CHAPITRE IV
Entrée à Chambéry. — La Savoie -et la Révolution. — Le jugement du roi. — Mort de Lepeletier de Saint-Fargrau. — Impopularité. — Charlatanisme. — Séparation de TEglise et de l'Etat. — Hymne à la Raison. — Rousseau et les Alpes. — Kellermann. — La bataille de Thônes. — Les dames de Bellegarde.
Hérault partit pour le Mont-Blanc, plein de bonne volonté révolutionnaire. De ses trois compagnons, deux étaient prêtres. Le célèbre Grégoire avait un esprit rigide et un cœurenflammé ; ses mœurs étaient pures, son humeur sombre et tenace. Simond était un enfant de la Savoie, tout fier de revenir en maître dans son pays après un passé misérable et louche ; professeur
* Les éléments de ce chapitre ont été principalement puisés aux Archives Nationales (A F*^ 124, 182, 2oi ; D § I, 25) et aux Archives de la Guerre (Armées des Alpes pi d'Italie). M. Aulard a publié les principales lettres des commissaires {Comité , t. I-IV). On a consulté utilemeiU Masse, Histoire de Vannexion de la Savoie à la France, Grenoble 1892.
t8£ BKRAULT DE SEGHELLES
à Strasbourg, il avait eu pour élève Metternich lulolescent, qui comprit à l'entendre, déclaraitil plus lard, a touteThorreur des doctrines révolution n ai ros w ; il se flattait de connaître à fond les loeaUlés du Mont-Blanc, d'en parler tous les patois et de posséder la confiance des paysans, qui ne se croyaient pas obligés de lui tirer leur cliapcau. tf Quoique doué de sens, de raison et d'un bon cœur, il avait Técorce rude et raboteuse; c'était le paysan du Danube. » Jagot, ancien avocat et juge à Nantua, était « un homme tonl à fait insignifiant, adjoint aux autres pour faire nombre * ».
Les qualro commissaires arrivèrent à Lyon le 10 décembre, maudissant le mauvais état des roules. Le 14, ils firent à Chambéry une entrée triomphale. Les cloches sonnaient à toute volée. Le canon tonna 84 fois en l'honneur du 84*^ département de la République. « Il a paru piquanL ii la municipalité, écrit Hérault, de loger les commissaires dans le vaste hôtel du ci-devant marquis Cordon, commandant actuel des troupes piémontaises, qui, le pied dans la
^ PiQiKMAL. Hérault de Séchelles en Savoie, dans le Carnet, d'aoûL lOOi (irîiprès les papiers d'Alexandre).
neige du Mont-Cenis, menace encore sa pïtli ie de sa rage impuissante. » Aussitôt toults los administrations, les sociétés populaiivw *^l jusqu'à Tévêque, M^"^ Conseil, et son r lorf^o vhirent exprimer aux commissaires leur juii:
d'être français et leur dévouement à la Comoiition. Le lendemain, Grégoire célébra la unisse dans la cathédrale ; toutes les autorités Iiu-ont maintenues provisoirement. Hérault lanr;i iinr proclamation retentissante.
