‹ Un épicurien sous la terreurChapitre 13 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L*abbé Auger. — Lepeletier de Saint-Fargeau. — Le régime nouveau. — Juge à Paris. — Commissaire en Alsace. — Belle réCRpLion aux Jacobins. — A la Cour de cassation. — Varennes. — Député. — La pente glissante.

Lrt Révolution marchait à pas de géant. On eût dit une nouvelle époque de la nature, que Bufîon n'avait pas prévue. Sur les ruines du trône s'élevait la tribune, oii Mirabeau tonnait comme un dieu. Barnav.e y portait la flamme de la jeunesse et Duport la véhémence du droit nouveau. Des réputations sortaient de l'ombre ; d'éclatantes fortunes se fondaient. Le vieux maître d'Hérault de Séchelles, le bon abbé Auger, était dans le ravissement. Il entendait en France les accents de Démosthène ; il retrouvait Athènes, ses lois, ses citoyens, et prenait PériclèB à témoin de son bonheur. Il rêvait maintenant d'établir des jeux publics pour la

jeunesse, de construire un péristyle sur la place Louis XV. Cependant les séances deTAssemblée' nationale Teffrayaient. « Quels cris ! quels tumultes! s'écriait-il... Vont-ils donc profaner le temple de la patrie ? » Il se consolait en pensant que Tétat de liberté est un état de lutte, d'agitation, et l'excellent homme recommandait aux prêtres de rester des ministres de paix \

Le 15 octobre 1790, le Parlement fut définitivement supprimé. Depuis un an, la chambre des vacations siégeait seule ; ses membres, avant de se séparer, signèrent une protestation secrète. L'événement fut à peine remarqué ; un anonyme, à peu près seul à exprimer ses regrets, intitula son libelle : Vox damentis in désert o ^

Lepeletier de Saint-Fargeau s'était décidément rallié à l'opinion dominante. Comme Hérault de Séchelles, il avait dû rompre avec ses affections les plus chères. Parent ou allié de la haute noblesse, « toutes les portes », écrit son frère Félix, a en furent bientôt fermées pour

^ Moyens d'assurer la Révolution, d'en tirer le plus grand parti pour le bonheur et la prospérité de la France... par M. Vabbé Auger (fin de 1790).

* Bibliothèque de la Ville de Paris.

1^ HÉRAULT DE SÉGHELLES

lui », La Ruvolution, surtout dans la noblesse, déchirait les familles, des frères ennemis se réveillaient sous le même toit. Dans une discussion politiqufi ù table, un des parents de Saint-Fargeau alla jusqu'à lever son couteau sur lui. Celuici avait présenté à l'Assemblée une motion, qui supprimait pour les nobles le droit de s'appeler du nom de leur terre. Ce n'était là qu'un raffinement de l'orgueil de caste, resté très vivant chez ce démocrate. Cette mesure ne gênait que les familles obscures. Qui ne connaissait en France la célèbre famille des Lepeletier, depuis deux siècles « ancrée au grand banc du Parlement »^ et dont les membres ne s'appelaient de Saint-Fargeau, des Forts, de Rosanbo, de Morteforitaine ou d'Aunay, que pour se distinguer les uns des autres. Le 21 juin, Lepeletier obtint enfin Thonneur qu'il ambitionnait depuis si longtemps : il fut élu, contre Sieyès lui-même, président de l'Assemblée \

* Voici la lettre que lui écrivit à cette occasion son beaup^fe, le vieux Joly de Fleury, sur un ton de grave ironie :

u Votre timte m'a dit hier, lorsque je suis rentré, mon cber filâ, l'iionneur que vous déférait la majorité.

a II pj=l liât leur de réunir les suffrages d'une assemblée si imposant!^.

CI J'ai loin de ma pensée de me regarder dans ma vie privée

LEPELETIER D E 8AI NT- FAR QEAU D'après un portrait de famille.

Hérault de Séchelles, qui maintenant avait souffert pour la liberté, résolut d'entrer franchement dans le régime nouveau. Quelques mois avant, la publication du Livre Rouge révéla que les Polignac avaient obtenu plus de sept cent mille livres de traitement ou pensions annuelles, réversibles d'un membre de la famille sur l'autre . Mirabeau s'écria : « Mille écus à la famille d'Assas pour avoir sauvé l'État ; un million à la famille de Polignac pour l'avoir perdue ! » Mais Hérault avait commencé de triompher de la défaveur qui s'attachait à son nom et

comme capable de manquer à aucun point de la loi, ni par conséquent, en y manquant, de dire à Monsieur le Président, comme Maximus Fabius le dit à son fils qui, consul, commandait l'armée, où son père était employé lui-même : Expel'iri volui an scires consulem a gère.

« Je suis persuadé que vous vous acquitterez bien, et très bien à tous égards, de ces fonctions.

« Je ferai toujours des vœux pour votre gloire, mais je penserai toujours aussi qu'il faut s'occuper à protéger et assurer à chaque citoyen ses propriétés, sa liberté, sa vie, et prendre des moyens efficaces à cette fin.

« Justîtia et pax pour tous en général et chacun en particulier.

« Je vous embrasse, mon cher fils, et si Minette (a) était éveillée, elle en ferait autant que moi de tout son cœur.

« Ce 21 juin 1790.

(a) (( C'était le nom que nous donnions à ma petite-fille qui était alors chez moi. »

B. N. Collection Joly de Fleury, 12486.

iU [TKRAULT DK SECHELLES

à sa parenté. 11 pensait que la Révolution touchait à son terme et que la constitution lui donnerait une assiette définitive, La puissance nouvelle de l'éloquence l'encourageait. L'éclat des succès d'autrui rciifiainTrunt, 11 pensait réussir aisément dans la voie populaire et faire briller ses talents bien au-dessus des privilèges abolis.

L'occasion qu'il cherchait lui fut bientôt offerte ; le 6 décembre 1790, il fut élu juge aux nouveaux tribunaux du département de Paris, par 219 voix sur 621, et le vingt-troisième sur trente. L'assemblée électorale avait généralement [lorté son choix sur des avocats tels que Bigot de Préamcneu, Garran de Coulon, Merlin de Douai, Target, Trcilhard, Tronchet, en y mêlant (juelquGs anciens parlementaires, Dionis du Séjour, Duport. Fréteau, jadis conseillers, Lepeletier de SainVFargeau, et Lepeletier de Rosanbo, jadis présidents.

Ces deux derniers refusèrent. Rosanbo allégua des raisons de santé; Saint-Fargeau, sa récente élection d'administrateur du département de r Von ne. A la vérité, les deux cousins, bien que d opinions adverses, se révoltaient également à Tidéo de recevoir du peuple un

siège de magistrat, qu'ils ne voulaient tenir que du roi et de leurs ancêtres. Comment croire d'ailleurs que Tantique Parlement fût h jamais anéanti? Le 8 décembre, Hérault de Scchelles, retenu alors au lit par un érysipèle, écrivit à l'assemblée électorale qu'il acceptait son élection. Le 20 décembre, il s'y rendit et prononça ce petit discours :

Messieurs,

Je ne viens point vous remercier, puisque vous défendez la reconnaissance ; je puis du moins vous offrir le seul hommage qui soit digne de vous : un zèle ardent et durable pour la liberté.

