CHAPITRE m
LES DEUX ADÈLES
Pétrone. — Adèle ou Julie. — Les couleuis de Cliéiubiu. — L'abbé d'Espagiiac. — Le pavillon de Chaillot. — Sur le passage de la charrette. — La dernière soirée. — Les comptes d'Hérault de Séchelles.
Dès Tété de 1793, quand Hérault de Séchelles eut blêmi sous le regard de la mort, il voulut oublier TetTroi dans les plaisirs et vider sa coupe avant de glisser sous la table. Alcibiade imita Pétrone et, devant rséron, se couronna de roses : il s'ensevelit chez ses maîtresses.
Ici se pose un petit problème galant. A qui (( le divin Séchelles » consacra-t-il les ardeurs de ses amours mourantes ? L'honneur paraît avoir été disputé.
Adèle de Bellegarde habitait très probablement dans Tappartement de la rue Basse-du- Rempart, dont la porte était soigneusement
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close '. Parmi les papiers irHérault se trouve une supplique adressée à « une citoyenne » habitant sa maison. L'ordre d'arrestation qui l'atteignit commandait, il est vrai, de saisir toutes les personnes qui se trouvaient chez lui, et Adèle de Bellegarde ne fut arrêtée que dixneuf jours après sa mort. Mais le portier Cronier déclara que le second étage était l'apparpartement de la femme de chambre, ce qui était faux, car Hérault n'avait pas de femme de chambre ; on ne visita pas cette partie de la maison, et sans doute M™*" de Bellegarde s'y tint quelque temps cachée -. Il est d'ailleurs certain que la brune Adèle vécut près d'Hérault jusqu'à sa mort.
De son côté, la blonde Suzanne Giroust- Quinquet-de Morency, débarrassée de son amant Quinette, qu'un autre de ses chevaliers, Dumouriez, avait livré aux Autrichiens en même temps que Camus, Bancal et Beurnon ville, a publié des lettres d'Hérault de Séchelles et des détails
i « Je n'insisterai pas à obtenir audience chez vous, puisque votre porte est défendue à tout le monde. » (Lettre à Hérault). A. N. — F'4742.
2 Ibid.
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sur sa vie, qui ne peuvent se rapporter qu'aux derniers mois de son existence. Adèle de Bellegarde et M™' de Morency ont toutes deux divorcé, vers la fin de 1T93. Était-ce dans le môme espoir d'épouser Hérault de Séchelles? Mais voici qui est plus singulier encore : Hérault dans ses lettres, appelle M"^^ de Morency, ma chère Adèle, du même nom qu'Adèle de Bellegarde, de ce nom que choisissent les poètes pour rimer avec fidèle. Hérault, dit-elle, lui écrivit un jour :
« Lili, ce nom est bien joli ; mais il fut pris et donné par un sentiment, dont le souvenir qu'il rappellera nuira toujours à mon bonlieur. Eh bien ! pour moi, vous êtes Adèle ; voulez-vous avec moi oublier Lili pour n'être qu'Adèle ? Vous me rendrez un mortel bien heureux ! Que votre première lettre soit signée Adèle. »
On pourrait croire qu'Hérault de Séchelles par prudence se servait pour ses nombreuses amies d'un prénom collectif. Mais il est clair que M""^ de Morency, déjà jalouse autrefois de \Ime (jg Sainte-Amaranthe, a fabriqué ce passage et imaginé ce stratagème pour usurper devant la postérité la place principale d'Adèle de Bellegarde autour des derniers instants d'Hérault de
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Séchelles. Elle n'était pas la sultane favorite, mais tenait sa place dans le sérail.
Les dames de Bellegarde nous sont restées assez voilées. M. Ernest Daudet, qui s'est livré,, pour les mieux connaître, à de savantes recherches, s'est irrité « du mystère de leur physionomie à demi etlacée. » Rappelons qu'Adèle accompagnait Hérault dans le Haut-Rhin, où sa qualité de femme et de belle-sœur d'officiers autrichiens fit scandale. Ajoutons encore à l'enquête de M. Daudet ce passage des mémoires du conventionnel Choudieu, qui vise évidemment les deux sœurs, malgré une confusion de nom. Il les appelle les deux comtesses de Béfort :
« L'aînée était la maîtresse de Hérault de Séchelles, qui m'a fait trouver plusieurs fois chez lui avec les deux sœurs, parce qu'il désirait de faire, lui, connaissance avec la plus jeune qui était d'une rare beauté, mais encore plus adroite qu'elle n'était jolie. Heureusement que je me suis aperçu à temps que les deux dames n'étaient que des intrigantes... »
Choudieu, dans ses mémoires, se flatte d'une entière indifférence aux tentations ; aussi ce passage en dit long\
* Choudieu. Mémoires, p. 476.
