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PH KM 1ÈRE PAirriE LA DOUCEUR DE VIVRE
CHAPITHE PREMIER
tjft Iragïqiie rendez-vous. — La heauly d'JïérauR île Si*chelles, ^ Une solennité bien paiisieiine. — Ln urateur sensible. — La garçùnnière truii magistrat. — UiLliothèfjue etLûudoir. -- Devant le portrait de M°*^ de Warens,
Du pied de réchafaud, Danton regardait ses rompagnons de supplice gravir un par un Fesealier de la guillotiae ei disparaître aussitôt sous le couperet, Hérault de St^chelles, quand vint son tour, s'approcha tic lui et, malgré ses mains liées, se pencha comme pour reinbrasser; uu valet du bourreau Tarrèta. « Itist-ce qu'on t'a ordonné d'être plus cruel que ta mort? » cria Dauton, a Vas, tu n'empêcheras pas du moins que, dans un moment, nos têtes ne s'embrassent au fond du panier^ ^>
* M* Théodore Rivière euvoya au Siûon de ISSô un aiii^e
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2 ÏÎI5RAIILT UK SKCIIRLLKS
I/liomme, qm rherchnît avant de moiicir le visRgfi d(\ Dan ton, relni qui rei-evait du formidable tribun un si tragiïjue rendez- vonsf, n'avait que trente-qnïitre ans h peine. Parmi les liistoriens, les nns, comme M. Jules Claretie, ont loué « sa foi profonde, son éloquence vigoureuse, son courage u totile épreuve »; ils ont senti dans ses pensées Tàme de Marc-AurèleV Les autres, et lent récemment M. Ernest Daudet, en ont fait un Jacobin sanguinaire, a un apoLre du terrorisme persé(aiteur et brutal' ». Taine, en passant, Ta empaillé dans sa collection de a crocodiles ». L'opinion commune lui est sévère ; les pnrtis Tout traité tour à tour en adversaire et en transfuge* « Éloquent, vaniteux, lettré, sensuel et féroce, le plus séduisant et le plus misérable des raies qui collaborèrent à la Révolution française », éciit par exemple M. André Hallays, qui le compare a Julien Sorel\
de la mort f.onnnt dans ses bras ics IÔLrs coupées de Dvlïiton et de Hérault de Séchelles unies dans un suprême baisfdi\ Son œuvre fut refasée comme révolu lioiinnire.
1 Ji:[>;s Cr.AKET[E. Camille DeimiouHm. Étude sitr lus daulonktcSy p. 217-235-
^ Ef^NEST Daudet. Le roman d'un conventionné L Hérault de Séchellea et les dames de Bel kg ar de.
^ AsnhÈ Hallavs. A traver& la. Francû^ p. \9'ù.
UN JACOBIN EN 17S5 îf
Ce ra/ê était à vingt-cinq ans un des premiers magistrats du royaume. Le souoi de parvenir u'aTaît point attristé sa jeunesse. L'ancien régime avait comblé de ses faveurs le cousin de la duchesse de PoHgnac , chère et puissante amie de Marie-Antoinette, de la comtesse de PolasUon, maîtresse adorée du comte d'Artois ^ le neveu du maréchal deContades, le petit-fils du lieutenant général de police de Louis XV, le fils d'un héroïque colonel, tué à la bataille de Minden. La Révolution le vouait, comme tous les siens, à rémigration ou à la gnilloline ; mais on ne s'attendait guère à le voir monter dans la charrette aux côtés de Danton, son ami» C'est une grande entreprise que de s'élever contre, les intérêts de sa caste ? Une destinée aussi singulière méritait Texamen. n II serait impossible, écrit Paganel, d'assigner aucune sorte d'analogie et de rapport entre les hommes de 1793 et Hérault de Séchelles, » On est curieux de connaître la figure de ce jeune patricien, lancé dans Tassaut révolutionnaire, englouti par la Terreur, et d'arracher le masque» imposant ou hideux, dont il nous arrive alfublé.
Hérault de Séchelles était beau ; il a passé
dans un concert d'admiration- Les yeux ravis des femmes lui faisaient une nuréole ; les hommes s'inclirmienl devant ce chef-d'auivre de la nature, C/tHait ini yraml brun. Une abondante chevelure, qu'adoucissait la poudre, om-^ braj^eait son large frouL Ses traits étaient nobles et d'une parfaite régularité ; son regard éclatant et doux; ses lèvres rieuses. Vers la trentaine un embonpoint naissant Timportuna, Sa mise et ses manières étaient celles de la cour \ Le 27 juillet i78o. malgré Tardeur de Véié pu in sien, des élégantes en r la ire toilette, des pelits maîtres en Trac anglais faisaient arrêter leur cari'osse doré on leur léger a whisky » le long des murs sombres du Chàtelet, vieille forteresse, qui bouchait alors l'entrée du pont au Change et couvrait la place, qui a gardé son nom. Ce ne fut pas sans étonnement qu'on les vit prendre place parmi la foule noire des procureurs, des clercs et des avocats, h Taudience du parc civil, dont Tenceinte solennelle se voyait rarement à pareille fête. Hérault de Séchelles y
^ Voici son signalement d après un passe-port du 28 octobre ^793 : « taille de îj pieds 8 pouces, cheveux et sourcils bruns, front dégagé, nei moyen, yeux bru us, boucbe petite. »
parlait, pour la dernière fois, comme avocat du Roi, Le 20 juillet, il avait été nommé avocat général du Parlemcnl, bien qu'il n'eût ni Tàge de trente ans requis pour occuper cette charge considérable, ni les trois cent mille livres nécessaires pour l'acheter ; mais M""^^ de Polignac avait présenté à la Reine son beau cousin.
Assaillie par les haines furieuses que déchaînait contre elle la (faire du Collier, Marie-Antoinelte mit son espoir dans ce jeune magistrat, descendant d'excellents serviteurs de la couronne, parent de sa meilleure amie. Elle fit nommer « de haute lutte w, dit T avocat Berryer, (t la créature des Polignac ». Par une coquetterie loute féminine, et qui fit jaser, elle voulut ellemême broder son écharpe^
Cette faveur insigne consacrait une réputation naissante. AuChàtelet, Hérault de Séchclles se réservait habilement « les causes d^éclat « ; il les soutenait en « homme sensible ». On Tente ndait défendre avec grâce tantôt un précepteur contre un élève ingrat, tan lot une mère délaissée par une fille opulente. Ces principes
* « La femuie du roij dit Camille Besiiiouiius. oJlVit la ceinture noire au jeuiie et beau SécheiJes. » Cf. p. 47:2.
