CHAPITRE III
Arrivée à Montlmrd. — Hérault de Séchelles a-t-il vu BufTon? — Enthoiisi.isme et ironie. — La gouvernante et le chapelain. — Un futur Montesquieu. — La Visite à Buffon et les Huit jours chez M. Renan.
Sur les flancs de la colline, où s'appuie la petite ville de Montbard, s'étage un des plus beaux parcs de la France. Les platanes touffus, les pins gigantesques, les robustes marronniers en cohortes serrées escaladent les terrasses, que soutiennent les murailles d'un château féodal ; un haut donjon couronne la cime et règne au loin dans le ciel. Sous la verdure opulente, on jouit pendant l'été d'une fraîcheur délicieuse ; l'automne y répand à profusion ses ors lumineux. C'est à M. de Buffon que Montbard doit cet ombrage. Sa calme maison est encore assise au bas de la colline; chaque matin il gravissait ces terrasses, qu'il avait plantées, contemplait la
vallée somptueuse et s'enfermait dans la vieille tour, que son génie illuminait comme un phare. Buffon n'est plus guère lu que par les enfants, qui apprennent, en bâillant, ces descriptions d'animaux qu'il s'imposait à lui-même comme une lâche. C'est un de nos plus grands savants. Le premier, il a tracé une magnifique ébauche deThistoire du glol)e, dont les principaux traits ont demeuré, dont les erreurs mêmes ont été fécondes. 11 a créé la science de la vie et l'a fait, du même coup, entrer dans la littérature. Comme Newton avait assigné à la terre son point modeste dans l'immensité, Buffon a replacé l'homme dans le cadre de la nature, en lui laissant le premier rang. Il est encore un de nos grands poètes. Victor Hugo le tenait pour tel. On trouve chez lui, bien plus que chez Bousseau, le grand sentiment de la nature. Tandis que Voltaire et quelques autres guitaristes amusaient un siècle badin, il chantait tout seul les vastes combats des éléments et les vicissitudes infinies des êtres. Ses contemporains lui rendaient justice. Mirabeau l'appelait le plus grand homme de son siècle. De son vivant, Louis XV lui faisait élever une statue au Jardin
des Plantes et Louis XYI à l'entrée de son cabinet. On y lisait la fameuse inscription : Majestati natwœ par ingenïum.
Pour Hérault de Séchelles, Buffon est le messie des temps nouveaux. Par lui, la nature et la raison, c'est-à-dire la science, ont détrôné la foi ; elles assurent à Fhomme, par l'exercice de son intelligence, la conquête indéfinie du mondée Avant d'entrer au Parlement, le jeune homme résolut de visiter ce grand solitaire. L'idée de l'entretenir le transportait d'inquiétude et de joie, et il répétait cette phrase musicale du Télémaque : « Le vieillard Aristonoiis vivait seul dans l'île de Dèlos. Il chantait sur une lyre d'or les révolutions des sphères célestes, les merveilles de la nature, les grâces, l'amitié, la vertu ». Mis au courant du désir de ce néophyte, le châtelain de Montbard consentit à le recevoir. Hérault lui écrivit aussitôt une lettre
^ « Tous ces exemples modernes et récents prouvent que riiomme n'a connu que tard l'étendue de sa puissance, et que uième il ne la connaît pas encore assez ; elle dépend en entier de l'exercice de son intelligence ; ainsi plus il observera, plus il cultivera la nature, plus il aura de moyens pour se la soumettre et de facilités pour tirer de sou sein des richesses nouvelles, sans diminuer les trésors de son inépuisable fécondité. » De?, Époques de la nature. Ed. Lanessan, t. II, p. 1.35.
OÙ se peignait l'admiration la plus vive : « Je regarderai cette Epoque comme la plus glorieuse de ma vie, si vous voulez bien m'honorer d'un peu d'amitié, si l'interprète de la \atlre daigne quelquefois communiquer ses pensées à celui qui devrait être l'interprète de la société. » C'était la de bien grands mots pour un ironiste.
M. l'Avocut général partit pour Montbard, suivi de son valet de chambre. Il relisait en route les Vues sia- la nature. En arrivant à Semur, sa dernière étape, il apprit que Buffon était malade, qu'il endurait des douleurs de pierre excessives et se refusait même à voir les siens ; mais au bout de trois jours, on lui fit dire qu'on l'attendait. 11 aperçut enfin la tour de Montbard, ses jardins, ses terrasses, ses coteaux verdoyants; dans une rue de la petite ville, voici le château de Bufîon, qui ressemble à une maison de Paris; le jeune comte de Buffon vient à sa rencontre, lui fait traverser le salon, « orné de tous les oiseaux enluminés, tels qu'on les voit dans la grande édition de l'Histoire naturelle », et l'introduit dans la chambre de son père. Buffon parut majestueusement, en ouvrant les deux bras. Hérault, pour lui plaire,
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avait revêtu un bel habit doré, comme n'en portaient plus que les vieux seigneurs; il prit encore soin de l'appeler : M. le Comte. Le vieillard, malgré ses souffrances, était « frais comme un enfant et tranquille comme en santé » ; ses cheveux étaient soigneusement frisés à cinq petites boucles flottantes ; il portait une robe de chambre jaune, parsemée de raies blanches et de fleurs bleues. Telle fut l'arrivée d'fiérault de Séchelles, à Montbard, d'après le récit qu'il nous a laissé de sa visite.. C'est ici que se pose une épineuse question : Hérault de Séchelles a-t-il vraiment vu Buffon ? A-t-il été reçu par lui? — Non, répond sans hésitation le neveu du grand homme, M. Nadault de Buffon. Le secrétaire de Buffon. M. Humbert Bazile, n'est pas moins formel; il affirme qu'Hérault de Séchelles, blessé d'un refus causé par la maladie, passa quelque temps à Semur chez M. Godard, avocat au Parlement, qu'il se rendit ensuite à Montbard et y écrivit sa Visite à Buffon sans avoir jamais vu celui qu'il cherchait. On trouve en effet dans le Journcd de Paris, à la date des i et 6 mai 1788, un article de l'avocat (îodard sur Buffon, où sont
reproduits la plupart des anecdotes et des traits déjà cités par Hérault de Séchelles. Mais à l'appui de l'opinion contraire existe un document décisif. C'est une letti'e du fils de Buffon à M""^ IVecker datée du 30 octobre 1785 : « M. Hérault de Séchelles, écrit ce jeune homme, qui vient d'être nommé avocat général, lui ayant demandé la permission de venir passer quelque temps à Montbard, papa avait répondu qu'il le verrait avec plaisir ; mais c'était avant de tomber malade. .M. Hérault est arrivé ce malin ; papa le voit de temps en temps lorsque sou état le lui permet, et je tâche de le suppléer et de tenir compagnie de mon mieux à ce jeune magistrat, qui prévient beaucoup en sa faveur et qui est fort aimable et très instruit'. »
Hérault de Séchelles arriva donc à Montbard le 30 octobre au matin ; son opuscule étant daté du mois d'octobre, on doit en conclure qu'il n'y était plus en novembre et qu'il en partit le 31 octobre ou le P"' novembre au plus tard, après avoir demeuré deux jours chez BufTon. 11 parle d'un dimanche qu'il y passa, et le
