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CABET JUGÉ PAR DES ICARIENS DE L' AVANT-GARDE

Celui-ci, c'est le fondateur de l'Icarie, celte erre promise qui devait nous rendre Tâge d'or! Voki le communisme dans toute sa pureté ! la fraernité incarnée! l'égalité faite homme!

Ainsi que l'honorable créateur de la Banque du )cuple, l'échappé du phalanstère de Ménilmonant et le fondateur des atehers nationaux, le cioyen Cabet dut mettre son système en pratique j 'est au Texas que fut réservé l'insigne honneur e recevoir les fondements de la moderne Salente !

En chef prudent , qui doit se conserver pour les

iens , il crut devoir se priver du plaisir d'ouvrir la

larche -, et , restant a Paris pour former le gros de

I armée, il eut soin d'expédier, en façon d'avant-

larde , trois ou quatre cargaisons de frères coloni-

aîeurs.

Que leur advint-il? par quels trésors de joies :anennes furent-ils payés de leur foi dans la pa- )le du maître? ils vont nous le dire eux-raiêmes : ; Co7i8iilutionnel reçut d'eux, il y a quelques lois, les contîdences suivantes :

I c( Icarie est fondée, Icarie existe ; c'est un Eden , un

vrai paradis terrestre. Oh ! si vous voyiez Icarie ! » Telles sont les paroles enthousiastes dont on se sert pour entraîner et tondre les moulons qui veulent les entendre. <• Il faut une confiance aveugle, » dit le pacha d'Icarie.

» Moi comme les autres, en disciple modeste, j'ai fermé les yeux et je me suis bien gardé de demander quels étaient les ressources et l'état de la caisse. Aucun des partants n'a eu connaissance des recettes et des dépenses; de même le titre de la concession d'un million d'acres de terre ne nous a pas été montré; nous sommes partis comme de vrais moutons de Panurge.

» Aussitôt en mer, le sous-délégué de Cabet m'apprit que la concession d'un million d'acres de terre n'existait pas. — Ce fut la première déception. — J'appris à la Nouvelle-Orléans que Pentrepôt de Shreveport et les montres des Icariens étaient engagés pour une somme de mille francs. — Deuxième déception. — J'étais malade ; je demandai à voir un médecin ; le délégué Favard, janissaire en chef, me répondit qu'il n'y avait à la Nouvelle-Orléans que des charlatans ; que je n'étais pas assez malade pour m'y arrêter, et qu'il valait mieux aller en Icarie pour être traité par le médecin de la société. Mais j'appris depuis que le janissaire Favard ne s'était nullement occupé de médecin, et qu'il avait ré-jf. pondu qu'il n'avait pas d'argent pour les visites de mé- j 4] decin, et qu'il en fallait pour fonder ïcarie. — Troisième déception.

» Arrivé à Shreveport , je fus encore déçu en voyant l'établissement destiné à recevoir les femmes. Il est tel-

Icment bien construit, que les habitants de Shreveport disent qu'ils ne voudraient pas y loger un cheval.

» La quatrième et la plus forte déception fut le trajet dans les forêts et les prairies du Texas , en ce que la rapaciié du janissaire en chef nous fit beaucoup souffrir des privations de toute nature.

» L'arrivée en Icarie fut la dernière et la plus triste des déceptions. Nous vîmes, à notre arrivée, non des hommes, mais des cadavres !... Rien de cultivé dans ce soidisant paradis ! On nous apprit qu'il y avait 10,000 fr. de dettes. Le lendemain de notre arrivée, on vota à l'unanimité, moins trois voix , que la société était dissoute et qu'il fallait tout abandonner.

»La retraite s*opéra très-difficilement, en laissant beaucoup de malades en routé. Les malles et tout le linge de la dernière avant-garde restèrent abandonnés au milieu des prairies. Nous attendîmes à Shreveport des secours de France. Une commission de cinq membres arriva le 24 octobre ; elle nous annonça qu'elle possédait /i,000 fr., tandis qu'elle en possédait 25,000. Chacun de nous reçut 55 fr. pour redescendre à la Nouvelle- Orléans.

