Un épisode de la Révolution de 1848
J'ai proposé , le Gouvernement provisoire a décrété l'impôt des 45 centimes. Je l'ai proposé, mes collègues l'ont décrété pour liquider les charges que la monarchie en tombant léguait à la République, pour sauver l'État de la banqueroute, la France du déshonneur.
Accueillie d'abord comme un sacrifice indispensable, cette mesure devint plus tard entre les mains des malveillants une arme contre la République ; pour les républicains un texte de reproches ; pour les pauvres que nous avions voulu eu exempter un sujet de malédictions.
On a dit que j'avais exagéré sans nécessité les charges des contribuables; que j'avais perçu
des sommes immenses , bientôt dilapidées. Les royalistes m'ont désigné comme un violent spoliateur; les républicains, comme un politique sans énergie. Les plus indulgents ont bien voulu ne mettre en cause que ma capacité. Les autres ont osé y mettre mon honneur ! Parmi les publications du comité de la rue de Poitiers, il en est une où nous sommes formellement accusés, moi et mes collègues du Gouvernement provisoire, d'avoir dévoré les millions provenant des 45 centimes; de nous être enrichis de la misère du peuple. Partout en France s'est élevée contre moi une clameur universelle. J'ai été VHomme aux 45 centimes. Attaqué partout, je n'ai été défendu nulle part.
Pendant vingt mois, j'ai tout subi sans me plaindre ; pendant vingt mois j'ai consenti à porter sans explications la responsabilité des 45 centimes; pendant vingt mois j'ai gardé le silence. Qui m'a donné ce courage? Je n'hésite pas à le dire : la conscience d'un grand devoir accompli.
Mais le jour de la justice me paraît enfui venu. Le premier, et à plusieurs reprises différentes, j'ai réc'amé un débat solennel sur la gestion financière du Gouvernement provisoire. Ce débat n'ayant pas eu lieu, malgré tous me^ efforts, devant l'Assemblée nationale, je le provoque devant le public. Je viens dire à mes adversaires comme à mes amis politiques ce que j'ai fait, pourquoi je l'ai fait.
Que si quelque parole m'échappe qui semble orgueilleuse ou amère, je la réprouve d'avance et je prie qu'on m'en excuse. Le défaut de mesure est recueil de ceux qui sont condamnés à parler d'eux-mêmes. Maisunechose me rassure; je ne sens dans mon cœur ni complaisance pour moi, ni rancune contre les autres. Je ne suis animé que d'une double passion : l'amour de la vérité, le besoin de la justice. Je ne veux que la justice par la vérité.
Or, ce qu'on va lire démontre invinciblement, suivant moi, que l'impôt des 45 centimes a sauvé l'État de la banqueroute, la France du
VÎIT
déshonneur, la République d'une ineffaçable souillure. Cela étant, tout le monde comprendra que je sois resté calme sous l'invective, que j'aie porté sans fléchir le poids de l'injustice, que j'aie attendu sans trouble et sans impatience Tinévitable jour de la réparation.
25 avril ISÔO.
DE
L IMPOT DES iâ CENTIMES.
Derniers temps de la monarchie (1846- 18<lî). — Double crise.
Deux années funestes s'étaient succédé.
En 1846, la France avait subi les horreurs de la disette; en 1847, les désastres d'une crise financière.
La disette, tout le monde l'avait annoncée. Seul, le gouvernement ne lavait point prévue. Plusieurs départements en ressentaient déjà les premières atteintes, que le ministère s'obstinait encore à la nier. Trompé par des agents incapables, il s'endormait opiniâtrement dans un optimisme
fatal. Nulle mesure de prévoyance ni prescrite, ni préparée. Aussi, lorsque le mal éclata subitement partout, lorsque la faim poussa aux plus graves désordres les populations égarées, il fallut solliciter à tout prix, sur tous les marchés du momie, Timportation des grains. Avec du temps, les transactions ordinaires du commerce y auraient suffi. Les produits de l'industrie nationale auraient payé les grains importés. Mais, le temps manquait. Même sous la menace , sous le coup même de Téchafaud, la fiiim n'attend pas. 11 fallut solder avec de l'arasent les subsistances nécessaires à la nation. De là, une exportation déréglée de numéraire, et, par suite, une crise métallique ajoutée à la crise financière qui déjà sévissait.
Cette crise datait de loin et plusieurs causes l'avaient produite : en première ligne, Tencombrement des actions industrielles sur le marché.
Personne n'ignore aujourd'hui que, depuis plusieurs années , une double pensée
dominait la politique du gouvernement en matière de chemins de ter. D'une part, en remettant à des compagnies de capitalistes le monopole de l'industrie des transports, il se flattait de reconstituer une aristocratie redoutable, intermédiaire entre la monarchie et le peuple, dominant celui-ci au proflt de celle-là, et réglant à son gré par la distribution arbitraire du crédit le développement des intérêts nouveaux. Il se flattait ensuite de rattacher à son système et d'asservir à son destin la France tout entière, en éparpillant sur tous les points du territoire à la fois l'apparence d'une entreprise universelle.
Sous l'impulsion de ce double mobile, l'effort de la spéculation avait été immense. En deux années, on avait demandé à la Bourse :
En actions, un milliard trois cents millions ;
Pour le Trésor, un emprunt de deux cents millions ;
Et il restait, en outre, à pourvoir au moyen des ressources de la dette flottante à un milliard de travaux promis par le gouvernement.
Au mois de février 1847, les compagnies avaient déjà perçu 600 millions. 900 millions restaient à recouvrer.
Bientôt, la folie gagna toutes les têtes. Les primes sur les actions élevées à des chiffres fabuleux fournissaient aux imaginations en délire l'irrésistible appât d'une richesse apparente et facile. Du sein des campagnes les plus reculées, du fond des épargnes les plus jalouses l'argent affluait audacieusement sur le marché des valeurs industrielles. La France fut un instant comme une immense maison de jeu.
Séduits par l'exemple, au mépris des conseils de la prudence, un trop grand nombre d'industriels et de commerçants ne craignirent point de retirer de leurs maisons, pour les jeter dans l'agiotage, les capitaux indispensables au succès, à la loyauté
de leurs transactions. Ils les remplacèrent par une circulation de Lillets de complaisance.
Poussés d'abord avec une activité fébrile, les travaux, entrepris sur les points les plus divers nécessitèrent le prélèvement sur la place d'une immense quantité de numéraire, qui se distribua çà et là, pour le salaire des journaliers, en parcelles infiniment petites. Nouvelle cause d'aggravation à la crise métallique.
État de la Banque de France.
Aussi, la réserve de la Banque avait-elle diminué dans une proportion énorme.
Dans le court espace de trois mois, du 1" octobre au 31 décembre, on la vit successivement tomber de 163 à 63 millions. Différence : 100 millions*.
Pour parer aux nécessités qui menaçaient de la déborder, la Banque dut re-
' Du l^r juillet iSiOau 15 janvier 1S47, l'encaisse de la Banque baissa de 172 millionB. {Cornpie-renda de la Banijue du 28 janvier 184?.)
courir à deux mesures : un euiprunt de 25 millions à Londres ; une augmentation de 1 pour dOO dans le prix de ses escomptes. — Celle-ci très préjudiciable au commerce et à l'industrie hoimètes et dont on n'avait pas vu d'exemple depuis les mauvais jours de 1816.
Cela môme ne suflit point. La Bourse, l'industrie, le commerce, les travaux publics et privés, l'État, l'étranger absorbaient à Tenvi le numéraire disponible. Si bien que la Banque se vit sérieusement menacée. Un événement imprévu la sauva.
Dans le but de faciliter les achats de grains effectués à Odessa pour le compte de la France, l'empereur de Russie acheta de la Banque et lui paya en numéraire une somme de 50 millions en rentes françaises*.
' 2 millions Je rente 5 j). 100 au cours de 115 fr. 75 c. 46,300,000 fr.
142,000 fr. de renie 3 p. 100 au cours de 77 fi-. G5 c. 3.080.033 fr.
Ensemble. 49,989,033 fr.
[Compie-reitdu de ta InUKinc, 28 janvier 1848,)
C'était le salut de la Banque, non de la silualion.
En effet, les causes qui avaient produit la crise persistant, le mal se développa. Les établissements de crédit les plus importants, engagés dans des opérations démesurées; les maisons d'escompte sorties du cercle ordinaire de leurs opérations ; leurs capitaux immobilisés dans des affaires à longue échéance et pleines d'aventures ; les marchandises invendues accumulées dans les magasins des producteurs ; le commerce de demi-gros et de détail paralysé ; le petit commerce dévoré par les frais de maison et réduit à vivre sur son capital ; les particuliers, lancés à corps perdu dans le luxe, dépensant au delà de leurs revenus et vivant au jour le jour d'expédients et d'anticipations : tel était, réellement, à la veille de la révolution, Tétat économique de la société française. C'était , sous les apparences de la prospérité, la ruine : celle des particuliers comme celle de l'État. Au bout de cette route, il y avait une catastrophe que le vul-
gaire jugeait probable, que les esprits prévoyants déclaraient inévitable.
Toutefois, la Providence donna un répit. La belle récolte de 1847 étant survenue après une immense importation de grains, le prix des subsistances diminua considérablement. En même temps , la Banque, raffermie, put étendre le secours de ses escomptes. Malbeureusement , ce n'était là qu'un temps d'arrêt.
État du Trésor.
Sagement conduit au milieu de l'inconduile générale, l'État aurait pu venir au secours du commerce et de l'industrie, les dégager peut-être. Mais il avait trop de ses propres affaires ; et le Trésor public, loin de pouvoir prêter secours, en avait besoin. Chose véritablement incroyable et honteuse! il y eut un moment où l'on vit un ministre des finances obligé d'emprunter d'une corporation, et pour qucbiuos jour», un million I
C'était là le texte ordinaire, et non le moins efficace, des attaques de l'opposition. Les hommes les plus attachés non seulement à la monarchie mais encore à la dynastie d'Orléans, s'indignaient en des reproches amers. Ils accusaient le gouvernement de suspendre à dessein sur la tête du pays l'incessante menace du péril. Ils décriaient à l'envi le culte des intérêts matériels érigé en système avec le mépris des intérêts moraux. Cette invitation cynique : « Enrichissez-vous », jetée par un ministre à la partie fangeuse du cœur humain, ils la flétrissaient avec une brûlante éloquence.
Cet autre mot : « Ne craignez pas de a vous engager avec la paix , c'est le moyen « de la rendre plus sohde et plus durable, » recelait, suivant eux, une trahison préméditée. On voulait étouffer le patriotisme dans la peur, le sentiment de Thonncur national dans l'impuissance; on voulait enfin river la France aux hontes de la paix forcément subie, par la honte de la banqueroute éventuelle.
Je n'ai point à examiner ici, si ces inculpations étaient fondées. 3Ion but n'est point une vaine récrimination ; je veux seulement exposer avec gravité, avec sincérité, le véritable état du pays à la veille de la révolution. Il est temps que l'on sacbe si la République, au jour de sa naissance, a trouvé des finances prospères ou des finances compromises ; si elle a perdu une situation sauvée, ou si, au contraire, il n'est pas vrai que nous ayons sauvé une situation perdue.
Téiuoig'nag^es de nos adTcrsaircs.
Je laisse d'abord parler des hommes dont le témoignage ne sera point suspect à ceuxlà même qui ont montré le plus de rigueur contre la République et contre la gestion financière du Gouvernement provisoire.
Au début de l'année 1848, M. Léon Faucher, alors membre de la Chambre des députés, et depuis ministre de l'intérieur, s'exprimait ainsi :
« La situation financière préoccupe tous « les esprits ; elle est peut-être plus grave « que notre situation politique. (A gauche ; « Oui.)
« En tous cas, elle est signalée par les « mêmes caractères ; c'est le incme relaie chement dans Tadminislration, c'est le « même désordre dans les faits. Nous sorcc tons à peine de la crise des subsistances ; « notre commerce et notre industrie ne se « relèvent pas encore de leur langueur : si « le travail a repris dans les fabriques, le « salaire y est tellement avili, que les ou- « vriers ont à peine de quoi- vivre (Ah! <i ahî). Notre crédit public a été plus dé- « primé qu'il ne l'a été depuis longce temps.