9 HÉRAULT DE SÊCIÎELLES
austères semblaient piquants sur les lèvres d'un adolescent si aimable, doué de rorgane le plus t touchant >j. La bonne compagnie \înirécouter; le Chàtelet fut à la mode. Il apparut cette fois avec quelque timidité, qui acheva de lui gagner les cœurs :
te A peine M. Hérault eut parlé une ou deux minutes (écrivit Garai dans le Journal de Paris), que je connus la cause tout entière. Il était question de trois donations faites en faveur des pauvres de la paroisse Saint- Snlpice par un homme qui avait des parents pauvres à qui il n'uvoit rien taissé. Ces donations dictées par un sentiment d'humanité peu éclairée n'étaient point revêtues des formes de la loi; c'est ce qu'établissait et démontrait dans son discours M, Hérault, qui conclut à annuler les donations, et dont les conclusions ont été suivies par le Cliâielel.
f( Le discours du jeune magistrat n'avait aucune ambition d'élor^uence. Son style était calme et Iranquille comme celui de la loi ; il avait quelque chose de ce repos des passions st nécessaire à l'esprit pour trouver la vérité. La conviction et la lumière sortaient doucement et par degrés de ses paroles, sans aucun appareil de raisonnement, sans aucune de ces formes du syllogisme, qui ne sont point la raison et qui blesse ut le goût;..- il est arrivé à ses conclusions toujours précédé par la persuasion et par révidence. Il aurait pu se dispenser presque de conclure. »
Mais le jeune orateur possédait déjà tous les secrets de son art . Son léger trouble s'était
UN 'JACOBIN EN n&5 -f
fondu peu à peu dans <i une noble assurance >» : il termina sur un ton d' « orgueilleuse timidité ï>. Au milieu des applaudissements qtiî couvraient sa parole, il voulut s'efïacer derrière les orateurs qui Tavaient procédé. Il adressa « les compliments les plus ingénieux » au jeune de Sèze, son contradicteur, et le public enthousiasmé réunit dans une même uvatîou le futur ' juge et le futur défenseur de Louis XVI. Hérault de SéchcUes en relira tout Thonneur, On était suspendu à ses lèvres; on craignait de le voir finir, et lui-même semblait le craindre aussi. C*est ce sentiment « si naturel, si touchant » qu'il exprima aux magistrats qu'il allait quitter. u 11 épancha son àme dans ses adieux i* ; il sut trouver des larmes :
« Lorsque, s'adressiinl au clief vénérable qui présidait le tribunal, il l'a appelé du nom de Vèr^, ToraLeur pleurait, le barreau, le public partageait loute sou émotion, et le magistrat respecté, qui recevait un nom si doux, versait sur le tribunal des lois des larmes dont la justice même lui pernieUaii de goûter la douceur, 11 a répondu du tribunal et sa réponse nobld, sensible était vraiment celle d'un père, w
En descendant de la tribune, Ilératilt de Séclielles fut embrassé par ses collègues» L'as-
t- HÉRAULT Dli SËGJllELLKS
êistâlice tout entière se leva, raccompagna jusqu'à sa voiture et te poursuivit encore du bruit de ses acclamations \
Dans son élégant attelage pour lequel, d'après ses comptes, il ne dépensait pas moins de 4.500 livres par an, M, T avocat général suivit les quais de la Seine, contourna le Palais-Royal, gagna les boulevards et s'arrêta devant le n^* 14 de la rue Basse-du-Uenipart, dont le premier et le deuxième étage composaient sa confortable garçonnière. 11 ne possédait pas, comme on Ta dit, une immense fortune. Ses biens, formés de diverses rentes et des revenus do son beau domaine d'Epone, à dix lieues de Paris, lui procuraient à |>eu près dix mille livres annuelles; sa famille y ajoutait de quoi soutenir un brillant état. Au deuxième étage de la maison logeaient son valet de chambre, le fidèle Barbier, son cocher et Bulot, un autre domestique; le premier était occupé par ses appartements composés d'une salle à manger, d'un cabinet de travail^ d'une chambre à coucher et d'un « boudoir w ; une double entrée y don u ait accès sur le palier-
' Journal de Pan,s^ n*^ 2t9, d\i 1 tioùl i89D, et Mars^ Gazette des tribunaux f XX, p. ±2H.
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Le cabinet de travail renfermait « une immense bibliothèque », dont les quatre mille volumes attestaient une curiosité presque universelle. Un petit coin en était réservé aux livres de piété, héritage des ancêtres ou reliques de l'enfance : la Biôlej V Année Chréùenne de Letourneux, la Conduite de Noailles, VEsmi de Morale de Nicole, la Vie des Pères des DéserU par Arnauld d'Andilly. Ailleurs cinq cents volumes de jurisprudence étalaient leurs dos imposants. Les orateurs grecs et latins, dans leur texte et dans les traductions de l'abbe Auger, avoisinaientles grands écrivains du dernier siècle, quatre-vingt-douze volumes de Voltaire, dans l'édition connue sous le nom de papier à la Croix, trente-quatre de Jean-Jacques et cinquante-six de Buffon. Descartes en sept volumes, Leibnitz, Spinoza, Bacon, Locke, Pascal et Malebranche représentaient les philosophes. Tacite et Thucydide se continuaient par la collection complète des Mémoires sur rWstolre de France et par les quinze volumes des Œuvres de Frédéiic IL Faut-il citer Montesquieu, Raynal et le Voyage du jeune Anacharsisi On trouvait encore dans ce réservoir inépuisable les
U HÉRAULT DE SÉGIIELLES
meilleurs livres de physique, de médecine, de mathémalique, d'innombrables récits de voyage, surtout en Italie ^ quatre-vingt \ol urnes anglais dans? leur te\te , don Ouichotte , le Tasse , TArioste, tradiiil par Mirabeau, l'histoire en trois volumes duThéàtre-Fninçais par Demouhy. Les trente volumes de V Adminhtrafion des finances de Necker attendaient le voisinage des innombrables publications des assemblées futures. La gaie science trouvait encore uns large place avec les erotiques anciens et leurs imitateurs gaulois. Telle était cette vaste ruche, où s'étaient posés. près des abeilles, tous les papillons du siècle ^ Le « boudoir )ï était tendu d'un papier jaune anglais avec des bordures en arabesques; au plafond voltigeaient des amours. Les persiennes mi-closes ne laissaient filtrer qu'un demijour par les fenêtres ornées de tleurs. Un Ut de re])os était bordé d*une glace dans tonte sa longueur et Ton remarquait encore, nous
* Notice des livres apièë le dëcùs du citoyen Hérault de Séùhclles.^^ (Bibliothèque de la Chambrû des d(;putcs). -^ M. Uenri Monod me communique les MoHumeatu de la vie privée des douze Cénars daprct^ une i^uile de pierre a et médailles gvavëeti sous leur rûgne. Home n8o. L'exemplaire est signé tT Hérault de SécUelleii avec la date 17S9. C est un ouvrage que la Bibliothèque nationale reléguerait dans son Enfer.
ON JACOBIK EN nss H
confie une indiscrète, « un canapé élastique >k La bibliothèque et le boudoir encadraient la chambre à coucher, Hérault de Séchelles s y trouvait comme au centre de ses plaisirs. A tous il s'abandonnait avec la même ivresse. Le moment de son réveil « donnait le Ion >i a toute sa journée. Bien souvent il se jetait « à corps perdu 7> parmi ses chers livres, maniant amoureusement leurs belles reliures de maroquin.