Le choix de mes concitoyens a surpassé mon attente \ mais au moment que vos suffrages m'ont fait remonter au rang des juges, je n'ai dû écouter que la voix de la patrie, et je me suis empressé de lire mon devoir dans une bienveillance qui m'honore. Ainsi au milieu d'une révolution qui a tout changé, je vous devrai, Messieurs, de me retrouver encore le même en continuant de consacrer ma vie au maintien de la justice et aux intérêts de l'humanité ^

Kersaint, qui présidait, lui répondit, en termes très flatteurs, que « la justice était accoutumée à son nom ». Mais ses anciens collègues considérèrent son acceptation comme une aposla-

^ Charavay. L'Assemblée électorale de Paris (1790-91),

iSft

HÉRAULT DK SlSCHELLBS

sic. Héraiill «le Sécli elles dira plus tard a que le& cûutre*révolutionnaires en frémirent de rage » et qu'il lui lullut alors a quelque courage ]ït Sa grand'mère lui écrivit pour lui reprocher €0 suprême attentai contre la majesté royale. Il rompit définitivement avec sa famille , qui le déshérita ^

Le nouveau juge eut à peine le temps d*Dc- LUper son siège. Un mois après, il était nommé commissaire du roi dans les départements du Haut et du Bas-Bhin, avec Foissey, président du tribunal de Nancy, et Mathieu Dumas, alors colon cL Son récent voyage en Alsace Tavait désigné au choix des ministres. Cette province IVontière était agitée par les émigrés qui pratiquaient des enrôlements, et trouvaient de noDi« hreu\ complices parmi les officiers de ligue. De la rive gauche du Rhin, le cardinal de Rohan, chassé de son évêciié, lançait des lettres pastorales, que les curés lisaient en chaire ; les moines excitaient les catholiques contre les protestants

* Bon ne ville {Poriraii de$ personnagea célèbres de la HévolatioH, (796) prelend que, pour recouvrer sou béntage, il proposa h lu ConviTitioti une loi rétroactive sur uii nouveau pLirLig»! des buccessiuus f1epui,s 1"789. On n'eu trouve ptig trace dans les dëbaLs.

DES FEUILLANTS k LA G1R0^^DE

et faisaient ouvertement appel à Tetra nger.

Telle était la situation que Victor de Broglie, député de Colmar et de Sctilestadt, dénonçait le iO janvier à TAssemblée, en faisant décider renvoi immédiat de trois commissaires. Ce fut le pouvoir exécutif qui les désigna, mais la mission d'Hérault de ëechelles et de ses collègues est à noter comme le premier essai des assemblées élues pour intervenir directement dans le gouvernement par des commissaîi-es, que les assemblées suivantes devaient choisir dans leur sein.

Hérault et Dumas rejoignirent ausï5ÎLôt Foissey à Nancy. Us écriviieut a Bouille, qui commandait les troupes d'Alsace et de Lorraine et résidait à Metz, pour se concerter avec lui.

Houille 1 qui préparait révasion du roi, ne répondît pas et donna des instructions ostensibles au commandant de Strasbourg, AL de Klinglin.

Celui-ci fit aux commissaires un accueil poli, mais plein de réserve. Le maire Diétrich, qui menait le parti constitutionnel, lesregut aucon* traire avec joie.

Les commissaires tirent comparaître les curés des paroisses et les adjurèrent de calmer les

i38 lUîRAULT DE SEGHELLES

esprits. Ils enjoignirent « aux moines de toutes couleurs >> de rentrer dans leurs couvents et dispersèrent plusieurs sociétés catholiques. Le ;i févrierj ils arrivèrent à Colmar. La ville était remplie de soldats de la légion de Mirabeau.

Quand les voitures des commissaires s'arrêtèrent à la nuit tombante, devant Thôtel des Six Monkujne^^^ ils furent accueillis par les cris de Vh'e le Roi, Vive le comte d'Artois^ A bas la nation^ Les commissaires à la lanterne! La garde municipale était absente ; Tauberge allait être envahie. Soudain les croisées s'illuminèrent et les trois commissaires parurent à une fenêtre, bravant le danger et haranguant courageusement la foule au nom du roi et de TAssemblée. On cria : Tirez sur eux ! L'instant était critique. Comme à l'assaut de la Bastille, Hérault fut digne de son sang militaire. « Mes collègues, écrit le brave Dumas, firent la meilleure conte-

nance \ n

Par bonheur, une troupe de bateliers, armés de gafVcs, accourut du quai de la Poissonnerie

* Mathieu Dumas. Mémoires, I, p. 484. Cf. Véron-Réville. Histoire de la Révolution française dans le département du Haul-RkitL

SOUS la conduite d'un de leurs patrons, Stockmeyer. Ils repoussèrent violemment les assaillants : il y eut de nombreux blessés. L\\s&emblée, quand elle eut connaissance de ces faits, décerna solennellement des éloges à Sloekmeyer, dont elle fit un héros national, el approuva la fermeté de ses commissaires. Le directoire et la force publique de Colmar furent aussitôt renouvelés. Ce ne fut pas le seul danger que courut Hérault. Une lettre anonyme du 19 avril le prévint que des Français de Genève voulaient le faire assassiner ^

Revenus à Strasbourg, Dumas, Hérault et Foissey, installèrent Kellermann à la place de Kinglin, comme commandant des troupes. Un grand nombre d'officiers des régiments d'Huningue et de Landau émigrèrent aussitôt. Le cours du Rhin fut fortifié ; les places mi^es en état de défense. Un jeune lieutenant d'infanteterie, plein d'intelligence et d'enthousiasme, accompagnait les commissaires : c'était Desaix.

Les deux départements furent appelés à élire leurs nouveaux évêques. Hérault mettait une

poiL-Dutertre, le proposa pour la place fort importante de commissaire du roi près du nouveau tribunal de cassation. « M. Hérault, écrivitil, perd un état très brillant et il a compromis de grantls capitaux, hasardé une fortune considérable, en se déclarant ouvertement ami du nouvel ordre de choses ; en acceptant une place de juge dans les tribunaux constitutionnels, il s'est exposé h perdre Taffection de ce qu'il avait de plus cher, espèce de courage très rare et qui suppose un caractère très élevé. » L'opinion, concluait-il, b? est déclarée en sa faveur. Ainsi se manifestait la reconnaissance des avocats pour Tancieu avocat général. Louis XVI, qui préparait son évasion, écrivit sur le rapport d'une main résignée : Bon pou?' M. Hérault^

11 fut nommé le 11 mai ; le 16, il vint prendre séance dans l'ancienne Grand'Ghambre du Parlement, à ce même banc des gens du roi, où, deux ans avant, il siégeait. Au lieu de la robe rouge et du chaperon fourré, il portait, avec la même aisance, la mante et l'habit noir, avec le chapeau rond à plumes noires, ganse et bouton

i A, N. — D ni, 384, — F^c Seine, 27.

d'or ; à son cou pendait un ruban tricolore et une médaille portant Tinscription : La Loi el le Roi, Les avocats, si humbles autrefois, qui maintenant faisaient, non sans morgue, figure de hauts magistrats, n'entendirent pas, sans une secrète joie, le majestueux Hérault prendre au milieu d'eux la parole, comme jadis parmi les Séguier, les d'Aguesseau, les Lepeletier, les Joly de Fleury, les d'Ormesson et les d'Aligre.

« En rentrant, dit-il, dans cette enceinte fameuse où la Constitution a tout changé, il m'est presque permis de dire que je n'ai pas changé moi-même. J'avais consacré ma jeunesse au culte des lois, mais plus spécialement ma vie entière à la justice, et la justice est éternelle. Parmi ces sénateurs, qui d'un cri unanime appelèrent ici la natior^ et conserveront du moins la gloire de l'avoir avertie de sa puissance, pourquoi fautil qu'un petit nombre soit resté fidèle à sa cause? Ah ! j'entends une voix qui dit au fond de mon cœur : celui qui, dans cette courte vie, continue chaque jour do servir ses semblables, est plus heureux que ceux qui, pouvant être utiles à la société, ont emporté loin d'ell^^ tant de lumières, d'expériences et de talents. »

Gensonné lui répondit par de vifs éloges, et la Gazette des nouveaux Tribunaux y ajouta les

^ Gazette des nouveaux Tribunaux. 1791, I, p. 321.