1 Corr. de Buffon, dans léd. Lanessan, t. XIV, p. 324.
30 octobre 1785 était en effet un dimanche. Deux jours! C'était bien peu pour juger l'auteur de YHïstoire naturelle, qu'il ne vit que « de temps en temps ». Aussi a-t-il adroitement glissé dans son récit des phrases comme cellesci : Je disais un soir à 31. de Bu// on... Un jour il me dit... Le jjremier dimanche que je /us à Monthard... Je quittai peu de jours après ce grand homme. » Enfin, pour compléter l'illusion, il a daté la visite elle-même du mois de septembre, comme s'il fût arrivé à Montbard un mois avant la publication de son écrit. 11 n'y fut que deux jours, dont un dimanche, et l'on peut replacer dans ce court intervalle tous les incidents de sa visite. Mais il s'était abondamment documenté à Semur, près de l'avocat Godard ; lui-même saisit à la volée plus d'une observation et du tout composa son petit ouvrage, qu'il rédigea sous un frais ombrage, « dans l'allée de Bréaux, près du couvent », mais qu'il polit à loisir à Epone ou à Paris.
Dans tout le parc de Montbard régnait une belle et imposante ordonnance; les treize terrasses étaient tapissées de fleurs ; partout on découvrait d'admirables points de vue. Ici des
volières toutes pleines d'oiseaux rares, là des fosses, où BulTon avait élevé des ours et des lions. Hérault vit le cabinet où fut composé YHislolre naturelle. Il n'était meublé que d'un mauvais secrétaire et de quelques fauteuils, mais la pensée de Bulîon resplendissait sur les murs. Le prince Henri de Prusse avait salué ce sanctuaire, et Rousseau en baisa le seuil à genoux. Voilà donc un grand homme ! Comment l'est-il devenu? Comment faire pour devenir un grand homme? N'était-ce pas ce troublant secret qu'Hérault voulait arracher à Montbard?
C'est à lui que le maître dit ce mot demeuré célèbre : « Le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience. » La vie de Buffon tout entière illustrait celte maxime. « J'ai passé, disait-il, cinquante ans à mon bureau. » Le travail était devenu pour lui un besoin. Quand il était jeune, il ne rentrait parfois qu'à deux heures du matin des soupers de Paris ; à cinq heures son domestique avait Tordre de le tirer par les pieds et de le mettre sur le carreau. « J'avais alors, dit-il à Hérault, une petite maîtresse que j'adorais : eh bien ! je m'efforçais d'attendre que six heures fussent sonnées pour l'aller voir,
souvent même au risque de ne plus la trouver. » Hérault pensait : « Son exemple et ses discours m'ont confirmé que qui veut la gloire passionnément finit par l'obtenir ou du moins en approche de bien près. Mais il faut vouloir, et non pas une fois, il faut vouloir tous les jours,... patience pour chercher son objet, patience pour résister à tout ce qui s'en écarte, patience pour souffrir tout ce qui accablerait un homme ordinaire. »
Ces belles résolutions n'allaient pas sans quelque appréhension secrète. Hérault saluait en Buffon un précieux professeur d'énergie, mais l'exemple de ce vieillard demeurait redoutable à sa dissipation. Saurait-il, ainsi que lui, gravir chaque matin la rude montée delagloire ; résister à l'ivresse de sa parole ; se détourner des flatteurs; vaincre le goût des plaisirs qui le dominait? Disciple de Buffon par la pensée, sa curiosité des passions, son inquiétude de la vie, toute sa sensibilité l'emportait vers Rousseau. Butïon lui déclara qu'après avoir lu les Confessions il avait cessé d'estimer leur auteur. Hérault fut grandement choqué. « Jugement sévère, s'écrie-t-il, je dirai même injuste, car j'avoue
que les Confessions de Rousseau n'ont pas produit sur moi cet effet. Mais il se pourrait que M. de Bufîon n'ait pas dans son cœur l'élément par lequel on doit juger Rousseau. Je serais tenté de croire que la nature ne lui a pas donné le genre de sensibilité nécessaire pour connaître le charme, ou plutôt le piquant de cette vie errante, de cette e.iistence abandonnée an hasard et aux passions. »
11 sentit alors que cette claire intelligence était glacée ; que ce puissant observateur de la nature n'aimait pas la vie. 11 en conçut quelque hostilité. Puis « cette grande patience » l'écrasait ; de courage défaillant, il cherche une revanche élégante. 11 était accouru à Montbard avec la joie naïve et le pur enthousiasme de ces jeunes Grecs, que Platon nous montre empressés autour de Socrate. Aux côtés de ButTon, le Parisien moqueur, le mondain frivole, l'intellectuel orgueilleux se réveillent. Lui, qui s'est affranchi de tous les préjugés, sera-t-il dupe de son admiration pour un homme ? 11 aiguise, il tend son ironie ; il cherche le faible du colosse, et va le cribler de ses flèches.