« L'emprunt qui vient d'être contracté a l'a été à des conditions onéreuses pour « l'État, et cependant il a dû passer pour « un actede courage de la part des soumis- « sionnaires. . . Des finances engagées pen- « danl huit ans, dans l'état de la France, « dans l'étal de l'Europe, je ne crains pa5
a (Je dire que nous ne nous sunnues pas <r trouvés depuis longtemps dans une situa-
<r tion aussi difficile, aussi périlleuse
a Je dis que ces faits révèlent une inquiéa tude profonde ; je dis que non seulement a la Chambre, mais que tout le monde est « pénétré de la gravité de notre situation c fmancière, que le danger est aperçu par a tous, que le ministère est tenu de le voir, <r et que la Chambre, à son défaut , est « tenue d'y porter remède. »
Après M. Faucher, M. Fould, aujourd'hui ministre des finances, exprimait les mômes craintes avec la même énergie :
« Nous avons, disait-il, engagé nos fi- Œ nances, et aujourd'hui nous nous trou- « vous en face d'une situation grave et « compromise uniquement par notre (L faute. »
M. Bignon, au nom de la commission du budget, disait dans le rapport sur les dépenses de 1847 : « Les finances de l'État sont engagées pour onze ans. »
11 ajoutait ; « Ainsi, la Chambre le voit,
« les engagements pris ou que vous allez « prendre peuvent être éteints dans onze « ans , cl quatre conditions : la première, « c'est que vous conserverez la paix; la « seconde , c'est qu'aucune circonstance « quelconque, même en temps de paix, ne « fera descendre les fonds qui concourent « à former la réserve de l'amortissement « au-dessous du pair; la troisième, cYst « que vos budgets ordinaires nepréscnte- « ront plus de découverts et n'empruntecr ront plus rien à la réserve; enfin, laqua- « trième, c'est que vous n'entreprendrez « plus de nouveaux travaux. »
M. Jules de Lasteyrie répondait au rapporteur :
« Il faut bien qu'on le sacbe, le bud- « get de la France, tel qu'il est éclia- € faudé, est rempli de fictions et de décep- « tions ; c'est une hypothèse mensongère « que celle qui consiste à supputer en com- « bien d'années on pourra liquider nos « finances, h la condition que le budget or- « dinairc sera toujours en équilibre : il ne
a l'a été qu'une fois depuis dix ans; à la < conditio;: qu'il n'y aura aucune nouvelle « dépense, ce qui est impossible ; à la con- « dition que tous les devis auront été c exacts : vous savez que cela n'est pas ; € enfin, à la condition qu'il n'y aura dé- « sormais ni mauvaise récolte, ni inonda- « tion, ni pluie, ni vent, ni soleil, ni aucun « événement, c'est-à-dire à la condition de « l'impossible. (Rires.) *.
M. de Raineville , député légitimiste ^ : € Ainsi, de quelque côté que vous consi- « dériez votre situation, soit dans vos cbar- « ges, soit dans vos revenus, soit dans € votre crédit, je trouve partout mal et pé- « ril. Il faut certes une main bien habile « pour remédier à tant de maux. Pour moi, « je les ai examinés avec attention , et je € crains mainlenant que les hommes n'y a suffisent point.. »
M. Thiers^:
' Extrait du Moniteur du Ib marsl84G.
2 Moniiciir, 184G, folio 1G82.
^ Elirait du Moniteur du 2G janvier.
« Je m'adresse à tous les hommes de « bonne foi et de sens ; qu'on me ré- « ponde ! Y a-t-il quelqu'un ici , excepté « le ministre, qui croie que les finances « soient en bon état? Non, il n'y a per- « sonne qui le dise. Toutes les fois que oc nous sommes hors d'ici, hors de ce spec- € tacle, et que nous nous trouvons dans « rintimité, nous ne recueillons que des
« aveux -»
« Sans doute , je suis de l'opposition « la plus prononcée, mais ce n'est pas « un acte dopposition que je viens faire « en ce moment ; je viens vous dire la « vérité, que vous avez besoin de connaître « dans toute son étendue ; car ce n'est que « de cette vérité bien connue que pourra « naître le sentiment qui peut sauver nos t finances. Si nous continuons longtemps « encore, on peut le redouter à entendre « ce que disait le rapporteur du budget et « la réponse du ministère, sans changer c de conduite : soyez en convaincus, vos < finances marchent vers une catastrophe. € (Mouvement.) *
État de la dette flottante.
A ces discussions générales succéda un débat plus précis. Le grand danger de la situation c'était la dette flottante. Quel en était au juste le poids? Le ministre des finances, M. Dumon, avouait, au 1" janvier 1848, une somme de 623 millions.
Avec une vivacité de ton que l'on n'a peutêtre pas encore oubliée, M. Thiers affirmait qu'il n'était pas possible d'évaluer la dette flottante pour 1848, à moins de 750 et même 800 miflions.
Tous deux oubliaient cependant de comprendre dans cette somme les 289 millions appartenant aux caisses d'épargne, ce qui portait le chiffre du ministre à 912 millions et celui de M. Thiers à 1 milliard 89 millions.
Qu'on le remarque bien. Ce n'est pas un républicain, ce n'est pas moi qui parle ainsi : ce sont deux serviteurs, deux zéhv
teurs de la monarchie. Plus d'un milliard, exigible instantanément ou à de très courtes échéances ; voilà, de l'aveu même des royalistes, ce que la monarchie en tombant léguait à la République. Et cette charge que la monarchie ne portait qu'avec peine en pleine paix, au milieu d'un règne tranquille, d*une situation largement assise, avec toutes les ressources de l'impôt, du crédit et des expédients, la République aurait à y pourvoir, sans aucun de ces moyens que ses devanciers avaient épuisés , avec des impots contestés, avec un crédit fugitif, sous l'éventualité d'une guerre civile et d'une guerre extérieure, au milieu enfin de cette formidable crise dont elle était , à la fois, la fille et la victime.
ReTolatioii du 24: février.
Cetla révolution, prévue à distance, ne l'était point la veille. Ceux-là même qui la jugeaient le plus inévitable ne la sentaient point prochaine. Ce fut une explosion.
Aveuglement du parti conservateur, endurcissement d'une prudence invétérée, obstination dans l'injustice, résistance universelle atout progrès, à toute réforme ; insullos lancées de la bouche même du roi à une opposition hardie mais légale, audacieuse mais constitutionnelle; réaction des instincts moraux contre la corruption, de la fierté nationale contre une pohtique avilie; le petit commerce irrité par la souffrance ; la garde nationale indifférente et presque hostile par mépris; l'armée brave, disciplinée, mais dépourvue d'enthousiasme,
d'estime, de foi ; dégoût et colère du peuple enfin, tout y concourut. Événement suprême où la volonté humaine disparaît, où s'abîme l'orgueil de Thomme, où se découvre seul, dans le visible éclat de sa toute-puissance, l'irrésistible dessein de Dieu!
Une explication personnelle.
Ma vie est connue : je Tai toujours menée à ciel ouvert. Depuis que ma raison a eu conscience d'elle-même, j'ai désiré la République. < Je suis, — disait un jour mon frère, — radical, révolutionnaire, républicain. » Comme lui, j'ai toujours eu cette triple devise pour principe, pour règle, pour but. Mais je l'avoue, je désirais voir la République sortir à son heure du progrès naturel de Tesprit humain , non d'une lutte imprévue et sanglante.
Aussi, comme Paris, comme la France, comme le parti républicain tout entier, le 23 février, je me serais contenté de la
chute (lu ministère, de la dissolution de la Chambre , de la réforme électorale et parlementaire. Le 24 au malin, j'aurais accepté la déchéance du roi et la régence. Mais, à une heure, à l'Hôtel -de-Ville, dès le premier moment où je vis la République possible, je crus que le soin de mes opinions et de ma loyauté me commandaient d'écrire à M. Barrot, nommé président du conseil dans la matinée , pour lui dire de ne pas conduire Madame la duchesse d'Orléans et son fils à l'Hôtel-de- Ville, où il n'y a\ait désormais plus pour eux que du péril. Et, immédiatement, j'acceptai du peuple le titre de maire de Paris. Quelques momenls après mon installation de par la volonté du peuple, le Gouvernement provisoire était institué à la Chambre des députés, et bientôt il parut à l'Hôtelde-Yille.
La délibération s'ouvrit incontinent sur la proclamation de la République, et je déclarai à mes nouveaux collègues que, h
Hépublique me jmraissant possible, si on ne la proclamait pas, je me retirerais. Quelques-uns alléguèrent un scrupule honorable. Voulant comme moi la République, ils ne se croyaient point le droit de la proclamer sans le consentement du peuple, régulièrement exprimé par une assemblée régulièrement élue. L'esprit de conciliation qui était dans tous les cœurs prévalut dans cette déclaration :
« Le Gouvernement provisoire veut la c République, sauf ratification par le peua pie , qui sera immédiatement cona suite. »
Je saisis cette première occasion , qui m'est naturellement offerte, de rappeler quelle était ma position, quelle fut ma conduite au premier jour de la révolution. Là, comme dans tout le reste de ma vie, grâce à Dieu ! je ne trouve rien à cacher, rien à excuser, rien à colorer. Républicain, je n'avais jamais dissimulé mon but; mais JQ ne le croyais point si proche, et je mar-
chai jusqu'à lui, sans tergiverser, avec les événements.
A ce sujet, beaucoup de bruits ont été répandus. De petits faits sont venus jusqu'à moi. Tant que le parti républicain a été puissant, tant qu'il a tenu le pouvoir, tant que les partis royalistes courbaient sous les événements une tête soumise, j'ai dédaigné toute explication. Mais aujourd'hui que les républicains sont encore une fois victimes; aujourd'hui que le titre de républicain est le gage assuré de la calomnie, de l'insulte et de la persécution, je tiens à honneur de me revendiquer hautement moi-même, d'affirmer que pas un seul de mes actes n'a^ jamais été en contradiction avec les immuables convictions de ma vie; que je n'ai jamais eu d'autre dessein que celui de faire accepter la République par ceux qui n'en voulaient point, d'autre désir que celui de la faire aimer de tous, comme l'incarnation de la justice et de la vérité ; je revendique l'honneur d'avoir été Tuh de»
fondateurs de la République, et, lorsque la monarchie était encore debout, d'avoir le premier reçu de la confiance du peuple rinvestiture d'une magistrature républicaine. *
' Tout ce qui a éléditou écrit sur ma conduite et sur mes senlimeuls, conlradictoiremenl k ce qu'on \ient de lire, je le décIare[calonmieux et faux.
On m'a fait écrire a M. de Malleville : « Les fous que vous savez viennent de proclamer la Réjtnhlique. Empêchez la duchesse d'Orléans de se montrer, le moment n est pas propice. Tout avons, mon bon. » Celte calomnie, rapportée comme un on dit dans les Mémoires de Caussidière, a été répétée cuuinie un fait dans d'autres ouvrages qui ont suivi. Me prêter un langage aussi grossier et aussi contraire a mes principes, bien connus avant la révolution, est une ignominie que j'ai d'abord méprisée, mais que je dois relever et repousser aujourd'hui.
C'est d'ailleurs une impossibilité! Comment, après avoir accepté du peuple d'être élu maire de Paris, aurais-je pu écrire de semblables paroles ? et comment aurais-je pu les adresser à M. de Malleville, qui venait lui-même de refuser au peuple de m'être adjoint, et qui ne s'éloignait, d'après les narrateurs eux-mêmes, qu'après avoir vu acclamer la République, qu'après avoir vu qu'il n'y avait plus que la République de possible ?
M. Caussidière, proscrit et chargé de bien des
Caractères de la reTolution.
Le gouvernement de Louis-Philippe avait blessé au cœur le sentiment moral de la nation, par la corruption audacieusemcnt pratiquée; ses instincts libéraux, par la compression successive de la liberté d'association , de la liberté de la presse , du droit de réunion; il avait surtout violemment froissé les intérêts populaires par le maintien et l'aggravation de toutes les lois hostiles au développement des classes laborieuses.
La révolution de février fut la protestation du sentiment public contre cette triple
calomnies, s'est fait l'écho d'une calomnie contre moi. Je désire pour lui qu'il le regrette.
Du reste, voici ma lettre adressée a M. de Malleville, a qui elle n'est [i.irvenue que le troisième jour, après avoir passé par diverses mains :
« Monsieur de Malleville est invité à venir k « rHôlel-de-Ville, s'il le peut.
a Le Maire de Paris,
Vendredi malin. « Garmer-Pagès.
« Veillez le plus possible a la sûreté du ministère « de l'intérieur, »
tendance ; c'est dire que, dans la vérité de son caractère, elle iiit à la fois morale, libérale et sociale.
Première§ difficultés. — Réclamations universelles.
Mais, dès la première heure de son triomphe, tous les mauvais instincts, subitement mis en branle, se précipitaient pour la détourner de ses voies. Ce n'est pas impunément que l'on travaille pendant dixhuit années consécutives à développer dans les cœurs Tégoïsme et la convoitise. Une fois surexcités , les appétits matériels ne connaissent plus de frein. Le besoin de conserver, le besoin d'acquérir, la peur de perdre, le désir de gagner éclatent en de redoutables conflits; au risque de s'abîmer eux-mêmes, ils dénaturent les plus généreux élans, les plus légitimes évolutions de l'humanité.