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M"'" de Morency aimait à écrire ; elle nous a livré de précieuses révélations sur l'agonie amoureuse d'Hérault de Séchelles. Son admiration pour lui ne cessait de s'exalter : « Vénus a présidé à sa naissance et l'a créé pour être le Chérubin de son autel ; . . . . il mérite d'être chanté
par le tendre Dorât ; son àme est aussi belle
que son corps; c'est le dieu de l'amour, ce
sont toutes les grâces d'Apollon ; en un mot c'est Séchelles. » Les. lettres de cet homme extraordinaire ne sont pas fort compliquées. Devant M"*^ de Lespinasse, il fût demeuré naguère aussi froid que Guibert. Avant le dernier sommeil, il reposait tout à fait son cœur des secousses de la politique. « Mets ton joli petit chapeau jaune ; il tesiedsi bien î tajuppe bleue, ta redingote blanche; de celle manière tu es à croquer. » Voilà du style de ce philosophe désenchanté.
Le jaune et le bleu, telle était la livrée qu'il imposait à son sérail. L'ultra-jacobin Vincent, dans son journal, le dénonça comme recevant toujours des femmes en chapeau jaune ou violet. Une conspiration réunit un soir à dîner cinq beautés parées à ses couleurs. Hérault
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déploya pour leur plaire toutes les grâces d'autrefois. Quinze jours avant sa mort, ses comptes parlent encore de ses perruques et de ses bas de soie. Il confessait ingénuement son humeur volage et papillonnait sur ses dernières fleurs. Son compagnon de plaisir était l'ex-abbé d'Espagnac, ci-devant conseiller au Parlement, un des aventuriers les plus curieux et les moins connus de cette étrange époque. Né à Brivesla-Gaillarde, comme le cardinal Dubois, il était fils du baron Sahuguet d'Espagnac, compagnon de Maurice de Saxe, lieutenant-général et gouverneur des Invalides. C'était un grand blond aux traits malicieux. On l'appelait le peut abbé d'Espagnac, à cause de son oncle, le grand abbé. 11 publia un Éloge de Catinal, que la duchesse de Choiseul trouvait « rem^W de chicc hoc ei d\^ntithèses », et un Éloge de Suger, en même temps qu'Hérault de Séchelles. il prêchait très hardiment devant la Cour. Voltaire écrivait à d'Alembert qu'il avait trop d'esprit pour s'en tenir à la Sorbonne et que ce serait « un prélat assez philosophe. » En 1787, il donnait une grande fête, où la princesse de Lamballe venait entendre le chanteur Garât, qui arrivait du pays
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basque. C'était encore un habitué du Palais- Royal. La marquise de Coigny l'appelait « son furet subtil et fou ». Mirabeau Faccusa de trafiquer des actions de la Compagnie des Indes, « de reprendre l'effet en avant et en arrière, d'agiter le bouillon, de fouetter la toupie », c'est-à-dire de faire la hausse ou la baisse. Il spéculait en effet avec Calonne. Après la disgrâce du ministre, le roi l'exila à Montargis. II écrivit sur la lettre de cachet : Hod'ie mihi, cras l'ibi. Dès le 1^ juillet 1789, il prit les armes et fut un des premiers Jacobins. 11 signa cependant la protestation secrète du Parlement. Condamné le 30 juillet 1791 à restituer un million de livres au trésor dans l'affaire du comté de Sancerre, il se lança dans celle de la Caisse d'Escompte et continua de spéculer avidement. Après le 10 août, il déploya une incroyable activité, devint fournisseur de l'arméede Dumouriez et gagna des sommes énormes. Accusé par Cambon devant la Convention, il parla avec tant d'aisance, de clarté, d'esprit que l'assemblée le couvrit d'applaudissements. Emprisonné le 27 juillet 1793, mis en liberté le 6 août, emprisonné de nouveau le 21 octobre, il ver-
sait d'une main avisée crabord. jii'udeiUe ensuite, à plusieurs députés l'argent qu'il gagnait fort prestement de l'autre'.
