CHAPITRE PREMIER
L'ii tragique rendez-vous. — La beauté d'Hérault de Séchelles. — Une solennité bien parisienne. — ■ Un orateur sensible. — La garçonnière dun magistrat. — Bibliothèque et boudoir. — Devant le portrait de M™*^ de \Yarens.
Du pied de l'échafaud, Danton regardait ses compagnons de supiplice gravir un par un Fescalier de la guillotine et disparaître aussitôt sous le couperet. Hérault de Séchelles, quand vint son tour, s'approcha de lui et, malgré ses mains liées, se pencha comme pour l'embrasser; un valet du bourreau l'arrêta. « Est-ce qu'on t'a ordonné d'être plus cruel que la mort? » cria Danton, « Vas, tu n'empêcheras pas du moins que, dans un moment, nos têtes ne s'embrassent au fond du panier'. »
' M. Théodore Rivière envoya au .Salon de 188G un ange
2 IIliRA L'LT l)i; ^Ki.HKLLES
L"hommc, qui cherchait avant de mourir le visage de Danton, celui qui recevait du formidable tribun un si tragique rendez-vous, n'avait que trente-quatre ans à peine. Parmi les historiens, les uns, comme M. Jules Claretie, ont loué « sa foi profonde, son éloquence vigoureuse, son courage à toute épreuve » ; ils ont senti dans ses pensées Ftàme de Marc-Aurèle'. Les autres, et tout récemment M, Ernest Daudet, en ont fait un Jacobin sanguinaire, « un apôtre du terrorisme persécuteur et brutal" ■». Taine, en passant, Ta empaillé dans sa collection de (( crocodiles ». L'opinion commune lui est sévère; les partis l'ont traité tour à tour en adversaire et en transfuge. « Eloquent, vaniteux, lettré, sensuel et féroce, le plus séduisant et le plus misérable des raies qui collaborèrent à la Révolution française », écrit par exemple M. André Ilallays. qui le compare à Julien Sorel \
(le la mort tenant dans ses bras les têtes coupées de Danton et de Hérault de Séchelles unies dans un suprême baiser. Son œuvre fut refusée comme révolutionnaire.
' Ji-LEs Cl.^retie. Camille Desmoitlins. Étude sur les dantoaistcs, p. 217-235.
- Ernest Daudet. Le roman d'un conventionnel. Hérault de Séchelles et les dames de Beller/arde.
• Anurk Hali,.\vs. a travers la France, p. 19l>.
Ce raté éiaii à vingt-cinq ans un des premiers magistrats du royaume. Le souci de parvenir n'avait point attristé sa jeunesse. L'ancien régime avait comblé de ses faveurs le cousin de la duchesse de Polignac , chère et puissante amie de Marie-Antoinette, de la comtesse de Polastron, maîtresse adorée du comte d'Artois, le neveu du maréchal de Contades, le petit-tîls du lieutenant général de police de Louis XV, le fils d'un héroïque colonel, tué à la bataille de Minden. La Révolution le vouait, comme tous les siens, à l'émigration ou à la guillotine ; mais on ne s'attendait guère à le voir monter dans la charrette aux côtés de Danton, son ami. C'est une grande entreprise que de s'élever contre les intérêts de sa caste? Une destinée aussi singulière méritait l'examen. « 11 serait impossible, écrit Paganel, d'assigner aucune sorte d'analogie et de rapport entre les hommes de 1793 et Hérault de Séchelles. » On est curieux de connaître la figure de ce jeune patricien, lancé dans l'assaut révolutionnaire, englouti par la Terreur, et d'arracher le masque, imposant ou hideux, dont il nous arrive affublé.
Hérault de Séchelles était beau ; il a passé
4 IIKRAULT DE SECHKLLES
dans un concert d'admiration. Les yeux ravis des femmes lui faisaient une auréole ; les hommes s'inclinaient devant ce chef-d'œuvre de la nature. C'était un grand brun. Une abondante chevelure, qu'adoucissait la poudre, ombrageait son large front . Ses traits étaient nobles et d'une parfaite régularité ; son regard éclatant et doux; ses lèvres rieuses. Vers la trentaine un embonpoint naissant l'importuna. Sa mise et ses manières étaient celles de la cour * . Le tl juillet 1785. malgré l'ardeur de l'été parisien, des élégantes en claire toilette, des petits maîtres en frac anglais faisaient arrêter leur carrosse doré ou leur léger « Avhisky » le long des murs sombres du Chàtelet, vieille forteresse, qui bouchait alors l'entrée du pont au C>hange et couvrait la place, qui a gardé son nom. Ce ne fut pas sans étonnement qu'on les vit prendre place parmi la foule noire des procureurs, des clercs et des avocats, à l'audience du parc civil, dont l'enceinte solennelle se voyait rarement à pareille fête. Hérault de Séchelles y
* Voici son signalement d'après un passe-port du 28 octobre 1793 : « taille de b pieds 8 pouces, cheveux et sourcils bruns, front dégagé, nez moyen, yeux bruns, bouche petite. »
UN JACOBIN EN 1783 a
parlait, pour la dernière fois, comme avocat du Roi. Le "20 juillet, il avait été nommé avocat général du Parlement, bien qu'il n'eût ni l'âge de trente ans requis pour occuper cette charge considérable, ni les trois cent mille livres nécessaires pour l'acheter ; mais M"*^ de Polignac avait présenté à la Reine son beau cousin. Assaillie par les haines furieuses que déchaînait contre elle l'alfaire du Collier. Marie-Antoinette mit son espoir dans ce jeune magistrat, descendant d'excellents serviteurs de la couronne, parent de sa meilleure amie. Elle fit nommer « de haute lutte », dit l'avocat Berryer, « la créature des Polignac ». Par une coquetterie toute féminine, et qui fit jaser, elle voulut ellemême broder son écharpe^
Cette faveur insigne consacrait une réputation naissante. AuChàtelet, Hérault de Séchelles se réservait habilement « les causes d'éclat » ; il les soutenait en « homme sensible ». On l'entendait défendre avec grâce tantôt un précepteur contre un élève ingrat, tantôt une mère délaissée par une fille opulente. Ces principes
'■ « La femme du roi, dit Camille Desmoulins, offrit la ceinture noire au jeune et beau Séchelles. » Cf. p. 172.