Chasseur avide, il galopait à travers les routes elles sentiers de la science, s'arrétant cependant pour fixer Thorixon et faire un choix parmi les sites, car t^ le lecteur esclave ne vaut pas mieux que l'esclave citoyen. » Un manuscrit de sa main était intitulé : Litres pu! faut niire sept ou huit cent^ fois. C'est dit-il, << ceux qui font penser et ceux qui contiennent des faits ». 11 avait composé des Okwrvalioiu sur V Histoire NatweUe de Buflbn, qu'il relisait sans cesse. ^i Je me nourris, écrivaît-îlT de ce style grand, relevé, mais simple ^ qui généralise tout, qui découvre une multitude de rapports, dont on ne peut changer ni déplacer un mot\ ï> Il admi-
^ Exemplaire déa œuvres d*Hérault de Séchelies, préparé
ii HERAULT DE SECHELLES
raît Montesquieu au point d'être allé jusqu'à Bordeaux consulter ses manuscrits et vivre de son souvenir. De mt^me, il avait fait de nomhrenses reclu?rehes et de longs voyages pour tiécouvrir le manuscrit de la Noumlle Hélolse, qu'il avait acquis en lloUautle au prix de 24.000 livres ^ Une miniature en émail de M""* de Warens reposait sur sa table* Enfin il a parlé en disciple passion né de la profondeur et de la concision de Tacite ; n Telles ces ruines donl le voyageur admire Télé va lion, et les trois quarts sont sous la terre, »
Sur un vers île Théocrite ou d'Anacréon, Bur un conte do La Fontaine ou de Dorât, le bel Hérault passait très naturellement de sa bibliothèque à son boudoir. Il estimait que <i le plaisir continu est le signe de la santé, de la vertu ,
pour rimpression et annoté d'après les manuscrits originaux par E. P, A. — B. N. fr. n, a, 11*108.
* Ce manuscrit, composé de quatre volumes reliei^ en lïifiroquïti l'Qu^c, fut saisi par le Comité d'instruction publique de la Convention (voy. Proc-ietb. du Comité iVlniit^ Puh., IV, 237). Mais les volumes 1 et 11 fartant oubliés, \h ti^iureut dans la Notice^ faite poux' !a vente apK^s de ces, tiiusi que le portrait sur fmail de M^"' do Warcus. [In nommL^ HIvièro îes actieta 7(K) francs^ el les olTriL pour l.liQD francj^ à la Bibliothèque Nationale, qui leti refusa (voy, VAmtitt'ar d'autiftjvapheii, 1302, p. 102, HÀ, \U}. Les yg lûmes 111 et IV soQt à la Hiblîotlièiiue de la Chambre des députés.
U?î JACOBIN EN 178S 13
de la sagesse >k Derrière ses fenêtres fleuries défilaient des beautés de tous les mondes,
séduites par se? grâces et bientôt délaissées, car son cœur était comme son esprit, hospitalier et mobile. De ce don -luan fort averti, nous n'avons d'autres confidences, à cette époque, que des vers galants où il n'a pas peiné. La philosophie de cet enfant du siècle était le naturalisme de Buffon, ou plutôt le matérialisme moinn noble de DideroL La morale n'était pour lui que <c la science des intentions ou tendances physiques », 11 jouissait de la vie en épicurien ardent et raffiné ; il eût voulu Tombrasser tout entière. En attendant Tagc de Tanibition, il taisait ses délices des idées et des femmes. It aimait les idées en voluptueux, et les comparait -à des Cléopôtres toujours changeantes, qui lui faisaient goûter, dans leurs métamorphoses, les plaisirs de l'infidélité. Il aimait les femmes en intellectuel, et les subordonnait à son intelligence, tt Prenez^ disait-il, les pinces de la faiblesse et de la vanité chez la femme, i- En sortant des bras de sa maîtresse, ce jeune homme, qui pleurait avec Saint-Preux aux pieds de Julie, écrivait devant le portrait de M^^ de Wa-
14 HERAULT DE SKCTTRLLES
rens df^s |)h rases comme celle-ei ; « Venus soepe ej-xitala^ raro peracta^ acuil ingenium. >j 11 disait encore que la femme est rarchet, de notre âme, que le lendemain d'une jouissance est favorable ;i Finventionj et il résumait ainsi son catéchisme amoureux, avec la sécheresse d'un Chamfort et le désabusement d'un Meilhan : « L'amour ne natt^ ce me semble, que de la physionomie et des manières. » Dans ces brillantes années, où il était aussi doux de penser que de vivre, jamais homme n'abrita mieux des orages une tête bien faite et un cœur léger.
M, Paul Bourget a tracé, dans la préface du Disciple^ un éloquent portrait des et nihilistes » élégants de 1889; il a flétri dans leur gloire ces jouisseurs cyniques et délicats. Notre société contient encore bien des Hérault de Séchelles. Puissent-ils ne jamais connaître les révolutions !
Li5 fils d'un héros- — Le raaréclial de Cçntades et la duchesse de Polignac. — La toge ou Tépée, — Michel Lepeîelier de Saîiit-Fargeau, — L'Ehge de Suger. — Démosthène et M^^'' Clairon. — L'éloquence au Théâtre-Français,
— Le cbilteaii d'Eponc. — L'u prince de la jeunesse, — Chez Lavater,
Quand Hérault de Séchelles naquit à Paris le 20 octobre 17n9* et fut baplîsé à Téglise Saint-Sulpice, sous le nom de Marie-Jean, il était le. suprême espoir d'une famille plongée dans le deuiL Le V^ août, son père, eolonel à vingt-deux ans du régiment de Rouergue-lnfauterie, avait reçu deux coups de sabre à la tête en chargeant les Anglais à la bataille de Minden ; il mourut fi Cassel quinze jours après ^
^ C'est la date donnée par ses provisions d^office au Châ,lelet et au Parlement, d'nprès son exirait baptistère. Tous ses biographes l'ont Tait naître à tort en i7G0.
- Rouergue-Infanterie fît une résistance admirable et subit des pertes énormes. Le major de VauconcourL les capitaines du Petit-Thouar!5, Tallieis Florin, le lieutenant de ttiage-
10 HÉRAULT DE SliCHELLES
Le maréchal de Conlades, quicommaiidaîl Farmée en déroule, fut désespéré de sa perte, * C'était, écrivit-il au ministre, le plus joli sujet
du monde, >j
Les Héniult, originaires d'Avranrhes, prouvaient leur noblesse depuis 1390. Ils portaient (ffuyenl à Iroi-v canner' de sable becquéea et mem* bréesdTor. On les voit, pendant le siècle précédent, figurer avec honneur dan s l'armée et dans les charges administratives ; beaucoup d^entre eux portèrent Thabît religieux, René Hérault, père du colonel, avait trois frères dont Tun fut prêtre, lautre jésuite et le troisième capitaine de cavalerie. D'un premier mariage avecM'^' Durey de Vieu court, i) avait eu deux filles, M'"^ de Marville, dont le mari fut ministre de la ma* rine> et la comtesse de Polaslron. Celle-ci ^ut elle-même pour fille la duchesse de Poiignae et, pour belle-Olle, cette charmante Louise de Polastron, qu'aima le comte d'Artois. La seconde femme de René Hérault, M""" More au de Séchelles, veuve depuis 1740, pleurait la mort tragique de son (ils unique, quand la naissance
lonne fureiU. tuos^ les capiLaîntiK iiérardj Perriii de la Beyssièie, Uarbûis et 10 lieuLeiiauts blessés.