Voilà donc notre impertinent qui rôde, l'œil
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aux aguets, dans cette austère demeure. 11 fait causer le perruquier, datte la gouvernante, se lie avec le chapelain. Du premier, il apprend que Fauteur de YHisloire naturelle aime aussi les historiettes, qu'il se fait raconter la chronique scandaleuse de son petit pays et qu'entîn « ce grand homme est un peu commère ». La gouvernante, M""' Blesseau. « qui a dû être assez jolie », dispute l'empire au chapelain. Hérault la soupçonne d'élranges complaisances. Que pensait ButTon de l'amour? Un habitué de la maison apprit au malicieux enquêteur que ce grand esprit ne voyait que du physique et de Tamour-propre dans cette passion \ A table, où il aimait ses aises, il disait gravement des polissonneries si fortes que les femmes étaient forcées de déserter. Il avait réduit l'amour à une fonction pour ne pas gêner ses travaux. Hérault put ainsi se convaincre, qu'à la jeunesse près, il s'accordait en somme avec le vieux Buffon. Le P. Ignace Bougot, chapelain de Montbard,
1 « C'est qu'il n'y a que le physique de cette passion qui soit bon. C'est que, malgré ce que peuvent dire les gens épris, le moral n'en vaut rien. Ou'est-ce en effet que le moral de l'amour? La vanité. » {Discours sur la nature des animaux).
DEUX JOURS CHEZ M. DE BL'FFON nS
possédait éminement « l'art précieux dans son ordre de se faire donner ». Tl avait rebâti « sa capucinière ». Buffon l'appelait « son cher enfant », et Fa cité comme son ami dans Farticle du serin. Il se confessait à lui dans son laboratoire et en recevait à Pâques la communion. Grande surprise pour Hérault ! Mais Buffon lui confia qu'il avait pour principe de respecter la religion, qu'il en fallait une au peuple. « Dans mes ouvrages, dit-il, j'ai toujours nommé le Créateur, mais il n'y a qu'à ôter ce mot et mettre naturellement à sa place la puissance de la nature, qui résulte des deux grandes lois, l'attraction et l'impulsion ». Il ajouta qu'à son lit de mort il ne balancerait pas à envoyer chercher les sacrements \ « On peut juger si cette méthode a réussi à M. de Buffon, conclut Hérault. Il est clairque ses ouvrages démontrent le matérialisme, et cependant c'est à l'imprimerie
' Buffon mourut à Paris, au jardin du Roi, le 15 avril 1788, à l'âge de quatre-vingt-un ans. Le P. Ignace Bougotlui porta les secours de la religion : « Vous connaissez, écrivit-il quelques jours après à Faujas de Saint-Fond, les circonstances de mon mille fois triste voyage, ce qu'il me dit à mon arrivée, les marques frappantes de sa religion, et sa profession de foi qu'il fit spontanément pour m'honorer moi-même, étant bien assuré que je ne la lui aurais pas fait faire. » Edit. Lanessan. XIV, p. 412.
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royale qu'ils se publient ». Le dimanche qu'il fut à Montbard, notre Avocat général s'empressa de a s'emmesser » et reçut a un million de remerciements ».
De tous les travers du grand savant, le plus sensible était la vanité. Elle était franche et pleine de bonhomie. Hérault, avec sa finesse d'homme du monde, s'en divertit cruellement. Buffon le pria de lui lire des vers composés en son honneur. « Quand on l'appelait génie, créateur, esprit sublime: Eh ! Eh ! disait-il avec complaisance, il y a de l'idée, il y a quelque chose là. » Retrouvant un de ses systèmes dans Aristote : « Pardieu, s'exclama-t-il, c'est ce qu'Aristote a fait de mieux, » Buffon trouvait bien peu de génies dnns le monde : « Il n'y en aguèreque cinq : Newton, Bacon, Leibnitz, Montesquieu et moi. » Hérault trouva « plaisant » d'écrire une page sur Buffon et de la lui présenter. Dans un ingénieux parallèle, il le comparait à Rousseau sous le rapport de la pensée et concluait ainsi : « Rousseau a mis en activité tous les sens que donne la nature, et Buffon, par une plus grande activité, semble s'être créé un sens de plus. » «C'est une page, dit Buffon,
à mettre entre Rousseau et moi, » Tantôt il parlait de l'envoyer à M'"° Necker, tantôt de la faire paraître dans un journal de Paris \ Enfin, ne sachant comment remercier Fauteur, il le fait appeler, l'embrasse et lui dit : « Permettezmoi de vous donner un conseil ». Voilà Hérault tout oreilles. « Vous avez deux noms, continuat-il, on vous donne dans le monde tantôt l'un, tantôt l'autre, et quelquefois tous les deux ensemble. Croyez-moi, tenez-vous à un seul ; il ne faut pas que l'étranger puisse s'y méprendre. » Il lui fit voir ensuite une lettre du prince Henri de Prusse et deux autres qu'il avait reçues de l'impératrice Catherine. Ce conseil fit oublier au jeune homme toutes les beautés de V Histoire natiireile.
La Visite à Bufjon est un petit chef-d'œuvre de naturel, de grâce et d'ironie, qui suffirait à mériter à Hérault de Sécheîles l'estime des lettrés. Si pompeux dans ses discours, il est d'une simplicité charmante, quand il écrit. Sainte- Beuve a qualifié l'auteur d' « espion léger, infi-
^ Le Parallcle entre J.-J. Roin^seau et M. de Buffoii, con>iidérés sous le rapport de la pensée, parut à part avec la date d'octobre 179o, en même temps que la Visite à Buffon.
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dèle et moqueur ». On a tlit plus justemenl que cet opuscule était le premier modèle de Yinterview irrévérencieuse des hommes célèbres. Hérault y rivalise eu efïet de « rosserie » et d'ingénuité avec nos reporters les plus perfides. Mais où trouver dans les « actualités » de nos journaux celte pureté de langage, cette exquise impertinence, ce raffinement exempt de toute affectation, la pointe sèche de Stendhal avec la légèreté du grand monde ? De retour à Paris, Hérault s'empressa de lire à ses amis le petit morceau qu'il avait écrit a pour lui seul ». Cet « éreintement » fut très applaudi et la Visite à Buffon fut publiée, mais sans nom d'auteur \ Le tirage fut très restreint. Buffon connut l'ouvrage et en fut profondément blessé. « Il garda, déclare son neveu, M. Xadault de Buffon, le dédaigneux silence dont il s'était fait une règle en pareil cas ». Son secrétaire Humbert Bazile pensa consacrer sa vie à réfuter ce petit écrit, qui tachait la gloire du maître ; il trouva plus simple de le nier. Mais le P. Ignace et M"" Bles-
' Par un dernier subterfuge, Héraut qui n'avait pas signé la Ymle, signa le Parallèle, qui parut en même temps: mais le Parallèle était reproduit en note dans la Visite ; on ne pouvait donc s'y tromper.
seau se sont trahis, en s'indignant de l'importance donnée au perruquier \
La Visile àBuffon ne fut connue qu'en 1801 après sa réimpression par Millin sous le titre de Voyage à Montbard. Le nouvel éditeur y avait ajouté, d'après le manuscrit, quelques pages qu'Hérault avait omises à dessein, car, plus que Bufîon, il y prêtait à sourire : c'est le récit de leur dernièi'e entrevue'.