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austères sem])laient piquants sur les lèvres d'un adolescent si aimable, doué de l'organe le plus « louchant ». Labonne compagnie vint l'écouter; le Chàtelet fut à la mode. Il apparut cette fois avec quelque timidité, qui acheva de lui gagner les cœurs :
« A peine M. Hérault eut parlé une ou deux minutes (écrivit Garât dans le Journal de Paris), que je connus la cause tout entière. Il était question de trois donations faites en faveur des pauvres de la paroisse Saint- Sulpice par un homme qui avait des parents pauvres à qui il n'avait rien laissé. Ces donations dictées par un sentiment d'humanité peu éclairée n'étaient point revêtues des formes de la loi; c'est ce qu'établissait et démontrait dans son discours M. Hérault, qui conclut à annuler les donations, et dont les conclusions ont été suivies par le Chàtelet.
c( Le discours du jeune magistrat n'avait aucune ambition d'éloquence. Son style était calme et tranquille comme celui de la loi ; il avait quelque chose de co repos des passions si nécessaire à l'esprit pour trouver la vérité. La conviction et la lumière sortaient doucement et par degrés de ses paroles, sans aucun appareil de raisonnement, sans aucune de ces formes du syllogisme, qui ne sont point la raison et qui blessent le goût;... il est arrivé à ses conclusions toujours précédé par la persuasion et par l'évidence. Il aurait pu se dispenser presque de conclure. >;
Mais le jeune orateur possédait iléjà tous les secrets de son art. Son léger trouble s'était
fondu peu à peu dans << une noble assurance » : il termina sur un ton d' « orgueilleuse timidité ». Au milieu des applaudissements qui couvraient sa parole, il voulut sefîacer derrière les orateurs qui l'avaient précédé. Il adressa « les compliments les plus ingénieux « au jeune de Sèze, son contradicteur, et le public enthousiasmé réunit dans une même ovation le futur juge et le futur défenseur de Louis XVI. Hérault de Séchelles en retira tout Ihonneur. On était suspendu à ses lèvres : on craignait de le voir finir, et lui-même semblait le craindre aussi. C'est ce sentiment « si naturel, si touchant » qu'il exprima aux magistrats qu'il allait quitter. « il épancha son àme dans ses adieux » ; il sut trouver des larmes :
« Lorsque, s'adressant au chef vénérable qui présidait le tribunal, il l'a appelé du nom de l^ère, l'orateur pleurait, le barreau, le public partageait toute son émotion, et le magistrat respecté, qui recevait un nom si doux, versait sur le tribunal des lois des larmes dont la justice même lui permettait de goûter la douceur. Il a répondu du tribunal et sa réponse noble, sensible était vraiment celle d'un père. »
En descendant de la tribune, Hérault de Séchelles fut embrassé par ses collègues. L'as-
sistance tout entière se leva, raccompagna jusqu'à sa voiture et le poursui\it encore du bruit de ses acclamations'.
Dans son élégant attelage pour lequel, d'après ses comptes, il ne dépensait pas moins de 4.500 livres par an, M. Tavocat général suivit les quais de la Seine, contourna le Palais-Royal, gagna les boulevards et s'arrêta devant le n° 14 de la rue Basse-du-Rempart, dont le premier et le deuxième étage composaient sa confortable garçonnière. Il ne possédait pas, comme on l'a dit, une immense fortune. Ses biens, formés de diverses rentes et des revenus de son beau domaine d'Epone, à dix lieues de Paris, lui procuraient à peu près dix mille livres annuelles; sa famille y ajoutait de quoi soutenir un brillant état. Au deuxième étage de la maison logeaient son valet de chambre, le fidèle Barbier, sou cocher et Bulot, un autre domestique; le premier était occupé par ses appartements composés d'une salle à manger, d'un cabinet de travail, d'une chambre à coucher et d'un « boudoir » ; une double entrée y donnait accès sur le palier.
' Journal de Paris, n° 219, du 7 août 189o, et Maiîs, Gazette des tribunaux, XX, p. 228.
Le cabinet de travail renfermait « une immense bibliothèque )^, dont les quatre mille volumes attestaient une curiosité presque universelle. Un petit coin en était réservé aux livres de piété, héritage des ancêtres ou reliques de l'enfance : la Bible ^ Y Année Chrétienne de Letourneux, la Conduite de Noailies, VEssai de Morale de Nicole, la Vie des Pères des Déserts par Arnauld dWndilly. Ailleurs cinq cents volumes de jurisprudence étalaient leurs dos imposants. Les orateurs grecs et latins, dans leur texte et dans les traductions de l'abbé Auger, avoisinaientles grands écrivains du dernier siècle, quatre-vingt-douze volumes de Voltaire, dans l'édition connue sous le nom de papier à la Croix, trente-quatre de Jean-Jacques et cinquante-six de Buiïon. Descartes en sept volumes, Leibnitz, Spinoza, Bacon, Locke, Pascal et Malebranche représentaient les philosophes. Tacite et Thucydide se continuaient par la collection complète des Mémoires sur l'Histoire de France et par les quinze volumes des Œuvres de Frédéric IL Faut-il citer Montesquieu, Raynal et le Voyage du jeune Anacharsis'} On trouvait encore dans ce réservoir inépuisable les
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meilleurs livres de physique, de médecine, de mathématique, d'innombrables récits de voyage, surtout en Italie, quatre-vingt volumes anglais dans leur texte, don Quichotte, le Tasse, l'Arioste, traduit par Mirabeau, l'histoire en trois volumes du Théâtre-Français par Demouhy. Les ■ tren le volumes de l'A dmhmiraùon des finances de ' Necker attendaient le voisinage des innombrables publications des assemblées futures, La gaie science trouvait encore une large place avec les erotiques anciens et leurs imitateurs gaulois. Telle était cette vaste ruche, où s'étaient posés. près des abeilles, tous les paj^illons du siècle ^ Le « boudoir » était tendu d'un papier jaune anglais avec des bordures en arabesques ; au plafond voltigeaient des amours. Les persiennes mi-closes ne laissaient filtrer qu'un demijour par les fenêtres ornées de fleurs. Un lit de repos était bordé d'une glace dans toute sa longueur et l'on remarquait encore, nous
' NtJlice des livres après le décès du citoijeu Hérault de Séchelles... (Bibliothèque de la Chambre des députés). — M. Henri Monod me communique les Monuments de la vie privée des douze Césars d'après une suite de pierres et médailles gravées sous leur règne. Rome 1785. L'exemplaire est signé d'Hérault de Séchelles avec la date 1789. C'est un ouvrage que la Bibliothèque nationale reléguerait dans son Enfer.