LA l'RliDICTlOK DE LAVATt:it 17
d^Uû rejeton posthume vint lui procurer la plus douce des consolations : le dernier des Séchelles devait périr plus tragiquement encore.
René Hérault fonda la fortune de sa maison.
La faveur du cardinal Fleury et des Pères Jesuites eu iil un lieulenant-génûral de la police de Louis XV. Laborieux et dur, il employait son zèle à refréner la liberté d'écrire et même toute espèce de liberté. 11 prodiguait contre les jansénistes les refus de sacrements, les lettres de cachet, les emprisonnements arbitraires; il faisait appel à la délation contre tous les ennemis de la royauté. Voltaire le mordait de ses épigrammes ; le public, qui le délestait, raillait ses infortunes conjugales; le Roi le i^omblall d'honneurs. 11 léguait k son petit-tils un nom illudre, niais un souvenir abhorré.
Daiïé le siècle des Liaisofw dangereuses , il faut souvent mettre une noie en marge des actes de naissance. Une tradition de famille, recueillie récemment par M, Kinest Daudet, donne pour véritable père à Hérault de Séchelles le maréchal de Contades, (jui était par alliance l'oncle de sa mère, Marguerile-Marie Magon de la Lande, issue d'une des plus an-
ciennes familles de Saint-xMalo ^ Contades était un vétéran brillant des guerres désastreuses du règne de Louis XV, soldat brave et général incapable, parfait courtisan, fort avant dans la faveur du Roi et de Mme de Pompadour-. Le H avril 1758, il présidait au château de la Chipaudière, qu'on peut voir encore près de Paramé, au milieu des beaux bois qui Tentourent, la cérémonie du mariage de sa nièce, âgée de dix-sept ans, avec le jeune colonel Hératilt de Séchelles, qui n'en avait pas vingt ; lui-même en comptait alors cinquante-six et s'était, trente-quatre ans auparavant, marié dans cette même demeure à une Magon de la Lande. Le 18 février suivant, le maréchal et le colonel partirent ensemble pour Tarmée d'Allemagne, où ce dernier trouva la mort. A l'an-
1 Les Magon ne comptaient pas moins de seize branches. Une Magon de Boisgarein épousa en 1781 le prince de Savoie-Carignan, frère de M»^^ de Lamballe. Un contreamiral, Magon de Médine, fut tué à Trafalgar. Enfin Magon de la Gervaisais est connu pour ses aventures romanesques avec la dernière des Gondé.
2 Un officier, M. de Mopinot, écrit de Cologne le Sjuillet 1758 « ... C'est M. de Contades qui commande en attendant mieux: les troupes paraissent fort mortifiées d'être sous ce général. » {Sous Louis le Bien Aiméy correspondance publiée par M. André Lemoine.)
hk PHtÎDlCTlON DE LÂVÂTER 49
nonce du désastre de Minden, M"*' de Contades subit une commotion cérebnile, qui la mit en enfance pour le reste de ses jouis. Le maréchal^ toujours en faveur malgré sa défaite, revint en France et rcnont^^a aux combats. Nommé gouverneur de FAlsace, puis de la Lorraine, doyen des maréchaux de France en 1788, il fut en 1789 créé duc, le tlernier de Tancienue monarctiie". On le voit, dès 1760, associer élroilement sa vie à la jeune veuve du colonel Hérault de Séc belles et témoigner au petit M a lie- Jean, dès le berceau, une sollieiludo toute paternelle. L'enfance du futur conventionnel s'écoula dans le plaisant Anjou, sous les beaux ombrages du cbiUeaii de MontgeofTroy, que le maréchal avait fait reconstruire et qui appartient encore à ses descendants* On y montre, comme au château de la Chipaudière, les chambres occupées par les dames Hérault. Le dernier des Sec h elles grandit sous l'œil vigilant de sa grand'mère, la veuve du lieutenant-général de police, et de sa mère, dévote et royaliste comme une vraie bretonne; il fut gouverné par un
1 n louclmil alors e» IrailL^inenU eL gratidcatious pfus dn 130.000 livres. [A. G. dossier ConLades.)
in HÉRAULT DE 8ÉCHELLES
vieux soldat de cour, ancré dans les traditions de la monarchie absolue el dans le respect étroit de la religion. Un portrait commandé par le maréchal au peintre Drouaîs, et qui se trouve en double au chàleau de MontgeoBroy et chez M"''' la duchesse de Polignac, nous montre à sept ans ce précieux enfant, qui fut» sans nul doute, f< un enfant gâté » ; costumé en Pierrot, les mains dans les poches, il est charmant avec ses joues rondes, sa bouche mutine, ses yeux ravis de voir la lumière et son front pur, encore vierge de pensées, ce grand front, qui devait porter la Constitution de 1793'.
Il fit ses études à *linlly, chez les Oratoriens, en même temps que Dujjort, Alexandre de Beauharnais, M, de Bonald, Louis de Narbonne et le jeune baron de ClootZn qui n'avait pas encore pris le prénom dAnacharsis ; quelques années plus tard, il aurait eu pour maîtres le [\ Billaud, qui devint son collègue sous le nom de Billaud-Varetine, el le futur duc d'Otrante, que les élèves appelaient alors u le bon père
* Après la Hovalutior!, une tan Le d*Uérault de Séchelles, qui le cliéibsait, M'"'^ de SaiQt-GiUeSj fiL copier ce pot trait en miniature par Isabey, Cette miniiilurp appartient h j^Ltifl i^ comtesse de Toulgouët-Tréanna,
Fouclié* w. II s'éprit là, comme les autres, de rhistoire grecque et romaine , des grands hommes de Plutarque. Norvîas dit justement qu'on donnait dans ces collèges a une éducation tout aristocratique et une instruction toute républicaine ».
