‹ Un épisode de la Révolution de 1848Chapitre 38 sur 66 · EN DÉLIRE · texte numérisé non relu

EN DÉLIRE

Quant a l'organisation du travail , l'égalité des salaires , T abolition de la concurrence , l'impôt progressif, l'impôt somptuaire , et autres panacées économiques, auxquelles M. Louis Elanc voudrait se borner provisoirement, comptant sur l'excel-

Ie7ice de la vie en commun four faire naîire promp-, iement ^ de l'association des travaux^ la salutaire ! association des plaisirs ^ , voici quelques passages de l'examen qu'en fait Proudhon, nous commençons par \ égalité des salaires : ;

« Quelques socialistes, très-malheureusement inspirés par des abstractions évangéliques, ont cru trancher la ■ difficulté par de belles maximes : L'inégalité des capacités \ est la preuve de l'égalité des devoirs ! Vous avez reçu < davantage de la nature , donnez davantage à vos frères, ; et autres phrases sonores et touchantes qui ne manquent ■ jamais leur effet sur les intelligences vides , mais qui n'en sont pas moins tout ce qu'il est possii?te d'imaginer de plus innocent!,,, j

» Supposer que le travailleur de haute capacité pourra | se contenter, en faveur des petits, de moitié de son sa- ; laire, founiir gratuitement ses services et produire, , comme dit le peuple , pour le roi de Prusse , c'est- i à-dire pour cette abstraction qui se nomme la société , j le souverain ou mes frères !... c'est fonder la société sur un sentiment qui , érigé systématiquement en prin- i cipe , n'est qu'une fausse vertu , une hypocrisie dange- \ reuse !... Fraternité ! !... frères, tant qu'il vous plaira, pourvu que je sois le grand frère et vous le petit! \ pourvu que la société, notre mère commune, honore ma progéniture et mes services en doublant ma portion ! i Vous pourvoirez à mes besoins , dites-vous , dans la !

' Extrait de la brochure de M. Louis Blanc sur l'organisation j du travail. |

mesure de vos ressources !,.. J'entends , au contraire , que ce soit dans la mesure de mon travail, sinon je cesse de travailler!... A chacun suivant ses œuvres d'abord !... et si, à l'occasion, je suis entraîné à vous secourir, je le ferai de bonne grâce; mais je ne veux pas être contraint !... La société ne travaille qu'en vue de la richesse ; le bien-être , le bonheur est son objet unique. Comment donc ce qui est vrai de la société ne le serait-il pas de l'individu ?

» L'homme ne sort de sa paresse que lorsque le besoin l'inquiète ; et le moyen le plus sûr d'éteindre en lui le génie , c'est de le délivrer de toute solhcitude , de lui enlever l'appât du bénéfice et de la distinction sociale qui en résulte !... La théorie d'une égalité pacifique , fondée sur la fraternité et le dévouement , n'est qu'une contrefaçon de la doctrine catholique du renoncement aux biens et aux plaisirs de ce monde , le principe de la gueuserie , le panégyrique de la misère ! L'homme peut aimer son semblable jusqu'à mourir ; il ne l'aime pas jusqu'à travailler pour lui!...

» Par l'effet d'un instinct irrésistible ou d'un préjugé fascinateur qui remonte aux temps les plus reculés de l'histoire , tout ouvrier aspire à entreprendre ; tout compagnon veut passer maître ; tout journalier rêve de mener train , comme autrefois tout roturier de devenir noble !

» Quant aux femmes , c'est une vérité devenue vulgaire qu'elles n'aspirent à se marier que pour devenir souveraines d'un petit État qu'elles appellent leur ménage.

» En principe , le seul encouragement au travail que puisse admettre la science , c'est le profit ; car , si le travail ne peut trouver dans son propre produit sa récompense , il doit être au plus tôt abandonné !

» Mettez la jouissance à la condition du travail , seul mode prévu par la nature pour associer les hommes en les rendant bons et heureux , vous rentrez dans la loi de répartition économique. »

On sait l'horreur de Louis Blanc pour la concurrence. Voici ce que lui répond le citoyen Proudhon :