confie une indiscrète, « un canapé élastique ». La bibliothèque et le boudoir encadraient la chambre à coucher. Hérault de Séchelles s'y trouvait comme au centre de ses plaisirs. A tous il s'abandonnait avec la même ivresse. Le moment de son réveil « donnait le ton » à toute sa journée. Bien souvent il se jetait « à corps perdu » parmi ses chers livres, maniant amoureusement leurs belles reliures de maroquin. Chasseur avide, il galopait à travers les routes et les sentiers de la science, s'arrêtant cependant pour fixer Thorizon et faire un choix parmi les sites, car « le lecteur esclave ne vaut pas mieux que l'esclave citoyen. » Un manuscrit de sa main était intitulé : Livres qu'il faut relire ■sept ou huit cents fois. C'est dit-il, « ceux qui font penser et ceux qui contiennent des faits ». Il avait composé des Observations sur V Histoire Naturelle de Butfon, qu'il relisait sans cesse. « Je me nourris, écrivait-il, de ce style grand, relevé, mais simple, qui généralise tout, qui découvre une multitude de rapports, dont on ne peut changer ni déplacer un mot\ » Il admi-
' Exemplaire des œuvres d'Hérault de Séchelles, préparé
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rait Montesquieu au point d'être allé jusqu'à Bordeaux consulter ses manuscrits et vivre de son souvenir. De même, il avait fait de nombreuses recherches et de longs voyages pour découvrir le manuscrit de la Nouvelle Hélom^ qu'il avait acquis en Hollande au prix de i24.000 livres ^ Une miniature en émail de M"'^ de Warens reposait sur sa table. En tin il a parlé en disciple passionné de la profondeur et de la concision de Tacite : « Telles ces ruines donl le voyageur admire l'élévation, et les trois quarts sont sous la terre. »
Sur un vers de Théocrite ou d'Anacréon. sur un conte de La Fontaine ou de Dorât, le bel Hérault passait très naturellement de sa bibliothèque à son boudoir. 11 estimait que « le plaisir continu est le signe de la santé, de la vertu,
pour rimpression et annoté d'après les manuscrits originaux par E. P. A. — B. N. fr. n. a. 10108.
^ Ce manuscrit, composé de quatre volumes reliés en maroquin rouge, fut saisi par le Comité d'instruction publique de la Convention (voy. Proc.-verb. du Comité cVInst. Pub., IV, 237). Mais les volumes I et II furent oubliés. Ils ligurenl dans ]a. Notice, faite pour la vente après décès, ainsi que le portrait sur émail de M"'*^ de Warens. Un nommé Rivière les acheta 700 francs et les offrit pour 1.500 francs à la Bibliothèque Nationale, qui les refusa (voy. VAmateur cl autographes, 1902, p. 102, 113, 143). Les volumes III et IV sont à la Bibliothèque de la Chambre des députés.
de la sagesse ». Derrière ses fenêtres fleuries défilaient des beautés de tous les mondes, séduites par ses grâces et bientôt délaissées, car son cœur était comme son esprit, hospitalier et mobile. De ce don Juan fort averti, nous n'avons d'autres confidences, à cette époque, que des vers galants où il n'a pas pjiné. La philosophie de cet enfant du siècle était le naturalisme de Buffon, ou plutôt le matérialisme moins noble de Diderot. La morale n'était pour lui que « la science des intentions ou tendances physiques ». Il jouissait de la vie en épicurien ardent et raffiné ; il eut voulu Tembrasser tout entière. En attendant l'âge de l'ambition, il faisait ses délices des idées et des femmes. Il aimait les idées en voluptueux, elles comparait à des Cléopâtres toujours changeantes, qui lui faisaient goûter, dans leurs métamorphoses, les plaisirs de l'infidélité. 11 aimait les femmes en intellectuel, et les subordonnait à son intelligence. « Prenez, disait-il, les pinces de la faiblesse et de la vanité chez la femme. » En sortant des bras de sa maîtresse, ce jeune homme, qui pleurait avec Saint-Preux aux pieds de Julie, écrivait devant le portrait de M"^" de Wa-
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rens des phrases comme celle-ci : « Yenus soepe excitata^ raro peracta^ acuit ïnçjemum. » Jl disait encore que la femme est l'archet de notre âme, que le lendemain d'une jouissance est favorable à rinvention , et il résumait ainsi son catéchisme amoureux, avec la sécheresse d'un Chamfort et le désabusement d'un Meilhan : a L'amour ne naît, ce me semble, que de la physionomie et des manières. » Dans ces brillantes années, où il était aussi doux de penser que de vivre, jamais homme n'abrita mieux des orages une tête bien faite et un cœur léger.
M. Paul Bourget a tracé, dans la préface du Disciple^ un éloquent portrait des « nihilistes » élégants de 1889; il a flétri dans leur gloire ces jouisseurs cyniques et délicats. Notre société contient encore bien des Hérault de Séchelles. Puissent-ils ne jamais connaître les révolutions !
Le fils d'un liéros. — Le maréchal de Conlades et la duchesse de Polignac. — La toge ou répée. — Michel Lepeletier de Saiat-Fargeau. — L'Eloge de Suger. — ■ Démosthène et M"" Clairon. — L'éloquence au Théâtre-Français.
— Le château d'Epone. — ■ Un prince de la jeunesse. — Chez Lavater.
Quand Hérault de Séchelles naquit à Paris le 20 octobre 1759' et fut baptisé à Téglise Saint-Sulpice, sous le nom de Marie-Jean, il était le suprême espoir d'une famille plongée dans le deuil. Le l""" août, son père, colonel à vingt-deux ans du régiment de Rouergue-ïnfanterie, avait reçu deux coups de sabre à la tête en chargeant les Anglais à la bataille de Minden ; il mourut à Cassel quinze jours après-.
1 C'est la date donnée par ses provisions d'office au Châte,let et au Parlement, d'après son extrait baptistère. Tous ses biographes font fait naître à tort en 1760.
- Rouergue-Infanterie fit une résistance admirable et subit des pertes énormes. Le majorde Vauconcourt, les capitaines du Petit-Thouars, Tallier, Florin, le lieutenant de I3rage-
If) HÉRAULT DE SECHELLES
Le maréchal de Contades, qui commandait larmée en déroute, fut désespéré de sa perte. « C'était, écrivit-il au ministre, le plus joli sujet du monde. »
Les Hérault, originaires d'Avranches, prouvaient leur noblesse depuis 1390. Ils portaient (T argent à trois cannes de sable becquées et memhrées d'or. On les voit, pendant le siècle précédent, figurer avec honneur dans l'armée et dans les charges administratives ; beaucoup d'entre eux portèrent l'habit religieux. René Hérault, père du colonel, avait trois frères dont l'un fut prêtre, l'autre jésuite et le troisième capitaine de cavalerie. D'un premier mariage avecM"^Durey de Vieucourt, il avait eu deux filles, M"^' de -Marville, dont le mari fut ministre de la marine, et la comtesse de Polastron. Celle-ci eut elle-même pour fille la duchesse de Polignac et, pour belle-fille, cette charmante Louise de Polastron, qu'aima le comte d'Artois. La seconde femme de René Hérault, M"^ Moreau de Séchelles, veuve depuis 1740, pleurait la mort tragique de son fils unique, quand la naissance
lonne furent tués, les capitaines Gérard. Perrin de la Beyssière, Dai'bois et 10 lieutenants blessés.
d'un rejeton posthume vint lui procurer la plus douce des consolations : le dernier des Séchelles devait périr plus tragiquement encore.
