CHAPITRE II
La Terreur. — Entrevue avec Barthélémy. — La neutralité de la Suisse. — Fête de la Raison à Colmar. — Récit de M"^ Octavie de Berckheim. — La lettre du marquis de Saint-llilaire. — Adèle de fiellegarde en Alsace. — Suprême éloquence. — Réponse de Robespierre.
La première lettre d'Hérault de Séchelles à la Convention est du 14 novembre : « La terreur seule, écrit-il, peut établir ici la République et rendre du courage au très petil nombre des patriotes. En accélérant ma mission, je m'efforcerai de ne pas rester au-dessous d'une tache si importante-. »
Dès le 27, il annonçait « qu'il avait pris dans le Haut-Rhin les principales mesures capables
^ Les éléments de ce chapitre ont été principalement puisés aux Archives nationales (AF II, 49. 13G). J'ai consulté utilement Vérox-Reville. Histoire de la Révolution française clans le département du Haut-Rhin. Paris-Colmar, 1865. (D'après les archives locales.)
- AuLARD. Comité, t. VIII, p. 427.
iO
306 IIERAITLT DE «ECHELLES
de relever ce département au niveau de la République. L'esprit public y était entièrement corrompu ; partout des intelligences avec Tennemi, l'aristocratie, le fanatisme, le mépris des assignats, l'agiotage, l'inexécution des lois. J'ai combattu ces fléaux de tous mes efforts... En un mot j'ai donné partout l'impulsion. Si les efîets répondent aux mesures prises et à l'exécution qui en est commencée, dans quelques semaines le département du Haut-Rhin ne sera pas reconnaissable'. »
Dès son entrée à Belfort, le 4 novembre, Hérault s'était en effet donné l'allure d'un despote. Saint-Just semblait son modèle. 11 avait fait fermer les portes et ordonné des \isites domiciliaires. A Colmar et dans toutes les villes du département, il avait convoqué le peuple dès son arrivée, les autorités en écharpe, les troupes rangées en bataille, les cloches sonnant à toute volée ; il écoutait les dénonciations, cassait les autorités d'un mot, donnait d'un geste, dont le retentissement allait loin, l'impulsion de la terreur à toute la machine.
' Ibid. t. IX. p. 17.
« Placé parmi les éciieils, écrivit-il, j'ai senti qu'en politique, comme clans les sciences et les arts, le plus puissant moyen d'action était de se créer des instruments, à l'imitation de ces suppléments que l'homme ajoute à son intelligence et à ses bras, et qui atteignent avec précision à de grandes distances. » Dans ce but, il avait créé un comité d\irA'inlé révolutionnaire, composé de sept patriotes, une armée révolutionnaire^ dirigée par des commissaires civils et divisée en quatre détachements, 400 hommes à Colmar, 150 à Belfort et à Altkirch, 50 à Neul- Brisach. Il rendit un arrêté draconien concernant les mesures de sûreté générale. Ses instructions du 23 novembre aux commissaires civils leur enjoignaient de faire incarcérer surle-champ dans les prisons de Colmar les émigrés, les prêtres réfractaires, les déserteurs, les espions. « ceux qui ont tenu ou tiennent des propos royalistes, fédéralistes, contre-révolutionnaires, ou tendant à avilir les assignats. » Ils devaient encore surveiller sévèrement :
\° Les juifs, qui n'ont aucun métier et qui ne feignent d'être soumis aux lois que pour exercer avec plus de sécurité un infâme agiotage ;
308 HÉRAULT DE SECHELLES
:2° Les ex-nobles, presque toujours inaccessibles à la philosophie, à l'humanité et nécessairement ennemis d'une révolulion qui les dépouille, lorsqu'ils n'y ont point coopéré par des actes positifs et non équivoques;
1° Les gardes des forêts, la plupart valets des exnobles ;
■4° Les curés et vicaires réfractaires ;
o° Les employés aux douanes ;
6° Les pêcheurs et bateliers ;
1° Les individus fanatiques, qui sont précédemment sortis du territoire de la France sous le prétexte d'aller en pèlerinage à Notre-Dame des Hermites et Notre- Dame de la Pierre :
8° Les Français ou étrangers entrant et sortant avec des passeports délivrés par les municipalités ;
9° Les déserteurs étrangers ;
10 Ceux qui refusent ou diffèrent de présenter sur leurs maisons les signes extérieurs de l'unité et de l'indivisibilité de la République, de l'égalité, de la liberté et de la fraternité...