Hérault consulta Biiffon sur un projet d'ouvrage qu'il avait formé, projet qui occuperait assurément une grande partie de sa vie, peut-être sa vie tout entière. « Mais quel plus beau monument pourrait laisser un magistrat? » Admirables espoirs de la jeunesse ! Il s'agissait de « faire une revue générale de tous les droits des hommes et de toutes leurs lois de les comparer, de les juger et d'élever ensuite un nouvel édifice >'. Buffon écouta avec bienveillance et conseilla paternellement. Il exhorta au travail ce futur
^ Nadault de Bl'ffox. Correspondance inédite de Buffon, Paris. 18G0. — Humbert Bazu.e. Buffon, sa famille et ses collaborateurs, Paris, 1863.
- Le Voyage à Montbard a été édité par Noëllat (avec des coupures) en 1829 et, en 1890. par ^f. Aulard, dans la collection des Chcfs-d' oeuvre inconnus.
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Montesquieu, détermina sa méthode et traça son plan pour découvrir et classer cette multitude d'institutions et de lois. « Voilà un grand efîort, disait-il, et digne de tout le courage humain ». Hérault était tout plein d'ardeur. « Je sais, assurait-il, ce qu'il m'en coûtera, mais un grand plan et un grand but laissent du bonheur dans l'àme chaque jour qu'on se met à l'œuvre ». Il comptait « prendre les choses de haut » et s'aider, comme Bufîon du travail d'un secrétaire : déjà lui apparaissait « une magnifique conclusion ». Les heures s'écoulaient « dans ces entretiens de gloire et d'espérance ». Hérault ne pouvait plus s'arracher à Bufîon, qu'il appelait un nouveau père, et ne le quitta qu'après d'étroits embrassements. Cette fois son enthousiasme était sans mélange : le grand homme s'occupait de lui.
M. Maurice Barrés a écrit sous ce titre, Huit jours cJiez M. Renan, quelques pages précieuses pour les délicats : c'est le môme amoureux badinage d'un jeune impertinent avec une grande et très chère intelligence. Chez le créateur de rhistoire naturelle, comme chez celui de l'exégèse biblique, chez le seigneur olym-
pien de Monlbard, comme chez le bourgeois bénisseiir de ïréguier, deux curieux passionnés ont joyeusement démêlé des infirmités pareilles : une vue très claire de l'humilité de l'homme et un immense orgueil; la timidité sociale démentant Taudace du génie ; le dégoût des contingences et l'attachement à ses aises ; le dédain poli des jeunes gens et le mépris, très peu dédaigneux, de l'amour. Hérault de Séchelles et M. Maurice Barrés ont imité ces amants cruels qui tourmentent leur maîtresse. Tous deux se sont grandement divertis à bafouer leur idole. 11 convient d'ajouter qu'à la ditYérence de ButTon, Renan protesta, non sans quelque amertume, dans un dîner celtique : M. Barrés, il est vrai, n'avait même pas pris la peine de faire le voyage de Tréguier.
CIIAPITIiE IV
Décadence du Parlement. — PoiDularité d'Hérault de Séchelles parmi les avocats. — Ses succès. — Féministe et anticlérical. — Un bon avocat général. — La morgue du président de Saint-Fargeau. — Le grand fantôme parlementaire. — La vanité des magistrats. — Le Parlement h Troyes. — Le sage Dambray. — Débâcle du Pai'lement.
Le 1:2 novembre, à la rentrée de la Saint- Martin, quand Hérault de Séclielles revêtit pour la première fois la robe rouge et coiffa le chaperon fourré des gens du roi, pour assister à la messe du Saint-Esprit, la noble compagnie, dans laquelle il prenait place, en imposait davantage par la grandeur de ses prétentions que par celle de son mérite. Le temps n'était plus où le grand chancelier d'Aguesseau déclarait ses collègues « dignes d'être choisis par Caton pour entrer dans le Sénat de l'ancienne Rome » et recommandait aux jeunes magistrats « les joies de la famille, les muses, la philoso-
phie, Tiitile douceur de ragriculture ». Dans un discours qu'Hérault possédait en manuscrit, rappelez-YOUs, disait à ses fils le grand chancelier, « que nous sommes les enfants des saints ». Les parlementaires de 1780 n'étaient plus que des chrétiens de bienséance. Ils étalaient toujours sur leurs sièges une majesté redoutable et couraient, en sortant, à leurs plaisirs, « Quand je suis entré dans le monde, écrit Pasquier, conseiller de vingt ans et fils d'un \ieux conseiller, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis de ma famille, passant la soirée du lundi chez l'une et celle du mardi chez Fautre, et je n'avais que dix-huit ans, et j'étais d'une famille magistrale M » Si le président Sarron s'occupait d'astronomie, M. Dionis du Séjour de géométrie, si M. Ferrand composait des tragédies et M. Favier des opéras comiques, les autres ne rimaient que des vers galants. Le premier président d'Aligre flattait la Cour et ne s'occupait que d'augmenter sa fortune. On s'égayait fort
' Mémoires du cluuiceliei' Pasul'ikh. l'aris, 1893, I, p. 48.