Epaves de Tancien régime, roulées par le flot révolutionnaire, Hérault de Séchelles et d'Espagnac- se consolaient ensemble. Tous deux se faisaient des roueries^ comme au temps béni des Liaisons dangereuses. Hérault avait loué pour M'"'^ de Morency un appartement au coin du boulevard des Italiens et de la rue Favart. 11 obtint encore pour elle un bureau de loterie. Cette fois, ce fut d'Espagnac qui fournit les trente mille francs de cautionnement. Hérault l'appelait en riant : « ce fripon d'Espagnac ». Nous retrouverons les deux amis devant l'échafaud-.
' Voir sur ce curieux personnage, le financier le plus réputé de cette époque : Comte de Seilhac. Vahbé Marc- René d'Espagnac, Tulle, 1881 ; Camille Desmoulins. Observations sur rechange du Comté de Sancerre ; Cliuquet. ,Tcmmapes, pp. 137 et suiv. Les papiers de l'abbé d'Espagnac au Parlement sont à la Bibliothèque nationale, dans la collection Jolj de Fleur^'.
- Le 10 novembre, tandis qu Hérault était eu Alsace, M'"'^ de Morency fut interrogée dans le procès deDeiderichsen. Voici la pièce qui la concerne (A. N. W. 342, n'^ 648) :
Procès-verbal du 1^'" frimaire à 2 heures du matin, l'an second : a été amenée au Comité de sûreté générale la citoyenne Giroud, femme Quinguet-Morency, âgée de vingt-trois ans,
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M™^ de Morency nous dit encore qu'Hérault aimait à la retrouver le soir « au grand bassin des Tuileries, près de Forangerie, sur le banc du treillage, à côté de la statue Le Silence ». Il l'emmenait souper aux champs. C'était à Chaillot dans un petit pavillon nommé V Amitié^ construit par Tabbesse du couvent voisin de Sainte-Périne. A deux pas de Paris, on s'y serait cru au bout du monde ; le triomphateur du 10 août y oubliait avec délices la révolution. Le boudoir simulait une grotte; la cheminée une coquille ; les murs étaient couverts de mousse et de feuillage ; le parquet était un gazon étoile de fleurs ; un petit ruisseau coulait dans un bassin où frétillaient des poissons rouges ; « pour ottomane, un lit de joncs ». Une statue de l'Amour, dont les petites mains portaient des guirlandes, présidait ces lieux enchanteurs. On
demeurant à Paris, passage des Petits-Pères, n° 8, section do Guillaume Tell ; depuis un mois logée h. l'hôtel Gaston, rue Traversière Saint-Honoré : à elle demandé quels sont les motifs qui l'ont conduite à Paris"? — A répondu l'intention de divorcer et d'y suivre un bureau de loterie ; — connaît Deiderichsen depuis deux mois ; a négocié une lettre de change pour lui pour plaire à Frey, chez qui elle a dîné, et pour procurer une affaire au citoyen de Gessner.
Signé : F. QuiNçrET, Dubarrax, Louis du Bas-Rhin.
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y invoquait le Rousseau de VHélolse, en laissant à Robespierre celui du Conlrat Social. C'étaient les bosquets de Glarens, mais avec les mœurs d'Otahiti.
Auprès de sa maîtresse, Hérault parfois oubliait tout ; mais bientôt Fignoble guillotine assiégeait ses yeux ; il écartait cette gêneuse et redevenait gai, fouet même jaloux. Ses alarmes n'échappaient point à son amie. « C'est plutôt pour se tuer, écrivait-elle, qu'il prend du plaisir à l'excès que pour se rendre heureux. » Hérault lui disait : « De sinistres présages, mon Adèle, me menacent; je veux me hâter de vivre, et lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront tuer un homme de trente-deux ans : eh bien ! j'en aurai quatre-vingt; car je veux vivre en un jour pour dix années. » 11 réalisait ainsi la prédiction de Lavater : « Soyez sur vos gardes, cher Hérault, les femmes vous adoreront, vous déchireront, vous anéantiront. »
Paganel a confirmé ces témoignages : «... Hérault prodiguait une vie qui ne lui promettait que de courtes jouissances. 11 se tenait toujours prêt à la perdre. 11 sentait que le génie de la Révolution l'emporterait sur ses précautions et
MADAME DE MORENCY
D"après le portrait placé par elle en tête de ses Mémoires avec cette épigraphe :
Docile enfant de la nature, L'Amour dirigea st-s désirs, De ce Dieu, la douce imposture Fit son malheur et ses plaisirs.