Ce fut notre premier péril. Ce grand peuple de France, si magnanime, si bon, si naturellement cnchn au sacrifice; ce
noble peuple qui porte dans salèle et dans son cœur la civilisation du monde, parut un moment livré à de funestes contemplations. Il exigeait, si Ton peut ainsi dire, la justice a\ec injustice. Que la révolution dût être profitable aux intérêts populaires, nul ne le niait alors ; que Tavénement de la République dût nécessairement marquer rère d'une rénovation sociale, c'était notre espérance et notre joie. Mais à ce grand œuvre de réparation, il [allait du temps. Et voilà ce que le peuple, trompé trop souvent, hélas! et jaloux cette lois d'assurer sa conquête, ne comprenait pas suftisamment.
Cependant un mot sublime était sorti de ses entrailles : « Nous avons trois mois de misère au service de la République. » Délai trop long, répit impossible au gré de l'impatience universelle. Des réalisations immédiates, des sûretés positives, voilà ce qu'il lallait. El tous les griefs, toutes les espérances, toutes les imaginations enfantées dans le délire de la victoire et de la fièvre
se résumaient dans cette sommation présentée à la pointe des baïonnettes : L'organisation du travail dans une heure !
Dans le reste de la population, le même vertige. Les chefs d'industrie, déjà compromis, quelques-uns ruinés par les crises des années précédentes, ne pouvaient consentir à des concesgions nécessaires. Ils réclamaient de l'État le crédit qu'ils ne ti'ouvaicnt plus chez les banquiers ; et si l'État ne leur assurait point, en outre, des commandes, ils seraient contraints de fermer leurs ateliers.
Éprouvés comme les industriels par les perturbations économiques et financières de 1846 et 1847, les commerçants demandaient du crédit, la diminution des impôts qui pesaient plus particulièrement sur eux, des primes à l'exportation, etc.
L'octroi était depuis longtemps odieux aux habitants des yilles et des campagnes qui les alimentent. On en réclamait ù ^en^i limmcdialc abolition.
Plus odieux encore que l'octroi , l'exercice ne pouvait pas être supporté un seul instant de plus par tout ce qui se rattache au commerce des vins.
Quant à l'impôt des boissons, également insupportable, il devait également disparaître et sur l'heure.
Ébraidé déjà sous la monarchie, l'impôt du sel devait tomber devant la démocratie triomphante.
La presse avait fait la révolution ; naturellement, elle en devait recueillir les premiers fruits par la suppression du timbre.
La taxe des lettres ne pouvait être plus longtemps maintenue.
Ayant eu à subir, tour à tour, les inconvénients de la disette et ceux de l'abondance, la propriété foncière réclamait un soulagement, par la diminution de ses charges, par la régularisation du cadastre, par l'organisation de nouveaux moyens de crédit appropriés h ses besoins.
Il est certain que depuis trop longtemps
(les abus trop nombreux froissaient les intérêts et offensaient les consciences. Cependant, la veille encore on les supportait avec résignation. Plus de patience désormais; il fallait qu'en un clin d'œil ils disparussent. El ce crédit, que l'on avait fait de longues années durant à un gouvernement mal intentionné, on le refusait violemment au gouvernement nouveau, malgré ses bonnes intentions manifestées par des signes indubitables.
^g^itation uniTer§elle. — Les clul]».
Au-dessous, un spectacle plus douloureux encore : la soif des places excitée jusqu'à la folie. Chacun se croyant propre à tout exigeait tout. Et ce n'était pas seuleftient des républicains qui réclamaient les bénéfices de la victoire ! parmi les plus ardents, se distinguaient les convertis de l'heure présente.
J'ai vu de près ces bouillonnements.
Tout s'y mêlait : — ce que la nature humaine a de plus noble, ce qu'elle a de plus vil ;
— l'idéal de la perfectibilité sociale exalté jusqu'à l'impossible, le sensualisme surexcité jusqu'à la fureur ; — ceux qui ne pensaient qu'à se grandir eux-mêmes, ceux que préoccupait avant tout la grandeur de l'humanité Du cœur, le vertige montait à la tète, et il y avait dans tous les cerveaux comme un redoublement de vie humaine.
On est calme aujourd'hui et dédaigneux, et porté à l'insulte. ^lais au milieu de toutes les passions déchaînées, quel cœur est demeuré calme? quelle tète froide? quel visage impassible? Quelle intelligence a mathématiquement mesuré le possible, discerné le praticable de l'impraticable, le juste même de l'injuste?
Subitement ouverts sur tous les points de la capitale, les clubs offraient à toutes les imaginations, à tous les rêves, à toutes les rancunes, à toutes les colères, une carrière et un aiguillon. Politique, administration, finances, paix et guerre, industrie et commerce, impôts, organisation sociale,
toutes les questions y ctaicnt soulevées, et traitées bien plus au point de vue de la passion qu'à celui de la science. De ces enceintes, bientôt trop étroites, l'agitation débordait dans les rues. Sur toutes les voies et sur toutes les places il y avait des tribunes, et sur toutes les tribunes des orateurs ardents , passionnés , convaincus ou faclieux, qui passionnaient, enthousiasmaient, fanatisaient une foule trop ouverte à toutes les impressions.
Je dois le dire, parce que c'est la vérité, les bons éléments dominaient. Jusque dans les rêveries les plus folles, les plus dangereuses , se retrouvait cette ardeur de perfectionnement universel qui est la puissance même et l'honneur de ce grand peuple de France. Mais quel que fût le mobile des réclamations dont le Gouvernement provisoire se voyait assailli, sa situation n'en était ni moins pénible ni moins périlleuse. On le sommait d'entreprendre au-delà de son droit, et il ne le voulait point; on lui conseillait d'usurper les pou-
voirs (]c lanalion, de résoudre immédialcment, d'autorité, tous les problèmes que la révolution venait de poser, et il se refusait hautement à cette usurpation. Sincèrement convaincu que la souveraineté appartient à la nation tout entière et que nul ne peut en disposer sans crime, le Gouvernement provisoire accueillait les pétitionnaires avee sympathie, mais, en même temps, il opposait à leurs sommations d'inébranlables refus.
En réponse à ceux qui réclamaient l'immédiate abolition de la plupart des impôts, et conséquemment, la désorganisation de tous les services, il promulguait le 29 février la déclaration suivante :
Article 1^^. — Tous les impôts , sans exception , continueront à être perçus comme par le passé.
. Art. 2. — Les bons citoyens sont engagés, au nom du patriotisme, à ne mettre aucun retard dans le payement de leurs taxes.
Art. 3. — Le Gouvcrueinenl provisoire
s'engage à présenter a l'Assemblée nationale un budget dans lequel seront supprimés les taxes sur le timbre de la presse périodique, l'octroi, le sel, et une loi qui modifiera profondément le système des contributions indirectes.
Abolition du timbre sur les journaux.
Malgré cette proclamation, les journalistes persistèrent dans leur exigence. Ils représentaient que, sous la République, il n'était plus possible d'imposer la pensée ; que la presse avait fait la révolution ; qu'elle était la vie et la force de l'ordre nouveau ; que, suivre à son égard les errements du régin>e déchu , c'était non seulement une injustice, mais une faute ; que le gouvernement devait favoriser de tout son pouvoir la création de nouveaux organes, défenseurs assurés par l'intérêt et par la reconnaissance au nouvel état des choses.
Ces considérations avaient une véritable force. Elles rencontraient de vives sympa-
iliics parmi les membres du gouvernement, dont quelques-uns n'oubliaient pas que la veille encore ils étaient journalistes. Cependant tous résistaient, dominés par la nécessité d'assurer contre d'aveugles en- Irainements la perception et le respect de l'impôt.
A ce moment, les finances étaient confiées à M. Goudchaux, qui, le 2o février, en avait accepté la direction, non sans hésitation et par dévouement. Ce ministre luttait avec énergie contre la désorganisation imminente du budget des recettes : « Je suis « d'accord avec les réclamants sur la jus- « tice de leur cause, disait-il au conseil ; « mais nous ne pouvons y consentir quant « à présent. Une considération domine auc jonrd'hui toutes les autres, c'est le salut « de l'État. Tous les impôts, tous sans disc tinction, sont discutés, contestés. Si nous c en abandonnons un seul, nous sommes « perdus; toutes les rentrées sont suspen- « dues; nous sommes contraints d'ar- « rèter. »
Sous riinprcssion de ces remonirances, on essaya d'une transaction. Il fut décidé que l'impôt du timbre, maintenu en principe, serait levé dans les dix jours qui précéderaient les élections de l'Assemblée nationale. Mais, de toutes parts , se créaient tous les jours de nouveaux organes; la publicité débordait sous toutes les formes. Une plus longue résistance était donc impossible. Il fallut céder : le timbre fut aboli.
Qu'on juge parce seul fait des immenses embarras qui surgissaient à chaque minute sous les pas du nouveau gouvernement. Si les plus éclairés, les plus dévoués, manifestaient une telle opiniâtreté d'exigences, que ne devait-on pas redouter des classes les moins éclairées et les plus maltraitées ?
Diminatiou des recettes. — Accroissement des d«'peiises. — Misère des traTailleurs.
Tout changement de gouvernement, quels qu'en soient l'origine et le but, pro-
duil inévitablement nne double conséquence : diminution des recettes, accroissement des dépenses. Cela s'était vu en i8i5 ; cela s'était vu en 1830. Je n'ai pas besoin d'en indiquer les causes. Le raisonnement et l'expérience les découvrent également.
Ces causes devaient agir avec plus d'énergie encore en 1848 que par le passé. D'une part, comptant sur le maintien de la paix, voulant à tout prix l'obtenir de l'Europe, l'imposer à la France et à soi-même, le gouvernement décbu avait laissé désorganiser l'armée; 101,000 hommes, voilà ce que nous pouvions opposer à l'ennemi, s'il se présentait.
Se présenterait-il, et avec quelles forces? telle était la question posée par l'avénenient de la République. La France devait donc se préparer sur l'heure à toutes les éventualités. On verra plus loin au prix de quels efforts et de quels sacrifices.
D'auhe paît, toutes les relations écono-
miques étaient constituées sur les bases les plus fragiles. Ce n'est pas que je méconnaisse ni que je nie les progrès accomplis pendant les années précédentes; non, je n'ai jamais eu, grâce à Dieu! que le goût et le besoin de la vérité ; mais il est certain que, soit par le déplacement des influences politiques, soit par la mort du roi, soit par toute autre cause intérieure ou extérieure, une crise profonde était inévitable, qu'elle était imminente, qu'elle devait mettre en question une foule considérable d'existences, et qu'aucun moyen, ni de guérison, ni d'atténuation, n'était préparé. Voilà ce que la vérité me permet de dire, voilà ce qu'elle commande à nos ennemis d'avouer.
Donc, au lendemain de la révolution, quand le premier feu de l'enthousiasme commença de se refroidir, on vit bien que les conditions ordinaires du travail et de la production étant rompues, une masse immense de travailleurs allait se trouver sans pain. Presque partout, en effet, le travail cessa ou diminua dans des proportions
désastreuses. Sortis des ateliers, les travailleurs affluaient dans les rues, sur les places publiques, à la porte des municipalités. Ces horribles détresses que la police cache, que la charité couvre dans les temps calmes se montraient à nu maintenant. Spectacle douloureux et redoutable! On voyait à toutes les avenues des mairies de fiers visages épuisés de besoin réclamer de nouveaux moyens de travail, ou sinon, le pain que le travail ne donnait plus. Et, suivant la diversité des caractères, ces réclamations éclataient en plaintes lamentables ou en menaces bientôt contagieuses.
Il faut avoir assisté à ces déplorables scènes pour se faire une idée de la tristesse et descrahites qu'elles devaient éveiller dans le cœur d'un gou\ernement sympathique, à la fois, et vigilant. Dès le 24 février, des secours avaient été organisés dans toutes les mairies. 3Iais les ressources n'étaient point au niveau des besoins. Les citoyens que la révolution avait laissés ou portés aux
magistratures municipales s'épuisaient on vains efiforls. Sur pied nuit et jour, ils ne cessaient de faire entendre à la foule le langage de la sympathie et celui de la fermeté. De temps en temps, ils accouraient à l'Hôtel-de-Ville et y portaient le tableau de ces émotions dont Tintensité s'aggravait de moment en moment. Le péril devenait extrême. Si le gouvernement ne parvenait à soulager efficacement les souffrances des travailleurs, de la plainte ils passeraient bientôt à la colère ; la tranquillité publique serait compromise, la République irait peutêtre s'abîmer dans l'anarchie.