René Hérault fonda la fortune de sa maison. La faveur du cardinal Fleury et des Pères Jésuites eu fit un lieutenant-général de la police de Louis XV. Laborieux et dur, il employait son zèle à rejxéiier la liberté d'écrire et même toute espèce de liberté. Il prm^guait contre les jansénistes les refus de sacrements, les lettres de cachet, les emprisonnements arbitraires ; il faisait appel à la délation contre tous les ennemis de la royauté. Voltaire le mordait de ses épigrammes ; le public, qui le détestait, raillait ses infortunes conjugales; le Roi le comblait d'honneurs. 11 léguait à son petit-fils un nom illustre, mais un souvenir iibliorré.
Dans le siècle des Liaisons dangereuses , il faut souvent mettre une note en marge des actes de naissance. Une tradition de famille, recueillie récemment par M. Ernest Daudet, donne pour véritable père à Hérault de Séchelles le maréchal de Contades, qui était par alliance l'oncle de sa mère, Marguerite-Marie Magon de la Lande, issue d'une des plus an-
18 HliRAL'LT DE SÉCHELLES
ciennes familles de Saint-Malo\ Contades^ était un vétéran brillant des guerres désastreuses du règne de Louis XV, soldat brave et général incapable, parfait courtisan, fort avant dans la faveur du Roi et de Mme de Pompatlour-. Le 11 avril 1T58, il présidait au château de la Chipaudière, qu'on peut voir encore près de Paramé, au milieu des beaux bois qui l'entourent, la cérémonie du mariage de sa nièce, âgée de dix-sept ans, avec le jeune colonel Hérault de Séchelles. qui n'en avait pas vingt : lui-même en comptait alors cinquante-six et s'était, trente-quatre ans auparavant, marié dans cette même demeure à une Ma2:on de la Lande. Le 18 février suivant, le maréchal et le colonel partirent ensemble pour l'armée d'Allemagne, où ce dernier trouva la mort. A l'an-
^ Les Magou ne comptaient pas moins de seize brandies. Une Magon de Boisgareiu épousa en 1781 le prince de SavoieCarignan, frère de M"*^ de Lamballe. Un contreamiral, Magon de Médiue, fut tué à Trafalgar. Endn Magou de la Gervaisais est connu pour ses aventures romanesques avec la dernière des Condé.
- Un officier, M. de Mopinot. écrit de Cologne le Sjuillet 1758 «... C'est M. de Contades qui commande eu attendant mieux: les troupes paraissent fort mortifiées d'être sous ce général. » {Sous Louis le Bien Aimé, correspondance publié» par M. .\ndré Uemoine.)
nonce du désastre de Minden, M"" de Contades subit une commotion cérébrale, qui la mit en enfance pour le reste de ses jours. Le maréchal, toujours en faveur malgré sa défaite, revint en France et renonça aux combats. Nommé gouverneur de l'Alsace, puis de la Lorraine, doyen des maréchaux de France en 1788, il fut en 1789 créé duc, le dernier de l'ancienne monarchie ^ On le voit, dès 1760, associer étroitement sa vie à la jeune, veuve du colonel Hérault de Séchelles et témoigner au petit Marie-Jean, dès le berceau, une sollicitude toute paternelle. L'enfance du futur conventionnel s'écoula dans le plaisant Anjou, sous les beaux ombrages du château de Montgeoffroy, que le maréchal avait fait reconstruire et qui appartient encore à ses descendants. On y montre, comme au château de la Chipaudière, les chambres occupées par les dames Hérault. Le dernier des Séchelles grandit sous l'œil vigilant de sa grand'mère, la veuve du lieutenant-général de police, et de sa mère, dévote et royaliste comme une vraie bretonne; il fut gouverné par un
'■ Il louchai l alors eu traitements et gratificatious plus de 130.000 livres. (A. G. dossier Contades.)
vieux soldat de cour, ancré dans les traditions de la monarchie absolue et dans le respect étroit de la religion. Un portrait commandé par le maréchal au peintre Drouais, et qui se trouve en double au château de Montgeoffroy et chez M""' la duchesse de Polignac, nous montre à sept ans ce précieux enfant, qui fut, sans nul doute, « un enfant gâté » ; costumé en Pierrot, les mains dans les poches, il est charmant avec ses joues rondes, sa bouche mutine, ses yeux ravis de voir la lumière et son front pur, encore vierge de pensées, ce grand front, qui devait porter la Constitution de 1793 '.
11 fit ses études à Juilly, chez les Oratoriens, en même temps que Duport, Alexandre de Beauharnais, M. de Bonald, Louis de Narbonne et le jeune baron de Clootz, qui n'avait pas encore pris le prénom d'Anacliarsis ; quelques années plus tard, il aurait eu pour maîtres le P. Billaud, qui devint son collègue sous le nom de Billaud-Varenne, et le futur duc d'Otrante, que les élèves appelaient alors (* le bon père
* Après la Révolution, une tante d'Hérault de Séchelles, qui le chérissait, M""*-' de Saint-Gilles, fit copier ce portrait en miniature par Isabey. Cette miniature appartient à j^mc la comtesse de Toulgouët-Tréanua.
Fouché ' ». 11 s'éprit là, comme les autres, de l'histoire grecque et romaine, des grands hommes de Plutarque. Norvins dit justement qu'on donnait dans ces collèges « une éducation tout aristocratique et une instruction toute républicaine ».
Le souvenir glorieux de son père, le patronage du maréchal de Contades, ses parentés puissantes à la Cour, sa brillante santé, tout destinait au métier des armes cet adolescent privilégié. Il porta l'épée fort jeune, à quinze ou seize ans sans doute"; son père, au même âge, était déjà capitaine aux dragons de Caraman. Gomment ne poursuivit-il pas cette carrière, où le vœu de sa famille l'appelait, où tous les succès l'attendaient ? Ce qu'on sait de son caractère permet de supposer que ce voluptueux ne montra que peu de goût pour la vie des camps et que cet intellectuel était déjà possédé par les passions de l'esprit. Le maréchal de Contades dut se résigner à le voir entrer
^ Arxault. Sourcnirs d'un sexagénaire, I. p. 91.