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des soupers clandestins du président Lepeletier de Rosanbo, dont le Roi faisait les frais : on ne riait pas moins des promenades nocturnes au Palais-Royal du premier avocat général Séguier. Quant aux jeunes conseillers, ils s'abandonnaient avec ivresse aux plaisirs de Paris : « Le matin, dit Pasquier, à l'assemblée de chambre, le soir au bal de l'Opéra. »
Le désordre des mœurs n'était par racheté par l'éclat des talents. Le nou\eau président Lepeletier de Saint-Fargeau gardait le silence, par dépit sans doute ; il n'avait abandonné qu'à regret à Hérault de Séchelles, dont il jalousait les succès, sa place d'avocat général, où l'éloquence avait plus d'occasions de briller. Il avait voulu parler des réquisitoires au lieu de les lire, comme l'usage en était établi, mais, d'après son ami, n'avait réussi qu'à « patauger ». D'Esprémesnil brillait seul parmi les conseillers. Hérault admirait « ses harangues longues et soudaines, sa présence d'esprit, sa voix forte ». Le parquet était occupé par les avocats généraux Séguier, d'Aguesseau, Omer Joly de Fleury : le procureur général ne portait pas la parole ; c'était encore un Joly de Fleurv, oncle
du premier et beau-père de Saint-Fargeau. Le gros Séguier, qu'on appelait partout « Messire Antoine )>, réquisitionnait d'une voix nasillarde, en se balançant sur ses courtes jambes. C'était, dit Beugnot, qui suivait les débats comme avocat stagiaire, « un athlète vieilli de la bonne vieille cause, mais ce n'était pas un athlète brillant ». D'Aguesseau, petit-fils du chancelier, était « un beau jeune homme bien blond, bien fade, bien frisé et qui débitait en écolier les plaidoyers que fagotait pour lui l'avocat Blondel ». Quant à Orner Joly de Fleury, Voltaire aurait pu dire de lui comme de son oncle : « Quand on le lit. ce n'est pas Homère, quand on le voit, il n'est pas joli, et quand il parle, il n'est pas fleurie »
Toute la science, tout le talent se trouvaient rassemblés dans le barreau. C'est dans ses rangs que devait se recruter bientôt la majorité du tiers état. Mais les avocats n'étaient encore que de fort petites gens ; ils s'inclinaient avec respect devant les parlementaires hautains et les jalousaient en secret. Hérault die Séchelles
' Beugxot. Mémoires, I, p. 59.
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se fit remarquer par son zèle à leur plaire, et même à les flatter. Il louait avec chaleur « le débit plein de grâce et les inflexions savantes » de Linguet, a la facilité intrépide, la voix haute » de Bonnières. Il était Fami de Target. A la mort de Gerbier, il recueillit pieusement les brouillons de ses plaidoyers ^ Dès qu'un jeune avocat montrait du talent, il s'efforçait de Fattirer à lui ; ilallait voir Bellarl, un débutant, « jusque dans son pauvre petit logement, chez un bouchonnier ». A la rentrée de 1786, le nouvel avocat général fut chargé de prononcer la harangue d'usage. Son discours, dit la Gazette des Tribunaux^ rédigée par l'avocat Mars, fut « aussi glorieux pour l'orateur que satisfaisant pour le barreau ». 11 releva « les titres de gloire » des avocats, et indiqua « les moyens de donner à leurs vertus même et à leurs talents un plus haut caractère » :
« Son discours, attendu avec impatience par un nombreux auditoire, rempli de ces formes et de ces beautés qui distinguaient les orateurs des républiques anciennes
' Ils formaient cinq volumes et furent achetés à la vente de la bibliothèque d'Hérault de Séchelles par un libraire du nom de Roger. Acquis par la Bibliothèque des Avocats, ils furentbrûléslorsdes incendies de la Commune, en mai 1871 .
et iiilcrruinpu par de fréquents applaudissements, a saisi rassemblée d'une vive émotion, et on remarquait surtout que les avocats étaient pénétrés de cet enthousiasme qui s'excite parmi des hommes auxquels on découvre toutes leurs forces et comme le secret de leur puissance.
« Cette harangue a été d'autant plus flatteuse pour eux que M. l'Avocat général leur a fourni des modèles tirés de leur propre sein : il a fait reparaître pour ainsi dire à leur yeux les Dumoulin, les le Normand, les Aubry. les Cochin, toutes ces générations de talent, qui ont successivement passé au barreau. On a remarqué surtout un portrait de Cochin, si magnifique et si neuf, que l'ordre entier voulait le réclamer pour l'insérer à la tête des ouvrages de ce grand homme, comme le plus beau titre de sa gloire.
« Le succès du discours de M. Hérault de Séchelles a été général et c'est une palme de plus, dont ce magistrat, qui s'est acquis, dès le début, une réputation brillante, a honoré sa jeunesse. »
Dernier venu au parquet, Hérault de Scclielles s'y éleva bientôt au premier rang. La grancrehambre du Parlement, magnifiquement décorée, que saint Louis avait construite et qui est occupée aujourd'hui par la })remièi'e chambre du Tribunal de la Seine, retentit des éclats savants de son éloquence. Il rédigeait alors ces Ré flexions sur la déclumaùon^ où il a dévoilé les secrets de sa pompe apprêtée. Pigeau, son
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secrétaire du Parlement, et Ysabeau, son secrétaire privé, Taidaient à remplir les devoirs de sa charge; d'importantes libéralités l'avaient assuré de leur zèle. 11 faisait montre d'une science approfondie du droit et son argumentation claire et limpide triomphait des causes les plus embrouillées. Ses critiques le jugeaient à vrai dire plus brillant que solide ; ils n'arrêtaient pas l'essor de sa réputation. En 1788, l'avocat Mars lui dédiait respectueusement le tome XXV de sa Gazette. Il s" applaudissait, « avec toute la France », que le fils du colonel Hérault de Séchelles ait préféré la toge à Tépée. « On aimera, disait-il, à retrouver votre nom dans mes feuilles ; elles seront une espèce de dépôt qui rappellera sans cesse qu'il fut également cher au barreau et à la magistrature ». Jai relevé dans la Gazette des Tribunaux les nombreuses conclusions présentées par Hérault de Séchelles de 1786 à 1789 \ On y remarque
^ Dans les registres du Parlement, les conclusions sont simplement paraphées en marge par les substituts, en sorte qu"on ne peut voir quel est l'avocat général qui les a présentés. Les réquisitoires n'ont pas été conservés. Leur collection complète en douze volumes manuscrits a été vendue le 27 avril 18()1 parmi les livres rares et précieux possédés par Lepeletier de Saint-Fargeau.