Le souvenir glorieux de son père, le patronage du maréchal do Contadcs, ses pareilles puissantes à la Cour, sa brillante santé, tout destinait au métier des armes cet adolescent privilégié. 11 porta Tépée fort jeune, à quinze ou seize ans sans doute'; son père, au même âge, était déjà capitaine aux dragons de Caramaû. Comment ne poursuivit-il pas cette carrière, où le vœu de sa famille Tappelail, où tous les succès rattendaîent ? Ce qu'on sait de son caractère permet de supposer que ce voluptueux ne montra que peu de goût pour la vie des camps et que cet intellectuel était déjà possédé par les passions de Tesprit, Le maréchal de Contades dut se résigner à le voir outrer
1 Aknault. Souvenirs d'un sexagénaire, I, p. 91.
- fi Ta carrière des armes étmi celle h. laquelliï vans ppmbliez êtr£^ appelé; vnuj? avez consacre à cet état pi^M'illeux les prétnices de vùtreâge .. ^ Mahs, Gazette de^ tvibanaux, t. XXV. (Dédicace à Hérault de Séchelles).
m II15RAULT DE SlSCHELLES
dan8 la robe. Il fit son droit à Paris où les maîtres, lions dit le chancelier Paaquier, s' oe eupaie nt plus du Contra/ Social que du droit romain ou des vieilles coutumes de la mouareliie, et débuta, selon Tu sage, eomme avocat au Parlement. Le 17 décembre 1777, le lloi, persuadé que « le sieur Hérault de Séclielles, héritier des vertus de ses pères et de ses oncles el animé par leurs exemplos^^ s'empressera de marcher sur leurs traces, qu'il se rendra comme eux digne de son estime et qu'il fera ses efforts pour mériter de plus en plus saconiiance ]&, le nomma son avocat au ChAtelet, en le relevant de laconditioTi d'èlre âgé de vingt-cinq ans : il en avait dix'hnit^ C*esl comme avocats du Hoî au Chàtelet que débutaient les fils des grandes familles de la magistrature.
Hérault de Séchellcs trouvait parmi ses nouveaux collègues un des compagnons de sa plus tendre enfance, Michel Lepeletierde Saint-F'argeau, [ils du fameux président, dont la famille, alliée à toute la haute noblesse, était une des plus il lu s 1res ilu Parlement avec les Séguier,
les d'Aguesseau, les Joly de Fleiiry, les d'Ormesson et les d'Aligre. Saint-Fargeau avait un an de moins qu'Hérault de Séchelles ; il élait studieux et doux et possédait, comme son ami, une superbe bibliothèque ; mais il affichait des mœurs austères. 11 avait épousé la fille du procureur général Joly deFleury. A la mort de son père, en 1784, il hérita de six cent mille livres de rente et d'une charge de président à mortier. 11 siégea d'abord au Parlement comme avocat général; en juillet 1785, il prit posse?;sion de sa charge de président et démissionna de la première; ce fut Hérault de Séchelles qui l'y remplaça \
L'Académie française mit au concours en 1778 V Eloge de Stiger : Garât fut couronné.
L'an d'après, Hérault de Séchelles, âgé de vingt ans, fit paraître un nouvel Eloge ^ ; il annonçait dans sa préface que « des circons-
^ Lepeletier de Saint-Fargeau habitait rue Culture Sain le- Catherine, n^ 75, dans rhôlel où est installée à présent la Bibliothèque de la Ville de Paris. D'après sa provision d'avocat du Roi au Châtelet, il était né le 29 mai 1760.
2 Eloge de M. Suger, abbé de Saint-Denis, ministre d'EUit sous le règne de Louis VI, dit le Gros, et régent du Royaume pendant la croisade de Louis VU, dit le Jeune, par M. Hérailt. Paris, Demonville 1779. Avec cette épigraphe : Justissimus unus (Virgile).
Si Tn-RAtîLT DE Sl->CHELLE8
tances éUaiifîoiTs îi sa volonté ne lui avaient pas permis de pn^senter son ouvrage h FAcadémie îï- En le publiant, « îl ne voulait qu'essayer ses forces, heureux si Tindulgence daignait sourire h s^es efforts >k 11 débutait ainsi ; ii Siiger naquit sans aïeux », Parlant de la féodalité : M Temps affreux, s'écrîe-t-il, âge de fer ! jours de calamités et de douleurs ! Je vous entends vanter sans cesse ; votre éloge retentit sans cesse a mes oreilles qu'il importune. >^ 11 appelle le^ nobles u de fameux brigands », les croisades, a un des plus terribles Jléaux qui aient afllîgé le genre humain ». 11 semble comparer Suger a Turgol, Inut en flétrissant « Tavîdité monastique du persécuteur de la tendre .Héloïse », Cependant son K/offe est empreint d'un respect inquiétant pour la monarchie et la religion, lise fait une joie de tout insinuer sans rien dire- Si le premier écrit d'un homme révèle l'attitude préférée de son esprit, le petit-lïls du sévère lieutenant de police s'affirmait dans ce premier essai comme un ironiste très subtil ; il est clair que sou discours n'avait pas été du goût de sa famille, mais qu'il n'avait pu résister, en le publiant, au plaisir de scanda-
liser à la fois un mare* 1ml de France et deux dévotes.
Hérault de Séchelles était passionné pour réloqiience. L'abbé Augcr, le célèbre traduc* leur de Dcmoslhènc, en til un helléniste distingué et devint son ami* Pour imiter Démoslhène, qui prenait des leçons de Facteur Satyras, le jeune Hérault s en fut chez M^^" Clairon; il lui trouva a Fattitude royale » \ a Avez-vous de la voix? » demanda-l-elle ù. Farrivant, — << J'en ai comme tout le monde, mademoiselle ». — « Eh bien ! il faut vous en faire une, » M}^^ Clairon donnait tout h 1 étude, comme W^^ Dûmesnil à la passion : « Il y a une éloquence des sons, disail-elle a son élève. S'étudier surtout à donner de la rondeur à la voix^ pour qu'il y ait de la rondeur dans les sons... Surtout aller doucement, simple ! simple ! La variété des intonations fait le charme de la diction... Beaucoup ménager la voix et les mouvements; c'est principalement par l'économie que Fon fait brider sa dépense,.. Que voulez-vous être? orateur;
* On la doone géaériilement pour sa maîtresse. On oublie que M^^** Clairon, nép en 1723* avait près de soixante ans, quand némult la connut.
il HÉRAULT DE fiÉCHELLES
soyez-le partout, dans votre chambre, dans la rue, Kien nesl plus fort que Thabitude ; elle vient à bout de tout... formez voire voix, répétait-elle, le reste là... ^>, et elle lui loucliait le front. « Trè^ peu de gesteg pour un oiateur du ministère publie. Vofn yenre e-si la noblrnse et ht t/ignité au suprême deffré » .
Hérault ne s'en tint pas là ; il devint un habitué du ThéiUre-Fran(;ais et de ses coulisses. 11 admirait le vieux Lekain dans les rôles passionnés , ses plus beaux rôles. 11 go ft ta il encore « la candeur jeune, intéressante » de la déclumalion de Saiut-Plifil, a les beaux gesles^ les mains, Faccent paternel^ Téclat vigoureux et entraînant » de Brizard, qui jouait les pères nobles et les rois ; <( la liberté, la grince, l'aisance » de Mole, qui excellait dans les petits-maîtres. De Larive, le véritable successeur de Lekain, et qui resta sans rival jusqu'à Talma^ il admirait jusqu'à Tenthousiasme *< la voix forte et mâle, le port noble, colère, le geste majestueux, la beau Lé, la franchise hère et bonne »>. 11 interrogeait ces maîtres de la scène, prenait leurs conseils, parfois même leur en donnait. 11 rappelait par exemple à Saint-Prix que le geste est le
LA PRÉDICTrOX DE LAVATER 27
mouvement du bras et non pas le mouvement de la main, et il était tout heureux d'apprendre
de M""^ Larîve que son mari s'occupait surtout à contraster l'opposition du corps et du bras.