C'était là (le terribles instruments, surtout dans la main des hommes qui devaient les mettre en œuvre'. Parmi eux se trouvaient
* Dans son empressement à donner des preuves de son civisme, lauteur de la Visite à Buffon ne craignait pas d'employer le siyle du Père Duchesne. On trouve ce billet de lui dans les papiers saisis chez Robespierre :
(-lolraar. 26 brumaire an second de la Ki'publique.
Oui. f... ! entre nous Taristocratie s'en ira par tiaul et çàr Bax.
Hér.wlt.
plusieurs prêtres renégats et mariés ; l'un deux, Muller, allemand d'origine, parlait tout haut d'imiter les violences du ca])ucin Schneider à Strasbourg. Il écrivait à Hérault :
« liessouvienstoi à Euloge Schneider (sic) qui a fait la Révolution dans le Bas-Rhin, qui a toujours agi avec droiture et fermeté, dont les ennemis sont des agioteurs, des aristocrates. Tu as travaillé à la déclaration des droits de l'homme. Hérault, fais ton devoir. »
Ml'ller
Commissaire civil (lu (iéiiarlemeut du Bas-Rhin'.
Mais fidèle au système d'hypocrisie, quil recommandait à Carrier et à l'exemple que. sous Finspiralion de Robespierre , donnait Saint-Just dans le Bas-Rhin, Hérault de Séchelles ne versa pas une goutte de sang. Il dispersa une innocente société de Colmar, la Tabagie littéraire. « En révolution, écrivit-il, il n'y a pas d'académicien. » Il fit encore arrêter quelques prêtres réfractaires, et quelques barons alsaciens, « qui pleuraient la monarchie et leur trente-six quartiers, » et dirigea sur Langres tous les prisonniers de Colmar pour les éloigner
310 HÉRAULT DE SÉCIIELLES
de la tVonlière. Plusieurs de ses arrêtés sont empreints d'un véritable esprit de justice*. Prévoyant l'effet de ses instructions et les excès de ses commissaires, il n'aspirait plus désormais qu'à s'en aller. Dès le 27 novembre, il propose pour le remplacer son collègue Foussedoire, qui est à Belfort et conviendra, dit-il, parfaitement. « Le principe républicain veut qu'un pouvoir illimité ne séjourne pas longtemps dans les mêmes mains. »
Comme au Mont-Blanc, il s'était activement occupé de l'armée. Mais c'est dans le Haut- Rhin qu'était le théâtre des opérations. Saint- Just enflammait par son audace les armées de la Moselle et du Rhin, commandées par Hoche et Pichegru. « N'étant point, écrit Hérault, appelé comme Saint-Just et Lebas au bonheur de repousser avec les volontaires, nos braves frères d'armes, les hordes ennemies », il a
' Il écrit par exemple à Riegert, coniniissaire civil : « J'ai dû gt-mir de voir un républicain dénoncer un payeur comme aristocrate et ensuite demander sa place ; si tu répares cette faute par une activité brûlante à servir la République dans ta mission et à poursuivre tous les traîtres, .je te promets de n'en plus parler. » Il fait détaxer une veuve, dont le mari a été tué à l'ennemi, revient sur plusieurs de ses arrêtés et poursuit les calomniateurs.
voulu cependant contribuer à l'organisation de la défense en Alsace, qu'il considérait comme un boulevard invulnérable. D'accord avec Schérer, il fait établir un camp retranché à Belfort ; il recherche et poursuit les auteurs de rincendie de l'arsenal d'Huningue, il réquisitionne les chevaux, l'avoine, les fourrages, le pain. Enfin il s'efforce d'exalter partout le patriotisme. Il signale à la Convention le dévouement de seize paysans de Saussure, qui ont trainé eux-mêmes pendant vingt-deux lieues deux voitures de fourrages destinées à l'armée. Les jeunes officiers de santé des hôpitaux de Colmarlui ayant demandé l'autorisation de jouer la comédie, il leur fait cette réponse cinglante :
« Pendant que nos braves frères d'armes versent leur sang à la frontière :
« Que souvent nous manquons de pain ; que les hôpitaux sont remplis de malades qui exigent jour et nuit des soins fraternels et une étude de l'art de guérir ;
« 11 est permis aux jeunes officiers de santé des hôpitaux de Golmar de jouer la comédie. »
11 allait dans les campements, mangeait à la gamelle, parlait en frère au soldat et recueillait ses réclamations.