Cependant les ressources des bureaux de bienfaisance él aient épuisées ; celles de la charité privée, insuflisantes. A de si grands besoins , à ces suprêmes mesures de fraternité et de salut l'État pouvait seul suffire. Mais comment? par quels moyens? est-ce l'assistance qu'il offrirait? fournirait-il du travail? et quelle sorte de travail? Questions pressantes, redoutables, posées par le désespoir au milieu de riuccndie ,
à un gouvernement dépourvu de force, d'argent, dépassé, de lendemain peut-être.
Ateliers nationaux.
On a dit que M. Louis Blanc avait imaginé les ateliers nationaux dans un but de faction. C'est une erreur. J'ai été, je suis en désaccord avec M. Louis Blanc sur plusieurs points de doctrine et de conduite, mais je dois à l'histoire, je dois à la vérité de déclarer que les ateliers nationaux ont été ouverts avec l'approbation de tous les membres du Gouvernement provisoire sans exception et que, du premier au dernier jour, M. Louis Blanc est resté complètement étranger à leur direction.
On a dit qu'ils recelaient un système, un plan d'organisation du travail machiavéliquement combiné en vue du communisme. Il n'en est rien. Les ateliers nationaux sortirent à lïmproviste de l'impérieuse nécessité des circonstances. Issus d'une pensée de charité et de préservation, il n'y
faut voir qu'iino mesure de soulagement et de salut public.
La preuve en est partout, d'ailleurs.
Qu'on se reporte, je ne dis pas aux circonstances, mais aux appréciations du moment : pas une voix ne s'éleva contre celte création d'une si évidente nécessité. Et teux-là même qui en ont fait depuis contre le Gouvernement provisoire un texte d'accusations emportées y donnèrent alors une approbation sans réserve.
Certes, moi qui n'ai guère connu les ateliers nationaux que par les embarras politiques et financiers qu'ils m'ont causés, je serais peut-être plus qu'un autre en droit de rechercher si ceux qui en ont été plus spécialement chargés n'auraient pas pu leur donner une direction plus ferme et une plus savante organisation; si les maires de Paris n'ont pas à se reprocher d'avoir été quelquefois trop faciles dans la délivrance des certificats qui leur étaient demandés par les parties prenantes; si l'administration des ponts et chaussées , à
qui l'on deniandait clos travaux sérieux, n'aurait p;is pu imaginer autre cliose que des lambeaux de projets vieillis dans les cartons; je pourrais demander si, au début de l'Assemblée constituante , des hommes qui n'avaient point vu de près nos embarras et nos périls, nont pas poussé jusqu'à Timprudence l'empressement de la dissolulion; je pourrais affirmiT, enfin, que si le rachat des chemins de fer par l'État n'avait point été entravé et puis abandonné, les ateliers nationaux auraient trouvé dans la distribution et le prompt achèvement de ces grands travaux une solution naturelle, pacifique et humaine. Mais je ne récrimine point : je me borne à raconter; je ne veux que mettre en lumière les faits d'où ré^ suite, avec une irréfragable évidence, que, sous peine des plus grands périls, nous étions tenus d'ouvrir au Trésor pubUc le compte de la misère et de la faim.
Situation du Trésor au 31 février.
Celte situation a été examinée et vérifiée
par une commission de rAsscmblée nationale ^ Je ne donnerai que des chiffres reconnus par elle, officiels et incontestables. De 1810 à 1847, les recettes s'étaient accrues de 40 millions par an. Malgré cela, « à la fin de 1847, les découverts tombés « successivement à la charge du Trésor, « dans le cours de huit années seulement, « formaient un total de 897,764,093 fr. ; « et le produit de la réserve de l'amortis- « sèment n'avait servi à les atténuer que « dans la proportion de 443,249, llo fr. « Durant le même laps de temps, l'emprunt « de 4o0 millions, contracté en vertu de la « loi du 25 juin 1841, avait été consomme « et 35 millions de rentes perpétuelles « avaient pris place au grand-livre, tant « pour le compte de l'emprunt qu'à titre « de consolidation des ressources de l'aa mortissement. - »
' Rapport sur les eorni>te8 du Gouvernement provisoire, Moniteur du 1C) avril 1S49.
^ Budget de 1860, [nsn 8, Diîcourc du rainislre 4eâ Cnanccs, M. Pasi^v,
Le budget de 1847 s'était élevé à 1,712 millions*, et devait présenter un déiicit de 257 millions.
Le budget de 1848 ^ présentait sur les dépenses ordinaires un découvert probable de 76 millions ^
Et sur l'extraordinaire, de 169 millions.
Ensemble 245 millions.
Pour les travaux publics, l'État s'était
' ' Le budget de 1847, suivant le Rapport du 8 janvier 1850, a été réglé ainsi ; 1,708,GG0,300 fr., crédils ouverts, dépenses liquidées 1,005,302,083 fr.
Le déficit a été sur le budget ordinaire de 109,417,31 Ifr.
Sur le budget extraordinaire de 147,873,328fr.
257 ,290,039 fr. 257 ,290,039 fr.
^ Je ferai observer ici que le budget de 1848 n'est pas, comme on l'a dit, le premier budget de la République, mais bien le dernier budget de la monarchie ; qu'il a été dressé par les ministres de la monarchie; et que si la République y a ajouté des crédits supplémentaires, d'une part elle ne les a pas inventés, et de l'autre elle a introduit d'énormes réductions.
' Rapport, page 15.
engagé à dépenser 1,081 millions* tlonl 0 1 4 restaient à dépenser au l" janvier 1 848. Mais la dépense réelle était de beaucoup supérieure aux prévisions, et on en jugera par ce seul fait, que, toutes les réserves de Tamortissement y étaient exclusivement destinées jusqu'en 1855 et même jusqu'en 1859 \
Déduction faite des rentes appartenant à la caisse d'amortissement, le capital de la dette publique s'élevait :
Le P^janvier 1841, à 4,267,000,000 fr.
Le 1^^ janvier 1848, à 5,067,000,000 IV.
Huit cents millions, telle était donc la charge dont la monarchie avait grevé, eu
' 1,081 millions de travaux autorisés;
243 millions, dont 88 millions remboursés par le» compagnies, et 165 millions remboursablei par les compagnies.
838 millions.
324 millions déjà dépensés par l'État au l*"' janvier 1848.
514 millions restant à dépenser au 1*^^' janvier (Projet de loi, Mouimur, 4 janvier 1848.) Rapport, page 21.
sept anné js de paix intérieure et extérieure, la dette de la France.
Et, cliaque jour, au lieu de diminuer, ce mouvement saccélérait. Pendant les deux cent soixante-huit derniers jours de son existence, malgré Taccroissement journalier de recettes, le gouvernement déchu avait dépensé au-delà des ressources ordinaires, 29 i millions ; environ 1,100,000 fr. par jour!
Les bons du Trésor s'élevaient à un chiffre inconnu jusqu'alors, 318 millions.
Cet emprunt, perpétuellement ouvert, ne suffisant pas, on en avait souscrit un autre en renies de 2o0 millions, sur lequel S'2 millions étaient déjà perçus.
Enfin, comme je l'ai déjà dit, selon le témoignage contradictoire de MM. Thiers et Dumon, la dette flottante officiellement reconnue et constatée * s'élevait à 960 millions, plus 170 millions pour des travaux qui ne pouvaient être interrompus ; en tout : 1,130 millions.
' Rapport, pajrc 13.
État de la caisse.
Le 2o février au malin , il y avait dans les caisses du Trésor une somme de i 9:2 millions, savoir :
En numéraire, 135 millions, dont 127 millions à la Banque.
En valeurs de portefeuille, échelonnées sur tous les mois de l'exercice, et dont le payement devenait problématique, 57 millions ^
De cette somme de 135 millions en numéraire, il fallait distraire pour le payement du semestre de la rente 5 pour 100, 73 millions.
Comme ressource immédiatement disponible, pour faire face aux échéances d'une dette flottante fabuleuse, pour couvrir les
' Rapport, page 22 : Effets de commerce, S millions. Traites de douane, H »
Traites de coupes
de bois, 23 •
Valeurs diverses, 12 »
57 millions.
dépenses courantes qui s'élèvent h environ 12o millions par mois, pour continuer les travaux publics, pour secourir les ouvriers, pour soulenir l'industrie et le commerce, pour réorganiser nos forces de terre et de mer, le gouvernement de la République trouvait donc en tout dans les caisses de la monarchie, quoi?
Soixante-deux millions !
Expédient§ financiers du gouvernement déeliu.
Comment les hommes d'État du gouvernement déchu avaient conduit les finances à cette périlleuse extrémité , tout le monde le sait aujourd'hui. En usant et abusant et de l'impôt et du crédit, ils avaient tendu tous les ressorts jusqu'à les briser.
Voici par quel mécanisme ils étaient parvenus à prolonger jusqu'alors une situation régulièrement impossible. D'une part, on émettait autant de bons du Trésor que le public en voulait prendre. Del'autre, on augmentait à ouhance tous les cléments dont se
compose la dette flottante. Puis, on consolidait la dette flottante par des emprunts. Le lendemain, on recommençait. Nouvelles émissions de bons du Trésor, nouvelle aggravation de la dette flottante, nouveaux emprunts, et ainsi de suite jusqu'à extinction.
Que ce mécanisme pût fonctionner qucl- (jue temps encore, j'en ferai volontiers l'aveu. La Providence accorde quelquefois aux plus insensés la faveur de ses miracles; mais un miracle était indispensable. Il fallait, suivant les expressions de l'bonorable M. Jules de Lasteyrie, qu'il n'y eiit désormais ni mauvaise récolte, ni inondation, ni pluie, ni vent, ni soleil, aucun événement, enfin : c'est-à-dire l'impossible.
Or, la révolution de février éclata juste au moment où la situation était le plus violemment engagée. Toutes les ressources étaient d'avance absorbées, tous les moyens de crédit paralysés pour longtemps. Jamais la dette flottante n'avait atteint à d'aussi colossales proportions.
Cette dette se compose, comme chacun sait :
Des versements opérés par les établissements publics ;
De ceux des communes ;
De ceux des dépôts publics ;
Des mandats et traites sur le Trésor ;
Des avances des receveurs généraux ;
Des fonds appartenant aux caisses d'épargne ;
Et enfin, des bons du Trésor.
Au lendemain de la révolution, plus rien de tout cela. Les capitalistes ne prenaient plus de bons du Trésor, ne renouvelaient pas les anciens et en exigeaient le remboursement. Aux caisses d'épargne, plus de nouveaux dépôts; de larges remboursements exigés. De la part des receveurs généraux, plus d'avances ; des retraits considérables. Toutes les traites présentées au remboursement et non remplacées. Plus
de dépôts à la caisse des consignations ; plus de fonds provenant des communes, qui , au contraire , réclamaient de toutes parts et des remboursements et des subventions; plus de versements des particuliers, qui conciliaient leurs procès afin de retirer les anciens dépôts; plus rien, enfin , plus rien de toutes ces ressources au moyen desquelles s'exécutaient, la veille encore, toutes les opérations financières du régime déchu.
Pour un emprunt, il n'y fallait pas songer. Loin qu'on en put contracter un nouveau , celui qu'avait souscrit l'ancienne administration allait être abandonné. Et, bien plus, le bancpiier qui s'en était chargé ayant vu sa maison de campagne pillée et brûlée par une bande de voleurs, si la fermeté du Gouvernement provisoire ne l'eût bientôt rassuré, aurait quitté un pays où il ne se croyait plus en sûreté. Quant aux autres banquiers, au lieu de pouvoir donner du crédit, ils en avaient tous besoin, et ils en réclamaient tous.
Ainsi, la calastrophc prédite parM. Tiiicrs était arrivée, plus redoiilablc cent fois qu'il n'était possible à une intelligence humaine de la prévoir !
Premières mesures du Gouyernement provisoire.
Le premier devoir du nouveau gouvernement c'était de donner l'ordre à la capitale, et au pays la sécurité. Ce fut son premier soin. Pendant soixante-deux heures, le Maire de Paris ne se donna ni trêve ni repos, et la plupart de ses collègues déployèrent une égale activité. Calmer l'agitation, suite naturelle et dangereuse des commotions politiques; empêcher le tumulte de tourner à la sédition; éteindre les incendies allumés par la colère ou par le crime; donner la chasse aux brigands, qui, à la faveur du trouble, cherchaient à piller les propriétés publiques ; protéger les chemins de fer contre de coupables attentats; assurer la subsistance de Paris;
proclamer la République; lui imprimer ce caractère de justice et de sagesse qui pouvait seul eu assurer la durée; donner aux droits des peuples voisins et à leur nationalité d'éclatantes garanties de respect; proclamer le devoir pour l'État de l'assistance par le travail ; organiser des moyens de crédit, pour remplacer ceux qui disparaissaient dans la tourmente ; créer la garde mobile; réorganiser les gardes nationales ; constituer Tarmée sur des bases solides et à la fois démocratiques; organiser le suffrage universel; et enfin, au foyer même de Témotion révolutionnaire, fermer toute issue à la colère et aux vengeances par l'abolition de la peine de mort, telle était la tâche imposée par un cataclysme imprévu à une dictature involontaire. J'ai le droit de dire qu'elle fut entreprise avec courage et poursuivie avec vigueur.