Dans le bnrreau il piéferaîl à Targel, a Linguet, àBonnières, a TAmc expansive, sensible, prompte a recevoir et à communiquer les impressions w, la figure " magique j) du célèbre Gerhier, qui compléta pour lui les renseignements de M^^' Clairon. Le grand avocat était peu instruit ; il ne lisait guère que les Prorïnnales, mais ses magnifiques improvisations étaient le fruit d'une laborieuse préparation. Curieux de toutes les formes de Téloquence, Hérault allait encore s\isseoir dans les églises pour apprécier H Taudace verbeuse et brillantée » de l'abbé Fauchet, a les poumons infatigables et vastes, Tair simple et convaincu »> du F\ Beauregard.
Dans un curieux écrit, unique en ce siècle où l'éloquence allait briller d'un éclat soudain, Hérault de Sécbelles nous a fait connaître la technique de son art. « On peut dire, éerît-il, qu'un liomme qui parle en public joue un personnage quelconque. La principale attention
f8 HÉRAULT DE SKCHELLES
de Torateur doit donc être de ne laisser voir que son personnage. L'illusion est détruite s'il ne caclie pas avec soin qu'il répète ce qu'il a appris. » Il en conclut que « la mémoire est nécessairement la première partie de Tart oratoire », et qu'il faut apprendre ses discours par cœur, <i Apprendre par cœiit% ce mot me plaît. Il n'y a guère en cfTct que le cœtir qui retienne bien et qui retienne vite, ï> Il s'étend longuement sur les moyens d'aider la mémoire et imagine ponr lui-même de la mettre dans les plis de sa mfiin. C/cst encore à la mémoire qu'il a recours pour former sa voix : il veut penser sans cesseà celle de La rive, de Brizard, de Gerbier, surtout à celle de M'^*" Clairon, qui ressemble à la sienne. Quant aux gestes, le nombre à son avis en est fort peu étendu, A Tord inaire, il essaiera de ne se permettre qu'un demi-geste, lent et même rare, de ne jamais remuer la main^ car u Tàme du bras est dans le coude », de faire remonter ses mouvements, a ainsi que la perspective de la terre i^, d'agrandir les yeux et de les descendre à propos, enlin de se tenir ferme, « les jambes sur les pieds, les cuisses sur les jambes, le corps sur les cuisses, les reins droits, les
LX PBÉDICTIOIH DE LAVATÏiR 2^J
épaules basses, le col droit, la tête bien placée; c'est ce qu'enseigne la danse noble et figurée. » Telle est la sévère discipline que s'imposait ce délicat et qu'il résumait en ces termes : opposition, économie. Il s'éraillait le gosier devant sa glace en récitant les fureurs d'Oreste et le rôle de Mahomet» Il maîtrisait ses gestes qu'il avait i( d'un raide, d un sec, d'un sautillant épouvantable ». Pour cet homme sensible, le naturel n'était que le triomphe de Fartifice, Sa méthode produisait Tordre, la clarté^ la noble élégance, mais elle refrénait la fantaisie, étouffait rinspiration. SesHé/lexmm mr la déclnmaiion sont un pendant du discours de Bullon sur le style. C'est qu'en ces frivoles années, où la liberté, comme on disait, était muette, ta matière oratoire faisait défaut. C'est aussi qu'en dépit de ses vingt ans, le bel Hérault ne portait pas en lui ces convictiont> impérieuses, qui s'échappaient sans apprêt du cœur enflammé de Mirabeau. Cet apolre sans couleur avait recours aux supercheries du fard : ce guerrier sans élan s'exerçait à la parade et, rival de Démosthène. toute son âme vigilante et froide était chez M"" Clairon.
L'éducation des salons avait remplacé pour lui celle de la place ptiblitiue. :< -te slu?i entré jeune dans la société » dit-il^ etj'ai longtemps fait le rôle d'écouteur. » 11 ne fréqtienlait guère les hôtels du Marais, où habitaieiit les anciennes familles magistrales ; là, j>armi des « meubles antiques )f>, siégeaient de <( redoutables douairières M qui appelaient les philosophes « des gens à briller >j et parlaient aigrement « de r horrible dé)u^avation des autres quartiers et de r irréligion qui marchait le front levé dans le faubouj'g Saint-Germain >^ '. Par ses cousines Polignac^ Marvilleet Polastron il avait un facile accès dans le monde de laCour.Le fastueux hôtel de son oncle Magon de la Balue, le a richissime fermier général >), situé place Vendôme', était le rendez-vôusde la naissance, de la fortune et de Pesprit. Mais Hérault de Séchelles, quand il n'était pas d'humeur galante, recherchait surtout les gens de lettres et les étrangers; c'était
^ MEiiciKtî. Tableau j: de Pu ris ^ J, p. 272.
- C'est l'aQcien hôtel <le ?focéj qu'avait liaLité Law. Magon de la Balue y donnait des fêtes nistiieuses, dont l'une est resiée célï^bro. Deux geutilslioiumes se LaLLiretit eo plein bal et l'uti d'eux fut tué; Ihéroïne de l'aventure deviut folle.
LA PRÉDIGT10?i DE LAVATER 31
la pente de son caractère et le t^ snobisme » de son temps. Il ne se lassait pas d'observer les grands liommes. Témoin le petit écrit où il a caracLénso tes causeurs (célèbres qu'il avait rencontres. L'air inspiré de l'abbé Ariiaud, le ton éloquent de Thomas, la tournure w piquante, élégante, académiques de l'abbé DeliUe, « les pinces mord îc a 11 tes y> de l'esprit de Clianifort, « Taccent bas, calme, profond, gascon etléger^ï de Garât, Tentretien coutinu el bien français de Marmontel, voilà tout ce qu'il eftl voulu réunir en kii-méme. 11 fut impressionné par « le * silence 7> de Francklin el interrogea JelTerson f sur la mémoire. Il a vu d'Alembert dans son grenier, entouré de cordons bleus, de ministres, d'ambassadeurs : (< Quel mépris il avait pour tout ce monde-là! Je fus frappé du sentiment que la supériorité de Tespri l produit dans Tàme. ^> 11 aimait la parole a diviseuse et précise jï de Gérutti, la tournure « simple mais supérieure » de Condorcet. 11 approcha Rousseau, peu brillant àson ordinaire, comme Corneille et La Fontaine ; « mais son regard n'était pas celui d'un homme ordinaire » ; parfois il s'exprimait avec <i une ebaleur concentrée qui agitait
m HIÎEÂULT DE SÉCHELLES
ses membres » ', Le grand bonheur d'H<^rault de Séchelles tHail d'entendre Diderot : sa parole était claire comme un rayon dn soleil et répandait sur la vie un jour eni hauteur.
