RASPAIL
Raspail est le chef de cette école incomprise qu'on désigne sous le nom aussi vague que mystique de socialisme. Son premier lieutenant est ce bon M. Pierre Leroux qui débite à la tribune ces longs volumes que vous savez. x\ssurément, ce sont deux savants. Personne ne le conteste. Mais rien n'est plus dangereux que les hommes de science. Ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas S'abaisser à penser comme tout le monde. Leur mission est d'être toujours à la recherche de l'inconnu. Le beau mérite qu'il y aurait à créer des théories impossibles pour les mettre à la portée de la bourgeoisie et de l'atelier ! Nous qui avons cherché longtemps une définition présentable du socialisme qui n'est pas tout- à-fait le communisme, ne confondons pas, nous n'avons trouvé que celle-ci , c'est à prendre ou à laisser : le socialisme est à la vraie société ce que le romantisme est à la littérature classique. C'est un nuage coloré en rouge sous le soleil, d'après les gens qui ont bonne vue et bonne santé ; et, d'après les malades, c'est une vérité inconnue, rêvée qu'on aspire et qu'on souffle devant soi comme le parfum d'une cigarette camphrée. Si ce n'est pas cela, qu'est-ce donc? demandez-le au discours transcrit plus bas de M. Raspail, aux volumes de M. Pierre Leroux, ou bien
aux représentants du peuple, même à ceux de la montagne, tous assez éclairés pour vous le dire, avec un peu de bonne volonté. Et cependant si vous tenez à une explication bien claire, ne la demandez ni à l'Assemblée nationale, ni à M. Pierre Leroux, ni à M. Raspail,et bien moins encore à l'ignorante crédulité de quelques fractions populaires," amies du merveilleux, qui doivent conduire au partage des biens, et qui n'adorent le socialisme, bon ou mauvais, que pour cela. «
François-Vincent Kaspail, Tune des illustrations du parti démocratique et social, est né à Carpentras (Vaucluse), en i79Zi.
A dix-huit ans, il était professeur jle philosophie dans Tuniversité impériale. L'empire n'était pas socialiste à la manière de Raspail ; mais, quand on est jeune surtout , on peut faire de la philosophie pour vivre sans partager pour cela la politique d'un gouvernement despotique. D'ailleurs, à celte époque, fier de sa pauvreté comme d'un titre de gloire, on dit que Raspail refusa de troquer son habit râpé contre les palmes académiques des Cuviers et autres valets universitaires. A ce trait, on reconnaît le savant qui devine le retour de la République, comme M. Arago prédit, sans se tromper, l'apparition d'une comète.
Raspail vint à Paris en 1815. Persécuté, ignoré, obscur, il vécut en donnant des leçons particulières. 11 était carbonaro. Les savants ont le privilège de pouvoir être tont ce qu'ils veulent. 11 prit part à toutes les conspirations sous les deux restaurations. Il y a des esprits forts, comme Gaussidière, par exemple, qui passent toute leur vie à conspirer pour n'en pas perdre l'habitude. C'est d'ailleurs un beau titre que celui de conspirateur partout et toujours. On ne sait pas ce qui peut arriver, et à l'occasion il peut servir et remplacer, avec profit, tout autre état de services.
Après avoir travaillé, avec le plus remarquable taleat, à un grand nombre de publications scientifiques, chimiques et autres, il quitta la plume et prit le mouquet sous le soleil patriotique du 29 juillet 1830. Un instant il crut
au triomphe de sa foi politique. Ij'illusion fut de courte durée; ici encore survint un larron qui saisit maître Aliboron, c'est-à-dire qtii escamota le trône entouré d'institutions républicaines. Le trône resta debout. Quant aux institutions républicaines, elles ne firent que passer, elles n'étaient déjà plus.
Raspail, à bon droit, fut indigné de cette escobarderie, Louis-PhiUppe comprit la valeur de cet homme, il voulut se l'attacher, et, le 12 mars 1831, il lui envoya la croix de la Légion-d'Ilonneur. Raspail refusa cette dislinclion bien méritée, et fit bien. Un républicain ne doit rien accepter d'un roi , surtout d'un roi qui avait mystifié les vainqueurs à qui il devait sa couronne usurpée- A ce refus, Casimir Perrier furieux s'écria : « Il faut qu'il accepte ou qu'il pourrisse datis nn culde bassefosse. » Comprend on un propos si brutal dans la bouche d'un homme qui avait passé quinze ans de sa vie à libéraliser la France? C'est exactement la même chose que si, aujourd'hui, on voulait faire pourrir un républicain de la veille dans un donjon de Vincennes. Il y aurait de quoi prendre en haine ou en pitié le régime de la liberté.
