‹ Un épisode de la Révolution de 1848Chapitre 27 sur 66 · I. A propos des prochaînes élections partielles · texte numérisé non relu

I. A propos des prochaînes élections partielles

Au moment où je publie ces lignes (janvier 1830), quinze départements (presque un cinquième de la France, et Paris s'y trouve compris), sont convoqués pour les nouvelles élections que l'arrêt de la Haute-Cour a rendues nécessaires. Il s'agit de remplacer les condamnés de Versailles. L^agitalion morale qui va s'ensuivre, le torique pourront en éprouver les affaires, sera encore un résultat de la journée du 13 juin.

Paris, dévaste par le choléra , était dans le deuil; et les anarchistes prenaient ce moment pour ajouter aux calamités publiques , pour mêler leur manifestation à la lugubre marche des chars mortuaires, qui, de toutes parts , sillonnaient les rues !

La république rouge et le choléra étaient dignes d'aller ensemble.

O manifestation pacifique et légale , qui procédait avec des cris Aux armes! des tentatives de barricades et des coups de fusil ! Si l'effroyable lutte de juin 1848 ne se renouvela pas, c'est que le général Changarnier pensait, lui, qu'au lieu de laisser faire les barricades pour les enlever après, il vaut mieux les rendre impossibles: c'est qu'il donna son vigoureux coup de collier dès la première minute.

La Convention installée aux Arts-et-Métiers eut tout juste le temps déjouer des jambes , et le grand citoyen qui la présidait ne fut pas un des derniers à cet exercice.

Il a trouvé moyen de gagner l'Angleterre, où il mène, dit-on, confortable vie. Ses collègues et amis, qui ont eu l'esprit moins prévoyant et le pied moins leste, n'ont qu*à s'arranger.

A la vérité , pour ne pas tomber dans l'oubli , le citoyen Ledru-Rollin , comme le citoyen Louis Blanc , ne néglige pas de lancer en France quelques brûlots imprimés. Dernièrement, c'était une brochure qui contient encore un flagrant appel aux barricades. C'est si commode de pousser les autres dans le péril, quand on a soin de se tenir à couvert!

La brochure a été saisie : l'imprinfeur et les distributeurs pourront en pâtir, mais le citoyen Ledru-Rollin est à l'abri.

Faites-vous donc mettre en prison , ô bonnes gens , pour ces grands honimes à précautions, pour ces prudents agitateurs!

Bref, par l'arrêt de Versailles, la Montagne a perdu ses plus beaux ornements : elle n'a guère conservé que ses tapageurs obscurs , ses hurleurs secondaires. Vous jugez si le parti rouge va faire feu des quatre pieds pour enlever des succès de scrutin et réparer ses pertes. Pourra-t-il y réussir? Pour cela, il faudrait, de la part des hommes d'ordre , une bien déplorable inertie, ou un manque d'union non moins fatal.

On parle d'établir des peines pour les électeurs qui, sans cause valable, s'abstiendraient. A défaut de pénalité légale, que la pénalité morale, que la voix de la conscience soit là pour y suppléer.

L'homme d'ordre qui s'abstient n'est plus un homme

d'ordre, car il ouvre la porte au désordre ; il trahit à la fois l'inlérêl de la société tout entière et le sien propre, qui en est inséparable.

Que nul ne vienne dire : «Ce n'est pas mon vole qui M décidera l'élection ; qu'importe un de plus ou de » moins?*»

Si chacun fait ce beau raisonnement, il est clair que personne n'ira voter ; il est clair que, dans une commune 011 les hommes modérés seront deux cents contre vingt-cinq anarchistes, ces derniers resteront maîtres du terrain.

Que nul ne dise non plus : « Bah! il ne s'agit que î) d'élections partielles. Le parti modéré a dans l*As- » semblée une majorité trop considérable pour qu'elle » puisse, en aucun cas ,êlre changée par le résultat de » ces élections. »

D'abord , il peut arriver que , sur certaines questions importantes, la majorité elle-même se divise assez pour qu'une trentaine de voix décide le sort du scrutin.

Puis , si, dans ces élections partielles , les rouges réussisf-ent, ils ne manqueront pas do crier sur les toits que la France est à eux. Ces nominations ne prouveraient qu'une chose : c'est que les honnêtes gens, par un stupide aveuglement, se sont abandonnés eux-mêmes; mais l'effet moral n'en sera pas moins produit : il exaltera les espérances des anarchistes, il jettera dans leurs rangs certains hommes sans convictions, certains peureux , certains escompteurs de l'avenir, qui vont là où ils croient voir le succès, et qui brigueront la qualité de socialistes de la veille.

Qu'on ne dise pas davantage : « La politique m'in- >» téresse peu : je m'occupe de mon atelier, de moQ » champ. »

Si un triomphe des rouges répand la frayeur dans les

esprits, si les écus se resserrent, si l'on supprime les commandes , si tout est déprécié, votre champ, votre atelier, n'auront-ils rieu à démêler avec la politique?

Sur un vaisseau qui fait eau , le passager qui refuserait de travailler aux pompes ne serait-il pas assuré de périr, si le navire coule bas ?

Il n'est pire conseiller que l'égoïsme.

Or donc, électeurs modérés des quinze départements , répondez tous à l'appel du devoir : jamais cet appel ne fut plus impérieux et plus sacré , jamais la désertion ne serait plus coupable.

II. Haines intestines du parti rouge mises de côté pour le but

commun.