» Chaise, membre de cette commission, s'est enfui avec une partie de la somme; les autres ont organisé une société dite fraternelle : chacun des membres est tenu de verser trente sous par semaine pour soulager les Icariens malades et sans ouvrage. Comme la plupart de ceux qui sont descendus du Texas sont malades et ne peuvent travailler, il n'y aura que les jeunes moutons qui entreront dans la société qui payeront, et si jamais

ils demandent des comptes , un janissaire viendra leur dire : « Il faut avoir une confiance aveugle! »

« Pour moi, je suis sans travail; j'ai versé 1,000 fr. sur lesquels j'ai fait une retenue de aOO fr. sur l'apport de mon neveu. Comme il ne viendra pas, puisque l'Eden est en déconfiture, je croyais avoir le droit de recouvrer cette somme. Quand j'en ai parlé au janissaire Favard, l'homme de confiance du pacha, il m'a répondu : « Ton argent est f..... comme celui des autres. » Ces autres sont les familles qui sont en France, qui ont versé des sommes, et qui ne partiront pas, puisque tout est abandonné.

» A la séance de la Société fraternelle du 21 octobre, j'ai demandé un emprunt afin d'avoir de quoi subsister jusqu'à ce qu'il m'arrive du secours de France. J'en attends, car j'ai écrit à ma famille pour en obtenir, et j'attends ma femme qui doit être en route maintenant pour venir me rejoindre, et qui a dû verser douze cents francs. Je m'engageais à remettre cet emprunt aussitôt que des secours me seraient arrivés de France. Presque tous savaient que j'étais sans ressources et que je ne connaissais personne à la Nouvelle-Orléans. Eh bien ! en vertu du principe de fraternité, l'on m'a positivement refusé toute espèce de secours.

j) Quelle leçon pour moi ! Puisse-t-elle profiter aussi aux malheureux qui se laissent séduire par M. Cabet et ses janissaires! E. Dubuisson,

Bijoutier, rue Royale, 4 03 , ayant fait partie de la deuxième avaiit-garde pour l'icarie.

« Amérique du Nord — Nouvelle-Orléans, 16 nov. »

— ai —

« Cher père ,

» Je vous écris à la hâte un mot concernant ma po-

») sition D'abord je suis un réchappé de la mort. Je

)i suis encore à l'hospice de la Nouvelle-Orléans depuis » peu ; car nous arrivons de l'endroit où ce fameux Ga- ') bet nous avait envoyés nous perdre. Hélas, quand nous » sommes arrivés dans ce lieu mortel (car tout y est >) mortel, l'eau et l'air), sur 70 hommes qui avaient été » les premiers, 9 de morts et tout le reste moribond. •) Quel camp de désolation ! Nous arrivons ; au bout de » ({uatre jours nous tombons tous malades; au bout de » six, je suis tombé sans connaissance; enfin, je me » crois mort, je suis résigné; cependant, on me donne » du quinine, ça me coupe la fièvre, et enfin, j'ai pu «regagner la Nouvelle -Orléans; heureusement l'hos- » pice est bon. J'ai fait cent vingt lieues dans les fcréls, » à pied, seul et souffrant la faim, la soif, obligé de jeter ') mes effets, n'ayant pas la force de les porter, elc. A ') plus lard d'autres détails.

» Cabet nous dit : « Vous allez dans un pays où tout y y> est. » Ce malheureux nous y envoie sans le connaître. ) Tous ses écrits sont faux. De ce côté, selon lui, c'est » la pêche, c'est la chasse; eh bien ! rien de tout cela : ). on y meurt de faim. Faut-il être aventurier pour en- » voyer des hommes , les perdre ainsi, surtout de nous » envoyer sans tout l'argent que nous lui avons donné. » Maintenant, celte chimère qu'il nous avait mise dans y. la tête est l'état social le plus infâme possible ; c'est ') l'esclavage complet, c'est l'enfer; si vous êtes cent,

)) c'est cent maîtres que vous avez. Vous ne pouvez rien » faire ni manger qui ne soit à retoucher et à censurer; » vous n'avez aucune liberté, et toute la journée disputes » pour le manger, o Toi, tu manges trop ; moi, je mange » moins; tu es un fainéant, etc. » Toute la patience du » monde ne suffirait pas pour une heure. Seulement , » nous sommes bien désaveuglés, mais trop tard ; mais » il fallait passer par là. Maintenant, ceux qui n'en ont » pas goûté peuvent essayer ; ils seront bientôt guéris. » Tous les fanatiques qu'il y a encore en France passe- » ront bientôt leur maladie quand ils sauront de nos » nouvelles. Communisme ! jamais tu ne régneras en » France ni en Europe, non plus que les autres bêtises. ■