Réunion du Conseil au ministère des finances. — Exposé du ministre.
Ce fut ensuite une préoccupation plus
— 6:> — immédiate el plus, vive. Ayant examiné la situation duTrésor,leminislre des finances, M. Goudchaux, en fut effrayé. Sans perdre de temps, il convoqua le Gouvernement. La séance s'ouvrit le 3 mars au soir, sous la présidence de M. Dupont (de l'Eure). A l'exception de M. Flocon, malade depuis quelques jours, le conseil était au complet.
M. Goudchaux prit la parole. 11 exposa le niai sans l'exagérer, sans l'atténuer ; il se plaignit amèrement de l'espèce d'insurrection qui partout éclatait contre tous les impôts ; il protesta contre les agitations de la rue, qui, paralysant la confiance, entravaient les recettes ; il accusa l'imprudence de certaines prédications qui portaient le trouble dans les esprits et dans les affaires ; il conclut à la nécessité de chercher et de trouver les moyens d'éviter un désastre imminent.
La voix du ministre était profondément émue. Devant ce gouffre qu'il nous montrait, gouffre dès longtemps creusé parla monarchie, il y çut un moment do constci-
nation el d'effroi. Que faire ! A quel moyen recourir? Entre tous ces périls dont on était environné, lequel choisir ? Fallait-il tout arrêter sur-le-cbamp? dresser le bilan de la monarchie? publier le tableau des misères qu'elle nous léguait et lui laisser la responsabilité de la suspension générale à laquelle on se voyait condamné? Ne valaitil pas mieux, au contraire, n'était-il pas plus généreux à la fois et plus grand de faire bravement tète au péril ? de chercher à ranimer le crédit par l'audace de la confiance ? de satisfaire à tous les engagements jusqu'au dernier écu , jusqu'au dernier effort?
Dans ces conjonctures suprêmes où se posent des questions de salut et d'honneur, il est permis de trembler. Le ministre des finances était sous le poids d'une oppression visible. Monhonorable collègue, Lamartine, se pencha vers moi et me dit avec une anxiété douloureuse : « Est-ce donc vrai, Garnier-Pagès, sommes-nous donc perdus?»
« Je le crains , lui rcpondis-je ; mais il ne
faut pourtant pas encore désespérer. * Successivement, toutes les questions furent posées, discutées, résolues. Tout d'abord, ridée de la banqueroute fut écartée avec horreur. Quels que fussent les périls de la situation, à aucun prix le Gouvernement provisoire ne laisserait infliger à la République naissante le stygmate d'un tel opprobre. Si l'on était un jour acculé à une impossibilité, on ne s'arrêterait du moins que devant l'insurmontable force des choses, et après avoir prouvé jusqu'au bout l'énergique volonté de sauver l'honneur du pays.
Peu à peu, l'espérance éteinte se ralluma. Les esprits se raffermirent par la discussion; la résolution fut prise de marcher hardiment en avant, en faisant appel à la confiance et au patriotisme des citoyens.
Anticipation tin payement du semestre*
Déjà cependant des bruits fâcheux avaient circulé. Les discussions parlementaires que
j'ai rappelées ci-dessus ayant éclairé les esprits sur la véritable situation des finances du pays, la crainte se répandit que le gouvernement n'eût pas les moyens de payer le semestre de la rente o pour 100 à l'échéance du 22 mars. Pour mettre à néant ces bruits fâcheux , M. Goudchaux proposa d'anticiper ce payement, de payer dès le 6 au lieu du 22. Sa proposition fut accueillie.
Ce fut une faute, et on ne tarda point à le voir. Soit la spéculation, soit tapeur, les millions sortis des caisses de la Banque où le Trésor les avait placés ne furent point reversés dans la circulation. La crise métallique s'en accrut, et les porteurs des billets de la Banque voyant la réserve diminuée dans dis proportions véi'itablement dangereuses commencèrent de s'effrayer. Mais ce fut une faute généreuse, produite par un excès de scrupule que loueront les gens de cœur, si les hommes d'État la blâment.
BetraHe de SI. Sioudcliaux.
Le lendemain, 4 mars, je me rendis au ministère des finances avec M. Marie.
M. Goudchaux nous annonça qu'il se relirait. Non moins surpris que peines de cette résolution, nous -a combattîmes l'un et l'autre avec vivacité. A toutes nos objections, 31. Goudchaux opposa d'invincibles refus. « Je ne puis ni ne veux rester plus longtemps au ministère des finances, disait-il. Je ne l'ai accepté que temporairement et par dévouement; aujourd'hui, je suis accablé de fatigue, je sens mes forces anéanties : je veux m'en aller. »
— « Mais votre retraite va comprometirc davantage encore une sil^iation déjà si périlleuse. Votre nomination a été accueillie avec une vive satisfaction par la Bourse, par la Banque, par la presse, par l'opinion publique. Bestez, nous vous aiderons tous à porter le fardeau. »
— « Non, ma retraite n"étonnera per-
sonne. J'ai déclaré à tout le monde que je n'avais accepté que provisoirement. M.Garnier-Pagès est aussi bien vu que moi : il ne sera pas moins bien accueilli. »
ie le déclare, je tus vivement contrarié de cette nouvelle complicntion. Si j'acceptais ce lourd lardean que M. Goudchaux ne voulait plus porter, il juc l'allait à l'instant même abandonner l'exécution des plans que j'avais formés comme 3Iaire de Paris pour le rétablissement, le maintien de l'ordre et la conciliation des esprits. Élu par le peuple, dès le premier jour de la révolution, j'avais à cœur de ne point abandonner sans l'avoir achevée la mission de paix que cette magistrature me permettait d'accomplir. La préfecture de la Seine et la préfecture de police étaient réunies dans n es mains ; je ne relevais que du gouvernement même dont je faisais partie, et déjà je devais au concours d'un ancien magistrat un plan parfaitement élaboré pour l'organisation de la police dans la ville et
dans la banlieue. J'insistai donc très vivement auprès de M. Goudchaux ; M. Marie insista également. Tout ce que nous pûmes obtenir, ce fut un répit de vingt-quatre heures.
Le lendemain, il y eut une réunion au ministère de la justice. Après un court incident relatif à l'ancienne maison LalXitte, dont la ruine imminente menaçait d'un désastre le commerce de Paris, et dont le chef, M. Gouin, était venu solliciter les secours du gouvernement, M. Goudchaux prit la parole. En présence de MM. Cormenin et Isambert, appelés pour donner leur avis sur l'organisation du suffrage universel, il renouvela la même déclaration qu'il nous avait faite , la veille , à M. Marie et à moi. Aprèsvingt-quatreheuresdc réflexion, sa résolution était définitive. Il donna pour raisons : ses forces épuisées, la gravité de la situation qui l'entrainait malgré lui, la difficulté de conduire les finances de lÉtat au milieu des incessantes agitations de la rue, la peur semée dans les esprits par l'auda-
rieuso prédicalion de cerlaincs doctrines, les menaces répandues contre la perception des impôts, et enfin l'impérieuse nécessité de pourvoir à la gestion de ses affaires personnelles.
En effet, 31. Goudcbaux était banquier.
Nous étions dans un de ces moments de crise où, pour n"étre pas ébranlée et même renversée, la maison la plus riche, la mieux établie, la plus vigoureusement conduite, a besoin du cœur, de Toeil, de la main du maître.
Cependant, les membres du Gouvernement provisoire firent auprès de M. Coudchaux les plus pressantes instances. Il opposait des refus péremptoires. Enfin, comme notre insistance fatiguait ses esprits irrités, il y mit un terme en déclarant que si dans la journée, à deux heures, sa démission n'était point acceptée , il aurait cessé de vivre. Pour aucun de nous, malheureusement, ce n'était là une vaine parole. M. Coudchaux était malade, épuisé, mais décidé. Ce qu'il disait, il l'eût fait.
Dès lors, il n'y avait plus à hésiter. On le laissa libre de se retirer.
iJ'accepte le ministère de§ finances.
Sur-le-champ, le conseil m 'invita à prendre le poste resté vacant. Je le dis sans orgueil ni fausse modestie : la situation était assez grave pour troubler le cœur le plus ferme, pour déconcerter le dévouement le plus résohi. Si jéchouais, mon nom serait écrit dans les annales de mon pays sur un horrible désastre; je recevrais de l'histoire cette infamante épitaphe : — Ministre de la banqueroute.
C'est dans de telles conditions que j'acceptai, me confiant, non certes à ma capacité, mais à l'ardente volonté du bien dont je me sentais animé, et par dessus tout à la Providence, qui m'avait jusque-là soutenu à travers toutes les amertumes de la vie.
M. Duclerc accepta de partager avec moi, en quahté de sous-secrétaire d'État, les responsabilités de la situation'.
' Le G mar?, il n'y avait plus en caisse que 107 millions
Affitation des classes ooiumerçautes. — Elles réclament la prorogation à trois mois de toutes les échéances.
Déjà, les symptômes de la crise éclataient de toutes paris. Jai dit un mot de la situation où se trouvait l'un des premiers établissement de crédit de la capitale, la maison Gouin. Il en élait ainsi de la plupart des autres. La maison Ganneron, la maison Baudon, quoique moins compromises, devaient bientôt suivre dans sa chute la Caisse du commerce et de V industrie , entraîner après elle les établissements secondaires qui entraîneraient à leur tour la foule des industriels et des commerçants. Or, une chute commerciale, c'est plus que la perte de la fortune, plus que la perte de la \ie, c'est bien souvent la perte de l'honneur. Aussi les quartiers du travail étaient dans la stupeur. Chacun voyait suspendue sur
sur lesquels il fallait payer 73 millions pour le semestre, 34 millions seulement restaient donc disponibles.
sa tète riiorreur de la faillite. A la stupeur succéda bientôt cette énergie exaspérée que donne aux gens de cœur la volonté de ne point périr. Une réunion fut convoquée à la Bourse, où. sur la motion des plus exposés, on décida de réclamer auprès du Gouvernement provisoire une souveraine mesure de salut.
Le lendemain ce cortège se mit en marche. En tôle s'avançaient des liommes considérables de la banque, de l'industrie et du commerça de Paris. Rien ne saurait peindre Tanimalion de cette multitude.
C'étaient des murmures de colère , de frayeur, de désespoir, avec des sommations impérieuses. Les porteurs de parole laissaient ou faisaient éclater le sentiment de leur puissance : « Ils occupaient des milliers d'ouvriers : Qu'arriverait-il, si, parla force des choses, ils étaient contraints de les renvoyer, de les livrer aux conseils de la faim ? » Quelques-uns s'emportèrent jusqu'à la menace. C'était une véritable émeute: rémcutc de l'honneur au désespoir. Et les
choses allèrent à ce point, qne les élèves des Écoles croyant le Gomernement provisoire menacé accoururent en foule à rHùtel-de-Yille pour le défendre.
Mais en quoi consistait celte souveraine mesure de salut si violemment invoquée?
On ne demandait pas moins que la proroî?ation de toutes les échéances à trois mois ! et cette demande était appuyée même par des membres du tribunal de commerce.
Triste exemple de la faiblesse humaine aux jours de péril! Ces hommes, qui sont riionneur de l'industrie et du commerce français, dont l'intelligence n'est au-dessous d'aucune conception, dont le caractère avait brillé d'un vif éclat dans plus d'une entreprise, ne voyaient pas ce qui brûle aujourd'hui les yeux : ils ne voyaient pas que cette prorogation, de laquelle ils espéraient individuellement chacun son salut, c'était tout simplement la banqueroute universelle !
En effet, supposez un moment sus-
pondues tontes les transactions sur la surface entière de la France : qu'arrive-l-il? Subitement, la circulation est anéantie î Et qu'est-ce que la circulation, si ce n'est la \ie même, dans le corps social, comme dans le corps politique, comme dans le corps humain? La prorogation étant décrétée, aussitôt le fabricant ne perçoit plus les billets de ceux qui ont acheté ses produits : conséquemment, il n'a plus de quoi acheter des matières premières, ni de quoi payer ses ouvriers ; — le commerçant n'encaisse plus les factures de ses débiteurs : conséquemment il ne paye point ce qu'il doit, ni au producteur, ni au banquier. Du même coup, le portefeuille de la Banque est immobilisé ; ses portes se ferment aux créanciers comme aux débiteurs ; la circulation s'arrête dans ses mains inactives. Puis, de proche en proche, et par une inévitable conséquence, le Trésor public, privé du concours de la Banque, privé des remises de ses receveurs généraux, dont les capitaux sont employés en papier de commerce,
privé de la plus grande niasse de ses ressources par riiïipuissance de tous ceux des contribuables qui vivent de l'industrie et du commerce, le Trésor public s'épuise et s'arrête. La prorogation, c'était donc plus que la banqueroute du commerce, plus que la banqueroute de l'industrie, plus que la banqueroute de la Banque, plus que la banqueroute de rÉtat lui-même, c'était tout cela, à la fois ; c'était, la banqueroute universelle.
