‹ Un épisode de la Révolution de 1848Chapitre 24 sur 66 · ET LÀ MALÉDICTION DU GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

ET LÀ MALÉDICTION DU GENRE HUMAIN

La Banque du Peuple, l'œuvre grandiose qui cx)ntient tout le système socialiste , tombe au milieu des sifflets : M. Proudhou se retire-t-il de l'arène révolutionnaire? demande-t-il|7rt rrfo?i à ses frères du trouble qu'il a jeté dans leurs âmes?... Que vous connaissez mal nos grands hommes socialistes! 11 ne baisse pas la voix d'un demi-ton; au contraire, il se fait plus menaçant que jamais :

« Le monde n'a plus le temps d'attendre le

« résultat de nos expériences ; il faut être les maîtres « ou disparaître ; A faut vaincre ou périr dans le « champ-clos de la révolution. — Yaiucre! c'est-à- (( dire porter au pouvoir le principe démocratique et 'i social. Dès lors, a quoi J)ou la Banque du Peuple?

« A quoi bon les bureaux de la rue Saint-Denis? La « Banque de France n'est-elle pas là?...

« Pour moi , la Banque du Peuple est une machine (( déjà insuffisante et d'un trop tardif résultat! Je « eberche quelque chose de plus prompt : Majiis opus « moveo. Je croyais la société morte , bien morte : il

« paraît qu'elle respire encore » (Journal le

Peuple du 12 avril 1849. ) — [Cinquième contradiction. )

Faut-il maintenant examiner et juger le système de M. Proudhon. . . mais lequel ? celui de 1 840 ou celui de 1846? celui des Contradictions économiques ou celui de la Banque du Peuple? car rien de plus varié, de plus mêlé, de plus changeant que le prétendu système du célèbre socialiste.

Et d'abord , M. Proudhon a-t-il un système quelconque, bon ou mauvais?

Il a tout attaqué , Dieu et la société , le capital et la rente , la propriété et le Communisme , les socialistes de toutes couleurs, Fourier, Louis Blanc et autres... Il a bafToué le suffrage universel , la démocratie, la République... Il a traité le National de crétin, et la rue de Poitiers de réactionnaire... Il n'est rien, en un mot , ni dans le ciel ni sur la terre , qui n'ait subi sa morsure... Mais, mordre ainsi et tout et toujours , sans trêve ni repos , ce peut bien être symptôme de rage et preuve d'un orgueil délirant qui veut faire du bruit à tout prix , qui préfère être mau-

dit de tout le genre humain que de rester obscur ; cela peut prouver bien d'autres choses encore; mais ce n'est pas là un système social.

Je comprends encore les autres socialistes : ils proposent de renverser l'ancienne société , mais chacun d'eux a, en poche, l'utopie qu'il veut mettre à la place : c'est ridicule , absurde , mauvais , impossible , tant que vous voudrez : mais , au moins , c'est \ apparence de quelque chose... Avec M. Proudhon , la société renversée, que reste-t-il? le néant.

On ne peut, en effet , donner le nom de système à quelques sophismes isolés d'économie politique, qui, fussent-ils aussi bons qu'ils sont mauvais , aussi vrais qu'ils sont faux , ne combleraient pas la millionième partie du vide que laisserait l'œuvre de destruction que ce malheureux homme poursuit avec une si diabolique persévérance. De l'immense chaos des écrits de M. Proudhon, voici en effet les seules propositions un peu claires que j'aie pu extraire :

\^. Pour assurer l'égalité des conditions, M. Proudhon veut que les œuvres de l'homme soient rémunérées, non d'après la valeur que leur a toujours donné l'opinion universelle , mais uniformément et d'après le nombre d'heures de travail qu'elles ont coûté à créer : de telle façon que l'artiste de génie , qui aura passé huit jours à créer un chef-d'œuvre , ne reçoive pas plus que le terrassier qui, pendant le même temps, aura creusé un grossier fossé le long du chemin. —

Je ne sais si , par cette ingénieuse découverte , on arriverait à l'égalité des conditions , rêve de M. Proudhon ; mais , ce qui est bien certain , c'est qu'en détruisant ainsi toute émulation , on arriverait bientôt à l'égalité de la paresse et de l'ignorance , à l'abrutissement de l'espèce , à la ruine de toute civilisation.

