UN VOYAGE EN SUISSE EN
ils ignoraient les commodités les plus ordinaires. Pour comble de malheur, Hérault éprouva, en se couchant, que les lits étaient (( trop courts de deux ou trois pieds pour une créature raisonnable ».
Telle était en Suisse l'image de la liberté.
Cet ami des lumières n'en croyait pas ses yeux. Cependant il n'était pas au bout de ses peines. 11 s'aperçut bientôt avec douleur de cette chose étonnante, que les droits de l'iionime n'étaient pour les Suisses que les droits des Suisses ; la liberté française leur élait déjà suspecte et l'Assemblée Nationale, odieuse. Quel scandale! « Vous êtes né, monsieur, dans un pays, qui a pris le mors aux dents )>, lui dit le président de TAcadémie, M. Orelli, de Zurich. — (( Monsieur, répondit Hérault, c'est afin de passer tous les autres peuples ». « N'avez- vous remarqué avec plaisir, monsieur, notre manière d'êlre », lui dit très sérieusement un autiu de ces bonnes gens ; « depuis que nous sommes ici personne n'a parlé de politique, ni d'objets sérieux, nous n'avons fait que boire, que chanter! » Cette fois, Hérault se révolta, 11 sentit pour ces républicains le mépris que les iliéori-
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ciens de 1789, un Siéyès par exemple, nourrissEiient, quoiqu'on en ail dit, pour le parlementarisme anglais, Uu peuple n'était libre, d'après lui, que lorsqu'il exerçait sa souveraineté par lui-même, ou du moins par ses représentants librement élus ; d'après cela, les trois quarts de la Suisse n étaient pas libres. « Pour être sans roi, on peut n'en être pas moins sans maîtres ». Les cantons n'avaient- ils pas conservé des nobles, des prêtres, des droits féodaux. Non, en dépit de son antique histoire, de ses roches sauvages et de ses cavernes solitaires, l'Helvétie, Theureuse Helvétie, n'était pas libre. « J'en jure, s'écria Hérault, par les saines lumières de la philosophie, par les sentiments immuables de l'humanité! »
Après avoir vu des démocrates, le héros de la Bastille écrivit donc sur son carnet de voyage ces deux vers de Virgile :
Quûd geuus liûc horninum? (Juaeve hune tum barbara Permittit patria? Lmorem.
On lui dit pourtant qu'il existait dans ces belles montagnes un canton, un seul, où la dignité de l'homme ne cessait jamais d'être res-
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pectée. e: Ah ! si cela pouvait être vrai ! Si mes yeux... Je pars pour Appenzel ! ï> C'était partir pour le Moïiomotapa.
Avant de gagner Saint-Gail et Appenzel, Hérault fut à Zurich pour revoir Lavaler. Celuici venait juslement de composer un pelit recueil à rasage de ses amis, intitulé SoHremr à des voi/af/ef(ys chéris, qu'il avait dédié à Mathieu de Montmoi-ency; ou y lit des pensées qui semblent dues à Hérault lui-même ;
i< Voyager pour jouir tous les Jours davantage de nos semblables, pour raniour des hommes Si*ges, bous, supérieurs qui nous apparaissent ; voyager pour mieux jouir delà Nature, cette déesse et souveraine de tout ce qui est beau et de tout ce qui est bon ; voyager pour jouir cbaque jour davantage de soi-même, comme du souverain de cette souveraine... >>
Maïs !I en était d'autres qu'Hérault pouvait
utilement méditer :
« Les voyages de la plupart des hommes sont des pèlerinages d'un égoïste vers un autre égoïste. L'égoïste ne possède ni le talent de jouir, ni celui de faire jouir de lui,.. L'oubli de soi-même est le priaeipal moyen de faire jouir de soi-même.., Qu'il y a de sagesse dans ce mot du Socralc juif : Celui qui renonue a sa vie la trouvera, w
iU ÏIKRAULT DE SÉGHELLES
La piemièt'G consultation qu'Hérault avait obtenue do Tinvcnteur de la physiognomonie Favait mis en goût. Plus que jamais il interrogeait Tavenir et voulait lui arracher le secret de sa destinée. U fit encore faire son portrait par un artiste local et le soumit avant son départ aux méditations de Lavater ; témoin ce tnllet qu'il lui adressait, et où ce bel homme plaisante modestement de ses charmes :
fc Depuis que je vois ce portrait fini, je vous avoue avec urte franchise suisse que, quoique je sois bien gros et bien noirr le peintre a cepetidant enchéri encore sur tout cela. C'est le jugement qu'en ont porté ici plusieurs personnes. Au surplus j'abandonne le tout à votre tendre amilïë, dont vous m'avez déjà donné tant de preuves. Je vous conjure seulement de n'en point parler à l'artiste que cela pourrait affliger. C'est un jeune homme fort intéressant et qui a du talent. Le modèle n'était pas fait pour l'inspirer. Adieu, adieu, je vous renouvelle Thommage d'un cœur qui est tout à vous pour la vie^
Hérault.
26 juin 1790.