- « La carrière des armes était celle à laquelle vous sembliez être appelé; vous avez consacré à cet état périlleux les prémices de votre âge... » Mars, Gazette des tribunaux, t. XXV. (Dédicace à Hérault de Séchelles).
dans la robe. Il fit son droit à Paris où les maîtres, nous dit le chancelier Pasquier, s'occupaient plus du Contrat Social que du droit romain ou des vieilles coutumes de la monarchie, et débuta, selon Pusage, comme avocat au Parlement. Le IT décembre 177T, le Roi, persuadé que « le sieur Hérault de Séchelles, héritier des vertus de ses pères et de ses oncles et animé par leurs exemples, s'empressera de marcher sur leurs traces, qu'il se rendra comme eux digne de son estime et qu'il fera ses efforts pour mériter de plus en plus sa confiance », le nomma son avocat au Chàtelet, en le relevant de la condition d'être âgé de vingt-cinq ans : il en avait dix-huit'. C'est comme avocats du Roi au Chàtelet que débutaient les fils des grandes familles de la magistrature.
Hérault de Séchelles trouvait parmi ses nouveaux collègues un des compagnons de sa plus tendre enfance, Michel Lepeletierde Saint-Fargeau, fils du fameux président, dont la famille, alliée à toute la haute noblesse, était une des plus illustres du Parlement avec les Séguier,
' Trovision d'office. A. N.. Y 61.
les crAguesseau, les Joly de Fleiiry, les d'Ormesson et les d'Aligre. Saint-Fargeau avait un an de moins qu'Hérault de Séchelles ; il était studieux et doux et possédait, comme son ami, une superbe bibliothèque ; mais il affichait des mœurs austères. 11 avait épousé la fille du procureur général JolydeFleury. A la mort de son père, en 1784, il héritade six cent mille livres de rente et d'une charge de président à mortier. 11 siégea d'abord au Parlement comme avocat général; en juillet 1785, il prit possession de sa charge de président et démissionna de la première; ce fut Hérault de Séchelles qui l'y remplaça \
L'Académie française mit au concours en 1778 V Eloge de Siiger : Garât fut couronné. L'an d'après, Hérault de Séchelles, âgé de vingt ans, fit paraître un nouvel Eloge-; il annonçait dans sa préface que « des circons-
^ Lepeletier de Saint-Fargeau liabilait rue Culture Sainte- Catherine, n*' 75, dans riiôtel où est installée à présent la Bibliothèque de la Ville de Paris. D'après sa provision d'avocat du Roi au Chàtelet, il était né le 29 mai 1760.
- Eloge de M. Suger. abbé de Saint-Denis, ministre d'Elat sous le régne de Louis VI, dit le Gros, et régent du Royaume pendant la croisade de Louis Vil, dit le Jeune, par M. Hékaulï. Paris, Demonville 1779. Avec cette épigraphe : Justissimus unus t Virgile).
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tances étrangères à sa volonté ne lui avaient pas permis de présenter son ouvrage à l'Académie ». En le publiant, « il ne voulait qu'essayer ses forces, heureux si l'indulgence daignait sourire à ses efforts ». Il débutait ainsi : « Suger naquit sans aïeux ». Parlant de la féodalité : (.(. Temps affreux, s'écrie-t-il, âge de fer ! jours de calamités et de douleurs ! Je vous entends vanter sans cesse ; votre éloge retentit sans cesse à mes oreilles qu'il importune. » Il appelle les nobles « de fameux brigands », les croisades, « un des plus terribles fléaux qui aient affligé le genre humain ». Il semble comparer Suger à Turgot, tout en flétrissant « l'avidité monastique du persécuteur de la tendre Héloïse ». Cependant son Eloge est empreint d'un respect inquiétant pour la monarchie et la religion. Il se fait une joie de tout insinuer sans rien dire. Si le premier écrit d'un homme révèle l'altitude préférée de son esprit, le petit-fils du sévère lieutenant de police s'affirmait dans ce premier essai comme un ironiste très subtil ; il est clair que son discours n'avait pas été du goût de sa famille, mais qu'il n'avait pu résister, en le publiant, au plaisir de scanda-
LA PRÉDICTION DE LAVATER 2o
liser à la fois un maréchal de France et deux dévotes.
Hérault de Séchelles était passionné pour l'éloquence. L'abbé Auger, le célèbre traducteur de Démosthène, en fit un helléniste distingué et devint son ami. Pour imiter Démosthène, qui prenait des leçons de l'acteur Satyras, le jeune Hérault s'en fut chez M'^" Clairon ; il lui trouva « l'attitude royale » \ « Avez-vous de la voix? » demanda-t-élle à l'arrivant. — « J'en ai comme tout le monde, mademoiselle ». — « Eh bien ! il faut vous en faire une. » M^^^ Clairon donnait tout à l'étude, comme M"^ Dumesnil à la passion : « 11 y aune éloquence des sons, disait-elle à son élève. S'étudier surtout à donner de la rondeur à la voix, pour qu'il y ait de la rondeur dans les sons... Surtout aller doucement, simple ! simple ! La variété des intonations fait le charme de la diction... Beaucoup ménager la voix et les mouvements; c'est principalement par l'économie que l'on fait briller sa dépense... Que voulez-vous être? orateur;
^ On la donne généralement pour sa maîtresse. On oublie que M"'' Clairon, née en 1723, avait près de soixante ans, quand Hérault la connut.
soyez-le partout, dans votre chambre, clans la rue. Rien n"est plus fort que l'habitude ; elle vient à bout de tout... formez votre voix, répétait-elle, le reste là... », et elle lui touchait le front. « Très peu de gestes pour un orateur du ministère public. Vot/'e genre est la noble.sse et la dignité an suprême degré » .
Hérault ne s'en tint pas là ; il devint un habitué du Théâtre-Français et de ses coulisses. Il admirait le vieux Lekain dans les rôles passionnés, ses plus beaux rôles. Il goûtait encore « la candeur jeune, intéressante » de la déclamation de Saint-Phal, « les beaux gestes, les mains, l'accent paternel, l'éclat vigoureux et entraînant » de Brizard, qui jouait les pères nobles et les rois ; « la liberté, la grâce, l'aisance » de Mole, qui excellait dans les petits-maîtres. De Larive, le véritable successeur de Lekain, et qui resta sans rival jusqu'à Talma, il admirait jus- (|u'à Tenthousiasme « la voix forte et mâle, le ])ort noble, colère, le geste majestueux, la beauté, la franchise fière et bonne ». Il interrogeait ces maîtres de la scène, prenait leurs conseils, parfois môme leur en donnait. 11 rappelait par exemple à Saint-Prix que le geste est le
mouvement du bras et non pas le mouvement de la main, et il était tout heureux d'apprendre de M"" Larive que son mari s'occupait surtout à contraster l'opposition du corps et du bras.