Le peuple de Savoie, conscient de ses origînos, gagné par les idées révolutionnaires, encoiiraf^é par les premiers succès de nos armes, s i Isul donné d'enthousiasme à la France. Beaur(Mi|^ de nobles avaient suivi l'armée piémonlalr-c: les autres dissimulaient mal une hostilité ilr^'hirée tout autant contre la France que coiili^' l;i Révolution. Le clergé, dont Tattitudt* (^lait équivoque, partageait au fond ces sentiriimls. Enfin le peuple lui-même, ravi de Tabolitinu des privilèges, repoussait la constitution ci\ilr du clergé, qui le blessait dans sa foi, le roi us forcé des assignats et le partage égal dos suecessions, qui contrariaient ses intérêts uu ses habitudes. Certes il n'était pas sans dmii^er
d'appliquer ces lois impopulaires dans un pays français d'hier, menacé par l'armée de ses anciens maîtres et ouvert à leurs intrigues. Mais c'est bien injustement qu'on a reproché auxcommist^airesde n'avoir pas temporisé. Avaîent-îls le droit de créer pour un déparlement français un régime d'exception? Pouvaient-ils ne pas établir le cours forcé des assignats, quand T armée ne touchaitsa solde qu'en papier ? Devaionlils donner un asile dans le MonUBlant\ en face de Fennemi, aux prêtres réfraetairos, agents attitréï^ de l'étranger ? La tâche, qui leur incombait, était singulièrement ingrate. Hérault de Séchelles fut seul a en porLer tout le poids. Grégoire s'occupa d'œuvres de bienfaisance et de travaux littéraires; un décret du 4 février l'envoya ainsi que Jagot dans les Alpes-Maritimes. Quant h Simond, ses rancunes locales, son humeur violente envenimèrent encore les difficultés; il cherchait à devenir évêque du Mont-Blanc, Hérault se mit résolument à Tœuvre et aborda sans hésiter toutes les parties. L'ancien régime formait ses agents de bonne heure. Dès l'ùge de dix-huit ans, il avait acquis, dans de hautes et redoutables charges, une expérience
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des afiaires, 1res rare chez les hommes nouveaux. On peut constater sur les minutes que la plupart des lettres signées des quatre commissaires sont de sa grande et cavalière écriture.
Tout d'abord il vu nu plus pressé ; il s'occupe ile l'armée, dont les officiers étaient peu sûrs et l'état lamentahle. Certes elle contient d'excellents éléments ; comme partout, Félan y est superbe. Elle compte dans ses rangs Latour d'Auvergne Carret, capitaine au 80^' d'infanterie, qui fait passer aux commissaires les 700 livres de son indemnité rie fourrage, afin d'équiper deux volontaires bretons. Mais « Kellermann n'a hérité de Montesquiou que du délabrement et du dommage h réparer b. Sur cinquante lieues de frontière^ « on ne rencontre que greniers vides et l'inquiétude du besoin »* Les levées de volontaires ne font que commencer* Pendant ce temps, que nous laissons perdre, la Suisse intrigue, les émigrés nous espionnent; le Piémont arme, Hérault prévoit la guerre pour 1p printemps, et cependant Pache n'envoie ni troupes, ni argent, ni fournitures. L infanterie a été réduite à 16,000 hommes: dans sa fa-
ISG IIIRAULT DK SliCHKLLES
ineuse riim|j[ii;e de 1709, a qui sera longtemps l'îlt^o r<nujnr IV'^i^ole des généraux », Berwick en nviul ilLOilO, ol sa ligne était moins étendue. Ilrt'juilî scîuullipliedonc.Kellermannestmandé (1 uruviirc ;ui|>iès de lui. Ils traitent ensemble 1rs iiii)iiuln^^ drtails. Les soins à donner aux mîiladrs ri elm\ blessés, Torganisation du servir*^ iiMs|MlaIirr ne préoccupent pas moins le ^^ïI^uî-^►^it^^ i|ue les subsistances ou le service (i*^- \fHhirif s-^. Il tient la main ferme à la disripliiM'. Taiitul il fait mettre aux arrêts le colonial l'I i'ii |»ri'-nti les musiciens du 79® régiment i'i'th'\aiil hmlnnnais, qui ont joué des airs roya- \\<U'-^: tîHtlnl II déplace de Grenoble à Annecy, |iui- ilrin.iinir lu suppression de la turbulente lt*irÎMri rlL's Allobroges. Un de ses agents favori> i'>\ io rniiiiiiissaire ordonnateur Alexandre, imririi uflirirt delà garde nationale, puis agent do rlKitii^r, i'uinbattant du 10 août; c'est un lionuïir ili* hanton. On le dit plus patriote i|u"insttnii Ac son métier. Hérault doit plus laid Ir niainh^nir contre Beurnonville, qui Ta doslilii<\ Alexandre lui est utile, mais il le force \\i\ lia\aiK r\i* craint pas de le réprimander et lui i'rnl, \\i\v ^^xemple, le 18 janvier, que « sa
patience se lasse et qu'il lui faut l'état géiKTftl de sa gestion dans les vingt-quatre heuros )ï. Partout Hérault exalte le patriotisme et prèclie la fidélité au drapeau.