11^ iTÉRAULT DE SÉCHELLES

Hérault de Séchelles, aidé de son secrétaire Ysabeau, se mit avec ardeur à une tâche qui lui élaiL familière . L'inexpérience des nouveaux juges le rendait indispensable. Pendant les mois de juillet et d'août il requit dans un grand nombre d'afl aires. Les retards de procédure Tobligèrent à doubler les audiences et à en fixer la durée àseptheurespar jour. Le27 août, Hérault demanda deux ou trois substituts pour le suppléer au besoin.

Dans Fintervalle s'étaient déroulés les événements de Varennes. La fuite du roi, sa complicité subitement démasquée avec les émigrés et l'étranger troublèrent profondément les anciens serviteurs de la monarchie, qui s'étaient flattés, comme Séchelles et Saint- Fargeau, de concilier leurs traditions royalistes et leurs sentiments constitutionnels. Ce fut, dans le cours tumultueux de la Révolution, un de ces moments solennels, où les plus déterminés hésitèrent où bien ih^ hommes sincères interrogèrent leur conscience avec angoisse.

Le 21 juin, Pasquier dînait au Club de Valois avec Beauharnais, Barnave, Menou, Alexandre de Lameth et Saint-Fargeau. Chacun semblait

découragé : Beauharnais et Menou convenaieut avec tristesse des torts qu'on avait eus pour le roi. Saint-Fargeau, qui, depuis un an, n'ouvrait plus la bouche, et semblait absorbé dans d'interminables parties de billard, où il perdait avec un grand sang-froid beaucoup d'argent, éclata soudain en invectives furieuses contre le roi et la reine; bientôt, ne pouvant plus se contenir, il se leva de table et quitta la salle*. Le jour même, on discutait à l'Assemblée le projet de code pénal, où ce futur régicide proposait Tabolition de la peine de mort.

Hérault de Séchelles, tout en restant fermement attaché à la Constitution, prit part au vif mouvement de réaction, qui détermina la sanglante répression du Champ de Mars. 1/ Assemblée l'inscrivit dans la liste des gouverneurs à choisir pour le dauphin. Il quittâtes Jacobins, envahis par des éléments de désordre, et rendus responsables des derniers événements. A la suite de Duport, de Barnave et de Lameth, il entra au club des Feuillants, qui cherchait à réconcilier le roi et l'Assemblée. C'est dans ces

Mémoires du cUancelier Pas^juikh, I, p. 63.

lu

sages dispositions qu'il se présenta aux électeurs du département de Paris lors des élections pour la nouvelle législMure.

11 fut élu, un des plus jeunes, le 16 septembre et abandonna les fonctions qu'il occupait à la Gourde cassation. Le 17, il vint remercier l'assemblée électorale, rappela son passé, les dangers qu'il avait courus en Alsace. 11 ajouta :

« Mais aujourd'hui. Messieurs, que votre bienveilhmœ m'iovesfcit de ces hautes fonctions, où la sages^ elle-même ne serait rien sans la fermeté, je viens promettre que la cause auguste delà liberté, que la souveraineté de la Bâti on, que la sainteté de la Constitution m'auront pas de plus ardents défenseurs. Un grand ouvrage vient d'être achevé ; le vaisseau de la France e^t enfin construit au milieu des débris et des clameurs ; il va être lancé au milieu des orages, si toutefois ces orages, qui grondent dans le lointain, parviennent à quelque réalité, et s'il est possible de croire ce qu'il n'est pas permis de craindre. Dans des circonstances si importantes, ne pouvant égaler les lumières et les talents de mes collègues, je les rivaliserai du moins en vertus civiques ; je me souviendrai que j'ai vécu toule ma vie pour la justice, et ce sentiment est peut- ^recelui de tous qui donne à l'homme le plus de vrai courage et l'énergie la plus constante. Sans lui, la révolution ne serait pas faite ; c'est lui aussi qui la soutiendra et qui en garantit la perpétuité pour nous et la nécessité pour tous les peuples. »

DES FEUILLANTS A LA GIjaO^'lJli UT

P*6toret lui répondit :

«Monsieur, dans ces temps malheureux oii, puiir me servir des expressions d'un graad homme, la loi pesait sur nous comme pèsent les crimes, vous chercliàtes à en adoucir Tempire; et le talent, enrichi d'une sensibilité féconde, fut pour vous un moyen de réconcilier la législation avec l'humanité. Alors <;epen dan U l'éloquence était presque toujours condamnée à sl' réliii^itir dans les temples déserts, ou à venir se perdra! sur des iMérêts privés daas le sanctuaire des lois. Elle est aujourd'hui plus digne de vous et d'elle-mèmp. L oi ateur exerce parmi nous la plus puissante des unij^istratures, la magistrature du génie ; et quand le peuple, jadis détrôné par ses rois, a reconquis sa soureraineté, vous devez être heureux de devenir Torgane de sesdroiLi^ imprescriptibles, et Finébranlable appui de sa liber Le^ i»

11 n'est pas douteux qu'Hérault de SiMholles, au début de rAssemblée législative, Dr se soil rangé parmi les membres les plus ar<leiJls ^lii côté droit. Dèë la première séance, tlhoiidE^ai Faperçut assis près de Jaucourt, de Vlatlueu Rumas, de Beugnot, de Vaublanc. « En 1791, dit La Fayette, il était trop lié avec Taris Locraiie pour se permettre de dîner chez moi- ». il saisi L

^ Gharavay. UAssejnblée électorale de ParL^ [IT0I-U2}. Hérault fut élu le 14« sur 24, par 389 voix cou Lie 14tï à Gerdret, négociant.

- Ghoudieu. Mémoires, p. 64. — Lafayette. Mcitaïuv^, l\^ p. 328.

148 HERAULT DE SEGHELLES

la première occasion d'affirmer son loyalisme monarchique. L'Assemblée sur la proposition de Coiithon, vota le 5 octobre, un décret qui réglait ses rapports avec le roi d'une manière humiliante pour celui-ci. Les députés devaient s'asseoii et se couvrir en même temps que Louis XVI, dont le fauteuil serait semblable à celui du présid(3iit ; on ne devait l'appeler que roi des Français. Bien de plus blessant pour un Bourbon, élevé dans l'étiquette. Au début de la séance du lendemain, Hérault proposa la révocation du dccreL Basire et Vergniaud s'y opposèrent ; mais Hérault insista, domina le vacarme et finalement obtint raison. Le 7, Louis XVI fut reçu avec le cérémonial en usage à la Constituante ; son entrée provoqua une scène d'enthousiasme royaliste. Aux Jacobins, Hérault fut dénoncé comme un des plus fermes appuis du parti minisiérîeK II fréquentait, disait-on, dans une maison, où les ministres s'entendaient avec les chefs du côté droit, et où l'on se flattait d'avoir le nombre pour soi. On l'avait entendu s'écrier : a Nous l'emporterons ; la partie est trop bien liée', »

1 Al'URD. Jacobins, yi, p. 702 (Séance du 7 octobre 1791).

Deux mois après, Hérault avait changé de face. 11 s'asseyait aux bancs de la Gironde. Le 16 novembre, il proposa des mesures propres à garantir la véracité et l'authenticité du serment civique des prêtres, et son intervention peut s'expliquer par un souci de légalité. Le/ 2 décembre, il va beaucoup plus loin, il dénonce « le silence observateur des ministres » ; il entend définir « leur responsabilité négative ». Les Anglais, déclare-t-il , n'ont présenté que « le simulacre de la liberté ; » pour les surpasser, il exige un contrôle direct, incessant de l'Assemblée, qui rendrait tout gouvernement impossible. Le même jour, il obtenait sa réintégration au club des Jacobins.