Dans le barreau il préférait à Target, à Linguet, à Bonnières, « l'àme expansive, sensible, prompte à recevoir et à communiquer les impressions », la figure « magique » du célèbre Gerbier, qui compléta pour lui les renseignements de M'^" Clairon. Le grand avocat était peu instruit : il ne lisait guère que les Provinciales, mais ses magnifiques improvisations étaient le fruit d'une laborieuse préparation. Curieux de toutes les formes de l'éloquence. Hérault allait encore s'asseoir dans les églises pour apprécier « l'audace verbeuse et brillantée » de l'abbé Fauchet, « les pouinons infatigables et vastes, l'air simple et convaincu » du P. Beauregard.
Dans un curieux écrit, unique en ce siècle où l'éloquence allait briller d'un éclat soudain, Hérault de Séchelles nous a fait connaître la technique de son art. « On peut dire, écrit-il, qu'un homme qui parle en public joue un personnage quelconque. La principale attention
de roratcur doit donc être de ne laisser voir que son personnage. L'illusion est détruite s'il ne cache pas avec soin qu'il répète ce qu'il a appris. » 11 en conclut que « la mémoire est nécessairement la première partie de l'art oratoire », et qu'il faut apprendre ses discours par cœur. <( Apprendre par rrpur, ce mot me plaît. Il n'y a guère en effet que le cœur qui retienne bien et qui retienne vite. » Il s'étend longuement sur les moyens d'aider la mémoire et imagine pour lui-même de la mettre dans les plis de sa main. C'est encore à la mémoire qu'il a recours pour former sa voix : il veut penser sans cesse à celle de Larive, de Brizard, de Gerbier, surtout à celle de M"^ Clairon, qui ressemble à la sienne. Quant aux gestes, le nombre à son avis en est fort peu étendu. A l'ordinaire, il essaiera de ne se permettre qu'un demi-geste, lent et même rare, de ne jamais remuer la main, car n Tâme du bras est dans le coude », de faire remonter ses mouvements, « ainsi que la perspective de la terre », d'agrandir les yeux et de les descendre à propos, enfin de se tenir ferme, c< les jambes sur les pieds, les cuisses sur les jambes, le corps sur les cuisses, les reins droits, les
épaules basses, le col droit, la tête bien placée; c'est ce qu'enseigne la danse noble et iigurée. » Telle est la sévère discipline que s'imposait ce délicat et qu'il résumait en ces termes : opposition, économie. 11 s'éraillait le gosier devant sa glace en récitant les fureurs d'Oreste et le rôle de Mahomet. 11 maîtrisait ses gestes qu'il avait « d'un raidc, d un sec, d'un sautillant épouvantable ». Pour cet homme sensible, le naturel n'était que le triomphe de l'artifice. Sa méthode produisait l'ordre, la clarté,' la noble élégance, mais elle refrénait la fantaisie, étouffait l'inspiration, '^es Réflexions sur la déclamation sont un pendant du discours de Bufïon sur le style. C'est qu'en ces frivoles années, où la liberté, comme on disait, était muette, la matière oratoire faisait défaut. C'est aussi qu'en dépit de ses vingt ans, le bel Hérault ne portait pas en lui ces convictions impérieuses, qui s'échappaient sans apprêt du cœur enflammé de Mirabeau. Cet apôtre sans couleur avait i-ecours aux supercheries du fard : ce guerrier sans élan s'exerçait à la parade et, rival de Démosthène, toute son àme vigilante et froide était chez M"^ Clairon.
L'édiicalion des salons avait remplacé pour lui celle de la place publique. « Je suis entré jeune dans la société, dit-il, et j'ai longtemps fait le rôle d'écouteur. » 11 ne fréquentait guère les hôtels du iMarais, où habitaient les anciennes familles magistrales : là, parmi des « meubles antiques », siégeaient de « redoutables douairières » qui appelaient les philosophes « des gens à brûler » et parlaient aigrement « de Fhorrible dépravation des autres quartiers et de l'irréligion qui marchait le front levé dans le faubourg Saint-Germain » '. Par ses cousines Polignac, Marvilleet Polastron il avait un facile accès dans le monde de la Cour. Le fastueux hôtel de son oncle Magon de la Balue, le «richissime fermier général », situé place Vendôme', était le rendez-vous de la naissance, de la fortune et de l'esprit. Mais Hérault de Séchelles, quand il n'était pas d'humeur galante, recherchait surtout les gens de lettres et les étrangers; c'était
^ MiiuciKU. Tableaux de Paris, 1, p. 272.
- C'est lancien hôtel de Noce, qu'avait habité Law. Magon de la Balne y donnait des fêtes fastueuses, dont l'une est restée célèbre. Deux geutilshommes se battirent en plein bal et l'un d'eux fut lue; l'héroïne de l'aventure devint folle.
la pente de son caractère et le « snobisme » de son temps. Il ne se lassait pas d'observer les grands hommes. Témoin le petit écrit où il a caractérisé les causeurs célèbres qu'il avait rencontrés. L'air inspiré de l'abbé Arnaud, le ton éloquent de Thomas, la tournure « piquante, élégante, académique » de l'abbé Delille, « les pinces mordicanfes » de l'esprit de Chamfort, « l'accent bas, calme, profond, gascon et léger » de Garai, l'entretien continu et bien français de Marmontel, voilà tout ce qu'il eût voulu réunir en lui-même. Il fut impressionné par « le silence » de Francklin et interrogea Jefîerson sur la mémoire. 11 a vu d'Alembert dans son grenier, entouré de cordons bleus, de ministres, d'ambassadeurs : « Ouel mépris \j avait pour tout ce monde-là ! Je fus frappé du sentiment que la supériorité de Tesprit produit dansl'àme, » Il aimait la parole « diviseuse et précise » de Gérutti, la tournure « simple mais supérieure » de Condorcet. Il approcha Rousseau, peu brillant à son ordinaire, comme Corneille et La Fontaine ; « mais son regard n'était pas celui d'un homme ordinaire » ; parfois il s'exprimait avec « une chaleur concentrée qui agitait
32 HÉRAULT DE SÉGHELLES
ses membres » ^ Le grand bonheur d'Hérault de Séchelles était d'entendre Diderot : sa parole était claire comme un rayon du soleil et répandait sur la vie un jour enchanteur.