Le présent écrit ne s'adresse pas seulement aux électeurs qui vont être appelés prochainement à l'exercice de leurs droits; ces conseils sont pour tout le monde , ils sont d'une application permanente.

Hommes d'ordre , ne ferez-vous pas pour le bien ce que vos adversaires font pour le mal ? Ne saurez-vous pas vous unir? Ne saurez-vous pas mettre en oubli toute rivalité, toute querelle, pour ne songer qu'au grand intérêt de la Société menacée?

Voyez dans le camp socialiste»

Ce mot sonore de Socialisme , d'autant plus commode qu'il signifie tout ce qu'on veut, est comme l'étiquette du sac; mais dans l'intérieur de ce sac, c'est une confusion pire que la tour de Babel.

Vous avez VOrganisation du travail de Louis Blanc ; — VIcarie de Cabet ; — la Triade de Pierre Leroux ; — le Phalanstère des fouriéristes ; — VÀtheisme de Prou-

dhon , qui n'a pas pu faire marcher sa banque, et qui se charge de remplacer Dieu.

A la guerre des systèmes se joint la guerre des individus. Il y a ià non seulement des rivalités, mais des haines acharnées. Proudhon, dans son journal, lance contre ses frères de la république rouge les attaques les plus violentes; il leur prodigue les termes les plus amers de l'ironie et du mépris. A leur tour, Pierre Leroux et les autres ne sont pas en reste avec Proudhon. Ces dignes citoyens se traitent mutuellement de charlatans , d'intrigants, d'imposteurs; ils sont prêts à se manger entre eux. Et cependant, il est un but commun qui les réunit : c'est la haine contre l'ordre social, c'est le besoin de le battre en brèche, c'est le désir effréné de la destruction.

A l'Assemblée j les hommes du Natianaî donnent îa main aux montagnards les plus exaltés. C'est que le parti du National avait combattu l'insurrection dans les journées de juin, non par un véritable dévoùment aux principes conservateurs, mais pour satisfaire une ambition cupide. Dans cette affreuse lutte , où tant d'hommes de cœur versèrent leur sang pour la Société en péril , les habiles calculaient froidement le bénéfice à tirer pour eux de ces héroïques sacrifices. La France sait trop bien comment ces austères citoyens la traitèrent en pays conquis, se ruèrent sur les places, et se firent du budget un gras festin. Chassé du pouvoir, ce parti a jeté le masque : pour se venger, il s'est allié aux barricadeurs qu'il combattit; il a tâché d'obtenir d"eux son pardon et de se faire admettre dans la grande armée démocratique et sociale.

. — «Les journées de juin!» dit le National, «simple V malentendu entre bons républicains faits pour se çom-

» prendre et s*estimer ! Embrassons-nous, et qu'il n'en » soit plus question ! »

Les hommes des clubs , les démocs-socs de l'avantveille, gardent au National une terrible dent; ils lui ont fait subir d'amères avanies, et néanmoins, pour le besoin de la cause, ils ont bien \oulu accepter son concours, sauf à le surveiller de près.

Toutes ces diverses nuances se sont fondues en une seule couleur : le rouge.

Toutes ces haines se sont jointes en faisceau, avec une autre haine pour lien.

Hommes d'ordre, encore une fois, quand vos ennemis font une croisade impie pour renverser la Société, faites une sainte croisade pour la défendre !

lil. Quel est le plan des rovges.

Les rouges, dans leurs conciliabules, disent tout haut qu'ils ont manque leur affaire en février.

Les masses, disent-ils, n'étaient pas alors suffisamment mûres pour leurs doctrines.

Ils avaient bien les quelques miliiers de voleurs, de forçats libérés, de gens sansavtu, que renferme une immense capitale comme Paris, et dont toutes les grandes villes ontaussi leur part: ces honnêtes gens étaient, dès lors, parfuilement disposés pour exécuter la mise à s;ic générale et le pillage universel ; mais ils couraient risque de se trouver trop isolés.

Les ateliers nationaux eux-mêmes, nourris des leçons de Louis Blanc, étaient insuiTisants pour cette besogne, comme on en lit l'cxpéricnee. Attaquée à coups de fa-

sil , la Société sut résister à coups de fusil, et demeura victorieuse.

Au 29 janvier, la république rouge n'osa pas descendre dans la rue.

Au 13 juin dernier, elle n'y mit le pisd que pour subir une défaite qui, par bonheur, lut ridicule, et non sanglante.

Elle avait compte sur la désertion , sur la trahison dans l'armée, qu'elle calomniait par de telles espérances. Nos braves soldats montrèrent aux rouges combien ce calcul était faux.

D'après ces diverses expériences, la république démocratique et sociale voit qu'elle n'a pas de chances, quant à présent, avec une lutte armée; mais elle est loin .d'y renoncer pour l'avenir.

Pour préparer les voies aux moyens violents, les Ravageurs ont redoublé leur propagande perverse : ils se llattent de tromper et de corrompre les populations , à tel point que le vote universel, jusqu'icil'instrument de leur confusion, devienne celui de leur victoire. Même alors, ils le savent bien , tout le monde ne se laisserait pas dévaliser, emprisonner, égorger sans résistance; néanmoins , beaucoup de gens se sentiraient paralysés, quand la république rouge se présenterait avec l'apparence du vœu national.

Bien entendu que les dix-neuf vingtièmes des électeurs, en votant pour le Socialisme, c'est-à-dire pour un bien-être vague et inconnu, n'auraient pas cru voter pour le régime de Robespierre et de Marat; mais, n'importe, le tour serait fait} le nouvel escamotage serait accompli.

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