Son collègue Hua attribue cette volte-face au dépit de n'avoir pas été nommé à la présidence au club des Feuillants ^ Mais dans les temps de révolution les hommes ne choisissent pas leur parti. Ils sont saisis par celui où ils inclinent, et ce parti les emporte. La nécessité des circonstances suffit à entraîner les révolutionnaires à toutes les destructions, à tous les coups de force.

* Hua. Mémoires, p. 87.

iSé nÉRAULT DE ^ÉCHELLES

Hérault, qui changeait sans cesse avec les événements, ne cessait justement de répéter qu'il n'avait jamais changé lui-même. Il ne s'était pas jeté tête baissée dans la tourmente^ étant an contraire fort souple, fort délié. Depuis l'assaut de la Bastille, il dégringolait une pent^ glissante.

A califcurchoû. — Le calcul de la guerre. — L'éloquence nouvelle. — Le danger de la patrie. — Président de TAssemblée. — Les derniers salons. — Eloge de Vabbé Auger. — M°^ de Sainte-Amaranthe et M™^ de Morency. — Le 2 septembre. — La Montagne. — Une jolie femme à la Convention.

(( Se tenir à califourchon sur les deux partis opposés; point de bannière de peur de se couper en deux et de faire les seconds rôles » : telle est la règle difficile, que s'était tracée le machiavélique habitant d'Epone.

Elève de Montesquieu, exalté par les cîi-constances, îl se flattait de demeurer un homme d'ordre. Son plus grand souci était de faire marcher sans trop de heurts ni de cahots la lourde machine sans pilote, qui tantôt s'embourbait dans le marais, tantôt se précipitait dans la descente. 11 s'y épuisait en efforts touchants. On le voit proclamer la Constitution

15â Ui:UALTLT DE SblGHKLLKS

intangible (14 janvier 1792) ; faire instituer, avec raiideur, nu comité central pour régler d'avance par Irime^lre, par semaine et par jour Tordre des maLières à délibérer (26 janvier). Daûs son ra[)poil du 2 décembre 1791, il fut en somme Iv. pi-emier et le seul à entrevoir un système de re>iponsabiHlé ministérielle, telle que nous la pralîquotïs aujourd'hui. Son projet fut renvoyé nu comité de législation et, malgré TappLii de Stanislas de Girardin, n'en sortit plus. Devant l'encombrement de la tribune, Hérault propose que eluique orateur lise en débutant son projet do décret, « pour faire tomber les phrases des discours » (7 mars). Il conseille d'accorder des indemnités aux princes possessionnés d'Alsace (l*^'' mar^), et Vaublanc le soutient; il presse d'aïssurer Tordre à Avignon (11 mai), et Mathieu Dumas ?e joint à lui. Au comité de légîslaLion éclule son expérience et son savoir; il sï^rige en f^ardien des principes. Sur l'organisation des tribunaux criminels, de la justice militaire, de TétaU-ivil, du tribunal de cassation, il parle en juriste clairet pratique et mérite les éloges de Bigul de Préameneu.

Mais le cote droit était composé d'honnêtes

^yi!"'4^

DK LA GIRONDE A LA xMONTAGNE iU

idéologues, dévoués à une fiction constitutionnelle. Ce n'est pas Louis XVI qu'ils servaient, mais un roi idéal, sans préjugés héréditaires^ sans rancunes secrètes. Ils se cachaient la tôte pour ne point voir Tabîme qui s'était creusé entre le roi et la Révolution. Au centre, quatre cents (( ventrus » étaient ballottés tour à tour par les vents contraires. Les Girondins, en combattants résolus, apportaient des vues pratiques. Ils sentaient fort bien que la résignation était impossible à Louis XVI et qu'il importait avant tout de déjouer les complots contre-révolutionnaires de la cour et des émigrés. Hérault, par clairvoyance autant que par sympathie, s'enrôla bientôt dans leur troupe. Ces arrivistes de province étaient jeunes comme lui, infatués de savoir juridique, passionnés d'éloquence, amoureux de gloire et d'aventures ; comme lui, Fesprit antichrétien, la foi dans l'avenir les animent ; ils aiment, comme lui, la Révolution en philosophes, en orateurs et en artistes ; leur ambition, comme la sienne, était ardente et calculée.

Les Girondins n'apercevaient qu'un moyen de s'emparer du roi et de le séparer des émigrés ;

154 HÉRAULT DE SÉGHELLES

le contraindre à la guerre. D'instinct ces bourgeois répugnaient à l'esprit militaire , et par avance renonçaient aux conquêtes. La propagande résultait pour eux de la force des idées. L'épée que brandissait Isnard n'était qu'un argument d'avocat. Mîiis l'état de l'Europe les rassurait ; ils considéraient que la guerre était sans danger, et se croyaient maîtres d'y mettre un terme. La guerre, déchaînée par eux, dura vingt années, bouleversa l'Europe et, tout d'abord, entraîna leur ruine et assit la dictature de Danton ^ puis celle de Robespierre, qui ne la combattait, en 1792, que par haine de Brissot.

Robespierre ne se doutait pas plus que ses adversaires, que César, un jour, sortirait des (^amps*.

Hérault avait éprouvé en Suisse les difficultés de la propagande et la portée réelle des droits de rhomme. Nul n'a développé plus prudemment les contours hypocrites de la pensée girondine. Le 25 décembre 1791, il fit étendre, contre Brissot, du 10 février au l^'' mars, le délai de

' Oq lit cette phrase dans un brouillon parmi les papiers siiiiis chez Hérault de Séchelles : La grande différence entre Hmi^ et nous, c'est que nous avons renoncé aux conquêtes.

Faltimatnm. Son discoar& du 29 décembre débute ainsi : « Une vaste conspiration contre la liberté de la France et la liberté du genre humain laisse échapper chaque jour quelqu'un de ses secrets. En jetant les yeux sur la carte de l'Europe, partout où il y a un trône nous découvrons un ennemi. » Mais à peine a-t-il effrayé qu'il s'attaèhe aussitôt à rassurer, à montrer la guerre sans danger. Toutes les puissances, ditil, sont ruinées et « c'est dans leur pauvreté qu'elles se cotisent pour renverser notre Constitution ». Rien à craindre ni de la Russie, ni de la Suède, ni de l'Espagne, ni de la Sardaigne, ni de la Hollande. Un amour commun de la liberté nous garantit l'Angleterre ; le roi de Prusse ne bougera pas. « La paix est une loi pourLéopold. » «c Quel est, Messieurs, conclut-il, le résultat que je prétend» déduire? Serait-ce de décider que la guerre ne doit pas être faite? Non ! Messieurs, il faut se préparer. » Après avoir rassuré l'opinion, le voilà qui s'efforce de l'armer : c( Messieurs, déclarez aujourd'hui que nous sommes m état (T hostilités imminentes,., c'est chez nous qu'il faut attaquer l'ennemi avant de lui porter la guerre au dehors... C'est dans cet esprit que

Ki« ÏTÎ-RATJ.T DE SKGIIRLLES

le Sénat romaiti avait imaginé Timportante formiite : Caveanl co7t.^n/es ne quid detrimenti respublkn capiat,... et, pour me servir de la pensée de Montesquieu, Messieurs, le moment est venu de jeter un voile sui' la statue de la liberté. » Voilà le grand mot lâché ! La guerre étrangère ne devait avoir d'autre effet que de favoriser à rinlérieiir la dictature des Girondins. Brissot, qui se croyait aussi compliqué qu'Hérault se pensait machiavélique, disait qu'il était du parti de la guerre a par la force des raisonnements ». Cet entliousiat?me yr^néreux, que Lamartine a cluiulé, cetle roHo de la propagande, que d'autres ont denoncL^e, n'était en somme qu'une intrigue ordinaire de politiciens.