L'été, quand il ne voyageait pas, le jeune magistrat allait habiter son joli château d'Epone près de Mantes, que son arrière-grand-père Louis Hérault avait acquis, en 1706, de la duchesse de Créqui. Ses terres, de plus de cinq cents hectares, sont aujourd'hui démembrées, mais sa demeure est encore intacte, ainsi que le parc qui l'entourait. C'est un bel et vaste édifice, formé d'un corps central et de deux gros pavillons. 11 est situé à dix lieues de Paris, sur les hauteurs qui dominent la vallée de la Seine, large et riante à cet endroit. Au pied de l'aimable colline est coquettement installé le village d'Epone autour de son vieux clocher. Une longue allée, bordée de buis, suit la crête et offre aux regards d'admirables aspects sur la nature la plus douce et la plus iine du monde. C'est là que notre philosophe aimait à rêver en promeneur solitaire. Il
' D'après une tradition de i'amille, Condorcet et llousseau auraient été au château de la Cliipaudière les hôtes du grand-père d'Hérault de Séchelles, M. Mayon de la Lande.
s'y disait alors, avec quelque emphase a un campagnard, au fond d'un vieux château élevé comme le nid des aigles au-dessus des plaines manloises ». Il croyait la méditation plus féconde, le jugement plus fort et plus sain en bon air, sur les hauteurs, et quand il avait laissé pour d'amples vêtements son frac étriqué ; il pensait encore que les politiques devraient, comme les anciens Romains, vivre à la campagne pour y apprendre la patience silencieuse, image delà nature. La solitude était, d'après lui, la mère du génie, la source de l'originalité ; elle guérissait de la vanité. Mais il s'en lassait assez vite. Souvent il se grisait de grand air en chasseur passionné, comme tout bon magistrat ; plus souvent, il attirait danssa demeure des écrivains, des savants en renom et les mêlait à ses jeunes amis, aimable à tous, accueillant, populaire. C'est là qu'il récitait en grec des périodes de Démosthène avec l'abbé Auger, et qu'il écoutait, dans la grande allée d'ormes, la voix harmonieuse de Gerbier. A l'automne, quand il retournait dans le bruyant Paris, il laissait sur sa colline « le meilleur de lui-même », et se promettait bien « d'aller s'y retrouver » l'an prochain.
34 HÉRAULT DE SÉCllELLES
HéraiiU de Séchelles était, à la veille de la Révolution, un prince de la jeunesse, non point de cette jeunesse de cour, turbulente et folle, qui saluait, comme un grand ancêtre, le vieux Richelieu et se ralliait à Fétendard de Lauzun, prodiguant l'argent, affichant les femmes, voguant vers l'Amérique pour courtiser les halles et chevaucher vers la gloire, mais d'une jeunesse plus paisible d'allures, composée, raffinée, philosophe, qui, dans le grand combat pour les « lumières » , courait aussi aux exploits d'avantgarde, mettait son élégance à pleurer sur « la nature », et sa bravoure à se moquer de la vertu. Hérault de Séchelles était un prince des intellectuels de ce temps-là. Dans le monde, il s'était lassé bien vite du rôle effacé d' « écouteur » ; il s'y montrait brillant, paradoxal, plein d'entrain, « ricaneur » ; il tenait état d'homme d'esprit. Suivi d'un cortège d'admirateurs, cet heureux jeune homme étalait sa complaisance et sa joie :
Aimanl, aimé de tous, ouverl comme une fleur.
Dans l'ivresse de ses vingt-cinq ans, il s'élançait sur la route sans fin de l'ambition. Les
yeux fixés sur son étoile, il lespiraitavec orgueil les roses de la vie.
Quelle destinée l'attendait au delà de cette porte dorée ? Quel était celui de ses rêves qui deviendrait réalité? Voyageur en quête d'un augure, Hérault de Séchelles s'en alla trouver le pasteur Lavater, qui vaticinait alors à Zurich. Poète, philosophe, théologien, Lavater était un doux mystique très bon, très savant et un peu illuminé. Gœthe était son ami. On l'appelait le Fénelon de CHelvétie. Il avait acquis une grande habileté à lire le caractère, le passé, voire même quelque peu de l'avenir, dans les traits du visage et s'était efforcé de poser les fondements de cette nouvelle science. Ses Eléments de Physiognomonie faisaient alors fureur en France, en même temps que Cagliostro, la franc-maçonnerie et le baquet de Mesmer. Hérault, toujours friand des nouveautés, était un physiognomoniste passionné. Témoin, ces observations qu'on trouve dans une de ses œuvres :
OEil fixe ; pensées et volontés fixes.
OEil mobile ; pensées et volontés mobiles. . . Rayon visuel ascendant; signe de caractère timide, Immble, caché...
Voix double; caractère double.
La clef de la voix dans l'échelle musicale répond à la clef du caractère dans l'échelle morale.
Tel le tissu de la peau, tel le tissu des opinions et du style.
Le caractère d'un homme a ordinairement les mêmes qualités que sa matière, en repos ou en mouvement...
En comparant la forme, la couleur, la physionomie, le cri, l'allure et, pour tout dire, les qualités sensibles elles mouvements d'un homme avec les qualités sensibles des animaux, on peut, par le naturel connu de ceux-ci, découvrir le naturel caché du premier...
De toutes parts, on allait consulter Lavater, on lui envoyait son portrait ; enfin Ton montrait son visage à cet homme pénétrant, comme à présent l'on montre sa main à des doctoresses non moins subtiles. Lavater avait au moins le mérite d'être tout aussi convaincu que ses visiteurs.
Pendant l'automne de 1783, Hérault entreprit donc le voyage de Zurich avec son ami Lepeletier de Saint-Fargeau et l'un des frères de celuici. Le 13 octobre, les jeunes gens furent reçus par Lavater. Ils voulaient réclamer une consultation. Malheureusement la compagnie était nombreuse et le grand homme parla tout le temps. Il annonça de nouvelles découvertes; il fit briller son éloquence « vive et expansive ».