» J. Carnet. »

« Paris, 34 décembre 1848. >

« iMONSIEUR LE RÉDACTEUR ,

■) Au nom de l'humanité et en vue du malheur qui menace les trop crédules travailleurs , mes frères , je vous prie d'insérer cette lettre dans votre plus prochain numéro.

» Dernièrement vous avez inséré deux lettres qui avaient trait à l'émigration icarienne, et avaient pour but de soulever le masque du pontife de co chimérique pays.

» Ici il ne s'agit plus de soulever le masque , il faut l'arracher par la publicité , par la vérité ; il y va du bonheur du genre humain , il faut que la lumière se fasse.

» Comme les signataires de ces deux lettres, j'étais parti pour ce pays , mais plus heureifx qu'eux , je me vis forcé de m'arrêter en chemin. Pendant ces huit jours, j'ai pu apprécier et connaître à fond les hommes avec qui Cabet compte régénérer la société.

» J'étais parti pour ce chimérique pays, sur le vaisseau le Pie IX, le 28 novembre I8Z18. Je suis maintenant désabusé, dési!!usionné. Cabet répétait sans cesse que nous étions les soldats de l'humanité, de la fraternité.

a La chose la plus inique , c'est qu'il fallait promettre que Ton n'écrirait point à ses parents ou amis , sans faire passer les lettres devant une commission de censure à ce sujet. C'est-à-dire qu'il est défendu de dire la vérité au désavantage de l'Icarie; dans un sens contraire , il est permis de mentir pour vanter l'Icarie; la lettre est publiée, puis le lecteur de s'écrier : Oh î quel beau pays ! comme on y est heureux !

■ Outre cela, il faut vider ses poches au Havre, dans ks mains du pacha bien entendu, car le jour que nous sommes partis la récolte fut abondante.

» Ce départ, dont je faisais partie , était composé de 114 malheureux ; il n'y avait point de médecin, on n'avait aucun soin pour les malades, pas même le nécessaire; j'y cherchais la fraternité , je n'y trouvai que division, dispute et querelle.

» Quoique n'étant qu'à trente-trois lieues du Havre , nous fûmes obligés de jeter l'ancre en vue de Cowes (île Wight), Angleterre, parce que le navire était dépourvu de sa mâture ; je résolus de descendre à terre , parce que j'étais trop considérablement malade ; à cet

eiïet, pour regagner la France, j'ai demandé un secours au délégué (la somme de 15 fr.), aîin de prendre le bateau à vapeur qui m'aurait ramené le même jour au Havre ; eh bien! après avoir consulté la commission, le délégué est venu me déclarer qu'on ne devait pas montrer de fraternité envers moi, que je pouvais m'en aller comme j'étais venu.

» Madame Becq... , accompagnée de ses trois enfants, allait rejoindre son mari , parti pour l'Icarie à la troisième avant-garde; mais, comme ses enfants étaient très-malades de privations de toutes natures, et ne voulant point les voir mourir, elle résolut, comme moi, de mettre pied à terre : elle possédait un peu d'argent, car elle n'avait point été assez aveugle pour s'en laisser dépouiller au Havre; cet argent nous a servi pour revenir jusqu'à Londres, ne pouvant faire autrement. Noos avions l'espérance de gagner Boulogne , mais nous n'avions plus que six sous.

» Nous nous mîmes à écrire plusieurs lettres à Cabet, afin qu'il nous envoyât un secours pour rentrer en France; celte dame y avait d'autant plus droit, qu'elle lui avait déposé 2,000 fr. avant de partir.

» Eh bien ! il ne nous a rien envoyé, il n'a pas même répondu. Cependant il connaissait bien noîre situation dans Londres, sans argent, sans connaissance, avec trois petits innocents , dont le plus jeune avait quinze mois. Une telle conduite à notre égard n'a pas de nom. Nous nous aperçûmes , mais trop tard , que cette boutique n'était qu'un guet-apens.