Dans cette assemblée théâtrale Hérault de Séclicllos désirai t surtout briller par l'éloquence. xMaîs les petits avocats d'autrefois savaient maintenant lever la tête et hausser le ton. L'âpreté de Guadel, lagi-avllé menaçante de Gensonné, les dédains magnifiques de Vergniaud, les images et la flamme Ll'Isnard et de Ducos, que de rivalités i-edoutahles à l'ancien avocat général ! Pour emboiu'her le clairon national, il fallait une poitrine gonflée de l'ouragan; pour

DE LA GIRONDE A LA MONTAGNE i57

battre le tocsin, un cœur bondissant de foi démocratique. Où donc le neveu du maréchal de Contades, le cousin de M""" de Polignac eùlil puisé ses inspirations? Dans le demi-jour de sa bibliothèque, cet épicurien n'était pas ébloui par les grandes visions, qui transfiguraient sur la place jusqu'à de pauvres diables et des l'ripons. Il s'efforçait à la concision de Tacite, qu'il citait sans cesse, et répugnait aux développements ostentatoires. Il relisait dévotement Démosthène et, s'y admirant lui-même, il vantait « cette perfection continue du langage, ce mécanisme heureux si familier à Torateur, qu'il ne pouvait même cesser d'être êiëgant dans les apostrophes les plus impétueuset? dans les sorties les plus véhémentes. » Démosthène aurait pu lui crier, comme Mirabeau à Barnave : « Il n'y a pas de divinité en toi. »

Le sarcasme ou la colère ne tordaient jamais ses lèvres fines ; le grand vent du dehors ne dérangeait pas ses périodes alignées. Dans l'orchestre révolutionnaire il jouoit un air de flûte trop pur et trop discret. On le voit stimulé par Vergniaud, poussé par Gensonné,

458 HERAULT DE 6EGHELLES

empressé lui-même, et cepeadaat terne et peu goûté d'un auditoire toujours ivre.

La majesté de son verbe parlementaire semblait déjà démodée dans le débraillement démocratique. Becquey TinteiTompit un jour dans une de ces récitations, en déclarant, sans doute au milieu des rires, qu'il les trouvait <( longues, diffuses et ressemblant plus à des ci-devant remontrances qu'à un acte législatif. » Si l'impmdent Hérault se fût mis à l'abri de cette grande tempête, vingt ans plus tard l'histoire lui ménageait sa place naturelle dans les assemblées de la Restauration. !1 était fait pour défendre la charte parmi les pairs. 11 eût paré de noblesse et d'élégnnce le libéralism-e ombrage^ix de Royer-CoUard. Son imagination fleurie aurait humanisé les principes et sa pompe eût honoré la liberté aux côtés d'un Barthélémy, d'un Broglie ou d'un Liancourt.

Gomme il s'agitait pour att^indi'e le succès, il s'enfonçait chaque jour plus avant dans la voie révolutionnaire. Le 22 février, il prononce contre les ministres un réquisitoire mena»çant ; le 5 mars, il atteint Bertrand de Molleville ; le 10, Delessard, quïl ne cesse d'attaquer, tombe

SOUS ses coups. Le 20 mai, il tourne ses arguments de juriste en faveur de Merlin, de Basire et de Chabot, qu'avait arrêtés le juge Larivîère, Le 25, il fait adopter un décret qui menace de la déportation les prêtres, même assermentés, sur la plainte de vingt citoyens actifs de leur canton. Sa faveur grandissait. 11 fut élu, le 17 juin, président du club des Jacobins et dirigea jusqu'au 2 juillet les séances dramatiques, où Danton dénonça la trahison de L<i Fciy^tte. Le 10 juillet, à l'Assemblée, il atteignit enfin au succès. Au nom de la commission extraordinaire des douze et des comités militaire et diplomatique réunis, il vint lire un rapport sur la déclaration du danger de la patrie. In i^ilence solennel régnait sur l'Assemblée. Ilénmil sentait s'agiter en lui Tàme de Démosthèue, u cette âme, disait-il, orgueilleuse et sensible, qui porte en elle toute la dignité et toute.s les douleurs de la patrie ». 11 voulut reproduire la parole « intrépide, accusatrice, victorieuse î> de l'orateur athénien. Il fut très pompeux et assez froid. Mais son calme, cette fois, repondait aux circonstances. Dans ce grand frisson national, la pensée publique se plut à se recueil-

lui) HÉRAULT DE SÉC.HELLES

lireiî récoutant. Ce bel homme à Tair si noble incarna aux yfeux de tous la cause auguste qu'il défendait. L'élève de M"' Clairon parut sublime quand, la tête haute, les yeux agrandis, le corps (raplomb sur les hanches, le geste sobre et remontant « ainsi que la perspective de la terre «, il imita la fameuse apostrophe du discours Sur la Couronne : « J'en jure par ces phalanges qui vont se rassembler de toutes les parties de la France, et par vous, intrépide Gouvion^ par vous, brave Cazotte, et par vous tous qu'une mort si belle et si désirable a moissonnés avant la victoire sous les murs de Philippevîile, vertueux citoyens, dont la mémoire présidei*a désormais à nos destinées et dont les miïnes, tressaillant de joie dans le fond des tombeaux, partageront tous nos triomphes^ ! » M^^ Julien de la Drôme, grand'mère de M, Edouard Lockroy, sortit de la séance, transportée d'enthousiasme : Hérault de Séchelles,

' <r Noiij Athéniens, non, vous n'avez pu faillir en bravant les hasards pour le salut et la liberté de la Grèce; j*en jure par nos ancêtres, qui ont affronté les| périls à Marathon, par ceux que Platée a vus rangés en bataille, par les comhaltants sur mer à Salamine, à Artemisium, par lauL d'autres vaillants hommes qui reposent dans les monuments publics ! » Trad. Stiévenart, p. 385.

écrivit-elle, a mirabeauté ^ Le manifet^te de Brunswick lui répondit.

La guerre précipitait les Girondins dans la voie des coups d'état populaires et des violences dictatoriales. Hérault de Séchelles, dont Timportance ne cessait de grandir, mit au service de son parti son expérience et son haljtleté de légiste de Tancien régime, habitué, comme élaît son grand-père, à se plier devant Tarbitraîre du pouvoir. Le 27 juillet, il soutient un décret de Gensonné sur la police de sûret<5 générale ; il propose d'attribuer aux municipalités le mandat d'amener et le mandat d'arrêt ; raLiloiité de sa parole rassura les hésitants et emporta le vote. Les Girondins participèrent au 10 août; ils pensaient proclamer le Dauphin, nommer son gouverneur et s'emparer du ministère- Contre leur attente le trône s'érroiila; !a République sortit de ses ruines; Danton ravit la dictature et la Commune de Pains nuiUrisa Danton lui-même. L'assemblée avilie, désertée des deux tiers de ses membres, assis^tait impuissante et terrifiée aux progrès de Fanai el ne et u

^ Journal d'une bourgeoise 'pendant la Révolution (1791-93)* publié par son petit-fils, Edouard Lockroy, p. la".

Ift2 HÉRAULT DE SÉCHELLES

la marche victorieuse des envahisseurs. Elle essayait timidement d'opposer aux forcenés ce qui restait de la loi. Hérault de Séchelles proposa et fit adopter la formation d'un tribunal extraordinaire pour juger les crimes du 10 août ; c'était élever une fragile barrière contre les attentats que préparait la commune. Membre de la commission des douze, il fait encore voter les mesures intéressant la défense nationale. Le 22 août, il fut élu vice-président et présida plusieurs séances les jours suivants. Il répondit courageusement à une députation de la commune qui demandait le transfert à Paris des députés d'Orléans et proposa de déclarer citoyens français les écrivains étrangers, qui avaient défendu la révolution. 11 annonça la prise de Longwy et lut une proclamation patriotique pour renforcer de trente mille hommes l'armée de Luckner. Son autorité juridique, la pompe de sa parole , la noble gravité de sa figure l'annonçaient comme un des derniers remparts de la légalité. Le 2 septembre, il fut élu président de l'Assemblée par 242 voix, sur 257 suffrages exprimés.