2^ M. Proudhon supprime encore Femploi du numéraire , de la monnaie d'or et d'argent : il raye de nos codes et de nos usages le contrat de vente , et ne veut plus admettre que Y échange. — Mais comme l'échange ne serait pas praticable d'homme à homme ; comme il est impossible, par exemple, que le bottier, qui vient de terminer une paire de bottes, et qui a besoin de pain, de vin, de viande, puisse offrir en même temps sa paire de bottes au boulanger, au boucher, etc., M. Proudhon crée la BANQUE D'ÉCHANGE. —Cette Banque recevra tous les produits du travail de l'homme, tarifés d'après la durée de temps nécessaire à leur création. Elle délivrera en échange des mandats j9ai/ables en nature. — Ainsi , le bottier portera sa paire de bottes à la Banque d'échange , et recevra un ou plusieurs mandats, contre lesquels boulanger, boucher, marchand de vin devront délivrer au bottier le vin, le pain, la viande nécessaires. — Peut-on rien concevoir de plus creux et de plus ridicule? — Et d'abord , à moins que vous ne généralisiez le système, que vous ne l'imposiez de force à toute la population , il est évident que vos bons d'échange, vos chiffons de papier n'auront jamais dans l'opinion la valeur de la monnaie

métallique; que, comme les assignats, ils seront promptement dépréciés. En Prusse, il y a des thalers-m^iailique et des ÛidileTs-papier : allez au marché, la première question du paysan, comme celle du marchand, est celle-ci : « Payerez-vous en argent ou cnpapier? » Et , suivant la réponse , le prix de la marchandise diffère considérablement : ainsi en serait-il des chiffons de la Banque d'échange. — En second lieu, quel service rendrait votre Bancpie? Le plus qu'elle pût faire, serait de remplacer complètement la niQnnaie... Laissez-nous donc la monnaie , à laquelle nous sommes habitués, et gardez vos chiffons de papier, cjui ne nous inspirent nulle confiance. — En vérité, était-ce la peine de faire tant de bruit, depuis tant d'années, pour arriver à si maigre résultat ?

3°. M. Proudhon repousse comme infâmes la rente, le loyer, l'intérêt de l'argent, Vinfernal capital, comme dit M. Ledru-Rollin : il veut la gratuité du crédit... Ceci est encore plus fou que le reste. — Pourquoi travailler, économiser, nous créer un capital, comme on dit , si , quand la vieillesse amènera l'âge du repos, nous n'avons pas le droit de tirer, de notre épargne capitalisée , une rente qui nous fasse vivre? — Vous mangerez votre capital, répond M. Proudhon. — C'est fort bien dit ; mais , mon capital mangé, si je vis encore, que deviendrai-je? — M. Proudhon devrait au moins créer un hospice spécial pour les partisans de son système; et justement il oublie ce point essentiel.

Au surplus , toute la France le sait aujourd'hui , M. Proudhon a fait, ces derniers temps, un essai pratique de son système : il a fondé à Paris la Banque du Peuple, au mois de février 1849.

Quelques semaines s'écoulent : malgré la pompe des annonces, les excitations de toute la presse socialislc, le capital boude son ancien ennemi; la caisse de la Banque du Peuple reste vide ou à peu près ; elle n'obtient même pas \ échange du mobilier nécessaire à la réalisation de ses magnifiques promesses ; car elle dépense en frais d'installation plus de moitié du capital social.

Versements des actionnaires. . 17,933 fr. » c.

Frais d'installation 8,147 85

Frais de^menuiserie mémoire.

Reste net 8,785 15 c.

Jamais chute plus lourde n'avait terminé mystification plus hardie. Le rival de Dieu , celui qui devait faire tourner le monde d'orient en occident, se trouvait précipité au-dessous du plus vulgaire spéculateur.

Puis sont venues les querelles édifiantes entre le dieu de la Banque du Peuple et les apôtres qui l'assistaient dans le grand œuvre de la deuxième création du monde.

La prosaïque justice a mis fin au débat , en apposant les scellés sur la banque mort-née; et le second créateur^ du monde est allé, au delà de la frontière,

se faire, comme il l'a dit lui-même, « commis-voya- « geur de la Banque du Peuple a l'étranger. » (Article signé Proudhon, journal le Peuple du 16 avril i849.)

Et voilà le grand résultat auquel on devait arriver après tant de déclamations , de fanfaronnades et de blasphèmes... Voilà les dieux nouveaux pour lesquels tant de milliers d'ouvriers ont abandonné la foi de leurs pères ; voilà les espérances auxquelles ils ont sacrifié leur propre bonheur et le repos de leur patrie !

M. Proudhon a eu cependant un succès qui peut le consoler de bien des échecs : il a converti M. Lcdru-RoUin , qui jusque là avait été considéré comme tout à fait étranger au socialisme. M. Ledru-Rollin est, au surplus, le plus laconique des socialistes : l'IN- FERNAL CAPITAL, tel est, en effet, la formule concise par laquelle l'ancien ministre de 1 intérieur fit adhésion aux doctrines de Proudhon , dans le fameux banquet du Chalet.

Page 1