LA PREniCTION DE LAVATER 37
Hérault ne put tirer de lui que la permission de lui écrire. Le 13 octobre, nos voyageurs étaient à Genève. Après un pèlerinage à Clarens, et sans doute à Ferney, Hérault se fit présenter par un notable genevois, M. Saladin, au grand naturaliste Charles Bonnet, un des contradicteurs de Buffon, qui trouva le jeune magistrat « aussi recommandable par son mérite personnel que par ses lumières et son éloquence* ». De retour à Paris, Hérault fit faire deux portraits de lui et les adressa à Lavater avec la lettre suivante :
Monsieur,
Je n'oublierai jamais que le 3 octobre de l'année dernière j'eus l'honneur de me présenter chez vous, conduit par M. Heidegger. Il me fut impossible de profiter longtemps d'une connaissance aussi précieuse. Des affaires indispensables m'obligèrent de quitter Zurich dès le lendemain, mais je partis rempli de joie d'avoir vu, d'avoir entendu un homme célèbre dans toute l'Europe, l'honneur de sa patrie, et envié dans toutes les autres. Vous m'aviez accordé la permission de vous demander quelquefois de vos nouvelles ; la crainte
^ Bibliothèque de la ville de Genève (Sole de Ch. Bonnet.) Hérault lui écrivit le 18 mai 1786, pour lui recommander deux de ses amis MM. du Chamois et de TouroUey, conseillers au Parlement, et pour lui demander de correspondre avec lui.
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d'être indiscret m"a retenu jusqu'à ce moment, n'ayant aucun titre auprès de vous, et ne pouvant vous offrir que mon admiration pour votre génie et pour vos vertus. Je dois craindre que tous ces détails ne soient échappés à votre mémoire : pour vous aider à vous en ressouvenir, je vous rappellerai que jétaisvenu avec M. Heidegger, avec M. le président de Saint-Fargeau, et son frère, que vous me parlâtes de M. l'avocat Target, qui vous avait rendu visite huit jours auparavant. Vous vous étendîtes beaucoup, et avec une vive éloquence, sur l'art où vous avez fait tant de découvertes ; vous me fîtes l'honneur de me dire que vous aviez encore trouvé depuis peu de temps plusieurs vérités importantes que vous vous proposiez de consigner dans un supplément ; vous en citâtes quelques exemples remarquables, et j'eus le regret, en me trouvant chez vous au milieu d'une compagnie nombreuse, de ne pouvoir vous consulter sur moi-même, quelques raisons que j'eusse de redouter votre jugement. Me pardonnerez-vous mon importunité, si je prends la liberté de vous envoyer deux de mes portraits, qui ont été faits cette année, et si je vous supplie de vouloir bien me faire parvenir vos observations physiognomoniques. Peut-être ne voudriez-vous point les écrire vous-même, j'ignore quel est votre usage, et tremble d'abuser de vos bontés. En ce cas MM. Escher, et Usteri. deux jeunes gens de Zurich que j'ai eu l'occasion de connaître pendant leur séjour à Paris, m'ont fait espérer qu'ils se rendraient chez vous, si vous le permettiez, pour recueillir vos réflexions. Il serait bien flatteur pour moi. Monsieur, d'être à portée au moins quelquefois de m'entretenir avec vous, de recevoir de vos nouvelles, et la manière dont vous avez bien voulu me traiter m'autorise à solliciter cette faveur. Passionné pour l'étude de l'éloquence et des
lois, exerçant les fonctions importantes du ministère public dans la place d'avocat du roi au Chàtelet, et destiné à remplir dans un an celle d'avocat général au Parlement de Paris, je m'estimerais très heureux si je pouvais m'enrichir de vos conseils et de vos idées. Mais je m'aperçois que je vous arrête aujourd'hui trop longtemps; je crains devons fatiguer; il ne faut pas que ma prière même m'empêche d'obtenir ce que je souhaite le plus. Je finis en vous renouvelant Ihommage de l'admiration et du respect avec lesquels je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Hérault de Séchelles.
Premier avocat du roi au Chàtelet,
Rue Basse-du-Rempart u" 14.
A Paris, lo 29 juillet '.
A cette lettre si captieuse, Lavater répondit aussitôt en envoyant son horoscope. Pour lui, le premier coup d'œil était le seul vrai :
Que dire. Monsieur, que répondre à votre lettre si obligeante, quand on ne sait pas écrire en français-, quand on a dit dix fois publiquement, qu'on ne donne aucune réponse à des questions physiognomoniques, et quand on ne veut et ne peut pas en même temps offenser un homme respectable et aimable '?
J'ai reçu, mon cher Monsieur, vos deux portraits, et
'■ Stadtbibliotek, Zurich.
- Cette lettre de Lavater et celles qu'on citera plus loin sont en effet pleines d'incorrections.
40 HÉRAULT DE SECHELLES
je me souvenais d'abord, même avant de les voir, de la courte visite, que vous m'avez fait l'honneur de faire le 3 octobre 1783. J'ai souhaité d'abord, en vous voyant, de vous voir seul, je vous aurais dit, ce que je dirais à très peu de personnes, car le premier coup d'œil, — peut-être le seul vrai, — décidait immédiatement pour vous. Je voyais cV abord, et plus encore que dans les deux portraits, Vhonnête homme à qui on peut confier quelque chose, qui est doué d'un tact très juste et très délicat, pour tout ce qui est bon, et beau, et honnête. Vous n^avez jamais à chercher de gagner les cœurs, mais il vous faut de V attention et une force d'âme, une discrétion vertueuse, pour ne les gagner trop. Soyez sur vos gardes, cher Hérault, les femmes vous adoreront, vous déchireront, vous anéantiront! Vous réunissez trop de qualités enchantantes, mais votre cœur si noble, vos sentiments si humains, votre ambition si élastique, votre vertu si grave vous pourront garder de cet anéantissement de vous-même, et de toute la grandeur d'âme que la nature vous a donnée. Votre imagination infiniment inflammable sera votre bonheur et votre malheur. Vous aurez infiniment à souffrir; mais vous saurez aussi goûter et jouir, comme très peu, de ceux même qui savent goûter et jouir. Votre droiture vous servira d'énergie d'âme, et votre esprit, — quoique admiré et flatté — ne vous gâtera pas. Voilà quelques mots, que je vous dois dire, parce que vous m'honorez par tant de confiance. Vous pardonnerez Vàmatière et \& forme de ma réponse, et vous disposerez des deux portraits que vous vouliez bien confier à moi. Peut-être dans peu de temps je prendrai la liberté de vous adresser un plan d'une correspondance physiognomonique particulière, secrète, et telle qu'on ne peut janiais faire publique.
Mais, en attendant, vous aurez la discrétion de n'en rien parler à aucune personne, qui que ce soit.
Lavater ^ .
Zuricli, le 19 avril 1784.
'■ Stadtbibliotek, Zurich. Il n'existe pas trace de cette correspondance secrète. Les 4 et 5 Juillet 1788, Hérault écrivit à Lavater pour lui recommander MM. de Mézy et Rolland, conseillers au Parlement de Paris. De son côté, Lavater adressait à Hérault M. Orelli, de Zurich.