L'été, quand il ne voyageait pas, le jeune magistrat allait habiter ^on joli chùleau d'Epone prèsdeMantcs, que son arrière-grand-père Louis Hérault avait acquis, en 1706, de la duchesse de Créqui* Ses terrei>, de plus de cinq cents hectares, sont aujourd'hui démembrées, mais sa demeure est encore intacte, uin.<i que le par(^ (jui l'entourai t. C'est un bel et vaste éditîce, formé d'un corps central et de deux groï> pavillons. 11 est situé a dix lieues de Paris, sur les hauteurs qui dominent la vallée de la Seine, large et riante à cet endroit. Au pied de 1 aimable colline est coquettement installé le village d'Kpone autour de son vieux clocher. Une longue allée, bordée de buis, suit la crête etolFre aux regards d'admirables aspects sur la nature la plus douce et la plus tîne du monde. C'est là que notre philosophe aimait à rêver en promeneur solitaire. 11
* D'après une traditiou dt^ famille, Coodorcet et Rousseau auraient été au cbàtcau do la CKipaudi^tP les liùtes dti grand-père d'Hérault de Secii elles, M, Aliii^ou de la Lande.
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LA PRÉDICTION DE LAVATER 3a
s'y disait alors^ avec quelque emphase ^ un campagnard, au fond d'un vieux château élevé comme le nid des aigles au-dessus des plaines man toises », II croyait la méditation plus féconde, le jugement plus fort et plus sain en bon air, sur les hauteurs, et quand il availlaissé pour d'amples vètomenfs son frac étriqué ; il pensait encore que les politiques devraient, comme les anciens Romains, vivre à la campagne pour y apprendre la patience silencieuse, image de la nature. La solitude était, d'après lui, la mère du génie, la source de Toriginalité; elle guérissait de la vanité. Mais il s'en lassait assez vite. Souvent il se grisait de grand air en chasseur passionné, comme tout bon magistrat ; plus souvent, il attirait dans sa demeure des écrivains, des savants en renom et les mêlait à ses jeunes amis, aimable à tous, accueillant, populaire. C'est là qu'il récitait en grec des périodes de Démoslliène avec Tabbé Auger, et qu'il écoutait, dans la grande allée d'ormes, la voix harmonieuse de Gerbier. A Tautomnc, quand il retournait dans le bruyant Paris, il laissait sur sa colline « le meilleur de lui-même », et se promettait bien « d'aller s'y retrouver b Tan prochain.
Hérault de SLchelles éhiîl, à la veille de la Révolution , un prince de la jeunesse, non point de cette jeunesse de cour, turbulente et folle, qui saluait, comme un grand ancêtre, le vieux Rictielieu et se ralliîîît h l'élendard de Lauzun, prodiguant Ta logent, afllchant les femmes, voguant vers rAmérique pour courtiser les balles et chevaueber vers la gloire, mais d'une jeunesse plus paisible d'allures, composée, raffinée, philosophe, qui, dans le grand combat pour les « lumières ï^, courait aussi aux exploits d'avantgarde, mettait son élégance à pleurer sur « la nature w, et sa bravoure à se moquer de la vertu. îlérault de St'cbelles était un prince des intellectuels de ce temps-là. Dans le monde, il s'était lassé bien vite du rôle efl'acé d' a écouteur w ; il s'y montrait brillant, paradoxal, plein d'entrain, « ricaneur >î ; il tenait état d'bomme d*esprit. Suivi d'un cortège d'admirateurs, cet heureux jeune homme étalait sa complaisance et sa joie :
Aimant, aimé Je f.ons, ouvert comme une fleur.
Dans rivresse de ses vingt-cinq ans, il s'élançait sur la route sans fin de l'ambition. Les
yeux fixés sur son étoile, il respirait avec orgueil les roses delà vie.
Quelle destinée ratlendait au delà de cette porte dorée ? Quel était celui de ses rêves qui deviendrait réalité? Voyageur en quête d'un augure, Hérault de Séchelles s'en alla trouver le pasteur I^avater, qui vaticinait alors à Zurich. Poète, philosophe, théologien, Lavater était un » doux mystique très bon, très savant et un peu illuminé. Gœthe était sort ami. On l'appelait le Fénelon de tHeivélk, 11 avait acquis une grande habileté à lire le caractère, le passé, voire même quelque peu de Tavenîr, dans les traits du visage et s'était efforcé de poser les fondements de ^ cette nouvelle science. Ses ElémenL^ de Phyno- ;' fptomonie faisaient alors fureur en France, eu même temps que Cagliostro, la franc-maçonnerie et le baquet de xMesmer. Hérault, toujours friand des nouveautés, était un physiognomoniste passionné. Témoin, ces observations qu'on trouve dans une de ses œuvres :
Œil fixe ; pensives et volontés fixes.
Œil mobile ; pensées et volontés mobiles...
Rayon visuel ascendant; signe de caracLère timide^ humble, caché...
Voix double; caractère double.
t$ HERAULT DE ÊKCHELLES
La clef de la voix dans Téchetle musicale répond L la clef du caractère dans Féchelle morale.
Tel le tissu de lii peau, lel le tissu des opinions et du style.
Le caractère d'un homme a ordinairement les mêmes qualités que sa matière, en repos ou en mouvenient...
En comparant la forme, la couleur, la ph ysionomie^ le cri, raïinre et, pour tout dire, les qualités sensibles elles mouvements d'un homme avec les qualités sensibles des finimaux, on peutj par le naturel connu de ceux-ci j découvrir le naturel caché du premier...
De toutes parts, on allait consulter Lavater, on lui envoyait son portrait ; eniîn Ton montrait BOn YÎsage à cet iiomme pcnélrant, comnne à présent l'on montre sa main à des doctoresses non moins subtiles. Lavater avait au moins le mérite d*ôtro tout aussi convaincu que ses visiteurs.
Pendant Fautomne de 1783, Ht^rault entreprit
donc le voyage de Ztiricli avec e^on ami Lcpele-
lier de Saint-Fargeau et Tun des frères de celui-
"• ci. Le 13 octobre, les jeunes gens furent reçus
• *''*' par Lavater, Ils voulaient réclamer une consul-
' tation, Mallieureusemcut la compagnie était
nombreuse et le grand bomme parla tout le
temps. Il annonça de nouvelles découvertes; il
fit briller son éloquence « vive et expansive ».