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sa prudence ; et chaque événement l'avertissait de sa destinée. Il s'en épargnait les terreurs en remplissant de beaucoup d'existence le peu de jours qui lui étaient comptés. » Paganel dit encore qu'il consacrait aux lettres tout le temps qu'il dérobait aux goûts qui dominaient en lui '. Mais ce n'était ])lus la même àme qu'il portait dans sa bibliothèque. Une effroyable expérience lui avait appris à se passer de la plupart des livres. Sans doute il relisait Tacite, l'entendant mieux. « 11 vous dit tout quoiqu'il écrive en présence du lion. 11 a l'art d'être encore plus soupçonneur qu'accusateur. C'est un homme qui vous parle à l'oreille, qui vous effraie et qui vous charme, jjarce qu'il y a une sorte de plaisir à avoir peur ' » .
Dans ses derniers jours, on le rencontrait sur le passage de la charrette des condamnés : « Oui, c'est moi, dit-il à uu ami ; je viens voir l'agonie de la République et je viens apprendre à mourir ». — « C'est par hasard, disait-il à un autre, que je me suis trouvé sur leur passage ;
' I'aganei.. Essai Idstorique et critique de la Révolution française, II, p. 245-253.
^ Hérault de Séchellks. Pensées et anecdotes.
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mais je ne suis pas fâché de l'avoir rencontrée; cela rafrakliil ' ».
Voici comment M™' de Morency a raconté la dernière soirée d'Hérault de Séchelles, son arrachement suprême avec la douceur de vivre : « Les alarmes de Séchelles renaissaient. 11 soupait un soir chez moi avec un de ses amis qui lui dit : Hérault êtes vous bien avec Robespierre ? Il rougit à cette question, le reste du souper ne fut pas gai ; il se retira de bonne heure, et me dit qu'il viendrait déjeuner le lendemain avec moi : les larmes roulaient dans ses yeux. En nous quittant, il embrassait Lise, puis il me pressait dans ses bras, me posait, me reprenait encore ; enfin il ne pouvait se séparer de nous ; je ne pouvais proférer une parole : son ami, qui demeurait loin, lui dit : Hérault, je te laisse si tu couches ici, bon soir. Non, dit-il, je suis obligé de rentrer chez moi, j'ai un rapport à faire pour demain. 11 me donna le dernier baiser de l'amitié, je le suis et presse sa main sur mes lèvres, je l'inonde de mes larmes ; Lise et moi, nous le conduisîmes jusqu'au bas de l'escalier ; je presse
^ Arnatlt. Souvenirs d'un xexar/cnaire, II, p. 97.
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encore sa main sur mon cœur; la portière paraît et fait cesser cette scène de sentiment. A demain, dîmes-nous tous, et il disparut ^ ».
Mais il convient d'ajouter encore un trait aux derniers jours d'Hérault de Séchelles. Son domestique Bulot et son portier Cronier, qui avaient conservé pour « Monsieur » tout le respect d'autrefois, lui remettaient à la fin du mois le compte de ses menues dépenses. Le 13 janvier 1794, Cronier a écrit :
une voiture pour Livry. ... 5 livres.
Hérault revit donc au Grand Berceau sa mère « désolée » et sa grand'mère, la veuve du sévère lieutenant-général de police de LouisXV. Comme cette réunion dut être émouvante î L'enfant représenta sans doute la grandeur de la cause qui l'avait entraîné, la fatalité qui le ployait sous son joug, qui léclaboussait, lui si juste et si doux, du sang de tant d'innocents. Il dévoila toute l'horreur de sa propre situation. Législateur, président d'apothéose, proconsul toutpuissant, il était plus menacé, et combien plus
1 II hj ri ne, III, p. 300.
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misérable, que ces deux pauvres femmes. Mais devant la mort prochaine, il n'y avait place que pour la plus tendre effusion des cœurs. Cette entrevue fut sans doute suivie de quelques autres, car on retrouve plusieurs fois sur les comptes cette indication :
une voiture 5 livres.
Les comptes d'Hérault de Séchelles portent encore au mois de février, cette mention assez inattendue :
Donné o livres a nn prêlre^.
i A. N. — F'4742. — Hérault, avant son arrestation, aurait passé deux journées, aidé par deux dames, à brûler des papiers. [Int. des cherch. et cur., VIII, p. 460).