>» Enfin, grâce h la charité anglaise, nous avons pu ren-

trer en France; à notre arrivée à Boulogne-sur-Mcr, la première personne que nous vîmes, ce fut Cabet; en Je voynnt, la première parole de cette dame fut de le sommer de Ini donner de l'argent ; il dit à cette dame qu'il avait chargé un fondé de pouvoir pour lui remettre ce qu'il avait à el!e.

a Anjourd'hui cette dame éprouve des diflicultés pour retirer ce qu'elle a déposé; on lui refuse 1,000 fr. qu'elle réclame , déduction faite de son passage jusqu'à la Nouvelle-Orléans. On lui a déclaré que l'on ne pouvait lui faire l'aumône ; mais, voulant ravoir ce qui lui appartient , elle est décidée à poursuivre.

» Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma parfaite considération ,

» Hardier,

Tourneur en cuivre , ex-membre du comité d'admission pour l'Icarie.

» La Nouvel l^^Orléans , le 4 5 décembre 4848. »

« Mes chers frères,

n En vous quittant, le 29 octobre, j'étais loin de prévoir tous les malheurs qui devaient bientôt fondre sur nous. Quant à la navigation , elle a été des plus heureuses ; nous sommes arrivés en trente-cinq jours, mais il n'en a pas été de ir.ême de notre expédition. Tout ce que vous m'aviez dit sur le compte de Cabét et des hommes qui parlaient avec nous n'était que la pure vérité. Nous avons beaucoup souffert en mer de leur brutalité ; en voici les causes : lorsque tous nos

colis ont élé embarqués, nos passe-ports visés, lorsqu'il no nous était plus possible de reculer, Cabet et ses acolytes ont fait remettre tout l'argent qui restait à chaque partant ; ils dépouillèrent toutes les femmes de leurs montres, de leurs chaînes, bagues, boucles d'oreilles, anneau nuptial , porta-crayon , tabatière en argent ; tous les objets de quelque valeur devinrent leur proie : moi seul je leur résistai ; je ne voulus consentir à rien ; je restai possesseur de tout ce que j'avais , mafs peu s'en est fallu qu'il n:* m*en coûtât la vie et à ma femme. A peine étions-nous en mer qu'on nous a refusé tout ce qui est nécessaire à la vie ; nous étions tous les deux retenus dans le lit par la maladie sans pouvoir nous lever ; personne ne nous donnait rien. Notre ami Bcr nous ne pouvait rien obtenir pour nous ; désespéré de ne pouvoir nous soulager, il s'adressa à des bourgeois passagers qui consentirent à lui vendre quelques aliments, mais en petite quantité ; au bout de cinq jours, nous fûmes tous deux hors de danger. Lorsque nous pûmes sortir, des religieux , logés sur l'avant du navire, nous vendirent à peu près tous les vivres dont nous pouvions avoir besoin , ce qui n'empêcha pas que notre santé ne fût fortement ébranlée. Il n'est pas besoin de vous dire que je me suis hâté de me séparer d'une telle société, car nous avons été menacés d'être jetés en mer ; mais nous avons paré le coup , car moi et Bernous nous étions armés jusqu'aux dents , comme vous le savez. Bref, toute cette canaille a eu le sort qu'elle méritait : en disant tout , il faut cependant en excepter une douzaine , qui sont d'honnêtes gens : je pourrais

citer les personnes venues de Gninoble ; ceux de Givors , de Rive-de-Gier, Sablon , de Lyon , Mognier, de Paris ; mais la majorité sont tous des gens de la pire espèce.