En même temps, il s'occupait de promulguer les lois françaises, d'établir, en particulier, la liberté de la presse et le cours forcé des nsnignats; de hâter le recrutement desvolontaîros; d'organiser le Mont-Blanc en 655 communes, 83 cantons et 7 districts, avec Chambéry pour chef-lieu ; de mettre en vigueur la constilnlion civile du clergé, en désignant Annecy cuiimie siège de Tévêché ; enfin de convoquor los assemblées primaires et de préparer les |uochaines élections. Ces opérations laborieuses furent l'objet d'une série d'arrêtés et de prorlamations qu'il énumère dans sa lettre à la ^nnvention du 31 janvier 1793.
Dans l'intervalle avait eu lieu à Paris le jugement et l'exécution de Louis XV[, qui produisirent parmi les Savoisiens le plus déplorable effet. Les quatre commissaires dans le -MV)]U- Blanc adressèrent leur vote à la Con\t*ulion par la lette suivante :
1S!^ ÎIKRAULT DE SEGHELLKS
Chambéry, 13 janvier 1793.
Nous apprenons par les papiers publics que la Convé?ntion nationale doit prononcer demain sur Louis Ciip'l. Privés de prendre part à vos délibéra- Uons, 111:1 i s instruits par une lecture réfléchie des piocos iniptimées et par la connaissance que chacun tW nous Mv:ut acquise depuis longtemps des trahisons nniï inlrr! iktnpues de ce roi parjure, nous croyons que r'nsi 1211 Jl' voir pour tous les députés d'annoncer leur iipiniun publiquement et que ce serait une lâcheté de profiler ûo notre éloignement pour nous soustraire à ci?LLo oblif^nMdn.
-Nuîis (h'( farons donc que notre vœu est pour la iondntnnaHnn de Louis Capet par la Convention nationale, sans appel au peuple.
Nous prolV'rons ce vœu dans la plus intime conviction, ii (lislance des agitations, où la vérité se montre sans tn('lnti^^r% et dans le voisinage du tyran piémontais.
On \o\\ que Hérault, Grégoire, Simond et Jîifîril /*>ihnent dans cette lettre de se prononcer sut' la peine. Ils furent dénoncés pour ce Liit ;ni ri II!* des Jacobins, où Jean Bon-Saint- Aiidtv h's (Irîfendit. Grégoire prétend, dans ses niénioins. qu'une première rédaction de la lettre lu! fut pn^^i^entée par ses collègues et qu'elle ronh uail U*s mots à mort ; mais il ne consentit l\ lii ï^igiii I <|u'après les avoir fait effacer. M. Auhuil th rl;!ie à ce sujet n'avoir pas trouvé aux
Archives Toriginal dé cette lettre. La minute existe cependant, à sa date, dans le cahier de correspondance d'Hérault de Séchelles*. Elle est tout entière de son écriture et ne contient aucune rature. Hérault de Séchelles ne fut donc pas régicide.
Lepeletier de Saint-Fargeau n'imita pas la réserve de son ami. Sous la Constituante, il s'était fait, comme Robespierre, l'apôtre de la suppression de la peine de mort, en exceptant toutefois de cette mesure les chefs de parti. Non seulement il vota la mort du roi, mais, par son action personnelle, contribua au fatal dénouement. Pasquier, qui ne quitta pas les tribunes pendant le procès, contemplait avec stupeur l'attitude de son ancien collègue. « C'est alors, écrit-il, qu'ayant vu de mes yeux les indignes manœuvres de M. de Saint-Fargeau, j'ai acquis la certitude qu'il avait plus que qui que ce fût contribué à la mort du roi^ »
Le 20 janvier, à 5 heures du soir, Lepeletier alla dîner chez Février, restaurateur au Palais- Royal. Tandis qu'il payait au comptoir, un