1111 évident souci de tempérer la rigueur du vieux droit et d'y faire pénétrer la tolérance et l'équité. Tantôt il prend la défense d'une femme mariée et séparée, (juune jurisprudence rigoureuse du Parlement de tiennes condamnait à demeurer, sa vie durant, dans un cloître; il refuse aux collatéraux le droit de s'opposer au mariage d'une mineure orpheline et déclare que la disparité de fortune ne peut jamais être un motif valable d'opposition. Tantôt il défend une fille naturelle contre son auteur, qui veut la dépouiller après l'avoir abandonnée ; il fait condamner un père à payer ^.000 livres de dommages et intérêts à une jeune ouvrière séduite par son tils défunt et à servir une pension annuelle de WO livres aux deux enfants qui sont nés de cette liaison, connue et encouragée par lui. Il fait encore intliger de fortes réparations pécuniaires à un médecin qui, refusé par une demoiselle, a fait entendre à ses rivaux qu'elle était contrefaite. 11 décide ailleurs que la clause obscure d'un bail s'interprète en faveur des locataires. Hérault de Séchelles était mieux qu'^m bon juge : c'était un bon avocat général. Il semblait s'étu-
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dier à démentir l;i renommée de son grandpère, le terrible lieutenant général de police.
Ses conclusions les plus remarquables sont celles qui visent Faccroissement abusif des biens du clergé et la défense des droits de l'État contre le pape. Il semble h cet égard animé d'un zèle tout particulier. C'est ainsi, par exemple, qu'il conteste à l'évêque tout droit de décision quant aux bénéfices des chapellenies laïcales, que le concordat n'a pu viser; qu'il fait cesser le droit de prévention du pape dès qu'une présentation a été faite par le patron d'un bénéfice ecclésiastique, même si Toreille de l'ordinaire n'a pas été touchée. 11 suivait en cela les doctrines gallicanes enracinées dans le Parlement, et que son grand-père avait combattues sous l'inspiration des jésuites. D'Aguesseau disait qu'il fallait baiser les pieds du pape et lui lier les mains. Mais il conclut encore contre un curé qui a fait de la religion l'instrument de ses vengeances personnelles, en menaçant une mourante de lui refuser l'extrêmeonction ; il annule une donation faite par une iille à la femme de sou tideur, avant de se faire religieuse ; il interdit levercice payé de la
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médecine aux curés et déclare nul le legs universel fait à un confesseur. Lue somme ayant été confiée à un curé au profit des pauvres et celui ci étant mort sans pouvoir l'employer selon les volontés du donateur, Hérault de Séchelles soutint que la somme devait passer aux héritiers du curé et non à la paroisse. Sa prétention parut cette fois exorbitante et, par une exception remarquable à l'usage, le Parlement rendit un arrêt contraire aux conclusions de son avocat général.
On ne peut se méprendre ici sur les intentions du jeune magistrat. Son ardeur philosophique contre le clergé lui faisait oublier les intérêts mêmes des malheureux. La passion antireligieuse mettait seule quelque colère dans cette Ame douce et dans ce libre esprit. Cette passion d'ailleurs lui était commune avec la partie la plus éclairée de l'aristocratie. L'irréligion était « du bel air ». Ce privilégié ne sentait vivement qu'une tyrannie, celle qu'une religion d'Etat faisait peser sur son intelligence. Par là seulement l'esprit révolutionnaire secouait cet épicurien nonchalant.
Hérault de Séchelles était encore sujet,
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comme tous ses collègues, à cette humeur \iolente contre la Cour, qui éclata avec une force inaccoutumée pendant les années 1787 et 1788, aboutit, en mai 1788, au renvoi du Parlement et parut préluder à la Révolution. Son ami Lepeletier de Saint-Fargeau , d'un naturel fort tranquille et même froid, était particulièrement affecté de cette disposition héréditaire. Sous le règne précédent, son père s'était fait remarquer par son inflexible résistance dans les grandes querelles du Parlement et de la Couronne. Il fut exilé dans un village d'Auvergne et s'y croyait sans cesse menacé d'empoisonnement par les jésuites, contre lesquels il avait requis. Le Chancelier Maupeou disait à Louis X\ : « Sire, faites couper la tête du président de Saint-Fargeau et je réponds du reste. » C'est alors que ce terrible homme fit jurer à son fils, encore enfant, la haine de Tarbitraire, « comme jadis Amilcar fit jurer à Annibal la haine des Romains. »
En rappelant ces faits, bien longtemps après, Félix Lepeletier s'efforçait de trouver à son frère des origines révolutionnaires \ Mais Le-
1 O/ùtrrcade Michel Lepclctipr Sainl-Furficau, précédées de sa i.ie. par Fi'^lix Lkpki.etier, son frrre. I?ruxelles, 1826.
peletier de Saint-Fargeau était bien loin d'avoir, sous Louis XVI, les allures ou les idées d'un démocrate. Il n'était pas moins attaché à sa naissance et à sa charge qu'à ses richesses. « Son intérieur, dit Pasquier, était froid avec toute la morgue magistrale héréditaire dans sa famille. » C'était «. un homme assez sec, peu capable », dit encore M'"^ de Chastenay. Voici à son sujet une anecdote fort piquante. Hérault de Séchelles avait réuni quelques invités à Epone et, parmi eux, Bellart, avocat, et Vitry, procureur au Parlement. Saint-Fargeau arrive un beau matin, en annonçant qu'il s'est ménagé huit jours pour les passer près de son ami. « 11 ne restera pas même à diner », glisse Hérault à l'oreille de Bellart. — « Comment? Pourquoi ? » — « Vous le saurez plus tard. » En efïet Saint- Fargeau prend place à table d'un air glacial et bientôt déclare qu'une atîaire urgente l'appelle sur l'heure à Paris. Dès qu'il fui parti, Hérault de Séchelles éclata de rire. Sa prédiction s'était réalisée. Bellart demanda le mot de l'énigme. « C'est Vitry », répondit Hérault. « Le président de Saint-Fargeau était l'homme le plus rempli de morgue qui existât alors. Il regardait
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comme une diminution de dignité de descendre jusqu'à dîner avec un procureur '. » On était à la fin de 1788, et c'est ainsi que le grand Saint- Fargeau aimait alors l'égalité.