On ne sait quelle fut cette fois la prophétie. HérauU, en partant, écrivit sur l'album de
i StaiUhihHolak, Zurich. — Lavater était encore en corlespondances k cette époque, avec M. Rolland de Ghambau-
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Lavater : « Je n'ai jamais rencontré d'homme qui m'ait plus fait rêver et qui sous mille rapports m'ait paru approcher davantage de la perfection. J'aurais voulu lui donner mon cœur et mon esprit pour les recevoir ensuite de ses mains. Un souvenir immortel le rendra sans cesse présent à ma pensée. Je l'admire... et je pars!... Pourquoi l'ai-je connu ^ ? » Hérault écrivit encore une fois à Lavater de Glaris pour lui recommander deux Français qu'il y avait rencontrés, MM. Chevalier et de la Boulaye. A Lucerne, il s'entretint avec le général Pfifferet M. Meyer-Schauensee, membre du grand Conseil, qui rappelaient plus tard « les jours délicieux » qu'ils avaient passés avec lui, déclarant « qu'on ne pouvait avoir plus de connaissances et de lumières^ ».
Hérault traversa toute la Suisse pendant l'été ;
doin, jeune conseiller au Parlement, qui lui avait été adressé par Hérault de Séchelles, ainsi qu'avec M. et M™° Roland de la Platière, dont la visite l'avait « réconcilié avec les voyageurs français ». Roland et sa femme le traitaient de « père et ami .>. Il répondait : « Il est impossible de me nommer Lyon., sans me représenter M. et M"*'^ de la Platière ». V. Finsler, Lavater' s lieziehungen zu Paris in den Revolutionsjahren i 789-95. Zurich, 1898.
^ Finsler, op. cit.
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en septembre il était à Genève. Le pays était rempli d'émigrés, qui armaient et intriguaient. Le prince de Condé était à Berne, le comte d'Antraigues à Lausanne ; Mirabeau cadet rassemblait i^ sa troupe pillarde et dorée ». ce Des con- *=ieîllei^ du ih'rfunt Parlement ne paraissaient plus qu'en uniforme, bottes et éperons... On ne peut se faire une idée de la bêtise de tout ce monde là », écrivait Bascher, secrétaire de l'ambassade de France \ Hérault était naturellement suspect; il discourait imprudemment. A Olten déjà, des Soleurois catholiques ce au gros ventre, visage rouge, œil fixe, tête chauve, vraies faces de tyrans romains », fronçaient le sourcil en le regardant, le soupçonnaient d'être venu porter la mauvaise parole dans les cantons et parlaient tout haut de le traiter en espion.
Dès qu'il fut à Genève, la police du roi de Sardaigne le tint en observation. Un agent de Carouge le signala au gouverneur de Chambéry, ainsi qu'un M* de Cambris, son compagnon.
a On fait beaucoup l'éloge de ce premier, qu'il est doué et reconnu comme un grand génie et
1 A.E. Suisse, i79iJ-91.
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beau parleur; ils doivent aller tous les deux dans peu de temps à Turin, » Le signalement d^HérauU de Séchelles fut aussitôt envoyé aux autorités de Tlionon et d'Evian et tin ordre d'expulsion fut lancé contre lui*
La veille de son départ de Genève, une lettre particulière avertit le voyageur du sort qui Tattendait, dès qu'il aurait franchi les frontières de la Savoie- Mais comment résister au plaisir de voir la belle Italie ! tl partit seul le 31 septembre, se promettant bien de dépister la police et comptant seulement traverser le Piémont pour se rendre en Toscane, Il ne pensait plus guère à la révolution et écrivait à son secrétaire Pigeau pour le féliciter « de n'avoir pas été enseveli sous les décombres d'une maison qui avait sauté. » 11 annonça partout qu'il prenait le chemin de la Suisse, Bien effet une excursion au Mont Blanc et grava par dérision son nom sur les glaces ; mais il revint aussitôt sur Chambéry, n'y passa que quelques Iieures et montra, sans être arrêté, son passeport au pont de Montmélian. 11 traversa sans obstacle Lansleburg, la Novatese, Suse et gagna Turin, où se trouvaient le comte d'Artois et tous les Polignac, Averti
1?S HKRAULT DE SEGHELLES
par la rumeur publique, son cousin, le duc de Poiignac, vint le trouver; il lui certifia l'existence de l'ordre d'expulsion lancé contre lui, déclara qu'on lavait fait passer pour « un député de la pro[mgan(ie » et que sa vie même était en (luiigor^ s'il ne fuyait au plus vite. Comme il était toijjoLHï^ vLdu de sa veste et de son pantalon de toile bleue, on l'accusait de s'être à dessein déguisé en paysan \ Hérault protesta de son innocence; le duc lui promit d'intervenir en sa faveur. 11 partit cependant, ce ne trouvant pas naturel d'attendre un ordre aussi peu fait pour lui ïï. Le lendemain, six ou sept hommes pénétraifHit dans la chambre qu'il occupait la veille, et fouillaient jusque sous le lit, en proférant des menaces violentes. 11 fut bientôt arrêté à Uivoli, où il attendait sa voiture et ses etTeis. i( Interrogé militairement et très bêtement >)^ en vain il s'indigna devant l'officier de place du traitement qu'on faisait subir à « un magistrat, à un homme contre lequel on ne pouvait articuler aucun fait, citer un seul discours, un seul écrit... » 11 finit son voyage en
^ Storia mililfîre de! Piemonte, I, 66, citée par le marquis Costa dk Bkauheuahd, Un homme d^autrefois, p. 107.