Mais sur ce terrain son rôle était fort modeste. Tout l'avantage était pour Saint-Just, qui rendait les plus utiles services. Hérault voulut balancer par ses succès diplomatiques les succès militaires de son rival. Depuis l'entrée de Robespierre au Comité, il n'était plus permis de parler de paix; mais, en modifiant son langage, Hérault était resté secrètement fidèle aux projets de Danton. 11 comptait toujours qu'une pacification générale marquerait la fin de la crise intérieure. La Suisse, qu'il aimait, était devenue le pivot de sa politique. Dès le 30 août, il faisait envoyer dans les cantons un émissaire du comité, Aubriet ; c'était lui qu'il recommandait à Lava ter dans la lettre qu'on a lue ^ Aubriet devait proposer aux Suisses une alliance. Mais les Autrichiens en auraient profité pour rompre la neutralité, et notre ambassadeur désapprouva le projet".
^ Voir p. 225. — Cf. sur la mission d'Aubri et, A. Soukl, III. p. 436 et Kaulek. Papiers de Barthélémy, t. II et III.
2 On trouve dans les papiers d"IIérauU de très nombreuses notes concernant la Suisse, un projet de 1792 consistant à former de nouveaux régiments avec les débris des anciens régiments suisses. — Le 10 octobre 1791, il écrivait à son collègue Dumonl : « Vous avez agi politiquement pour nous vis-à-vis de la petite Genève, qui a été très toucliée de ce
Dès le 4 novembre à peine arrivé à Belfort, Hérault fixa un rendez-vous à Barthélémy, qui résidait à Bade. L'entrevue eut lieu le 11, à Saint-Libre, ci-devant Saint-Louis, village près d'Huningue. Barthélémy était un diplomate de l'ancien régime, qui avait les usages et les goûts du grand monde. 11 déployait des prodiges d'habileté pour conserver à son pays les moyens de négocier avec l'Europe ; il devait s'illustrer en signant, deux ans plus tard, la paix de Bàle. Les Suisses l'aimaient et l'estimaient. Ils craignaient de le voir s'aventurer sur le territoire français. Les magistrats de Bàle, les députés de Zurich et de Berne le pressaient de ne pas partir et attendaient son retour avec anxiété. Tout se passa le mieux du monde. Hérault et lui n'avaient que trop de raisons de se comprendre. Ils furent enchanlés l'un de l'autre et allèrent ensemble jusqu'à Bàle. ce Bien de plus beau dans la nature, écrit Barthélémy, que la personne-d'Hérault de Séchelles ; rien de plus aimable et de plus gracieux que son esprit. Il
fait parce que pour elle tout, est individuel ; et la suite de ce sentiment de reconnaissance sert à nous procurer du pain et des fusils. » (Aulard, Ccnnitc, t. VII, p. 443).
314 HliRALLT DE SECHELLES
aimait autant que moi les Suisses. Je n'ai jamais conçu comment il a pu exercer en Alsace les duretés quil y a commises. Jl croyait par là plaire au comité de Robespierre. Cela ne Ta pas préservé de l'échafaud ' ».
A la suite de cette entrevue. Hérault adressa un long rapport et de nombreuses notes au comité de Salut public. 11 y faisait l'éloge de Barthélémy et conjurait ses collègues de respecter la neutralité de la Suisse : « il dépend de nous seuls, écrit-il. que cette neutralité, qui nous vaut une armée de soixante mille hommes ne soit pas rompue. » Pour la conserver, il faut respecter le gouvernement de la Suisse, son territoire, empêcher les excès de nos troupes et des administrateurs français de la frontière. 11 proposait même de prendre à notre charge le corps de :2000 hommes, chargés à Bàle de faire respecter la neutralité, et composés de Zurichois, amis de la France. 11 assure encore ses collègues que la cocarde blanche n'est pas tolérée en Suisse et que les aristocrates, qui la portent.
' Mémoires inédits de Barthélémy , qui m'ont été très obligeamment communiqués par M. le marquis de Dampierre, leur possesseur.