« La concurrence est nécessaire à la constitution de la valeur, c'est-à-dire au principe même de la répartition et par conséquent à l'avènement de l'égalité. Tant qu'un produit n'est donné que par un seul fabricant, la valeur réelle de ce produit reste un mystère ; le privilège de la production est une perte réelle pour la société, et la pubhcité de l'industrie, comme la concurrence des travailleurs, est un besoin !... La garantie du salaire est impossible sans la connaissance exacte de la valeur , et cette valeur ne peut être découverte que par la concurrente et nullement par des institutions communistes ou par un décret du peuple ; car il y a quelque chose de plus puissant ici que la volonté des législateurs et des citoyens , c'est l'impossibihté absolue pour l'homme de remplir son devoir , dès qu'il se trouve déchargé de toute responsabihté envers lui-même !... Ordonnez qu'à partir du 1" janvier 18Zi9 le travail et le salaire seront garantis à tout le monde ; aussitôt un immense relâche

va succéder à la tension ardente de l'industrie , la valeur réelle tombera rapidement au-dessous de la valeur nominale; la monnaie métallique, malgré son effigie et son timbre , éprouvera le sort des assignats ; le commerçant demandera plus pour livrer moins, et nous nous retrouverons un cercle plus bas dans l'enfer de misère !... »

Il ne voit pas d'uu meilleur œil l'impôt progressif:

« La conséquence de l'impôt progressif sera que les grands capitaux seront dépréciés et la médiocrité mise à l'ordre du jour. Les propriétaires réaliseront à la hâte, parce qu'il vaudra mieux pour eux manger leur propriété que d'en retirer une rente insuffisante ; les capitalistes rappelleront leurs fonds ou ne les commettront qu'à des taux usuraires ; toute grande exploitation sera interdite , toute fortune apparente poursuivie , tout capital dépassant le chiffre du nécessaire proscrit ! La richesse refoulée se recueillera sur elle-même et ne sortira plus qu'en contrebande , et le travail , comme un homme attaché à un cadavre , embrassera la misère dans un accouplement sans fin !

» Après avoir prouvé la contradiction et le mensonge de l'impôt progressif, faut-il que j'en prouve encore l'iniquité ?

» L'impôt progressif arrête la formation des capitaux ; de plus il s'oppose à leur circulation ! Après avoir froissé tous les intérêts et jeté la perturbation sur le marché , par ses catégories l'impôt progressif arrête le dévelop-

pcment de la richesse et réduit la valeur vénale audessous de la valeur réelle ; il rapetisse , il pétrifie la société !... Quelle tyrannie! quelle dérision!

» L'impôt progressif se résout donc, quoi qu'on fasse, en un déni de justice , une défense de produire ! une confiscation. C'est l'arbitraire sans limites et sans frein donné au pouvoir sur tout ce qui , par le travail , par l'épargne, par le perfectionnement des moyens, contribue à la richesse publique ! »

Après rimpôt progressif, vient l'impôt sorapluaire :

(' Vous voulez , dit M. Proudhon , frapper les objets de luxe!... Vous prenez la civilisation à rebours! Je soutiens, moi, que les objets de luxe doivent être francs!.. Luxe est synonyme de progrès ! C'est à chaque instant de la vie sociale l'expression du maximum de bien-être réalisé par le travail , et auquel il est du droit comme de la destinée de tous de parvenir !... Taxer les ot)jets de luxe, c'est interdire les arts de luxe ! Savez-vous si une plus grande cherté des objets de luxe ne serait pas un obstacle au meilleur marché des choses nécessaires ?. . La belle spéculation en vérité ! On rendra vingt francs au travailleur sur le vin et le sucre, et on lui en prendra quarante sur ses plaisirs I 11 gagnera soixante-quinze centimes sur le cuir de ses bottes , et pour mener sa famille quatre fois l'an à la campagne, il payera six francs de plus pour les voitures !... »

Enfin, pour conclure à l'égard du socialisme,

voici comment M. Proudhon termine le Xïl"' chapitre de ses Contradictions économiques :

« Quant aux faits et gestes du socialisme, je renonce à vous en entretenir. La tâche serait au-dessus de ma patience ! et ce serait dévoiler trop de mystères , trop de turpitudes ! Comme homme de réalisation et de progrès, je répudie de toutes mes forces le socialisme vide d'idées, impuissant, immoral, propre seuiement à faire des dupes et des escrocs ! N'est-ce pas ainsi qu'il se montre depuis vingt ans ? Annonçant la science et ne résolvant aucune difficulté, promettant au monde le bonheur et la richesse, et lui-même ne subsistant que d'aumônes, et dévorant, sans rien produire, d'immenses capitaux !

» Pour moi, je le déclare, en présence de cette propagande souterraine..., en présence de ce sensualisme éhonté, de cette httérature fangeuse, de cette mendicité sans frein , de cette hébétude d'esprit et de cœur qui commence à gagner une partie des travailleurs, je suis pur des infamies socialistes, » etc., etc.