De toutes les grandes ombres qui sans cesse obscurcissent le champ de la politique, le Parlement fut, à la veille de la Révolution, une des plus imposantes et des plus vaines. Voyez ces fiers sénateurs drapés dans leurs robes rouges et prenant des poses romaines ! Ecoutez-les parlant de despotisme, de tyrannie, d'aristocratie, de liberté, de nation et de République ! D'une voix solennelle, menaçante, ce sont eux qui réclament, qui exigent la convocation des États généraux. Ils parlent déjà le langage de la Révolution et semblent d'avance en répéter les scènes. Leur attitude hautaine et presque insolente en présence du roi fait penser à certaines séances de la Constituante; comme elle, ils provoquent, puis subissent les acclamations de la populace ; comme elle, ils résistent à la force armée ; comme elle, ils se proclament les fondateurs de la liberté publique. De pénétrants
1 Hki-laut. Œuvres, t. VI. p. 12 il 32.
observateurs, un prince de Ligne, un Sénac de Meilhan, craignaient alors pour la monarchie une révolution parlementaire ; maintenant Fliistorien pourrait encore s'y tromper et voir dans ces magistrats fougueux Tavant-garde de la démocratie qui se lève.
Vains décors, gestes d'emprunts, mois prestigieux et vides . Ces « pères de la patrie », tout bouffis d'érudition classique, ne font que répéter des formules latines et des mots grecs. Comme le jeune La Boétie, l'ami de Montaigne, quand il invectivait la tyrannie au sortir du collège, ils subissent la suggestion de l'antiquité. Une procédure gothique, un chaos juridique, des pratiques inhumaines ne gênaient nullement ces bons apôtres. Ces réformateurs ne viennent-ils pas d'interdire aux non-nobles d'entrer dans leurs rangs? Ces incrédules n'ont-ils pas déclaré, au nom delà religion, une guerre à mort à la philosophie, et condamné sans pitié le Chevalier de la Barre ? La Révolution s'accomplira contre les privilégiés, et le Parlement est le détenteur et le gardien jaloux des privilèges, partisan de la corvée contre Turgot, adversaire des assemblées provinciales contre
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Necker. La dévolution s'accomplira au profit cle l'État centralisateur, et le Parlement s'insurge pour affaiblir la couronne, il combat ses initiatives les plus bienfaisantes, ses premiers et timides essais pour fonder, selon le vœu national, la liberté de conscience et l'égalité devant l'impôt. Le fantôme parlementaire agite ses longs bras vers l'avenir, mais, dans le concert des voix françaises, c'est un mort qui parle. Il suscite et conduit la suprême réaction aristocratique, qui précède et prépare l'action révolutionnaire, comme le reflux précède et prépare le flux.
Cependant parce qu'il attaquait le ministère, le Parlement fut applaudi ; parce qu'il avilissait le pouvoir, il parut diriger l'opinion. L'orgueil des magistrats ne connut plus de bornes ; le « fanatisme parlementaire » tint du délire. Les jeunes gens, comme Séchelles et Saint-Fargeau, qui composaient près d'un tiers des membres, « venaient aux assemblées de Chambres comme s'ils eussent marché au combat ». Us rivalisaient entre eux de motions violentes, livraient à la foule le secret des délibérations, et se grisaient de ses acclamations. Quelle gloire de s'exposer
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à la disgrâce de la Cour! Quelle magnifique abnégation de déposer leur toute-puissance au.v mains des États généraux ! Au fond de leur cœur parlementaire, ces petits Mathieu Mole comptaient bien tenir les États en tutelle, se grandir encore de leur impuissance, les confisquer à leur profit, et finalement devenir ministres. Leur esprit de corps se nourrissait de la fureur de leurs ambitions particulières et surtout de leurs petites vanités.
Les parlementaires , qui confondaient le peuple avec la canaille, jalousaient la noblesse (le cour. « Un jeune magistrat, dit Mercier, ne craint rien tant que de passer pour ce qu'il est. 11 parle chevaux, spectacle, histoires de filles, courses, batailles. Il rougit de connaître son métier et jamais un mot de jurisprudence ne sortira de sa bouche. 11 égayé le plus qu'il peut son habit noir... Dans la crainte de passer pour robin, il emprunte le ton et les airs du militaire. » Porter le talon rouge des courtisans, tel était le souci rongeant des bonnets fourrés. Les femmes des magistrats mouraient d'envie d'être présentées à Versailles. Or ce furent précisément les plus grands noms de France, les
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favoris de la Cour, gorgés de ses faveurs, les La Rochefoucauld, les d'Harcourt, les Luynes, les d'Aumont, les Luxembourg, les Praslin, « tout ce qu'il y avait de marquant dans la pairie » qui donnèrent au Parlement le signal de la révolte. Un prince magnifique, le duc d'Orléans, ses amis, un Lauzun, « qui avait tous les genres d'éclat », un vicomte de Xoailles, « clievalier français dans toute la grâce du roman », se rallièrent à l'étendard parlementaire. « Je ne saurais avoir oublié, déclare Pasquier, combien fut puissant dans l'esprit des jeunes magistrats l'attrait qu'ils trouvèrent à suivre de pareils guides. Ils se trouvèrent tout d'un coup en liaison de parti avec ces grands noms, avec ces grandes existences... Lue intimité si séduisante et si peu accoutumée tourna facilement les têtes. » Après le \\ juillet, l'émigration devint pour tout ce monde une mode et une élégance ; un an avant, l'enthousiasme pour le Parlement était le suprême bon ton. Aux séances solennelles, les femmes de la Cour se disputaient les places ; les jeunes seigneurs assiégeaient les portes. Il n'en fallait pas tant pour enflammer « la faction américaine » du Parlement, dont
Duport était l'àme ardente et d'Esprémesnil la folle bannière ; l'un disait qu'il fallait « sillonner profond « ; l'autre s'écriait, de sa voix « argentine », qu'on allait « déboubonnailler la France ».