« la tirent momentanément de leur poche pour faire les jolis cœurs en visite ». Le canton de Fribourg, qui nous est opposé, n'a de crédit que dans le V^alais « à cause de la religion, de la stupidité et du goitre. » Il indique les moyens de trouver en Suisse de l'avoine, des fusils, des souliers, et des draps. Enfin il invite Barthélémy à démentir les bruits d'annexion de Mulhouse et de Neufchàtel, répandus par rennemi pour amener la Suisse à se déclarer contre nous. « Par l'effet de cette déclaration, la République française n'aurait plus au dehors aucune communication libre par terre, ni par mer. » En terminant, il insinuait que Barthélémy, qui avait longtemps vécu à Vienne et à Londres, se trouvait en Suisse dans un centre très avantageux entre l'Allemagne et l'Angleterre : c'était indiquer le retour à la politique de Danton. « A Dieu ne phtise », ajoutait-il pour corriger ce que son insinuation avait d'audacieux, c( que nous pensions à entamer aucune négociation avec des despotes stupides et féroces, qui ne doivent recevoir de nous que la mort pour toute transaction ; mais au moins nous pouvons désirer d'être mieux instruits
316 HERAULT DE SECHELLES
que nous ne l'avons été jusqu'à présenta » Ces observations frappèrent le Comité, et Robespierre lui-même parut s'y ranger dans son discours du 19 novembre. Il rassura les Suisses et se déclara disposé à resserrer les liens qui nous unissaient à eux, ainsi qu'aux Etats-Unis et à la Turquie. Mais il navait ni la hauteur de vue ni l'envergure nécessaires pour reprendre les négociations. Hérault obtint du moins plusieurs arrêtés conformes à ses vues ; il raffermit la situation de Barthélémy ; enlin il réorganisa le service d'agents secrets, non moins précieux h Carnot pour ses plans de guerre que pour amorcer les négociations futures. Ces utiles résultats étaient le véritable but de sa mission. Pour développer entièrement le personnage d'Hérault de Séchelles pendant son séjour dans le Haut-Rhin, il convient de signaler encore la pari quil y prit au mouvement de déchristianisation. Le 10 novembre, à Paris. Chaumetîe avait entraîné la Convention à Notre-Dame, pour y célébrer la fête de la Raison-. Lesrepré-
' Kaulek. III, 200-215. , Rapport du 11 novembre au comité de Salut public.)
-M. P. Robiquet a fait revivre au Salon de l'JOo une iniaiii-
sentants en mission suivirent partout cet exemple, détruisirent les signes extérieurs du culte et jetèrent les cloches au « creuset national »; mais Hérault de Séchelles obéit encore à l'impulsion de sa passion philosophique, la seule qu'il ressentît vivement. « Le culte de la raison, dit justement Michelet, ne sortait pas du sein brûlant de la Révolution, mais des écoles raisonneuses du temps de l'Encyclopédie ». Son seul effet fut de nourrir chez les plus ardents rexaltation patriotique, surtout dans les départements de la frontière, où les prêtres passaient, non sans raison, pour les agents de l'étranger.
Les instructions d'Hérault aux commissaires civils (art. XVI; ordonnaient de célébrer partout les fêtes de la Raison.
« L'étude de la nature étant le seul culte qui convienne à un peuple libre et devant remplacer les religions mensongères, qui ont trop longtemps fait le
nation de Lamartine, dans ['Histoire des Girondins : la Raison à la Convention. Hérault de Séchelles en frac rose très élégant est à la tribune et montre du doigt M"'-' Maillard en bonnet plirvgien, que Chaumette vient de dépouiller de son manteau bleu. Robespierre se dresse indigné et Danton ricane. Il suffit de dire que le 10 novembre. Hérault était en Alsace.
318 HERAULT DE SECHELLES
malheur du genre humain, les commissaires civils feront incessamment célébrer dans chaque chef-lieu de canton de leur ressort une fête à la Raison, à l'instar de celle qui aura lieu le 11 frimaire dans le chef-lieu du département et ils prendront les mesures nécessaires pour qu'une heure de chaque jour de décade soit employée à instruire les citoyens de leurs droits et de leurs devoirs. »
Le 1(3 tVimaire (6 déceml)re), Hérault présida lui-même dans la calhédrale de Colmar à la fêle solennelle de la Raison. « La société populaire de Colmar, écrit-il, me pressa de renouveler dans l'ancienne capitale, de cette commune le spectacle que la Convention nationale venait de donner aux Français dans la ^'otre-Dame parisienne. J'exécutai son vœu; notre fête fut simple et grave ; tout Colmar se rendit dans cette église ; on y voyait une montagne, emblème du républicanisme, couronnée par la flamme, emblème de rintelligence ; les femmes avaient embelli le local de toutes les parures républicaines. Je célébrai la raison; le peuple chanta la liberté ; le reste du jour, consacré à l'égalité, fut égayé par des danses par le bonheur de se retrouver et de s'entretenir fraternellement'. »
' Rapport sîir an »nss/o/( dans le Haut-Rhin.