Il y avait jadis a Bicêtre , dans la partie réservée aux aliénés, un homme de fort bonne mine, parlant un très-bon langage, qui faisait aux visiteurs les honneurs de la cour principale j en les accompagnant dans la revue des cellules , il expliquait, avec une telle pertinence, Thistoire et la nature de la folie de chacun, qu'on le prenait pour un des 1 médecins de la maison. — Mais quand on arrivait

devant le dernier cabanon , en présence d'un pauvre diable couvert de haillons rouges dans les plis desquels il s'efforçait de se draper : Plaignez , disait notre homme, la folie de celui-ci!... le malheureux s'imagine être Jésus-Christ!,., et il ose me le dire, a moi qui suis Dieu le père /...

Ne serait-ce pas la l'histoire du citoyen Proudhon .?

Il vient de nous démontrer, de nous faire toucher du doigt la démence de ces prétendus réformateurs qui , s'attaquant follement aux bases* de l'édifice, le renverseraient sur eux-mêmes en voulant l'étayer!... Puis, quand il veut produire, a son tour, son système, il recule, pour dépasser les plus insensés, les limites du cynisme et de l'extravagance!

Croirait-on que l'homme qui a paru si bien comprendre les caractères essentiels de la société, que la plume qui a tracé les pages que nous venons de citer, pages que ne balancerait pas à couronner l'Académie des sciences morales et politiques , ait écrit, ensuite, les turpitudes qu'on va lire :

« La propriété est immorale par principe et par essence !... Le code qui la protège est un code d'immoralité! La jurisprudence, cette prétendue science du droit , qui n'est autre que la collection des rubriques propriétaires, est humorale ! et la justice, instituée pour

protéger le libre et paisible abus de la propriété ! la justice qui ordonne de prêter main forte contre ceux qui voudraient s'opposer à cet abus, qui afflige et marque d'infamie quiconque est assez osé que de prétendre réparer les outrages de la propriété, la justice est infâme !... La 'propriété, c'est le vol! Cette définition est la mienne et toute mon ambition est de prouver que j'en ai compris le sens et l'étendue ! La propriété, c'est le voi ! Il ne se dit pas en mille ans deux mots comme celui-là ! Je n'ai d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété , mais je la tiens plus prétieuse que les millions de Rotschild , et j'ose dire qu'elle sera l'événement le plus considérable du règne de Louis-Philippe ! »

Cet homme enfin ose s'écrier dans son délire :

«... Et moi je dis : le premier devoir de l'homme intelligent et fibre est de chasser incessamment Tidée de Dieu de son esprit et de sa conscience ! Car Dieu , s'il existe, est essentiellement hostile à notre nature et nous ne relevons aucunement de son autorité !... Nous arrivons à la science malgré lui ! au bien-être , malgré lui ! à la société , malgré lui ! Chacun de nos progrès est une victoire dans laquelle nous écrasons la divinité ! ... Père suprême!., les fautes dont nous te demandons la remise , c'est toi qui nous les as fait commettre ! Les pièges dont nous te conjurons de nous délivrer, c'est toi qui les as tendus! et le Satan qui nous assiège, c'est toi !

» Tu triomphais , et personne n'osait te contredire !.. Nous étions comme des néants devant ta majesté invi-

sible , à qui nous donnions le ciel pour dais et la terre pour escabeau I . . . Et maintenant te voilà détrôné ei brisé !... Ton nom, si longtemps le dernier mot du sa-l vaut, la sanction du juge, la force du prince, l'espoir du pauvre , le refuge du coupable repentant , eh bien ! ce! nom incommunicable , désormais voué au mépris et à! l'anathème, sera sifflé parmi les hommes! car Dieu.^ c'est sottise et lâcheté ! Dieu , c'est hypocrisie et mensonge ! Dieu , c'est tyrannie et misère ! Dieu , c'est h! mal !... Tant que l'humanité s'inclinera devant un autel, l'humanité, esclave des rois et des prêtres, sera ré prouvée ! Tant qu'un homme au nom de Dieu recevr le serment d'un autre homme , la société sera fondé( sur le parjure ! La paix et l'amour seront bannis d'entr les mortels ! Dieu, retire -toi ! car dès aujourd'hui, guér de ta crainte et devenu sage, je jure, la main étendui vers le ciel, que tu n'es que le bourreau de ma raison le spectre de ma conscience !... »

Il y a certainement a Charenton ou a Bicêtre de malheureux revêtus de la camisole de force doi la folie est moins triste et moins furieuse!... oh peut même dire qu'il est a Brest ou à Toulon dei; réprouvés qui ont moins fait contre la société! jj

Mais, par bonheur, ce Dieu, que méprise tan^j

M. Proudhon, a placé, dans presque toutes le'!

bêtes venimeuses, le meilleur remède contre leujj

venin! — En Italie, quand un scorpion vous a p^j

que, on tâche de le prendre et de l'écraser sur k

piqûre.

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