Ce péril que l'égarement des esprits eacliait alors à tous les yeux, le gouvernement le vit et le détourna. A l'Hôtel-de- Ville, le ministre des finances, secondé de M. Pagnerre et de quelques-uns de ses collègues; au ministère des finances, le sous-secrétaire d'Etat, reçurent les députations, avec les égards qui leur étaient dus, avec tous les témoignages d'une sympatbie sincère, mais avec fermeté. Ils représentèrent aux réclamants toute la profondeur du péril où leurs exigences, si
elles étaient accueillies, précipiteraient l'État et eux-mêmes ; que ce qu'ils considéraient comme un moyen de salut, c'était leur perte inévitable; et finalement, ils refusèrent, contre toutes les obsessions, de proroger les échéances au-delà des dix jours accordés par les décrets des 26 , 28 février et 3 mars.
Averti de ce qui se passait, M. le gouverneur et les sous-gouverneurs de la Banque étaient accourus pour conjurer le ministre des finances de ne point se laisser ébranler et de sauver la Banque d'une liquidation forcée. Mais déjà la catastrophe était détournée et le Gouvernement provisoire venait de sauver une première fois la Banque de France.
XouTelles réclamations* — i%'ouielle§ exi§rcnces.
Cependant la violence de l'agitation croissait en raison de la violence de la crise. A mesure qu'ils voyaient leurs voisins emportés par le courant, ceux qui
lésislaiciil encore tentaient des efi'orts désespérés. Ils assiégaient de leurs sollicitations le ministère des finances; et, faisant appel à tous les sentiments qui peuvent émouvoir le cœur de l'homme, ils insistaient sur la nécessité d'une mesure générale d'atermoiement.
La dernière députation qui se présenta était principalement composée de grands industriels et de banquiers escompteurs.
Jusqu'alors ils s'étaient maintenus : ceux-ci continuant avec courage au petit commerce les secours de leur crédit ; ceux-là gardant et occupant le plus grand nombre possible d'ouvriers. Mais ils étaient à bout, et réclamaient seulement une prorogation de quinze jours; en désespoir de cause, ils demandaient au ministre des finances d'intervenir auprès delaBanque, et d'en obtenir, pour leurs escomptes et pour leur liquidation, les plus grandes facilités possibles. Je m'empressai d'acquiescer à cette dernière demande. Une commission fut nommée, qui se composa de MM. Dclhomas, de la
maison Ernest Bécliet et Dethomas ; Gaillard, maison Gaillard et Rampin ; Cusin- Legendre; Pavie-Blondel et Lehideux. La Banque accorda tout ce qui putèlre raisonnablement accordé.
Quant à la prorogation, par les raisons ci-dessus, je fus contraint de déclarer que la décision du Gouvernement provisoire était irrévocable. Cette déclaration, je la lis avec fermeté, mais avec douleur. Le devoir parlait impérieusement, j'y obéis. Situation terrible, où, pour ne point faiblir, il faut étouffer tous les instincts du cœur, et où je demande à Dieu de ne point jeter le plus acharné de mes ennemis !
On réclame des secours directs. — Mjm CiouTeruement les refuse. — Pourquoi î
On a vu plus haut que la maison Gouin, se voyant au bord de l'abime, avait sollicité du gouvernement les moyens de ne point périr. La maison Baudon, la maison Gan- Horon, et nombre d'au 1res, avaient égale^
ment réclnmé los secours directs du Trésor. Ces demandes, connues du public, en étaient vivement appuyées. En soutenant ces établissements de crédit, le gouvernement, disait-on, faisait un sacrifice babile ; il continuait d'alimenter les canaux par où circulait la vie du commerce et de l'industrie; il atténuait la crise, peutêtre même la supprimerait-il.
Ce raisonnement était spécieux, mais profondément erroné. Le public ne connaissait ni la position véritable des maisons dont il s'agit, ni la véritable position du Trésor.
D'abord, ces maisons avaient immobilisé non seulement leurs capitaux constitutifs, mais encore ceux que le crédit leur avait procurés. L'une délies , dont le capital élait de 17 millions, en avait immobilisé trenie-quatre ! En outre, par leurs billets de circulation, elles s'étaient mises dans l'obligation de rembourser à des échéances toujours exigibles des sommes énormes.
Pour sauver les maisons d'escompte de
Paris seulement, ou même pour prolonger leur existence jusqu'à la fin de la crise, il n'aurait pas fallu moins de 80 à 1 00 millions. Mais, pour que la mesure fût efficace et juste, on ne pouvait s'arrêter à mi-chemin. De quel droit refuser aux départements ce qu'on aurait accordé à Paris? De quel droit refuser aux grandes compagnies industrielles, aux maîtres de forges, aux propriétaires des mines de charbons , aux entrepreneurs de chemins de fer, aux fournisseurs de l'État, aux nombreuses députations accourues de toutes les villes de France : de Marseille, Bordeaux, Rouen, Nantes, Lyon, le Havre, Mulhouse, de partout enfin , et qui assiégeaient de leurs plaintes, de leurs doléances, de leurs terreurs, le ministère des finances, le cabinet de chacun des ministres, la salle même des délibérations du Gouvernement provisoire? Tous tenaient le même langage que les banquiers de Paris : « Nous allons périr ; la faim va décimer nos ouvriers, les jeter dans les excès les plus terribles; notre
ville va èUe saccagée ; notre département livré à l'anarchie, à la guerre civile ; secourez-nous, ou craignez les plus grands désastres. » Également exagérées, toutes ces plaintes étaient également fondées en droit. Impossible de faire droit aux unes en repoussant les autres. Or, pour satisfaire à toutes, un milliard n'eût point suffi.
Ce milliard, où le prendre? où prendre même 50 millions. Le jour de mon entrée au ministère, il y avait dans les caisses du Trésor, en numéraire disponible, 34 millions.
A cet égard, il y a dans le public des préjugés aussi ridicules que dangereux. Il semble que nul ne sache ce que c'est que le Trésor : on se figure une source inépuisable , incessamment renouvelée par la virtualité de sa puissance propre. Il n'en va pas ainsi, malheureusement! Il y a dans les caisses publiques ce qu'y versent les contribuables , rien de plus. Mais , au moment des grandes commotions politiques, la réalité vulgaire a peu d'empire
sur les esprits. Parce que l'on rêve l'impossible, on croit que la force humaine y peut atteindre, et on exige d'elle d'impossibles effets. Jamais peut-être ces sentiments, ces idées n'éclatèrent avec plus de force qu'au moment de la révolution de février, et jamais à coup sûr ils ne furent plus énergiquement représentés dans le sein d'un gouvernement. Mais la majorilé, heureusement, n'y céda point; elle comprit que, si l'on s'abandonnait aux élans de la sympathie ou aux conseils de l'ignorance, tout était perdu. Elle résista honorablement : le péril fut évité.
Secours à l'industrie et an commerce. — Comptoirs d'escompte. — llagasins généraux.
Cette fermeté du gouvernement à repousser les moyens indiqués avait un double motif. La prorogation générale des échéances et le système des secours directs ne nous paraissaient pas seulement dangereux :
nousles jugions encorcinsufiisants. U fallait
aux maux de la situation des remèdes plus énergiques et plus décisifs.
D'où proviennent le plus ordinairement les embarras des commerçants? De deux causes : de rencombrement des portefeuilles, de l'encombrement des marchandises.
Les véritables secours à donner aux classes commerçantes, c'était donc, — l^le moyen de négocier leur papier ; — 2" celui d'écouler les marchandises accumulées dans les
magasms.
Il y fut pourvu par une double création ; les comptoirs nationaux d'escompte, les magasins généraux.
Fondés sur la triple association du crédit de l'État, de celui des villes et de celui des particuliers, les comptoirs d'escompte fournirent des capitaux à tous les commerçants dont la chute des grandes maisons de banque avait paralysé les valeurs. Ils sau-» vèrent tout ce qui pouvait être sauvé.
Les magasins généraux remplirent à l'é-*
gai'd des marchandises le même rôle que les comptoirs d'escompte à Tégard du papier. Les marchands y déposaient les matières premières, les objets fabriqués dont ils étaient propriétaires ; ils en retiraient des récépissés indiquant la valeur vénale de la marchandise : ces récépissés , transmissi- Mes par voie d'endossement, étaient admis aux comptoirs d'escompte ; la Banque les acceptait comme troisième signature, et, de la sorte, les marchands pouvaient disposer du prix de leurs marchandises avant de les avoir vendues.
Partout, des hommes de cœur se mirent à la tète de ces établissements, qui s'élevèrent en quelques jours sur tous les points où le besoin s'en faisait sentir. En ranimant la circulation dans les villes, ils ouvrirent par contre-coup des débouchés aux produits agricoles. Plus large, plus efficace que le système des secours directs, cette doul)le mesure produisit des résultats immenses.
' Ce fut, il est vrai, pour le Trésor, une
nouvelle source d'eraharras. H fallut activer par des subventions le zèle des capitalistes ou suppléer à leur impuissance. Mais, avec un petit nombre de millions \ on réussit à l'ournir, dans l'espace d'un an, à Tindustrie et au commerce , un crédit de un milliard cent dix-neuf millions.
taçs nécessités dcTÎennent pins pressantes. — La g'arde mobile, l'armée.
Le service ordinaire n'était déjà que trop laborieux. Et cependant de nouvelles dépenses, commandées par la tranquillité publique et parla sûreté nationale, devenaient indispensables.
Paris regorgeait d'une jeunesse ardente, intrépide, spirituelle, passionnée, tumultueuse, dont l'àme, le cœur, l'esprit et les sens s'ouvraient à tous les souffles de la
' 11 millions ont été prêtés aux comptoirs d'escompte p.ir le Trésor. La situation actuelle de ces établissements permet d'assurer que le Trésor rentrera intégralement dans ses avances, et qu'il n'aura même à sacrifier qu'une faible portion des intérêts du capital prêté.
passion. Li\rée aux suggestions des mécontents, cette jeunesse serait l'armée permanente de rémeute. Enrégimentée au service de la République , elle en serait l'honneur et le salut. Le Gouvernement provisoire décréta la garde mobile; il en confia l'organisation à un bon citoyen, à nn homme héroïque, au brave, au loyal, au malheureux général Duvivier.
Le ministère des finances eut à pourvoir ti la solde et à riiabillement de cette généreuse et brillante milice, éternel souvenir de gloire, de dévouement... d'ingratitude !
L'état de l'armée appelait aussi toutes les sollicitudes du Gouvernement provisoire.
Je ne saurais trop le répéter : entre l'armée et le peuple de Paris, il n'y avait point eu de lutte; presque partout, le soldat avait fraternisé avec le citoyen. Les gardes muni- j| cipaux seuls avaient opposé de la résistance. Donc, il n'y eut ni victoire, ni défaite, ni \ainqueurs,ni vaincus. L'armée est la gloire
de la République; la République n'a pas été rhumiliatiou de l'armée. La monarcbie s'élant écroulée, l'armée restait au service de la France. Dès le 24 février, ses cbefs recevaient et exécutaient les ordres du Gouvernement provisoire. Elle trouvait dans les membres de ce gouvernement la sympathie et le concours qui lui étaient dus, et jamais elle ne fut mieux ni plus vigoureusement défendue contre des préventions injustes et factieuses. Que si les troupes furent casernées au dehors de la ville, ce fut par un conseil de prudence. Il fallait éviler jusqu'à la possibihté d'un malentendu, source de quelque conflit, et donner en garantie au maintien de la discipline l'éloignement du tumulte.
Quant à moi, comme Maire de Paris, le jour même du 24 février, je donnai l'ordre de respecter des régiments que l'on voulait désarmer; comme ministre des finances, je déclarai que, pour la réorganisation de l'armée, pour la défense de la patrie, pour l'honneur du drapeau, je subirais toutes les
responsabilités, toutes les impopularités du présent, toutes les injustices de l'avenir, et que je tiendrais à la disposition du gouvernement tout l'argent qui serait nécessaire.