Dans le cortège qui accompagnait TAlcibiade de la Montagne, se trouvait une toute jeune fille, M"^ Octavie de Berckheim, dont la famille une des plus nobles de TAlsace, inclinait \ers le? idées nouvelles. Elle était d'une remarquable beauté ; la municipalité pensa la requérir pour représenter la Raison. « J'en avais, dit-elle une crainte horrible ; il y a tant de choses auxquelles on tient quand même... L'expérience m'a prouvé depuis qu'en effet il eût été peu flatteur de représenter une Raison si sœur de la folie. »
Voici le récit de M"^ de Berckheim :
« Pendant cinq ou si\ jours, les demoiselles de la ville s'assemblèrent à la Maison de Ville pour faire des guirlandes, dans la matinée et l'après-midi. C'était intéressant, il y avait de la décence et de la bonne volonté ; c'est-à-dire que celles qui ne s'en souciaient pas, mettaient de la grâce dans ce qu'elles faisaient, et celles qui triomphaient de la retenue...
(( Dès le matin du 6, les demoiselles s'habillèrent en blanc et mirent des guirlandes dans leurs cheveux. Elles s'assemblèrent à la grande
tribune et attendirent là, de neuf à onzetieures. Enfin le signalement fut donné et le cortège se mit en marche à peu près deux à doux. Mais quelle ne fut pas notre humiliation lorqu'au lieu d'entrer, on nous fit passer outre et faire une tournée en ville pour aller prendre le représentant. Cela me froissa; je m'aperçus que d'autres partageaient ce sentiment avec moi; je fis alors la motion de ralentir le pas; elle eut plein succès. Arrivé à la rue des Juifs, le représentant s'avançait déjà, conduit par Favantgarde des empressés. Nous passâmes, il suivit avec le reste et ainsi nous nous acheminâmes vers le Temple, aux chants des hymnes du groupe des administrateurs et des sans-culottes, qui pourtant portaient leur costume.
« Maman et presque toutes les dames de notre connaissance, et un certain nombre de messieurs, se tenaient près des orgues, sous prétexte de faire partie de la musique. Gomme il ne fallait pas avoir Tair de se distinguer, mes sœurs et moi nous restâmes dans la masse du cortège. Je tins mon coin pour le salut de ma famille; je le payai assez cher. J'étais enrhumée, les dalles sur lesquelles nous nous sommes
tenues debout tout le temps étaient excessivement froides. Une coliue de femmes grossières nous enveloppaient... Je souffrais de la tôtcaux pieds sans en excepter les oreilles, qui eurent leur belle pénitence. En vérité, j'étais mal à mon aise. Des discours, puis des discours et rien que des discours. Alciblade^ en tint un, énoncé et déclamé avec grâce, (Je grands mots, de belles phrases, mais rien de neuf, rien qui étonne et qui touche, pas dà-propos, rien d'auguste et de solennel ; tout était froid.
« Nous ne rentrâmes qu'à trois heures. Bientôt, il fut question de se rendre au bal. Je n'y tenais pas et j'y trouvais du ridicule de toute manière. Mais la crainte de me singulariser, et peut-être un peu de curiosité me portèrent à y aller. Il fallait au moins se présenter à la grande tribune; heureusement il y avait tant de monde qu'il était de toute impossibilité d'entrer : bon prétexte pour se retirer. Nous nous dirigeâmes donc vers Lieb, le cafetier, qui aune très belle salle. Je fus toute surprise d'y trouver les apprêts d'un ci-devant bal comme il faut. Je
' Le surnom d'Hérault de Séchfilles était devenu courant dans le Haut-Rhin.
322 HÉRAULT DE SKCHELLES
dansai et m'oubliai presque; cependant une voix intérieure venait troubler ce charme. Je sentais la présence du passé, la gravité du présent et l'obscurité de l'avenir. Mais j'aime la danse, elle m'entraîne. Après une contredanse et une allemande, la foule augmenta à un tel point, qu'il devint séantde s'en aller ; nos parents se retirèrent avec nous '. »
Le 29 novembre, un tribunal révolutionnaire fut établi àColmar ; il pouvait prononcer, même en matière capitale, sans assistance de jurés. Le 3 décembre, Jacques Biegenwald, of licier municipal, et Sébastien Dietlin, maître d'école, convaincus d'avoir assisté à la messe d'un prêtre réfractaire, furent condamnés à mort et exécutés ; le il, un vieux prêtre, Jean Thomas, de Metz, subit le même sort. Hérault connut ainsi, avant de quitter l'Alsace, l'effet sanglant des mesures qu'il avait prises pour se sauver lui-même.