Quoi qu'il en soit, des gens bien informés assurent qu'à partir de cette boutade de Casimir Perrier, on organisa contre Raspail ce système de persécution qui semble se continuer pour lui sous la République.
Si vous voulez savoir pourquoi, lisez dans le Moniteur la séance du 15 mai dans le palais de l'Assemblée nationale.
Dans cette séance, sous le prétexte de rétablir l'ordre polonais à Varsovie , l'armée indisciplinée des clubs se rua dans l'enceinte législative, et pendant que Barbes décrétait un milliard à prendre sur les riches qui sont tous ruinés, sans en accepter M. Rodtchild, une honnête voix de la foule s'exclama , en interrompant l'orateur : « Tu te trompes, Barbés, une heure de pillage ! c'est assez 1 »
Raspail était alors h la tribune, à côté de Barbes, et
au milieu d'une foule compacte qui criait : Vive Raspail ! laissez parler Raspail !
Raspail demande qu'une armée marche au secours de la Pologne, pendant que M. Louis Blanc risque d'être ëtouffé dans les embrassements du peuple qui crie : A bas les tyrans! à bas les aristocrates!
M. Huber, debout sur la rampe de la tribune, déclare, au nom du peuple, que l'Assemblée nationale est dissoute.
Raspail se promène au milieu des groupes et d'un tumulte effroyable sans rien perdre de sa dignité. Un savant n'a jamais peur. Impavidum ferient ruinœ.
On crie : A l'Hôtel- de- Ville! et l'on part.
En entrant dans la rue de l'Université, Raspail fut entouré d'un groupe qui interrompit sa marche quelques instants. Il parla à des hommes du peuple qui se joignirent à lui en criant : Vive Barbes ! Vive Raspail !
Une colonne rencontra Raspail dans la rue de Lille, La foule s'accrut à tel point, que M. Raspail se déroba à ces ovations en prenant , avec deux amis , un milord sur le quai Voltaire. Un ami monta sur le siège. La colonne continua sa route. Raspail disparut.
On connaît la suite de cette violation de l'enceinte de l'Assemblée nationale, et l'arrestation des chefs au moment où Barbes composait son gouvernement provisoire.
Raspail parvint à se soustraire d'abord aux actives recherches de la police , comme Blanqui ; mais ils ne lardèrent pas à être découverts.
Voilà comment et pourquoi Raspail est à Vincennes.
Et, chose inouïe, dans les dernières élections pour trois représentants, Raspail, prisonnier pour cause de haute trahison, a été élu à Paris membre de l'Assem- Llée, quoique ^\ parce que. Les électeurs socialistes ont voté pour lui comme un seul homme, et la division des électeurs modérés, portant leurs voix sur divers candidats, a produit ce scandale, qui ne se voit et ne peut se comprendre qu'en temps de révolution.
Raspail, qui se trouve trop 2i l'étroit à Vincennes, a
réclamé son droit de venir prendre part aux séances. Mais la Chambre a passé tacitement à l'ordre du joir sur sa pétition.
Raconter toute la vie de Raspail avant février 18A8, ce serait faire l'histoire d'un grand nombre de conspirations et de procès, dans lesquels il a souvent joué un des rôles principaux. Cette revue rétrospective serait sans intérêt aujourd'hui. Nous citerons seulement un Irait plus moderne et qui caractérise l'énergie révoljjtionnaire de ce démocrate au premier type.
Le lendemain du grand événement révolutionnaire, le 25 février, dans la matinée, un bruit sourd agitait les faubourgs: On va proclamer la Régence! Ce qui fit supposer cette intention au Gouvernement provisoire, ce fut son hésitation à proclamer la République. La première proclamation avait élé été faite au nom du Peuple souverain ; dans la seconde, on promenait un gouvernenient républicain. Raspail descend sur la place de drève, entouré de tout le fauboiirg Saint-Marceau. Arrivé à la grille : On ne passe pas! lui crie-t-on. — Le Peuple passe! réplique Raspail. Et le Peuple se mit en devoir d'ébranler la grille à son signal. Arrivé à la salle des déUbérations , suivi d'une foule immense il entre seul dans la salle où siégeait le Gouvernement, et regarde avec dédain ces soi-disant élus du Peuple :
« Que failes-vous ici? On dit que vous hésitez à pro- « clamer la République , et qu'une régence va dominer « la Révolution. IMalheur à vous, si vous y pensez! « Écoutez ces cris, ces clameurs ; voyez ces épées , ces « fusils! Si vous n'avez pas mis dans une heure. Repu- « blique française en tête de vos proclamations , le <i peuple la proclamera! Qui sait si vous sortirez « vivants d'ici! »
«Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un savant! »
Il n*y avait pas de réplique à cela , et la République fut proclamée.