Le Gouvernement provisoire ne voulait point la guerre pour la guerre. Suivant les belles expressions de M. de Lamartine, la République française désirait entrer dans la famille des gouvernements institués , comme une puissance régulière, et non comme un phénomène perturbateur de l'ordre européen; elle n'était un acte d'aggression contre aucun gouvernement ; elle ne voulait que marcher avec le monde à la fraternité et à la paix.
Mais, résolue à n'intenter aucune hostilité, elle n'en voulait souffrir aucune. Elle devait donc se préparer à la défense. Déterminée à maintenir sa nationalité, à respecter li?s nationalités voisines, l'honneur lui commandait d'imposer à toutes les puissances ce respect qu'elle s'imposait à soi-même. Elle devait donc armer pour protéger au
besoin la rcconslruction îles nationalités opprimées, l'indépendance des nationalités libres.
Le 7 mars, nne Commission de gouverne^ ment 'pour la défense nationale fut instituée sous la présidence de M. F. Arago. Composée des généraux les plus distingués dans chaque arme, cette commission se déclara en permanence ; elle se mit en communication journalière avec le gouvernement ; le 12, le 13, le 15 mars, elle lui soumettait les premiers résultats de son travail.
Dans l'opinion du ministre des affaires étrangères, les forces suivantes étaient nécessaires :
Au pied des Alpes, prêt à entrer en Italie, un corps d'armée de 30,000 liommes, qui serait ultérieurement porté à 50,000 ;
A la frontière des Pyrénées : 15,000 ;
Sur les bords du Rhin : 150,000 ;
En cantonnement sur le Var : 20,000 hommes qui seraient retirés d'Afrique;
En tout : 215,000 hommes à mettre imméiliatement en ligne.
La Commission déclara qu'il n'y avait d'inunédialement disponible que 101,000 hommes; que, pour élever ce chiffre à 132,000 hommes, il fallait sur-le-champ 9 millions 600 mille francs ; et, pour parer à toutes les éventualités, 514,000 hommes et 114 millions ^
Dans des conférences successives que j'eus au ministère des finances avec MM. Arago, Bedeau, Lamoricière et Oudinot, je m'empressai de mettre à la disposition de la Commission de défense tous les fonds qui m'étaient demandés.
De même pour la marine, que le gouvernement voulut montrer à l'Europe sur le pied le plus respeclahle.
Je marque, en passant, que ceci répond aux accusations également injustes et contradictoires adressées à ce sujet au premier
' Procès-verbaux du Gouvernemenl provisoii'e.
gouvernement de la République. En dépit de toutes les calomnies, il restera à la gloire de ce gouvernement, qu'au milieu de la crise la plus terrible pour les finances, rien n'a été négligé de ce qui intéresse le bienêtre, la constitution, l'approvisionnement, la force de l'armée, rien n'est un seul jour resté en souffrance sur un seul point du territoire !
Caisses d'épargpne.
Sur les 960 millions de la dette flottante, 355 provenaient des caisses d'épargne.
Sauf un petit nombre de millions restés disponibles, tous ces dépôts avaient été immobilisés, par le gouvernement décbu, en rentes et en actions de canaux.
Malveillance ou frayeur, ou besoins réels, une panique se répandit. Les caisses furent assiégées. Dans cette situation, que faire? Restituer les dépôts en argent? Il n'y avait point d'argent! Dire aux déposants : « Le gouvernement auquel vous aviez confié vos
épargnes en a disposé , il les a dénaturées, et il est parti laissant à leur place des valeurs aujourd'hui dépréciées ^ Ces valeurs, les voilà » . — Mais c'eût été charger les déposants d'une laute qu'ils n'avaient point commise, leur imposer une perte énorme.
' — Vendre ces valeurs au cours de la Bourse? mais on ne les aurait vendues qu'à moitié prix; d'où, pour l'État, une perle considérahle; plus, Timpossibilité de tout payer.
Suite lamentable d'une imprévoyance dont nous n'étions point coupables, et dont nous avons porté la responsabilité ! Pendant dix années, l'opposition n'avait cessé de représenter au pouvoir le danger des
'En renies 4 p. 100 ayant coulé 34,10G,i:îo 2a
En rentes 4 p. 100 idem. 202,310.175 00
En rentes 3 p. 100 idem. 34,087,447 92
En actions des 4 canaux id. 14,050,120 00
En actions des 3 canaux id. 4,818,218 75
Au Trésor en compte courant 4 p. 100 C5,703G20 30
caisses d'épargne telles qu'il les avait organisées. Elle l'avait supplié de prendre des précautions pour parer aux éveretualifcs d'une crise. Vains efforts ! il n'écoula rien; et, ce désastre que nous avions prévu, annoncé, que nous avions voulu éviter au pays, nous fûmes contraints de le subir et de le réparer.
C'est au milieu de la tempête que je dus prendre les mesures qu'on avait omis de préparer pendant le calme. Je proposai donc au gouvernement de rembourser en numéraire à chaque déposant une somme de 100 francs. Ceux qui exigeraient le payement du solde de leur compte devaient le recevoir : moitié en rentes 5 pour 100 au pair, moitié en bons du Trésor, à six mois d'échéance, et portant 5 pour 100 d'intérêt.
Pour ceux qui se montraient confiants dans le gouvernement de la République, en lui laissant leurs fonds, j'avais déjà décidé que l'intérêt serait élevé de 4 à 5 pour 100. Il le fut plus tard jusqu'à 6 pour 100.
Plus tard, enfin, tout fut intégralement remboursé, et si le gouvernement de la République peut être accusé de quelque chose, c'est d'avoir poussé la générosité envers les déposants jusqu'à la prodigalité.
Ici, je dois noter un fait honorable pour plusieurs capitalistes et propriétaires. Dans plusieurs villes, des citoyens se réunirent, et donnèrent aux déposants leur garantie personnelle. Cette généreuse intervention calma, sur quelques points, la panique.
Mais elle ne put malheureusement être généralisée.
lia confiance nn moment reparne disparaît de nouTcau.
La situation tendait à s'éclaircir. Par sa conduite à la fois ferme et conciliante, par son énergie au milieu des difficultés et des périls, le Gouvernement provisoire rassurait les esprits et les intérêts. Son pouvoir était partout accepté avec une gratitude empressée.
Quant ai|x finances, dès le 6 mars, jour
de mon entrée au ministère, j'avais entrepris, de concert avec M. Duclerc, un exposé de rétat du Trésor, de ses charges et de ses ressources. Ce travail, qui a depuis été soumis à l'examen de l'Assemblée nationale, en a reçu pleine et entière confirmation. Il parut le 9 mars. Je puis dire que le caractère de modération, de netteté, de clarté, de franchise dont il portait Tempreinte à chaque ligne, lui vaUit dans le public un favorable accueil. En même temps, le payement du semestre, nos conversations avec les gens de finance, la régularité du service partout maintenue, la visible énergie de notre bon vouloir, la confiance que nous ne cessions de manifester dans la fortune de la France, la fermeté de notre attitude — si cruellement expiée dans le silence des nuits par les perplexités de chaque lendemain, — tout enfin contribuait à ramener le calme dans les esprits et l'espoir dans les cœurs. Sous cette impression, les échanges de billets de banque devenaient moins nombreux ; on commençait
— ÎJ6 —
à renouveler quelques bons du Trésor; la rente avait monté de 72 fr. à 77.
Malheureusement, ce n'était là qu'une mensongère promesse du sort. Quelque agitation dans la rue, présage des journées des 16 et 17 mars; une circulaire imprudente sortie des bureaux du ministère de l'intérieur, semèrent de nouveau l'inquiétude. A l'inquiétude succéda la panique, et à la panique les jours pour nous les plus pénibles de notre vie ! Aujourd'hui encore, après deux ans, rendu au calme du foyer domestique, je me demande comment nous avons pu traverser l'abîme, et, dans l'humble reconnaissance de mon cœur, je remercie Dieu de m'avoir soutenu dans une épreuve si évidemment au-dessus de mes forces !
IVouvelles complications.
Le destin ne se lassai t point ; chaque jour apportait quelque nouveau péril. A toutes les causes de ruine et de trouble déjà cou-
nues, une autre se joignit qui en décupla l'intensité : la disparition du numéraire.
Les crises qui tourmentent l'économie du corps social sont de diverses natures et de portées diverses.
Tantôt , en présence d'un gouvernement pauvre, il y a une nation riche. La nation fait un effort : le gouvernement est sauvé.
Tantôt, c'est le contraire. L'État, bien conduit, a des finances prospères : il peut venir au secours de l'industrie, du commerce, de l'agriculture qui soutTrent.
Ailleurs, tout souffre à la fois : l'État, les particuliers , le Trésor, l'agriculture , le commerce, l'industrie. Mais le numéraire abonde ; les grands établissements de crédit, restés debout et puissants, rendent la vigueur à tout le reste.
Ailleurs, enfin, la crise est générale; mais l'état politique du pays est bon. Dans le calmedes esprits, l'activité du corps social s'exerce alors sans obstacle, la circulation
un moment suspendue se rétablit, la vie coule et reparaît partout.
Mais, en 1848, il y eut simultanément, partout à la fois: crise sociale, politique, financière, industrielle, commerciale, métallique. Et toutes ces crises agissant l'une sur l'autre, se multipliaient, se développaient en progression géométrique, et portaient au delà de tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, aux époques même les plus troublées, les difficultés et les périls de la situation.
La crise métallique naquit de plusieurs causes. Dans les temps réguliers, nul ne fait provision d'argent. Moyen d'échange ou instrument de production, il circule sans s'arrêter. Dans les temps critiques, au contraire, chacun se précautionne. Les petites réserves se multiplient à l'infini et absorbent la masse du numéraire, qui a bientôt disparu complètement. A la place du fleuve qui portait partout le mouvement, la fécondité, la vie, il n'y a plus qu'une myriade de llaqucs d'eau stagnante cl stérile.
Quelques-uns, obéissant aux conseils de la peur, émigrèrent, emportant avec eux le plus d'argent possible. Le prix de l'or s'éleva jusqu'à 100 fr. par 1,000 fr,, et davantage.
Il y en eut, j'ai honte à le dire! qui érigèrent sur la misère publique une spéculation infâme. Disant partout que le papiermonnaie était inévitable ; que le gouvernement serait, bon gré mal gré, acculé à celle extrémité suprême , — au risque d'augmenter le désastre, — ils combinaient leurs plans en vue de cette éventualité. Que voulez-vous ! il y a des gens ainsi faits, qu'ils spéculeraient sur la mort.
Enfin, Cette mesure généreuse, mais impolitique, dont j'ai déjà parlé, l'anticipation du payement de la rente, ayant fait sortir des caisses de la Banque plus de soixante millions, le public jugea que la réserve métallique ne suffisait plus au remboursement des billets en circulation : les actions de la Banque baissèrent avec une rapidité fatale;
la panique s'accrut, et chacun se précipita \ers les caisses pour y échanger contre de l'argent les billets dont il était porteur. Du 26 février au 14 mars, l'encaisse de Paris ^ était descendu de 140 à 70 milUons. Dans la seule journée du 15 mars, 10 millions 800 mille francs furent échangés. Le 15 au soir, il ne restait plus que 59 millions-; quelques jours encore, et la Banque n'avait plus un écu ni un hngot ^.
Péril de la Banque.
Depuis mon entrée au ministère je n'avais cessé d'encourager la Banque à mar-
' Compte-rendu de la Banque, 28 janvier 1849.
2 Beaucoup de gens crurent alors de bonne foi que tout le numéraire avait émigré, qu'il n'y en avait plus en France, et qu'il était indipensable de créer de nouveaux moyens de circulation. L'État actuel de la réserve de la Banque prouve à quel point cette idée était fausse. Les 477 millions que la Banque a aujourd'hui dans ses caisses ne sont point tous revenus de l'étranger. Us sont sortis du sol par le rétablissement de lu situation et par l'émission des petites coupures.
cher hardiment, h escompter avec largem', à payer ses hillets à bureau ouvert, à doubler ses guichets, à maîtriser la crise enfin, s'il était possible, par l'audace de la confiance. C'était le système adopté par le gouvernement pour le Trésor, le seul système sage; car, dans les grandes crises, la vraie prudence , c'est la témérité. La Banque s'y empressa. Dans l'espace de quinze jours (du 26 février au 15 mars) elle escompta, à Paris, pour plus de 110 milhons.
Ceux qui , depuis, accusèrent le gouvernement et la Banque d'hésitation et de timidité, apprécieront par ces chiffres si leurs reproches étaient fondés. Le reproche contraire n'est pas moins injuste; car ce n'est que par Tévidente pression de la nécessité que se justifient les mesures extraordinaires de salut. Et, ce n'est que par là qu'elles réussissent.