Un événement de sinistre présage vint bien-
^ Souvenirs d'Alsace. Correspondance des demoiselles de Berckheim et de leurs amis, précédée d'un extrait du Journal (le M'^"" Oclavie de Berckheim, et d'une préface de M. Ph. Godet, 2 vol., Xeufchâlel et Paris, 1889, t. I, p. 45.
tôt mettre fin à sa mission. Une lettre, signée le Marquis de Sa'mt-Hilaire^ avait été interceptée peu de temps auparavant aux avant-postes du général Michaud. Elle paraissait prouver qu'il existait entre l'ennemi et la municipalité de Strasbourg des intelligences pourlivrer la place, mais il suffisait de la lire pour se convaincre qu'elle était l'œuvre d'un faussaire. Saint-Just en fit état pour arrêter presque tous les membres du département du Bas-Rhin. Une seconde lettre signée Saint- Hiktire, et datée de Colmar, fut bientôt saisie. Elle était adressée à Monet, maire de Strasbourg, et finissait par ces mots : « Je n'ai été ici que pour maboucber avec notre ami Hérault, qui m'a tout promis. Ainsi à l'un et à l'autre, ne doutez pas de la récompense. »
Saint-Just était absent. Le représentant Lémane fitarréter Monet à Strasbourget envoya la lettre à Hérault.
Celui-ci reçut en môme temps sa lettre de rappel datée du il décembre; quelques jours après, il apprit qu'il avait été dénoncé, le 16, à la Convention, par Bourdon de l'Oise, comme ci-devant avocatgénéral, ci-devant noble, et pour ses liaisons avec Pereyra, Dubuisson et Proly.
324 HERAULT DE SECIIELLES
Bentabole avait fait remarquer timidement que Lepeletier de Saint-Fargeau, ancien président à mortier, n'en avait pas moins mérité le Pantliéon. Couthon déclara en termes ambigus, qu'il ignorait si Hérault avait des liaisons suspectes. On est bien en droit de supposer que la lettre de Saint-Hilaire et la dénonciation de Bourdon venaient l'une de Saint-Just et l'autre de Robespierre '.
L'animosité de Saint-Just contre son collègue se retrouve encore dans les injustes déclarations qu'un de ses partisans, Monet, faisait, en 1837, aux auteurs de r Histoire Parlementaire : « Les actes de Hérault de Sécbellesdans le Haut-Rhin se bornèrent à une promenade sans but et sans résultat. Il cherchait à ne rien faire et il ne fit rien. Hérault était un homme à belles manières et un homme de plaisir. A Paris, il portait la perruque jacobine; dans les départements il se coiffait en aile de pigeon. 11 ne résidait pas dans une ville sans y commencer aussitôt des intrigues amoureuses. Celle qui fit le plus de
^ Déjà, à la séance du 12 décembre, à la Convention, Bourdon de l'Oise avait déclaré qu'il se trouvait au Comité « quelques membres que Ton serait bien aise de n'y plus voir. »
MISSION DANS LE IIAUT-RIIIN 325
bruit en Alsace, parce, qu'elle était scandaleuse, fut sa liaison avec la sœur d'un général autrichien. Les patriotes de ce pays regardaient Hérault comme un arlequin^ Lorsqu'il repassa par Strasbourg pour revenir à Paris, le maire lui parla de la dénonciation dont il venait d'être l'objet devant la Convention, et lui demanda comment il espérait s'en tirer. Hérault répondit avec beaucoup d'aisance qu'il n'aurait pour cela qu'à dire un mot à son ami Couthon". » Retenons simplement de ce passage qu'Adèle de Bellegarde accompagnait sans doute son amant en Alsace. Le comte de Bellegarde était passé dans l'armée autrichienne, où son propre frère servait déjà en qualité de feld-maréchal.