Nous avons déclaré en conlmêncant que nous avions
été impuissant à trouver une définition satisfaisante, et surtout claire , du socialisme dont Ilaspail est le grandprêtre. Un écrit de lui, de 183û, devenu rare et que les journaux n'ont pas répété, renferme ses idées sur le fondement de TÉtat social. On nous saura gré de les reproduire pour aider d'autres intelligences plus habiles que la nôtre à résoudre celte grande difficulté.
Voici les idées de Raspail :
« Je ne cesse pas de dire que les idées sur la propriété ne résistent pas au plus léger examen; que le droit de propriété n'est qu'une illusion de l'amourpropre, et non, comme le déclame un partisan de Gujas ou de Bartholle, un droit inhérent à la personne, ainsi que notre ombre est inhérente à notre corps, et je le prouve. Dites-moi quel est le droit de ce propriétaire que la loi, pour exploiter sa propriété dans l'intérêt de la chose pubUque, exproprie forcément? IS'est-ce pas le droit d'en percevoir la valeur, soit en capital, soit en intérêts, pour que l'évincé continue à pourvoir à ses besoins et à ses goûts de la même manière qu'auparavant? Mais si, un jour, Tinlérêt de la chose publique exigeait que l'Etat exploitât à lui seul toutes les propriétés particulières, à condition de fournir à tous les évincés la même dose d'aisance et de bonheur que chacun d'eux trouvait dans l'exploitation à laquelle il se livrait lui-même, pensez-vous réellement que la société s'apercevrait grandement de cette modification apportée à notre système d'exploitation territoriale. Non; mais alors, propriétaires, que manquerait il à votre bonheur? la satisfaction de dire au premier venu : Je possède, et rien de plus, puisque vous n'auriez pas cessé de jouir de votre première aisance. Ainsi, quand l'idée de possession n'implique pas jouissance actuelle ou future, c'est un vain mot qui n'a d'autre mérite que de sonner agréablement à l'oreille, à cause de l'idée de domination et de commandement que notre vieille civilisation y avait attachée, idée accessoire qui ne serait plus que ridicule depuis que la loi nous a déclarés tous égaux.
« Dites-moi donc encore : ce vieillard sexagénaire
qui, par un contrat dispendieusement authentique, a acquis la propriété dont un jeune liomme possède l'usufruit ; s'il ne revend pas son titre, et s'il vient à mourir avant l'usufruitier, qu'a-t-il réellement possédé hors le droit de pouvoir dire pendant sa vie : Je possède et un autre jouit, ou, en d'autres termes : Je res])ire la fumée et un autre dévore la rélalité. Mais Charenton renferme plus d'un propriétaire de celle trempe d'esprit.
« Oui, il pourrait arriver qu'un jour la société, moins absurde que le vieillard dont je viens de parler, s'apercevant tout à coup de l'insuffisance, pour la consommalion générale, des produits d'un sol exploité en détail par des mains inhabiles et isolées, vint à déclarer que l'exploitation en serait confiée à d'autres bras et à une autre direction; et que, pour ne pas laisser mourir de faim tant de propriétaires, l'État se constituât le propriétaire du sol et le fournisseur général de tous ceux qui l'habitent. Cette idée. Messieurs, n'a rien de révoltant et rien d'inexécutable ; l'application en serait alors un bienfait, que chacun de vous bénirait, si, réalisant sa promesse, au lieu d'un litre ruineux et stérile, l'État vous donnait des jouissances et du pain.
« Or, il est plus que probable que tôt ou tard nos enfants se verront forcés de demander à l'État qu'il les dépossède de la sorte.
« En conséquence, j'ai le droit de me déclarer d'avance hautement partisan de cette doctrine : que le sol appartient à l'État, qui s'engage de l'exploiter dans l'intérêt de tous.
(( Loin de moi la pensée d'étabhr par là cette chimère de répartition que l'on est convenu de designer sous le nom de loi agraire : idée absurde et qui n'a jamais pu sortir d'un cerveau philosophe; car si Vtgalité des droits est une loi immuable, Végalitc des biens ne durerait plus deux heures. »
En attaquant aussi vigoureusement l'état social, Raspail devançait les communistes, débordait les saints-si-
moniens disparus avec leurs docUiues, et s'élevait à la hauteur de ceux qui mènent aujourd'hui l'opinion.
Raspail est le cinquième candidat à la Présidence de la Hépublique. Le roi du communisme, M. Cabet. lui a volé bien des suffrages certains en envoyant trop tôt une partie de son peuple en Icarie. On n'est jamais trahi que par les siens.
ïlomtlies publication^.