‹ Un épisode de la Révolution de 1848Chapitre 25 sur 66 · VIII. La Triade. — M. pierre leroux · texte numérisé non relu

VIII. La Triade. — M. pierre leroux

Si M. Pierre Leroux ne revendiquait pas sans cesse le titre de socialiste, je n'oserais véritablement pas le faire figurer dans cette galerie ; car j'ai beau Técouler

quand il parle à la tribune, et il y parle longuement, j'ai beau lire ceux de ses ouvrages qui me sont tombés sous la main , même son fameux projet de Constitution , il m'a été impossible de rien comprendre à sa TRIADE, sinon que M. Leroux attache au nombre trois de telles vertus , que c'est toujours par trois qu'il explique toutes choses , en politique , tout aussi bien qu'en morale et en philosophie. Je ne sais pourquoi il a dérogé à son système à l'occasion du drapeau national , auquel il regarde comme si essentiel d'ajouter une quatrième couleur, la couleur d'or, qu'il fait de cette addition un article formel de son projet de Constitution.

Je n'ai, du reste, rien à dire de M. Pierre Leroux ; et si j'en parle, c'est uniquement pour qu'on ne puisse pas me reprocher d'avoir méchamment passé sous silence l'un des plus célèbres, mais aussi des plus inintelligibles apôtres du socialisme.

J'ajoute, à l'honneur de M. Pierre Leroux, que nul écrivain n'a flétri en termes aussi énergiques la doctrine de Fourier (Revue sociale, fin de 1846 et premiers mois de 1847); ce qui ne l'empêche pas de soutenir au besoin les disciples de Fourier. [Assemblée nationale, séance du 14 avril. )

Je suis enfin arrivé au bout de ma tâche rebutante. J'ai parcouru successivement les différentes sectes socialistes : qu'il me soit permis , en terminant , d'emprunter, en l'appliquant à M. Proudhon lui-même, cet énergique résumé qu'il a donné de tout le socialisme, dans sd^ Lettre à Villegar délie :

« Quant aux faits et gestes du socialisme, je renonce « à vous en entretenir ; la tâche serait au-dessus de « ma patience , et ce serait dévoiler trop de misères , « trop de turpitudes. Comme homme de réalisation et « de progrès , je répudie de toutes mes forces le socia- (( WsmQ vide d'idées, impuissant, immoral y propre tt seulement à faire des dupes et des escrocs. N'est-ce <( pas ainsi qu'il se montre depuis vingt ans , annon- « çant la science , et ne résolvant aucune difficulté ; a promettant au monde le bonheur et la richesse , et « lui-même ne subsistant que d'aumônes et dévorant, ce sans rien produire , d'immenses capitaux?...

(( En présence de ce socialisme éhonté, de cette a littérature fangeuse , de cette mendicité sans frein , a de celte hébétude d'esprit et de cœur qui commence a k gagner les travailleurs , je suis pur des infamies « dit socialisme. » {Contradict. économiques, tom. 11, pag. 396.)

Voilà le socialisme jugé par lui-même.

§ 3. — Quelques idées sur les causes de la misère et les moyens d'y remédier.

Je Tiens de montrer que les remèdes à la misère, indiqués par les socialistes , ne pouvaient que rendre la misère plus grande. Est-ce a dire qu'il n'y ait rien à faire? Non, Dieu me préserve d'un tel blasphème! En mettant dans notre cœur une insatiable aspiration au bonheur, Dieu n'a pas seulement voulu nous inspirer la pensée d'une meilleure patrie , il nous invite aussi à améliorer notre sort sur la terre ; et la raison , 1 expérience nous en indiquent les moyens.

Ces moyens , vous les connaissez aussi bien que moi , vous qui avez eu une bonne et sainte mère : car elle vous aura dit : Bonne conduite, travail, persévérance.

