MURMURES DE SURPRISE
Libre-penseur? Comment! Le rédacteur Hovstad serait libre-penseur?
HOVSTAD, criant
Prouvez-le, docteur Stockmann! Où ai-je écrit
cela?
I y8 UN ENNE3I1 DU PEUPLE
LE Dr STOGKMANN, réfléchissant
Ma foi, non, vous êtes dans le vrai. Vous n'avez jamais eu ce courage. Allons ! je ne veux pas abuser de votre embarras, monsieur Hovstad. Admettons que ce soit moi, qui sois librepenseur. Aussi bien je tiens à établir scientifiquement, de façon à ce que vous en soyez tous convaincus, comme quoi M. Hovstadet « le Messager du Peuple » vous font honteusement poser lorsqu'ils vous affirment que vous, le vulgaire, la masse, la foule, constituez l'essence même du peuple. Ce n'est là, entendez-vous, qu'un mensonge de presse ! Le vulgaire n'est que la matière brute qui demande à être transformée en peuple.
(Murmures, rires et agitation.) LE Dr STOCKMANN
Eh ! n'en est-il pas ainsi de tout le reste du règne animal? Comparez un peu les espèces cultivées avec celles qui ne le sont pas. Prenez une simple poule de village : que peut bien valoir la chair de cette maigre volaille rabougrie ? Pas grand'chose, n'est-ce pas? Et voyez les œufs qu'elle pond : une corneille ou une pie de taille
UN ENNEMI DU PEUPLE I y()
ordinaire vous en pondront de presque aussi beaux. En revanche, considérez une poule de race cultivée, espagnole ou japonaise, ou encore une dinde, un noble faisan, que sais-je ? la différence saute aux yeux. Et les chiens donc, avec qui nous sommes en si étroite communauté? Figurez-vous d'abord un simple chien de village, un de ces misérables roquets qui courent, pelés, le long des rues, en salissant les murs. Et maintenant mettez-le à côté d'un beau caniche, de ceux qui, pendant plusieurs générations, ont été élevés dans des maisons seigneuriales, nourris de mets délicats, l'oreille faite aux sons de la musique et d'un langage harmonieux. Ne croyezvous pas que le caniche aura le crâne autrement développé que le roquet ? Vous pouvez y compter ! Ce sont des caniches de cette sorte que certains industriels prennent tout jeunes pour leur enseigner les tours les plus invraisemblables. Jamais un roquet n'en apprendra de pareils, se mit-il la tête en bas et les pattes en air.
(Bruit et rires dans toute la salle.)
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