Ces fiévreuses années 1791 et 1792 avaient

été pour Hérault de Séchelles de belles années d'ivresse. Qu'il en préférait les vives émotions aux fades douceurs de l'ancien régime ! « Pour agacer les facultés et les tenir éveillées, il faut, écrivait-il jadis, chercher des ennemis et courir au combat, w Maintenant un discours à l'assemblée, une séance aux Jacobins, une émeute dans la rue fouettaient son scepticisme et donnaient à son âme un essor intrépide. Il fréquentait les salons où les survivants de Tancien régime s'attardaient encore à causer politique et attiraient les hommes nouveaux. C'est dire qu'il parut chez M^^ de Staël, dont le salon resplendit alors de tous ses feux. « La vigueur de la liberté et la grâce de la politesse ancienne se réunissaient dans les mêmes personnes ».

Corinne, menant de front l'amour et la politique, trônait dans cette académie, et gouvernant de beaux hommes et de beaux esprits, s'imaginait gouverner la France.

L'an d'après, André Chénier, aiguisant ses iambes vengeurs, se rappellera « ce grand brun », qu'il avait vu « le dos couvert de longs cheveux, dont il poudrait les fauteuils de damas, et ricanant, et ne disant rien, et ambi-

164 HERAULT DE SEGHELLES

tionnant le nom d'homme d'esprit ». C'était Hérault :

Réputé Cicéron chez toute la basoche, Et bel esprit chez les catins ! '

Dufort de Clieverny le rencontrait à dîner chez Taimable et spirituelle comtesse Amelot de Chaillou, avec le vieux Dussaulx et Beauharnais. Hérault lui parut « grand, bien fait, et de la plus jolie figure possible ». Il courtisait la comtesse, qu'il effrayait cependant par son exaltation". Cet élégant allait encore « manger la soupe » chez M"™® Roland avec M"™' Pétion et tous les grands hommes du jour et du lendemain. Il y accompagnait Bonne-Carrère, comme lui de belle tournure et d'air avantageux. L'austère Manon ne trouvait à ces bellâtres ni la raison de son mari, ni la flamme ardente de Buzot. « Tous ces beaux garçons, déclarait-elle, me

^ Œuvres, Edit. Becq de Fonquières, III, p. 291. La note d' André Ghénier, trouvée dans ses papiers, finit ainsi : ti Oh ! qu'il se rend bien justice quand il se met au dernier rang des valets, etc.. Tu te croyais trop vil pour avoir rien à craindre,

Et que je ne te verrais pas, Et peut-être en effet il eût mieux valu feindre Et ne pas descendre si bas.

- DuFORT DE Cheverny. Mémoires^ II, p. i09.

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semblent de pauvres patriotes; ils ont Tair de trop s'aimer eux-mêmes pour ne pas se préférer à la chose publique, et je n'échappe pas à la tentation de rabattre leur suffisance, en ne paraissant pas voir le mérite dont ils tirent le plus de vanité. » Il ya bien quelque dépit dans cet aveu V Hérault réunissait chez lui ses collègues girondins et quelques amis d'autrefois. Ses déjeuners à Epone ou à Paris étaient toujours fameux. Son vieux maître, l'abbé Auger, mourut le 7 février 1792, au milieu de ses livres et de ses rêves ; il avait envoyé à l'Assemblée, le 21 octobre 1791, une pétition sur les successions à tendances communistes. Ses collègues de l'Académie des Inscriptions ne parurent pas à son enterrement, mais la loge des Neuf-Sœurs tint, le 25 mars, une séance publique en son honneur. Dorat-Cubières lut un éloge en vers. Il exhorta la jeunesse à pleurer l'homme, dont elle eût encore tant profité :

Pourriez-vous en douter, vous de qui le talent Vient ici lui payer un tribut consolant, Et dont l'âme à son nom s'agrandit et s'élève, Pourriez-vous en douter : Hérault fut son élève.

* Mémoires de Af"*^ Roland, Edit. Perroud, I, p. 246.

\m HERAULT DE SEGHELLES

Hérault vint alors lire une petite oraison funèbre. Dix jours avant, TAssemblée avait déclaré la guerre à l'Europe. Cependant le jeune habitant d'Epone avait limé ses phrases, disposé ses antithèses, fleuri sa prose aussi tranquillGment qu'à Montbard, à l'ombre des grands arbres, ou à Saint-Gall, sur la montagne des roses bleues. Ce sont là les privilèges de Tégotismc! L'auditoire fut ravi de cette péroraison débifée d'un air grave et d'une voix touchante :

« Homme de la nature ! ami des muses ! toi dont aucune pensée abjecte n'altéra l'àme sereine et naïve, reposestoi sur nos souvenirs. Que les dieux, suivant l'expression de Jiivénal, accordent à ta cendre une terre plus légère, des fleurs et un printemps éternel autour de ton urne ; et tandis que ton ombre errante dans l'Elysée, converse jsans doute avec les ombres de Lysias, d'Escïiine, d'tsocrate, nous conserverons ton image avec ui\e tendre vénération ; nous la placerons entre Démosthène, dont tu reproduisis la gloire, et Socrate, auquel la niilure t'avait fait ressembler par les traits du visage, comme par quelques rapports intimes d'une sagesse supérieure ; et aussi longtemps que la candeur, la vertu, Téloquence seront honorées sur la terre, ta mémoire , ton nom seront chers et sacrés comme elles* î »

^ Al^gkh. Œuvres posthumes, t. II (en tête). — Hérault a fait publier k part Y Eloge d'Athanase Auger, lu à la séance

DE LA GIRONDE A L;a MONTAGNE 167

Hérault n'était pas moins habile h oublier les révolutions près des femmes. On ne rappelait plus alors du nom de son redoutable grand-père, mais plus joliment M. de Séchelles* 11 était, en 1792, Tamant de la fameuse M^^^ de Sainle-Amaranthe\ une des héroïnes de ce Demi-MondB, qui existait bien avant Dumas tils. Fille d'Étienne-Louis Desmier d'Arcliiac, marquis de Saint-Simon, commandant [pour le roi la ville de Besançon, elle avait épou?=;é à treize ans un brillant lieutenant de cavalerie, M. de Sainle- Amaranthe, qui gaspilla tout ^on bien et s'enfuit à Madrid, où, d'après Tilly. M, de Kénclon le rencontra cocher de fiacre, M"^"^ de Sainte- Amaranthe, établie à Paris avec ses deux enfants, vécut des libéralités du prince de Conti auquel succéda le vicomte de Pons. M. deSéchellespril la place du vicomte ; mais M^^^ de Sainte-Amaranthe avait Tart de « forcer l'amitié à survivre

publique de la Société des Neuf-Sfvtii\i, le 2"* mtuA i79â (avec celte épigraphe) :

Hoc memoriae amici

Quasi debitum munus exâolviL

Caii Plimi, E/j. L 111

^ Consulter sur les dames de Sainte-Amaranthe une Lro^ chure très rare : La famille Sainte- Amfininlhi\ pnr M"'' A. M. (leur amie). Paris, 1864.

m HÉRAULT DE SÉGHELLES

à Tamour n, et M. de Pons ne la quitta pas. Elle avait alors quarante ans et, sans avoir jamais été belle, était toujours infiniment désirable, ff Imagine-t-on , disait-elle qu'avec mon teint jaune, mes yeux verts, mes cheveux gris, on m'ait créé et Ton me conserve l'existence d'une jolie femme. » Cette charmeuse avait une fille, Emilie, dont la beauté parfaite a transporté d'admiration tous ceux qui l'ont vue. Dans leurs salons de Thôtel de Boston, rue Vivienne, la mère et la fille vivaient entourées d'une foule d'adoraletiis, du meilleur monde pour la plupart, et fort bons royalistes ; c'était Lajard de Cherval, Tilly, Champcenetz, Rivarol, MM. de Fagan, de Maupeou et de Miromesnil. On y voyait encore Félix Lepeletier de Saint-Eargeau, frère de Michel, ancien officier de cavalerie et fort joli homme, qui s'annonçait en démocrate soQslamise d'un petit-maître ^ Un riche créole Je la Martinique, M. Aucane, était l'ami passionné de M""® de Sainte-Amaranthe. Il dirigeait une des plus somptueuses maisons de jeu du