Je vous le dis , a vous qui souffrez , je le dis dans toute la sincérité de mon cœur : il y a , dans ces trois mots , si simples , plus de véritable science que dans tous les volumes des charlatans socialistes. Je veux essayer de vous le prouver, autant que peut le permettre le cadre trop restreint de ce petit écrit.

Les socialistes vous disent tous que V ordre social actuel est cause de la misère.

J'affirme qu'ils vous trompent, et je vais le prouver.

I. Regardez, autour de vous, ceux dont la misère nous touche tous si profondément ; recherchez les causes qui les ont conduils à ce déplorable état; vous en trouvez deux espèces principales : la misère volontaire et la misère involontaire ou accidentelle.

\°. Misère volontaire. — Nous sommes misérables, volontairement , par l'effet de nos vices. — Ainsi, le paresseux, Vivrogne, le débauché, \e joueur, le gourmand , le vaniteux , le prodigue , s'ils n'ont rien reçu par héritage, n'acquièrent jamais rien; et, s'ils ont hérité de quelque fortune, ne tardent pas à la dissiper.

En quoi la société est-elle coupable de cette misère-là ?

A quel titre serait-elle o])ligée de la soulager? — Ne serait-il pas vraiment étrange , injuste , que la société, que l'Etat, vînt puiser dans les poches de ceux qui travaillent, qui économisent , pour alimenter la fainéantise , la gourmandise , la débauche ou la vanité !

Eh bien, je vous l'afhrme, et pour peu que vous vouliez y réfléchir, vous serez convaincus que je dis vrai : plus de la moitié des misères n'a pas d'autre source.

Je ne sais pas ce qui se passe dans les divers départements; mais ce que je sais, pour l'avoir vu mille fois , c'est qu'il y a , à Paris , des ouvriers qui gagnent 5,6,8 francs par jour , et qui , au lieu de

mettre en réserve une partie du salaire pour les mauvais jours , font ce qu'ils appellent la saint hindi, souvent la saint mardi , c'est-à-dire mangent , en trois jours, ce qu'ils ont gagné en quatre.

Viennent ensuite les jours de chômage ou de maladie , ils n'ont pas un centime à la Caisse d'épargne... Ils sont alors bien malheureux ! et , sans nous piquer de socialisme , nous les secourons de notre mieux ; mais, franchement, n'ont-ils pas mérité leur malheur , et la société peut-elle en être rendue responsable?

Vous reconnaîtrez sans doute qu'à pareilles misères il n'y a qu'un seul remède, un seul, le changement de conduite : c'est ce que les socialistes se gardent bien de vous dire , parce qu'ils ont intérêt à vous tromper ; mais je ne crains pas de vous le déclarer, moi qui suis plus soucieux de vous éclairer que de vous plaire ; moi qui , mêlé aux affaires de la société depuis vingt-cinq ans , ai vu comment on arrive de pauvreté à fortune, ou de fortune à pauvreté.

2°. Misère involontaire. — Il y a ensuite la misère involontaire , dont les causes sont malheureusement si nombreuses que je ne pourrais les énumérer toutes.

Les FLÉAUX NATURELS... qui trop souvent viennent détruire une partie de la subsistance de F homme , ou des matières premières sur lesquelles s" exerce son travail : h pluie, Va sécheresse , la grêle, la gelée, les

et

inondations, \es épizooties , etc., etc., qHÎ font périr les récoltes , ruinent le cultivateur, font hausser le prix des denrées, en même temps qu'elles frappent l'industrie et le commerce , soit en obligeant les gens de la campagne à diminuer leurs achats , soit en rendant plus rare , plus chère , la matière première sur laquelle rindustrie s'exerce.

Les r.uEiiuEs, les révolutions, les séditions, les ÉMEUTES, etc., etc., qui effraient les capitaux, les obligent a se cacher, amènent chacun a diminuer ses dépenses , et , par le contre-coup de toutes ces causes , paralysent le commerce, arrêtent lindustrie, et enlèvent aux ouvriers le pain du travail.