Hérault de Séclielles et Lepeletier de Saint- Fargeau se mêlèrent ardemment à cette agitalion générale. Leurs opinions philosophiques, leur jeunesse, l'éloquence et la popularité du premier, le nom du second les signalaient aux ovations de la foule. Lors de l'exil à Troyes du Parlement, du 15 août au 7 septembre 1787, Hérault de Séchelles ht partie du voyage. Il logeait au Cloître Saint-Etienne, chez Lerouge de Négremand, ancien avocat du roi en la monnaie. Les habitants de Troyes firent un accueil triomphal aux exilés. A la distribution des prix du Collège des Oratoriens, où les élèves donnèrent une représentation de Bnilus^ à celle de lEcole de Dessin, où le P. Aubry fit l'éloge du Parlement, Hérault se fil remarquer sur l'estrade « par sa taille élevée et sa figure d'une beauté noble et imposante ». C'est à Troyes qu'il se lia avec l'abbé de Champagne, chanoine de la cathédrale, prélat lettré, philosophe épris,
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comme labbé Auger, d'Athènes, de son éloquence, de ses arts et de ses institutions, et qui. dans son enthousiasme pour le Parlement, exprimait devant le président d'Aligre le \œu qu'un monument commémoratif fut élevé en souvenir de Texil de Troyes^
Le 17 janvier 1788, quand une députation du Parlement se rendit à Versailles pour y protester contre les lettres de cachet, Séguier, « vieilli dans l'habitude du respect pour les paroles du roi », lit remarquera voix très basse, au sortir des appartements, que la réponse de Louis XVI n avait pas été trop dure. Hérault de Séchelles, « éclatant de rire et parodiant en bouffon la stupidité populaire, répondit tout liant : 0 mon Dieu, oui! Vive notre bon roîM »
Une rivalité personnelle semble avoir accru son exaltation . Au commencement de 1788, Dambray, avocat général à la Cour des Aides, devint son collègue au parquet du Parlement. Comme son beau-père, le Garde des sceaux Barentin, ce jeune magistrat appartenait au parti de la Cour. Ses habitudes, ditM"^^ de Chas-
^ Habeal". Le Parlement a Troyes.
- ^VEl!KU. Mémoires, I. p. 195.
tenay, étaient « triviales et bourgeoises », mais il avait autant de talent que iriionuèteté et rappelait par ses mœurs austères « la sainte et noble figure des magistrats d'autrefois ». L'opinion saluait en lui « le véritable successeur de limmortel dAguesseau ». Dès son premier discours, on admira sa modestie dans les éloges qu'il décerna à ses collègues : « Talent sublime, s'écria-t-il en montrant Séguier, dont l'éclat désespérerait ma jeunesse, si l'admiration publique ne me montrait à ses côtés ce que peuvent de grands efforts, animés par un si magnifique exemple. » Hérault de Séchelles, ainsi désigné, goûta fort peu le compliment qui le mettait audessous du vieux Séguier. Ces deux jeunes gens, de même âge et d'un égal talent, représentaient avec éclat des opinions adverses. On opposait la religion, les vertus, la science du sage Dambray au relâchement du sceptique et brillant Séchelles . Une violente hostilité les sépara bientôt. C'est à Dambray qu'Hérault faisait allusion quand il prétendit devant le tribunal révolutionnaire avoir été détesté de ses collègues. Celte rivalité les enracina tous deux dans leur attitude. Dambray resta fidèle au trône, échappa
à la Terreur, vécut à l'écart sous l'Empire: la Kestauration le combla d'honneurs el le fit chancelier de France.
Le 25 septembre 1788, le Parlement rappelé réclama de nouveau l'exacte convocation des Etats généraux « et ce suivant la forme observée en 1614 ». Ce fut un coup de Ihéàtre. Les parlementaires avaient en lin déposé le masque ; on vit qu'ils dataient de trois cents ans ; en un jour, leur popularité s'anéantit, el le public, comme dit Michelet, les traita désormais de « vieilles perruques ». Devant le roi favorable, devant la Reine consentante, Necker fit décider contre eux le doublement du Tiers. Ce fut la grande débâcle des sénateurs. On vit alors Séguier déclamer d'une voix mourante, non ])lus contre le despotisme royal, mais contre l'étrange frénésie qui s'emparait du royaume ; le pauvre homme condamnait, brûlait libelles et pamphlets, qui renaissaient aussitôt de leurs cendres. L'abbé Sabatier de Cabre, qui, le premier, avait réclamé les Etats généraux, s'écriait qu'on avait changé son enfant en nourrice. D'Esprémesnil, élu député , confessait ses erreui's : « Et moi aussi, disait-il à Montlosier
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à la fin de 1789, j'ai eu confiance au peuple ; je me suis trompé; le roi que je maudissais était un ange ; le peuple que j'invoquais est une furie », et, toujours fidèle à ses illusions : « Au surplus, concluait-il, rassurez-vous, tout ceci finira par un arrêt du Parlement. » Tout finit pour lui par la guillotine.
La plupart des magistrats, atterrés par les progrès de l'anarchie, humiliés de leur déchéance, se rallièrent bientôt autour du trône. Quelques-uns s'obstinèrent. Habitués à crier très fort pour obtenir très peu, ils étaient devenus révolutionnaires sans le savoir. Le peuple parlait maintenant leur langage ; les grands mots, qu'ils avaient forgés devenaient balles et mitraille. Ils s'enfoncèrent aveuglément dans la voie qu'ils avaient ti-acée. Fréteau se ridiculisa; Mirabeau le traita de « commère » ; après Varennes, de téméraire il devint pusillanime et périt bientôt sur Téchafaud. Duport joua un grand rôle sous la Constituante ; Danton le sauva des massacres de Septembre ; il s'empressa de disparaître et bientôt mourut de chagrin. Élu par la banlieue de Paris, Lepeletier de Saint- Fargeau, dans la chambre de la noblesse, se
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révéla ce qu'il élail, royaliste et aristocrate : il fit voter une adresse au roi et opina pour ne pas se réunir au Tiers. Les événements l'assouplirent. Possesseur de six cent mille livres de rente, il flairait anxieusement le vent. Bientôt il consentit à siéger à TAssemblée et suivit docilement, comme il s'en vante, la Révolution « jusqu'au bout et sans le moindre écart ».
Hérault de Séchelles, que le torrent devait emporter comme son ami, n'était pas moins aveugle. Dans les derniers mois de 1788, il ne Tentendait pas approcher. Les sourds grondements, qui traversaient les airs, ne troublaient en rien sa quiétude. Ce philosophe admirable avait beaucoup moins souci de Xecker, du déficit, des Etats généraux, du doublement du Tiers, que d'un homme aujourd'hui bien oublié, Antoine de Lassalle. auteur de la Balance Naturelle.