothe a été congédié de la maison de M'"^ de Moras. Quoi qu'il en soit, il ne sera plus aisé de marier cette fille, ayant passé deux jours dans le château. Cela est suspect pour la virginité, et on fera peutêtre tout aussi bien de la marier avec La Roche- Courbon, bon homme, de bonne maison, qui n'aura pas fait une mauvaise affaire.
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S'ensuit une petite chansonnette sur un yaude* ville courant les rues :
La petite Moras, Cette riche héritière, Suit avec grand fracas Les traces de sa mère !
Elle a quitté la grille, Et ne savez*vous pas Que c*est pour la béquille Du père Barnabas?
Ce refrain, qui est assez plaisant, a fait faire nombre de jolis couplets sur les aventures publiques (ij.
Du 3 novembre 1737, à Fontainebleau.
On a appris aujourd'hui que M'^® de Moras, fille de celui qui avait été directeur de la Compagnie des Indes et qui est mort il y a deux ou trois ans, avait été enlevée il y a huit jours. Elle est extrêmement riche, et elle a treize ou quatorze ans. On ne
(i) Voir Barbier. Chronique de la Régence et du règne de Louis XV, tome III, p. 109 et 110. et tome IV, p. 416 et 417. (Édition Charpentier, 1866.)
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sait encore d'autres circonstances, sinon qu'elle était dans un couvent à Paris et sa mère à la campagne, qu'on a apporté à la gouvernante une lettre supposée de M"»» de Moras qui mandait de lui amener sa fille et qu'elle envoyait pour cet effet une chaise à deux. M°>« de Moras a été huit jours sans le savoir et ne l'a appris que par hasard ; on ne sait par qui, ni où elle est(i).
Du mardi 19 novembre 1737, à Fontainebleau.
II parait ici depuis trois ou quatre jours une lettre de M"« de Moras, de dix ou douze pages, écrite à madame sa mère; elle est écrite avec beaucoup d'esprit et de résolution. Cette résolution est des plus singulières pour une fille de treize ans. Il parait prouvé qu'elle avait, depuis un an au moins, deux domestiques à ses gages, qui ne savaient pas à qui |ils appartenaient et qui ne l'ont su que lorsqu'elle est partie. Elle a été en poste tout droit près de Poitiers, chez M. de Courbon, fi-ère de M. de Blénac, pour qui elle avait marqué avoir du goût. Sa gouvernante
(z) Extrait, ainsi que les pages suivantes, des Mémoires du duc de Luymt, (Édition F. Didot.)
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qui était dans la chaise avec elle lui ayant fait des représentations qui lui déplurent, elle lui dit qu'elle ne se plaignit pas, parce qu'elle avait deux pistolets dans sa chaise et qu'elle ferait bien marcher le postillon. M. de Courbon paraît vouloir se justifier fort d'avoir contribué à cet enlèvement. M. de Polizy, oncle de M^^« de Moras, ayant été chargé de l'aller rechercher et n'ayant point apporté de lettre de M™« de Moras, M"« de Courbon et monsieur son fils dirent qu'ils ne la rendraient point à moins d'un ordre du roi. Comme on avait eu la précaution de demander une lettre de cachet, elle arriva quelques heures après et M^^* de Moras est revenue à Paris, où on Ta mise dans un autre couvent que celui où elle était d'abord. M"** de Moras fait poursuivre l'affaire en justice.
Du 23 décembre 1737.
L'afiaire de M"« de Moras fait toujours du bruit; M. de Courbon est poursuivi et est sorti du royaume; la gouvernante n'a rien encore avoué, mais les accusations contre elle paraissent prouvées.
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Du 12 janvier 1738.
M"« de Moras mourut aussi il y a quelques jours. Cet événement ne change rien â TafFaire de M. de Courbon, quoiqu'il ait déclaré qu'il ait épousé M"« de Moras, parce que le Parlement est saisi de l'affaire et qu'il est décrété de prise de corps ; le curé qui les a mariés est arrêté ; ce même M. de Courbon, qui est en fuite pour éviter l'effet du décret, a passé en Piémont; il a imaginé d'aller descendre chez M. de Senneterre, notre ambassadeur à Turin, et son secrétaire a été assez facile pour lui donner un logement. M. de Courbon a écrit â M. de Senneterre à Paris pour lui Ëdre part de son arrivée chez lui. M. de Senneterre vint aussitôt en rendre compte à M. le cardinal (de Fleury), fort fâché contre M. de Courbon, d'autant plus que la maison d'un ambassadeur est là.
Dimanche 27 juillet 1738, à Versailles.
Le 17, on eut nouvelle du jugement de M. de Courbon qui a été à la plus grande rigueur. M. de
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Courbon a été condamné à avoir la tête tranchée, la femme de chambre de M''^ de Moras à être pendue, et la mère de M. de Courbon bannie pendant neuf ans. Il y a appel de cette sentence, suivant l'usage ordinaire, et présentement M. de Courbon 3 présenté une requête pour demander que ceux qui ont été enlever de chez lui M"^ de Moras soient condamnés â être pendus. Cette demande ne paraît pas soutenable, quoiqu'il prétende qu'on n'a pas pu lui enlever sa femme; mais on sait que ce fut en vertu d'une lettre de cachet.
Versailles, mardi 26 août 1738.
J'appris aussi hier la mort de M"' de Moras (fausse nouvelle), dont l'histoire a fait tant de bruit ; elle est morte de la petite vérole, dans un couvent où elle était, mais le procès de M. de Courbon n'est pas fini.
Dimanche 22 mars 1739.
Hier fut jugée en dernier ressort l'affaire de M. de Courbon qui est toujours à Turin; il fut condamné à avoir la tête tranchée. La gouvernante
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de M"« de Moras n'a été considérée que comme femme de chambre, et par cette raison n'a été condamnée qu'à la fleur de lys et au bannissement. Le curé et son père ont été aussi condamnés au bannissement. La couturière qui recevait les lettres de M. de Courbon a été pleinement justifiée, et il lui a été adjugé des dommages et intérêts. Malgré la peine de mort de M. de Courbon, le jugement est regardé comme favorable aux accusés.
Mars 1739.
L'affaire de M"« de Moras, qui dure depuis six mois que la sentence du Châtelet a été rendue au criminel, par mille incidents qu'on a fait naître pour gagner du temps, a été enfin jugée au Parlement le samedi 21 mars. La Grand'Chambre et la Tournelle assemblées, la fille de chambre, au lieu d'être pendue, a été condamnée au fouet, la fleur de lys et neuf ans de bannissement. Le curé de Contré, terre du sieur de Courbon, au lieu des galères, a été condamné à l'amende honorable et au bannissement; et par rapport au sieur de Courbon absent, la sentence qui le condamne à avoir la tête tranchée a été confirmée. L'arrêt a été exécuté pour la femme de chambre et le curé qui étaient prisonniers, et par
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effigie pour le sieur de Courbon. On n'a jamais pu obtenir la grâce de la femme de chambre, dont on a voulu Ëiire un exemple à Paris pour la sûreté des filles de famille. Cependant on rejette toute la cause de ce malheur sur M°*« de Moras mère, qui a donné lieu aux familiarités de M. de Courbon avec sa fille.