Il y a encore les accidents naturels , qui , avec un caractère moins général , nen frappent pas moins rigoureusement les individus. — Les incendies, les naufrages, etc. , etc. , qui , en quelques instants , brisent des fortunes lentement et laborieusement acquises... , les maladies , les accidents qui , sous mille formes diverses , viennent inopinément mettre le travailleur dans l'impossibilité de gagner sa vie et celle de sa famille.

Sans pousser plus loin cette énumération, je demanderai aux socialistes : — En quoi la société est-elle responsable de toutes ces misères ? — Est-il donc en son pouvoir de prévenir, dempècher les mille accidents (jui frappent trop souvent , comme un coup de ton-

nerre, 1 homme laborieux et rangé , et lui infligent une misère non méritée ?

II. Maintenant je vais montrer que, bien qu'elle n'en puisse être aucunement rendue responsable, la société a imaginé, pour tempérer et adoucir ces maux, qui ne sont pas son fait , des moyens plus efficaces que toutes les folles rêveries des socialistes.

Ces moyens, sans doute, ne sont ni parfaits ni complets ; il reste beaucoup à faire ; car si le mal arrive vite , le bien se fait lentement : il ne faut qu'une seconde pour briser un membre , il faut trois mois pour le rétablir. Ainsi en est-il dans l'ordre social ; et c'est en méconnaissant cette nécessité, c'est en voulant faire, en une année, ce qui est le travail de plusieurs siècles peut-être, que les modernes et malhabiles médecins de la société augmentent les maux qu'ils prétendent guérir, en semant le désordre dans les esprits, la colère dans les cœurs , d'où résultent le désordre des rues, la ruine du commerce, et, par une conséquence nécessaire, la misère des ouvriers et celle non moins grande des patrons.

Et d'abord , même pour les misères volontaires et méritées, la société ne fait-elle pas ce qui dépend d'elle? — N'a-t-elle pas multiplié les moyens d'instruction qui peuvent , en formant la raison des hommes, les mettre en garde contre les vices qui

iont leur malheur ? — La religion ne vient-elle pas eu aide à linstruction , en prodiguant ses conseils salutaires à ceux qui s'égarent, ses consolations à ceux qui souffrent, même d'un mal mérité?

Sans doute \ instruction , l'éducation ne sont pas encore aussi répandues que nous le desirons tous , parce que le bien ne simprovise pas si vite ; et néanmoins quel progrès depuis cinquante ans ! — Consultez vos vieillards : il y a un demi-siècle un cultivateur, un ouvrier sachant lire et écrire était une rareté, un phénomène; aujourd'hui c'est tout le contraire; et, dans peu d'années, si les brouillons ne Aiennentpas y mettre obstacle, vous verrez bien d'autres progrès.

Quant aux malheurs immérités , que de sages et ingénieuses combinaisons ne pourrais-je pas citer, que nos aïeux ne connaissaient pas , et qui atténuent les plus grands fléaux \ — Ainsi, grâce au système des assurances, qui chaque jour va se popularisant et se répandant, l'homme prévoyant peut se mettre à couvert de la plupart des fléaux et accidents ; il peut, au moyen d'un léger sacrifice annuel , s'assurer contre la grêle , les incendies , les épizooîies; il peut même , jusqu'à un certain point , s'assurer contre la mort , en ce sens que, s'il vient à mourir trop jeune pour avoir pu assurer à ses enfants un modeste héritage, cet héritage leur est fourni par l'assurance.

Tout cela vous semble peu de chose, parce que Iha-

bitude vous a blasés... ; mais combien il y a peu de temps encore que rien de tout cela n'était connu , et que le malheur arrivait, fatal, inévitable, sans que la prévoyance la plus grande put en détourner ni affaiblir les coups!