' Les documents prouvent le contraire. Les sociétés populaires, les commissaires, les agents secrets, tous furent unanimes à déplorer son départ, à flétrir la calomnie dont il était l'objet, à signaler les services qu'il avait rendus à la cause de la Révolution dans le Haut-Rhin. Un grand nombre continuèrent de lui écrire. Une patriote, Emilie Laroche l'appelle « le président de la fête du 10 août d'immortelle mémoire » et lui écrit de Colmar, le 16 nivôse, pour demander son retour. Elle a écrit, dit-elle, à Robespierre. « mais il n'y fera pas attention; c'est cVune femme. »
- Couthon écrivait en effet de Lvon, le 20 octobre, à un de ses collègues : « Hérault a été plus aimable que toi ; j'ai reçu deu.x de ses lettres... Adieu, mon ami, embrasse Robespierre, Hérault et nos bons amis pour moi. »
32H HERAULT DE SECIIELLES
Avant de partir. Hérault convoqua la société populaire de Colmar, donna lecture de la lettre signée Saint-Hilaire et fit ses adieux. Des protestations unanimes éclatèrent; on le suppliait de rester; comme au Mont-Blanc il s'était rendu populaire par son atî'abilité, son esprit de justice, sa secrète modération. 11 licencia Tarmée révolutionnaire, lit rendre un compte public à ses commissaires. En passant par Strasbourg, il dénonça devant son collègue Lémane Fexprêtre Millier, dont les excès lui étaient signalés. Dans ses papiers, on trouve le brouillon de cette lettre, qu'il adressa sans doute à Ritter, député du Haut-Rhin, qui intriguait à Paris avec ses ennemis, ou peut-être à Saint-Just luimême :
« J'ai reçu la lelLre, j'ai rempli mon devoir, j'ai mis de côté les viles considéralions personnelles. Je n"ai vu, je n'ai servi que la République ; je suis inattaquable. Tu as calomnié un département tout entier; j'ai dû le venger en lui donnant connaissance de ta lettre. J'opposerai aux injures la vérité. J'apporte avec moi des pièces que tu ne pourras méconnaître. D'accusé, je deviendrai accusateur. Je dévoilerai tout. On jugera entre nous deux'. »
Il appliquait ainsi un principe de son CotUcille : « Xe point se mettre sur la défensive quand on esL attaqué, mais toujours la botle au corps, soit dans la parole, soit dans Faction. » En arrivant à Paris, il apprit que le maréchal de Contades venait d'être arrêté à Livry, au Grand- Berceau, et son oncle, M. Magon de la Lande, dans son château de la Chipaudière à Saint- Malo. Le maréchal, refusé dans toutes les prisons en raison de son âge et de ses infirmités, était gardé dans son hôtel de la rue d'Anjou. M. Magon de la Lande avait été également transféré à Paris'.
Le 29 décembre, Hérault, arrivé du matin, parut à la tribune de la Convention. Il se justifia en quelques mots de ses rapports avec Proly, Dubuisson et Pereyra. C'était, on s'en souvient, des agents secrets, qu'il avait employés de concert avec Lebrun et Desforgues. Il lui était impossible de les découvrir publiquement. On juge à ce trait de la perfidie de ses adversaires, qui ne pouvaient être que des membres du Comité. Hérault continua en demandant d'être
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jugé non sur ses paroles, mais sur ses actes. Il méditait un mouvement de grand effet devant ses collègues attentifs. Se tournant vers le tableau de David, qui représentait Lepeletier de Saint-Fargeau sur son lit de mort, il s'écria :
« Ah! comment serais-je assez vil pour m'abandonner à des liaisons criminelles, moi qui, dans le monde, n'ai jamais eu qu'un seul ami depuis 1 âge de six ans. Le voilà!... {Il étendit la main vers le tableau) Michel Lepeletier! ô toi! dont je ne me séparerai jamais, dont la vertu est mon modèle ; toi qui fus en lutte comme moi aux haines parlementaires, heureux martyr! jenvie ta gloire. Je me précipiterais comme toi pour mon pays, au-devant des poignards liberticides : mais fallait-il que je fusse assassiné par le poignard d'un républicain !
Sa péroraison fut vibrante :
« Voici ma profession. Si d'avoir été jeté par le hasard de la naissance dans cette caste que Lepeletier et moi nous n'avons pas cessé de combattre et de mépriser est un crime qui me reste à expier ; si je dois encore à la liberté de nouveaux sacrifices ; si un seul membre de cette Assemblée me voit avec méfiance au comité de Salut public ; si une prorogation, source de tracasseries continuellement renaissantes, peut nuire à la chose publique, devant laquelle je dois disparaître, alors je prie la Convention nationale d'accepter ma démission de ce comité et de permettre que je n'en fasse
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plus partie. Rentré toutàfait dans le sein de l'Assemblée, j'inviterai mes collègues à vérifier mes fautes en patriotisme, j'appellerai le témoignage du vertueux Couthon qui nous préside en cet instant. Je le prie de vous dire si, lorsque jai eu le bonheur de concourir avec lui à la rédaction de la déclaration des Droits et de l'Acte constilulionel, mes collègues dans ce travail ne m'ont pas toujours vu rechercher avec ardeur jusqu'à la dernière limite ce qu'il y avait de plus populaire, de plus démocratique, de plus sacré, dans les intérêts du peuple et dans la dignité de la nature humaine.