Quoi qu'il en soit, sur les 125 millions dus par la Banque au Trésor, le 24 février ',
' Compie-rendu de la Banque.
elle en avait remboursé 77. Sur les 59 millions qui restaient dans ses caves à Paris, le lo mars, 45 millions appartenaient encore au Trésor. Pour rembourser 264 millions de billets en circulation et 81 millions au compte courant dus à divers, il lui restait donc :
Dans ses comptoirs des départements, 63 millions.
A Paris, 14 millions.
La catastrophe était imminente !
liC CrOUTernempiit décrète le cours force des billets de banque.
Le gouverneur de la Banque accourut au ministère, avec les sous-gouverneurs.
Ces messieurs étaient profondément émus.
M. d'Argout me fit le récit saisissant de la journée : — la Banque assiégée par une foule innombrable; l'invasion des avenues intérieures de rétablissement; les guichets multipliés presque au delà du possible et ne pouvant suffire au service; la panique, la frayeur partout répandues, et il termina
par CCS mots qui résonnent encore à mon oreille : « Nous n'avons plus que 63 mil- « lions dans les départements où la terreur « va se répandre; ici, nous avons 59 milc( lions sur lesquels nous vous en devons « 45, qui vous sont indispensables pour « payer l'armée, vos ouvriers, vos services. « Nous sommes perdus. Que faut-il faire ? » Dans nos entrevues multipliées, ces messieurs m'avaient indiqué, jour par jour, heure par heure, le développement successif de la crise. « Lorsqu'il en sera temps, leur disais-je toujours , nous sauverons la Banque. » Comment? Je ne le disais point : le remède que j'avais en vue me paraissant à moi-même tellement héroïque que j'en voulais garder pour moi seul la responsabilité. Maintenant, il n'y avait plus à hésiter. « Votre situation était prévue, leur dis-je, et la réponse prête? Nous allons déclarer vos billets monnaie légale. Plus tôt, la mesure eût été prématurée. Vos billets eussent perdu 2o ou 30 pour 100. Aujourd'hui, tout le monde en
comprendra l'absolue nécessité, et l'opinion publique applaudira. D'ailleurs, pour donner des garanties qui empêchent toute dépréciation, nous limiterons le chiffre de l'émission et vous ferez désormais connaîh'c votre situation tous les huit jours.
— a II serait convenable et prudent, objecta M. d'Argout, que la Banque ellemême prît l'initiative de la demande et la justifiât devant le public.
— a Parfaitement! lui répondis-je; 300 millions vous suffiraient comme limite; mais demandez 350 millions ! A son tour, le gouvernement aura besoin de vous. Demandez aussi des petites coupures : elles feront reparaître les espèces. »
Le cours forcé des billets de la Banque de France fut ainsi décrété, sur ma proposition, par le Gouvernement provisoire ; et cette mesure sagement hardie sauva une seconde fois la Banque. Au moment où elle fut connue, pas une approbation ne lui manqua. Le lendemain, les actions de la Ban (|uc montèrent de 1,300 fr. à 1,500 fr. légè-
rcjneiit dcprcciés pendant quelques jours, les billets revinrent promptement au pair.
Je ne parlerai pas des difficultés nialcrielles qu'il nous fallut vaincre pour oblcnir une seconde planche à billets de 200 fr. et pour fabriquer la planche de 100 fr. Mais ceux qui compareront la promptitude avec laquelle tout cela fut exécuté à la lenteur ordinaire des opérations administratives, pourront apprécier l'énergie de l'impulsion qui était alors imprimée à tous nos services.
Toutes les banques départementales menacées comme la Banque de France furent sauvées comme elle; aucune ne périt. Et, par la fusion qui fut plus tard opérée par mes soins, ces grands établissements de crédit sortirent de la tourmente, plus s:> lides que jamais.
Voilà les faits, dans leur sincérité, dans leur vérité. Je n'en tirerai que cette conclusion : c'est que si le Gouvernement provi-
soirc n'avait pas eu l'énergie et l'habileté de sauver les banques, tout était perdu : la fortune publique et les fortunes particulières; et que ceux-là même qui aujourd'hui prodiguent à ce gouvernement le plus d'outrages et de malédictions, lui doivent d'avoir conservé ce qu'ils possèdent».
m ' En effet, quelles suites désastreuses pour le pays
■ la liquidation de la Banque n'aurait-elle pas entraî- « nées ? Les commerçants et les industriels restés debout, m désormais privés de la ressource des escomptes, que « seraient-ils devenus ? Comment pourvoir régulièrea ment au salaire des ouvriers de toute profession atta- « chés à ces milliers d'ateliers dont la capitale four- « mille ? Fall;iit-il jeter sur la plice publique, déjà trop « peuplée, cette masse de travailleurs qu'une multitude « de fabricants, au prix des plus pénibles sacrifices, par- « venaient encore à faire vivre?
o Bien plus, les approvisionnements de Paris exigent « impérieusement des espèces, et Paris ne peut vivre « sans viande et sans pain. Le numéraire n'était pas a moins indispensable pour solder une partie de la paye
■ des troupes de terre et de mer, la garde mobile, les « ateliers nationaux, qui, grossissant chaque jour, ont « fini par former une agglomération de 100,000 hommes.
A Des espèces, il en fallait également pour alimenter a les travaux des canaux, des rivières, des quais, des m ports, une foule de dépenses administratives, les ser-
Misères du Trésor.
En même temps que la Banque, et plus rapidement encore, s'il est possible, s'épuisait leTrésor public. Depuis le plus gros jusqu'au plus mince créancier de lEtat : marchands, fabricants, soumissionnaires de draps, de bois, de fer, de plomb, de cuivre, de cuir, de blé, de fourrages, de toiles, de lits, de tabac ; entrepreneurs et fournisseurs de toute sorte, tous, jusqu'aux marchands de papier, de plumes et d'épongés, voulaient être payés, et payés tout de suite. La veille,
« vices si nombreux, si divers, si importants de la ville « de Paris. La rentrée, alors incertaine, des impôts ré- « pondait mal aux exigences du moment: or la cir- « ciilation métallique s'était appauvrie à tel point « qu'une échéance de 2G millions, survenue quelques « jouis plus tard, na donné lieu qu'à la rentrée de « 47,000 francs en espèces. Faute d'écus, tous les ser-
• vices publics étaient menacés d'une désorganisation « imu)édiale. La Banque seule offiait encore un dépôt
• de numéraire; la raison d'État commandait d'en con- « server la disponibilité. »
Compte-rendu de la Banque, du 25 janvier 1849, par M. d'Argout :
ils aiiriiicnt allendu plusieurs mois; maiutenant, l'absence de tous moyens de crédit et la nécessité de faire vivre leurs ouvriers ne leur permettaient plus d'attendre un jour ; et ils demandaient non pas seulement les sommes échues, mais encore l'anticipation des échéances futures.
Toutes les fois que ces réclamations étaient légitimes, nous nous empressions d'y satisfaire dans la limite du possible. Mais les réclamants n'avaient pas tous les mêmes droits, et les obsessions de quelques-uns d'entre eux rencontraient malheureusement parmi quelques agents des ministères ordonnateurs une complaisance fâcheuse. Voici comment.
On connaît le mécanisme de notre comptabilité financière. Le budget ouvre à chaque département ministériel les crédits qui lui sont nécessaires. A la fin de chaque mois, le ministre des finances fait connaître à ses collègues le chiffre des crédits dont ils peuvent disposer sur la Caisse centrale pendant le mois suivant. Alors, les agents
comptables des ministères dépenseurs ordonnancent au profit des ayants droit les sommes qui leur sont dues. Ces mandats, payables dans les dix jours, sont présentés au caissier central, qui, sous sa responsabilité, les acquitte. Puis, cbaquesoir, après que les payements du jour sont effectués, le caissier central et le contrôleur présentent le tableau des mouvements du Trésor et la feuille de contrôle au ministre, qui vérifie.
Ce mécanisme si simple n'a rien que de régulier, et, en temps ordinaire, il n'offre aucun inconvénient. Mais à une époque de crise, dans les moments où les ressources du Trésor doivent être pondérées avec la plus extrême vigilance, il peut arriver que les agents des ministères ordonnateurs ne tiennent point des circonstances un compte suffisant. C'est précisément ce qui arriva dans les premiers jours qui suivirent mon entrée au ministère. Cédant aux obsessions des fournisseurs, ces agents ordonnancèrent en quelques jours des sommes consi-
rabics <lont le payement pouvait et devait être plus ou moins longuement ajourné.
Immédiatement présentés à la caisse centrale, ces mandats y furent payés suivant l'habitude. C'est ainsi que dans une seule journée un seul ministère fit au Trésor une saignée de deux millions.
Le soir, j'examinais avec une véritable angoisse la longue colonne des dépenses. Qu'on juge de mon effroi lorsque ce fait m'apparul. Indigné, j'en avertis immédiatement le ministre de la guerre, M. Arago, et les membres de la Commission de défense, qui m'affirmèrent que cette complaisance, si elle était imprudente, n'avait rien de criminel. Mais je suppliai mes collègues de veiller à ce qu'elle ne fût point renouvelée; puis, par surcroit de précaution, je décidai que pas une somme au-dessus de 2,000 fr. ne serait payée par le caissier central , sans le visa préalable du ministre ou du sous-secrétaire d'État.
Malgré tout, l'argent s'écoulait comme
l'eau d'une écluse ouverte. De minute en minute, le niveau baissait à vue d'œil, et je pouvais calculer mathématiquement le moment précis où l'épuisement serait complet. Le directeur du mouvement général des fonds et le caissier central ne cessaient de m'avertir : « Monsieur le ministre, répétaient-ils malin et soir, nous pouvons encore vivre quinze jours, douze jours, dix jours, et enfin huit jours. »
La banqueroute à huit jours de vue! la banqueroute, c'est-à-dire : la ruine universelle, le renversement de toutes les situations, la guerre civile, l'accablement de l'État, et, pour les sacrifiés qui auraient signé de leur nom cette catastroplie, le déshonneur et la mort. Ah! s'ils avaient vu comme moi s'épuiser dans leurs mains la vie de la France ; s'ils avaient connu l'agonie des jours sans trêve et des nuits sans sommeil; s'ils avaient connu le supplice d'un esprit libre et d'un visage tranquille sur un cœur brisé; s'ils avaient subi cette Ivule et active torture de l'impuissance aux
prises avec Timpossible ; ceux qui, le péril disparu, nous ont tant poursuivis, nous auraient dès longtemps pardonné , à mon collaborateur et à moi, notre involontaire élévation d'un jour!
Médecins et empiriques.
Les rentrées de tous les impôts étaient à peu près suspendues. Les droits de timbre, d'enregistrement, de mutation ; les droits de douane ; les contributions indirectes ; les droits sur les sucres, sur le sel, et les boissons; les coupes de bois, enfin, ne donnaient plus rien au Trésor. Les contributions directes payées d'abord avec empressement apportaient seules quelques fonds.
Pour pourvoir à tous les besoins, à toutes les dépenses , les recettes ordinaires ne pouvaient donc pas suffire ; el il fallait absolument recourir à des moyens extraordinaires.
Tout le monde en comprenait Tindispcnsable nécessité. Aussi les conseils aboii-
(îaienl ; — c'est le signe infaillible des gran des crises qui tourmentent l'humanité.
Tous les fléaux développent l'empirisme et engendrent des nuées d'empiriques : médecins d'inspiration , politiques d'instinct , financiers de hasard, économistes de contrebande, ils ont de souverains topiques pour le corps social et pour le corps humain, et guérissent avec un égal succès le choléra et le déficit.
Ce qu'il y a de pire dans cette débauche des esprits, c'est que les plus sensés en subissent toujours à quelque degré la contagion. L'idéalisme grandissant l'intelligence au-dessus du raisonnable, on arrive peu à peu à ne plus discerner la vraie limite entre le praticable et l'impraticable, et même il faut le dire, entre le juste et l'injuste. De là, une colère et un dédain universels contre ceux qui, se maintenant avec fermeté dans la voie du bon sens, résistent aux entraînements de r universelle folie. On les accuse de timidité : la tourmente passée, on
les accusera de violence.
Les tplans, les projels, les inventions, les perfeclioiinemiMils nous arrivaient tous les jours par centaines. Il y en avait de toute provenance et de toute couleur : sur les impôts, sur le capital, sur le revenu, «ur les emprunts, les banques, le papier-monnaie, les bons hypothécaires, sur tout enfin. Tout cela reposant sur des calculs positifs, d'une exécution facile et d'un résultat certain. Que le ministre des finances y mît seulement un peu de bonne volonté, et en quelques jours le Trésor regorgerait de millions. Parmi les innomblables placards dont tous les murs de la capitale étaient alors couverts, il y en eut un, m'a-t-on dit, au haut duquel se lisait en lettres colossales :