^ On rappelait ÏAlcibiade parisien. « 11 fera couper la queue de son chien, disait M™'' de Sainte-Amaranthe; c'est ce qui lui sera le plus facile pour ressembler à son modèle. »

Palais-Royal, le n*" 50. On l'appelait « le Bayard des tapis verts ». Moyennant, ce des avantages fabuleux », M'"^ de Sainte- Amaranthe consentit à faire tous les soirs les honneurs du salon et à présider le souper. Elle y entraîna son cortège. Le 50 vécut si heureux qu'il ignora le 10 août, resta royaliste, n'émigra guère et adoucit plus d'un farouche tribun.La jeune Emilie, fiancée à M. de Sartines, aimait en secret le chanteur Elleviou ; sa mère brillait de tout l'éclat de sa maturité aux côtés de M. de Séchelles.

Cette liaison nous est connue grâce aux confidences d'une autre « honneste dame », de moins haute lignée, qui, pour notre divertissement, nous a laissé ses confessions \ M"*® de Morency (c'était son nom de guerre) s'appelait, à dire vrai, Suzanne Giroust, étant née à Paris,

^ Illijrine ou VEcueil de V Inexpérience, par G. de Muuencv, 3 voL, Paris, an VII, chez tous les marchands de nouveautés. — Monselet, {Oubliés et dédaignés. II, p. 115. la Morency) puis MM. J. Glarelie, Aulard, E. Daudet n'ont pas douté de l'authenticité des lettres d'Hérault de Séchelles qui y sont rapportées. Nodier, qui fait lîgurer « lllyrine l'évaporée » dans le dernier banquet des Girondins, assure que plusieurs de ces lettres ont été en autographe entre ses mains. Enfin j'ai, quant à moi, vérifié avec succès une foule de détails de ce récit désordonné, mais presque toujours sincère, d'une jolie femme, dont l'histoire des mœurs ne saurait rejeter le témoignage.

170 HERAULT DE SECHELLES

rue Saint-Denis, d'iionnêtes commerçants, et Faînée de douze enfants. Toute la famille s'en fut habiter près de Soissons. Suzanne, élevée au couvent des Ursulines, reconnut de bonne heure que son seul dieu serait Tamour. A seize ans, elle épousa d'enthousiasme un avocat nommé Quinquet, usé par la débauche et guetté par la faillite. Elle en eut une fille qu'elle appela Clarisse, la destinant à la vertu ; elle-même aimait à se parer du nom de Julie, dont elle faisait Lili ; Saint-Preux et Lovelace tour à tour hantaient ses rêves. A Ten croire, elle soutint sans faillir les compliments d'un vicomte, les assiduités d'un abbé et les entreprises d'un colonel ; le marquis de Limon, intendant du duc d'Orléans, et distributeur de ses bienfaits, fut éconduit plus mollement. Le héros de sa défaite fut Tavocat Quinette, qui avait « les formes d'Hercule et les grâces d'Adonis. » On était alors en 1790. Julie étonna de ses extravagances la tranquille Picardie ; on la vit sur les grandes routes, tantôt dans une amazone couleur de pensée, qui avait un collet queue de serin, avec un chapeau à la Henri IV et une petite canne en main ; tantôt dans des robes

villageoises, à la turque, à la Coblentz, enfin clans un petit habit d'homme assez leste et en bottes.

Lors d'une fugue à Paris, cette provinciale fort éveillée fut invitée à souper chez une riche amie, au coin de la rue du Bac et du quai. M™*de Sainte-Amaranthe fit une entrée majestueuse.

M. de Séchelles, ce qui se fait toujours attendre ïj, la suivit de près. Suzanne Giroustfut éblouie. A Soissons, elle n'avait jamais rêvé d'un pareil chevalier. De son côté, M. de Séchelles ne parut pas insensible aux cheveux cendrés, aux yeux langoureux, à la bouche aux coins abaissé*^ de la belle. Sa timidité lui sembla piquante. A table il eut ce des petits soins aimables », leva (( ses yeux divins » sur sa voisine rougissante, et dont le cœur battait. C'était Saint-Preux, et c'était Lovelace. Lili s'en alla conquise.

Quinette et Quinquet se présentèrent ensemble à l'Assemblée Législative. Quinquet était devenu procureur-syndic et Quinette administrateur du département. Comme ils se ressemblaient de nom et de figure, bien a des Jeannots d'électeurs » votèrent pour Quinette, croyant voter pour Quinquet, et Quinette, qui avait déjà pris à Quinquet sa femme, lui ravit encore « lèpre-

Î3I HÉRAULT DE SÉGHELLES

mier poste de France ». Fidèle au succès, jlma ^g Morency laissa Quinquet dans sa disgrâce et suivit à Paris Quinette triomphant.

Ils se rejoignirent à Ermenonville et s'embrassèrent dans Tîle des Peupliers, devant le tombeau de Rousseau. Plus d'une fois dans les tribunes de TAssemblée, Lili aperçut Hérault de Séchelles, qu'accompagnait M™^ de Sainte-Amaranthe. C'était oc sa sultane favorite », mais elle pensait que « le sérail était nombreux. » Sa riche amie lui écrivait :

ce Je ne connais pas d'autres défauts à Séchelles que l'iDconstance, la légèreté près des femmes, aussi un peu orgueilleux ; mais il a un cœur excellent, une âme sensible, bon, noble, généreux, loyal, probe, délicat : voici bien, je crois, de quoi contrebalancer le goût de varier ses plaisirs en changeant de maîtresses. Puis, tant de femmes charmantes lui font des avances qu'il ne pourrait, même sans injustice, être fidèle à une aux dépens des autres. La reine, la voluptueuse Antoinette en a voulu ; comme il était avocat de la noblesse, qu'il était célèbre alors, tant par ses talents que par sa beauté, la reine lui donna un jour sa ceinture à l'œilde-bœuf, à Versailles , mais les Polignac ont fait une cabale pour le déjouer... »

Le dimanche 2 septembre, à six heures du soir, quand Hérault de Séchelles, par un

DE LA GIRONDE A LA MHNTAr.xr 17:î

insigne honneur, depuis si loiiî^LGinpsconvoiU^ fit son entrée dans la salle dtî Miiiii^^e, prccedo des huissiers, et prit place au fauteuil |MTsideutiel, un silence de mort pesait sut' rAssomblr^c. Des ombres de députés, terrussi'^s parla tori'our, gisaient sur leurs sièges. A rAli]>a\(% ;ui ('-linl<> let, à la Force, àBicêtre, le miissacrp fnmniejire ou va commencer, méthodiquenienl v\ imï vei'lii de la loi. Premier magistrat (h^ l'iaiire, H/'i'aiilL représentait Tordre. Des palii(4r^, tlf^s piUilioiinaires, des étrangers défilpiil i\ la harn\ Lo président répond par quelques mots sonar^^s pL, d'un geste mécanique, accord n à t^liaque «Imputation les honneurs de la s**anro, Des eiisoyés de la commune viennent aunnnrei' les horreurs qu'elle a laborieusemml jiréjïarées. Le président, pour la forme, neunn^i^ des commissaires chargés de calmer les as^a^sius. Knlre temps, l'Assemblée s'occupe d'ubjels fnlîlt^s. Elle vote cependant un décr<'( de iioiisonnr^ qui transfère au château de Sauimu' les pjîstmniers d'Orléans, pour les sous traii'e ;ni niassan'e. Les députés se déclarent prêts à inoirrir, uiais sui^ leurs bancs. Cette séance lui:ïiiln'e se prubrigt* jusqu'à minuit; elle recomuitMirc h nue Ijeiiri.*