N'est-ce rien non plus que ces Caisses (F épargne , dans lesquelles l'ouvrier peut utiliser immédiatement les plus légères économies , et se constituer ainsi honorablement , avec le temps , un modeste patrimoine! — Et ce patrimoine n'est pas si peu de chose que vous le pourriez croire : car , au moment de la révolution de février, les Caisses d'épargne étaient dépositaires de plus de trois cent cinquante millions appartenant en propre aux classes ouvrières. — Mais, chose triste à dire, et cependant incontestable, ce sont précisément les corps détat qui gagnent les plus fortes journées, qui mettent le moins à lepargne. — Encore une fois, est-ce la faute de la société? Pourrait-elle, sans violer la liberté, contraindre à l'économie ceux qui, dans leur folie, veulent tout dissiper ?

Que d'établissements de bienfaisance n'a-t-on pas fondés , qui étaient complètement inconnus aux anciens !

Les hospices pour les pauvres malades.

Ceux pour la vieillesse incurable.

Les asiles pour les malheureux enfants abandonnés ; pauvres innocentes créatures , (}ui autrefois péris-

saient délaissées . et auxquelles la charité de saint Vincent de Paul a ouvert des asiles qui sont toujours allés , depuis , en se multipliant et en s'améliorant !

N'avons-nous pas aussi , depuis quelques années , dans toutes les principales villes, des salles d'asile et des crèches , où sont soignés, surveillés et en grande partie nourris et vêtus , les enfants que le père et la mère sont obligés de quitter , pour se livrer aux travaux de leur profession ? — Rien de pareil existait-il autrefois ?

Navons-nous pas, enfin, dans les principales villes, ces admirables associations de secours mutuels , dont chaque membre, moyennant une faible rétribution de 2 fr. par mois, en moyenne , est assuré de trouver des secours prompts et complets en cas de maladie, sans recourir à l'hospice , et dont plusieurs même ménagent à l'ouvrier, dans sa vieillesse , une petite pension de retraite ?

Je n'en finirais pas , si je voulais énumérer tout ce que , depuis un demi-siècle , le génie de la véritable fraternité a imaginé de moyens ingénieux pour prévenir ou adoucir les maux inhérents à l'humanité.

Encore une fois, je le reconnais, tout cela n'est point encore ce que nous voudrions ; mais tout cela

se généralisera, se perfectionnera Pour cela, que

faut-il? Il faut du calme et du tem>ps : ce n'est point

au milieu des émeutes, des tourmentes révolutionnaires , que l'on peut rien faire de vraiment utile.

Au surplus , tout imparfaites que soient encore nos institutions philanthropiques, comparez le bien qu'elles ont déjà réalisé avec ce que vous a donné le socialisme !

Qu'ont fait pour l'humanité tous ces prédicateurs dont la bouche est toujours pleine du mot fraternité ? — Rien, absolument rien. — Heureux, mille fois heureux s'ils se fussent bornés à ne riea faire ! mais quels maux n'ont-ils pas déchaînés sur notre malheureux pays ! Ils ont appris aux ouvriers à mépriser leur condition, en leur en exagérant les inconvénients ; ils les ont exaltés, détournés du travail, pour les jeter dans la rue, sur les barricades : en arrêtant ainsi le commerce et le travail , ils ont fait perdre à la France plus d'argent qu'il n'en faudrait pour créer tous les établissements qui nous manquent encore. — Hors cela, qu'ont-ils donné aux classes dont ils se posent les amis exclusifs ?. ... De grands mots.. . . des chimères irréalisables, ainsi que je crois l'avoir prouvé dans le § 2 de cet écrit.

Ouvriers , méfiez-vous de ces faux amis qui vous trompent , pour faire de vous un piédestal à leur ambition ou à leur vanité.

Croyez-en celui qui vous adresse ces paroles : il fut pauvre, p^ut-être plus qu'aucun de vous; il n'eut pour

héritage que le travail : parvenu, après de longs efforts, à une position meilleure, il vous affirme, sw l'honneur, il vous prouve, par son exemple, que, dans cette société, tant calomniée par les artisans de désordre, il y a toujours place pour les hommes de. bonne volonté qui prennent pour devise ces trois mots déjà écrits , mais que je répète en terminant :

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