LA PRiiDïCTIOK DE LAVATER 37
Hérault ne put tirer de lui que la permission de lui écrire. Le 13 octobre, nos voyageurs étaient à Genève. Après un pèlerinage à Clarcns, et sans doute à Ferney, Hérault se fit présenter par un notable genevois» M, Saladin, au grand naturaliste Charles Bonnet, un des contradicteurs de BufTon, qui trouva le jeune magistrat ft aussi recommandable pfir son rniVrlte personnel que par ses lumières et son éloquence* ». De retour à Paris, Hérault fit faire deux portraits de lui et les adressa à Lavater avec la lettre suivante :
Monsieur,
Je n'oublierai jamais que le 3 octobre de l'année dernière j'eus l'honneur de me présenter chez vous, conduit pur M. Heidegger, il me fut impossible de profiter longtemps d une connaissance aussi précieuse. Des affaires indispensables m'obligèrent de quitter Zurich dès ïe iendeniaîn, mais je partis rempli de joie d'avoir vu, d'avoir entendu un homme célèbre dans toute TEurope, l'honneur de sa patrie, et envié dans toutes les autres. Vous m'aviez accordé la permission de vous demander quelquefois de vos nouvelles; la crainte
* Bihilotkèque de la vLUs de Geni^ve (Note de Cli* Bonnet.) Hérault lui t^crivit le. i8 mai 178Gt pour lui recommander deux de ses amis MM. du Chamois et de Touroiley, conseillers au Parlement, et pour lui demander de correspondre avec luî-
33 HÉRAULT DK SÉCHELLES
d'être indiscret m*a retenu jusqu^à ce moment, n*ayant aucun titre auprès de vous, et tie pouvant vous offrir que mon admiration pour votre génie et pour vos vertus. Je dois craindre que tous ces détails ne soient échappés à votre inénioire ; pour vous aider i vous en ressouvenir, je vous rappellerai que jetais venu avec M. Heidegger, avec M. le président de Saint-Fargeau, et son frère, que vous me parh\tes de M. Tavocat Target, qui vous avait rendu visite huit jours auparavant. Vous vous étendîtes beaucoup, ui avec une vive éloquence. Sur lart où vous avez fait tant de découvertes ; vous me fîtes Thonneur de me dire que vous aviez encore trouvé depuis peu de temps plusieurs vérités importantes que vous vous proposiez de consigner dans un supplément; vous en citâtes quelques exemples remarquables, et j'eus le regret, en me trouvant chez vous au milieu d'une compagnie nombreuse, de ne pouvoir vous consulter sur moi-même, quelques raisons que j'eusse de redouter votre jugement. Me pardonnerez-vous mon importu* nilé, si je prends hi liberté de vous envoyer deux de mes portraits, qui ont été faits cette année, et si je vous supplie de vouloir bien me faire parvenir vos observations pliysiognomoniijues. Peut-être ne voudriez- vous point tes écrire vous-même, j'ignore quet est votre usage, et tremble d'abuser de vos bontés. Kn ce cas MM. Esche r, et Usteri, deux jeunes gens de Zurich que j*ai eu Toccasion de coonaitre pendant leur séjour à l*nris, m'ont fait espérer (ju'ils se rendraient chez vous, si vous le permettiez, pour recueillir vos réllexions, U serait bien flatteur pour moi. Monsieur, d'élre a portée au moiEis quelquefois de m'enl retenir avec vous, de recevuir de vos nouvelles, et la manière dont vous avez bien voulu me traiter m autorise k soUiciler cette faveur- Passionné pour l'étude de l'éloquence et des
LA PRÉDTCTrON DE LAYÀTËR 3Q
lois, exerçant les fonctions importaïUes du ministère public dans la place d'avocut du roi au Cliâtelet, et destiné à remplir dans un an celle d*avocat général au Parlement de Paris, je m'estimerais très heureux si je pouvais m*enrichir de vos conseils et de vos idées. Miiis je m'aperçois que je vous arrête au]ourd'hui trop longlemps; je crains de vous fatiguer; il ne faut pas que ma prière loême m'empêche d'obtenir ce que je souhaite le plus. Je finis en vous renouvelant Thommage de Tadmiration et du respect avec lesquels je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
HÉRAULT DE SÉCHKLLES.
I^rcmior avoi^dt du roi au Chultkl.
Rue Bfts3e-dtt-ReaiparL u* U.
A ^âris, k 29 juillets
A cette lettre si captieuse, Lavater répondît aussitôt en envoyant son horoscope. Vouv lui, le premier coup d'œil ctaîL 1g seul vrai ;
Que dire, Monsieur, que répondre à votre lettre si obligeante, quand on ne sait pay écrire eu français^, quand on a dit dix fois publiquement, qu'an ne donne aucune réponse à des questions pliysiogtiomoniques, et quand on ne veut et ne peut pas en mâme temps offenser un homme respectable et aimable?
J'ai reçu, mon cher Monsieur^ vos deux portraits ^ et
^ Sùadtbibliotek, Zurich.
- Cette lettre de Lavater et celles qu'on citei'a plus loin bOut en elTet pleines d'inconections*
40 HÉRAULT ÛK âKCUELLES
je me souvenais d*abord, m^me avanl de les voir, de la courte visite, que vous m'avez fait Thonueur de faire le 3 octobre 1783. J'ai souhaité d'abord, en vous
voyant, de vous voir seul, je vous aurais dit, ce que je dirais à très peu de personnes, car le premier coup d*œil, — peut-être le seul vrai, — ^ décidait immédiatement pour vous. Je voyais d'abord, et plus encore que dans les deux portr-aits, C honnête homme à qui on peut confier quelque chose, ^ui est doué d*un tact très Jmte et très délicat, pour tout ce qui est bon, et beau, etho7inéte. Vous n* avez jamais à chercher de gagner les cœurs, mais il vous fant de Vatlenliun et une force d^dme^ une discrétion verlueuse, pour ne les gagner trop. Soyez Hur vos gardes, cher lléi'auU, les femmes vous adoreront, voiis déchireront, vous anéantiront l Vous réunissez trop de qualités enchantantes, mais votre cœur si noble, vos sentifuents si humains, votre ambition si élastique, vot7'e vertu si tjram vous pourront garder de cet anéantissement de vous-même, et de toute la grandeur d'âme que la nature vous a donnée. Votre imaginalion infininieni in/Iammabie sera voire bonheur ei votre malhem\ Vous aurez inflniment à souffrir; mais vous sau7*e:; aussi goûter et jouir ^ comme ti'ès peu, de ceux même qui savent goûter et jouir. Votre droiture vous servira d'énergie d'âme, et votre esprit, — quoique admiré et flatté — ne vous gâtera pas. Voilà quelques mots^ que je vous dois dire, parce que vous m'tionoreï par tanl de confiance. Vous pardonnerez ÏB.7natiêre et in. forme de ma réponsft, et vous disposerez des deux portraits que vous vouliez bien confier à moi. Peut-éLro dans pende temps je prendrai la liberLè de vous adresser un plan d'une correspondance physiognomonique particulière, secrète, et telle qu'on ne peut jamais faire publique.
Mais, en attendant, vous aurez la discrétion de n'en rien parler à aucune personne, qui que ce soit.
Lavateh^.
Zurich, le 10 avril 1784.
* Stadtbibliùteh, Zurich. Il n'existe pas trace Ue cette correspondance secrète. Les 4 et 5 juillet 1188, Hérault écrivit à Lavater pour lui recommander MM. âe Mézy et Rolland, conseillers au Parlement, de Paris. De son côté, Lavater adressait à Hérault M. Orellî, de Zurich.