174 HÉRAULT DE SÉGHELLES

du matin pour entendre le rapport des commissaires, mais le président, exténué de fatigue, est à peu près seul à les écouter. La tuerie dura six jours et cinq nuits. Le 3 septembre, à neuf heures du matin, Hérault, qui n'a pu prendre que quelques heures de repos, remonte au fauteuil et continue de jouer sa comédie lamentable dans Tanarchie ; il s'inquiète des mesures prises pour la sécurité de la famille royale, enfermée au Temple. Il préside encore le 4, à la séance du soir, et fait aux applaudissements de l'assemblée, une réponse humaine à l'abbé Sicard, pour lequel il a obtenu du comité d'Instruction publique, avec Romme et Pastoret, un arrêté formel qui l'arrache à ses bourreaux. Le 5, le 6, il préside les séances du matin ; jusqu'au 16 septembre, où Cambon le remplace, il se résigne à sa magistrature. Comme Danton, « qui cache ses larmes sous ses rugissements », pour échapper à sa misère, il s'étourdit de ses phrases. A la députation des citoyens de couleur, il déclare que la France va devenir la capitale du monde libre et le tombeau des trônes de l'univers ; aux femmes de Sceaux, que le patriotisme a rendu leur sexe intrépide et guer-

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rier; à Clootz, que « TAssemblée recherchera religieusement Turne de Gutemberg » ; il donne lecture d'une lettre vibrante qu'il vient d'écrire

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176 HKRAULT DK SÉGHKLLES

un bonnet rouge ». Il disait au duc d'Orléans : tt Quand on a six cent mille livres de rente, il faut rire à Coblentz ou sur la Montagne. » Le 2!2 octobre, Hérault fait décréter d'accusation deux ambassadeurs , Moustier et Choiseul- Gouffier, « qui cependant, dit-il, étaient à la cour les plus avancés peut-être dans les idées philosophiques, à cette époque, digne du souvenir de rhistoire, où des courtisans spirituels se monti%'iient à Tenvi les amis de la liberté, sous la condition tacite d'en être toujours les protecteurs, n Le 28, il vient déclarer aux Jacobins, que Danton préside, que le Comité de Sûreté générale ne veut agir qu'avec eux. On lui propose de succéder à la mairie à Pétion ; il refuse d(î présider à de nouveaux assassinats et désigne Aiitonelle^ Renommé, le 16 septembre, commissaire à la Cour de Cassation, il avait refusé de même et désigné Abrial. Le 2 novembre, la Montagne le pousse à la présidence de la Convention ; il l'emporte après deux scrutins contre Kabaut Saint-Etienne. Grégoire, Barère et Jean Debry remplacent au bureau Kersaint,

^ Aplauu. Jacobins, IV, pp. 439 et 440.

Sieyès et Buzot. Le 5, il défend Robespierre contre Louvet et Barbaroux et se fait insulter par la Gironde. Le 9, il félicite Renard, valet de chambre de Dumouriez, qui vient annoncer la victoire de Jemmapes, lui donne l'accolade et lui remet une épée.

Les deux partis furieusement déchaînés attendaient l'heure de se mettre l'un ou l'autre hors la loi. Le procès de Louis XVI allait commencer. Hérault jugea prudent de laisser passer l'orage. Il cherchait à être envoyé en mission dans la Savoie, que Montesquiou venait d'occuper. Il avait soif de l'air des montagnes et trouvait déjà la Révolution plus belle à la frontière que dans Tenceinte de la Convention. Le :28 octobre, il assiste à un banquet offert par trois cents Savoisiens de Paris à des députés, et, « pour finir la soirée », les conduit, au son de la musique, au club des Jacobins, où Danton les reçoit ^ Le 10 novembre il félicite à la Convention les envoyés de l'assemblée des AUobroges, qui demandent leur réunion à la France. « Quel beau spectacle, s'écrie-t-il ; la

i Ibid., p. 436.

ÏTR HERAULT DE SEQUELLES

France embrassant la Savoie ! Le drapeau tricolore flotLant sur les neiges du Mont-Cenis! Les gouvernements, les Sénats et les rois fuyant dans le lointain, et les peuples assis dans l'ombre se relevant partout au flambeau de la philosophie. ?) Le 14, il salue Kellermann, qui va commander Tarmée des Alpes. Le 27, TAssemblée vole enfin l'annexion de la Savoie et désigne Hérault, Simond, Grégoire et Jagot pour organiser le nouveau département du Mont-Blanc. Hérault se rendit le 2 décembre aux Jacobins et y annonça son départ pour le lendemain, Saint-Fargeau, qui jadis publiait {[U il ne serait jamais membre du fameux club, pi^ésîdnîl la séance. « Frères et amis, s'écria HéruLilt,... il est peut-être assez piquant que riiomme qui fut, il y a quelques années, arrêté, emprisonné auprès de Turin, interrogé ensuite miliiarrementet très bêtement, expulsé ensuite comme accusé de démocratie, et expulsé pour la vie de tous les États de Sardaigne par le cidevant roi de ces contrées, se trouve aujourd'hui nommé pour aller établir les lois françaises elle règne do Fogalité dans cette même Savoie, dont j'ai eu le phiisir de prononcer moi-même, comme

DE LA GIRONDE A LA MD^ÏTAllNB 179

présidant alors la Convention mil ion ak», la réunion à la France. » Il promit de revt^nir pour la constitution nouvelle*.

Avant de partir, il fit ses adieux à M'"' tle Morency, réunie trop tard et après bien des aventures à l'homme de ses revos. Elle avaîl quitté Paris au mois de juillet avec (Juin elle, envoyé en mission àTarmée de LaCayelte. L'armée lui fit fête et la para de rubans tricolores. Biron la traita comme une favorite d'ancien régime. Tombée aux mains des Antricliien^, avec le butin de guerre, elle fut mise t< on dépôt ^^ chez un officier du nom de Bénack, qui ressemblait au dieu Mars, et voulut 1 aimer sous Tuniforme bleu de ciel des chasseurs tyrolien?^. Le lieutenant Lubin Tenleva de vive force k Fennemi. Unjour, elle vit entrei' chez elle tt un petit homme brun, Tœil pétilla ni de l'eu, le front martial, Tair noble » : c'(Unil Duniouriez. De retour à Paris, elle dîna chez ^Jiiîtielle avec Hérault; du coup, toutes ses raligueî^ furent oubliées. Elle visita rappartement de la rue

' Ibid., p. 541.

180 HERAULT DE SEGHELLES

Basse- du-Rempart, admira la bibliothèque et faillit s'évanouir dans le boudoir. Le 2 novembre, elle court à la Convention, demande Hérault à la porte. « Je vais lui dire qu'une jolie femme le demande, répondit l'huissier, et sûrement qu'il viendra tout de suite. » Il vint (( avec toutes ses grâces », la fit placer dans une tribune et rentra pour être élu président. M""® de Morency remit à son beau président une pétition en faveur du divorce et celui-ci la lut à l'assemblée, « où elle fut applaudie généralement ». Hélas ! à quelques jours de là, un billet d'Hérault lui annonçait son départ. Il y disait que M°^® de Sainte-Amaranthe était la plus perfide de toutes les femmes, qu'on l'appelait la perfide Amaranthe, qu'elle n'avait que trop fait souff^rir la jalousie, dont il s'avouait affecté comme d'une maladie ; enfin il emportait le portrait de M°^^ de Morency et tandis qu'on le croyait « nationalement occupé », il assurait n'être plein que de son souvenir.

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