« Citoyens, mes plus chères affections, ma vie entière appartiennent nécessairement, irrévocablement à cette Constitution, à la République : et quand on me suppose des relations contre-révolutionnaires, je serais le dernier des hommes, et en même temps le plus stupide, si j'en pouvais avoir à côté de pareils souvenirs ! »
Couthon se garda bien de répondre à cet appel désespéré. La Convention où Hérault comptait tant d'amis, n'osa pas se prononcer nettement en sa faveur. Elle vota l'impression de son discours et passa à Tordre du jour sur sa démission. Le 31, Hérault reparut au Comité ; il affecta d'y reprendre ses occupations ; un arrêté de ce jour est signé de lui. Le soir même, il reçut lalettre suivante :
« Citoyen collègue, tu avais été dénoncé à la Convention nationale qui nous avait renvoyé cette dénonciation. Nous avons besoin de savoir si tu persistes dans la
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démission que tu as, dit-on, offerte hier à la Convention nationale. Nous te prions d'opter entre la persévérance dans ta démission et un rapport du Comité sur la dénonciation dont tu as été l'objet, car nous avons ici un devoir indispensable à remplir. Nous attendons ta réponse écrite dans ce jour ou demain au plus tard.
Robespierre,. Collot dHerbois, Billaud-Varenxes, Carxot, B. Barère'.
La minute de cette lettre est de la main de Robespierre. Hérault n'y répondit pas.
Les procès-verbaux du Comité témoignent désormais de son absence. Cependant il ne cessa pas d'en faire partie. Ce n'est que le o germinal que la Convention fut saisie d'une demande en vue de son remplacement. S'il faut en croire l'espion, qui transmettait à l'Angleterre le bulletin des séances du comité, il aurait été cbargé d'examiner, le o février, le traité que Deforgues proposait de signer avec la Suède ■. On ne trouve plus aucune mention de son nom dans les débats de la Convention, ni dans ceux du club des Jacobins. Robespierre était tenu de poursuivre lamenacequ'illui avait faite. Comme
^ AuLARD. Comité, t. IX, p. 770-774.
- Historical manuscripts Commission. The manuscripls of J.-B. Fortescue csq. preservcd at Dropmorc, t. II, p. alS.
disait Mallet-Diipan, Hérault marchait « sur la lame d'un rasoir^ ». Il continua sans doute de voir Danton, qui louvoyait, côtoyait Robespierre, attendait Iheure de Tabattre à son tour. Il ne prit aucune part active à la campagne menée par Desmoulins au non de la clémence. Yilate dit seulement qu'ils y rallia « dans les affections honnêtes et pures de sa belle àme ». Au commencement de février, parut le compte rendu de sa mission dans le. Haut-Rhin. Il s'y excusait, en quelque sorte, d'avoir propagé le culte de la Raison. Les Hébertistes, convaincus d'athéisme, étaient déjà sous le couteau; l'Etre Suprême de Robespierre devenait la religion de l'Etat. Hérault lit au tyran sa concession suprême : il consentit à croire en Dieu. « Un mouvement nouveau, disait-il, s'était communiqué dans la France... Etait-ce philosophie ou conspiration? L'un et l'autre. Les uns ont pu traiter d'impiété ce que nous étions de superflu à la religion ; d'autres auront taxé d'athéisme ce qu'en effet nous rendions à Dieu. » Il rappelait encore les services qu'il avait rendus dans cette Alsace, où
1 IbicL, t. 111, p. 4yi. (llapport de Mallel-Dupan.)
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il avait ft porté et reporté la liberté » ; les dangers qu'il avait courus en 1791, quand le brave Stockmeyer, à Colmar, l'avait sauvé de la mort. 11 répétait, une dernière fois, qu'il n'avait jamais varié depuis le commencement de la Révolution. « Vallées de Guebwiller ! Champs de Gondolsheim! qu'il sera si doux d'habiter quand l'état social y sera devenu aussi beau que la nature, puissiez-vous conserver quelque bienveillance à celui qui vous consacra ses travaux et ses soins. Tant que j'ai résidé dans vos murs, j'y ai cherché constamment la gloire de la République et votre bonheur. Voilà ma réponse aux calomnies dont l'envie et la malveillance se sont efforcées de rendre victime un homme qui, ayant tout sacrifié aux principes démocratiques, n'a jamais varié depuis le commencement de la révolution et qui est résolu de ne jamais reculer, lorsqu'il s'agira de l'aflermissement de la liberté et de l'égalité. »
Ce sont là les gémissements, les ébats désespérés d'un homme qui se noie.