» Pour en revenir à notre arrivée à la Nouvelle-Orléans , nous avons trouvé les débris de notre première avant-garde : tous ceux qui ont échappé à la mort sont plus ou moins malades ; ils sont enflés , et nous ont appris que huit d'entre eux étaient morts sur la route de Misaie, qu'ils en ont laissé une partie malades dans les fermes ; d'autres sont à Thôpital. Il fallait voir, le désespoir peint sur tous les visages : toutes les femmes pleuraient ; les unes ont perdu leur mari , les autres leur frère , leur fils. On n'entend que des plaintes, que des cris de tristesse. En effet , on ne peut pas mieux décrire notre détresse qu'en la comparant à la déroute de l'armée française en Russie en 1812 ; moi je la crois encore plus triste , parce que , en Russie , il n'y avait que des hommes, tandis qu'ici nous avons moitié femmes et un tiers d'enfants. Plusieurs de ces femmes sont enceintes , les autres allaitent leurs enfants ; c'est à m'en arracher l'âme. Ce sont deux ou trois cents familles entièrement ruinées. Aussitôt que nous avons été à terre , ma femme a couru chez le consul français et obtenu l'autorisation de nous faire rembourser quelques centaines de francs, avec quoi, et une partie des effets xjue nous allons vendre , nous espérons retourner en France, sitôt que notre santé le permettra, car nous sommes tous malades ; nous avons provisoirement loué une petite chambre de douze pieds carrés, 52 francs et

50 centimes par mois. Les vivres sont fort ciiers ; la ville est mal bâtie, malpropre et très-malsaine; la viande vaut le même prix qu'à Paris, mais tout le reste se vend au moins le double. Nous sommes dans une triste position, cependant nous espérons bientôt reprendre la mer et avoir encore le plaisir de vous voir tous et de vivre encore assez longtemps pour vous prouver que je suis entièrement guéri de la communauté.

» Au surplus, je pense être à Paris dans les premiers jours de mars ; je pourrai vous donner tous les renseignements convenables. Les honnêtes gens qui se trouvaient avec nous ont fait comme moi, ils se sont séparés de la société, mais la misère les accable ; les autres ont loué une grande maison ou magasin ; ils sont tous entassés dedans; ils mangent le restant des vivres du navire ; ils attendent les autres, qui doivent bientôt venir mettre le comble à la misère qui les tourmente déjà cruellement. Je viens d'apprendre parSablon, de Lyon, qu'ils se sont battus dans leur nouveau domicile pour la distribution des vivres. Ainsi , comme vous le voyez , tout est à peu près perdu quant à la colonie , deux à trois cents familles se trouvent complètement ruinées de fond en comble.

» Nous vous embrassons de bon cœur, vous tous qui êtes à Paris, en attendant de vous revoir, s'il plaît au ciel, vos tous dévoués frère, belle-sœur, nièce et ami, car Bernons ne nous a pas quittés, et croyez-moi pour la vie votre frère.

» Signi, REKTRANT MARC- ANTOINE. »

«(^hère cousine, si Dieu veut que nous ayons une heureuse traversée , j'espère bientôt te revoir , afin de pouvoir te serrer dans mes bras. Je ne me rappelle que trop de tout ce que tu m'avais prédit , malheureusement tout nous arrive à la lettre. Nous sommes dans une triste position.

» Je te salue, ta cousine.

» Signé, VICTORINE BERTRANT.

» Nouvelle-Orléans, i*"" décembre 4 848. »

Au rédacteur du Constitutionnel.

» Dès l'instant que j'ai acquis la certitude que M. Cabet faisait un trafic des lettres d'Icarie en publiant les unes , s'abstenant pour les autres; dès l'instant que j'ai su qu'elles étaient toutes décachetées au bureau , j'ai été indigné, j'ai perdu toute confiance.

» Que les Icariens rénéchissent sur ce qui suit : Quand nous soinmes partis au mois de juin, M. Cabct nous dit que Gouhenant est un traître , un mouchard, un infâme. Je fus bien surpris, trois mois après, de voir M. Cabct se gonfler d'une lettre adulatrice , dans laquelle Gouhenant le mouchard lui disait : « Viens , » père , viens en Icarie , il n'y aura pas assez de fleurs » pour te tresser des couronnes , » etc. Je demande à M. Cabet qu'il publii^ le tableau des recettes et des dépenses de l'émigration, que chaque somme envoyée I soit inscrite avec les initiales des personnes qui les ont

fournies, qu'il en soit de même pour les montres, couverts d'argent, bijoux, etc. Je demande aussi qu'il publie le texte et la légalisation du titre de la concession Q*un million d'acres de terre. Ayant donné 600 francs et une chaîne en or, ayant souffert pour aller et revenir d'Icarie, j'ai le droit d'interpeller M. Cabet,

» J'ai l'honneur de vous saluer.

» POPÉ ,

» Membre de la 2* avant-garde. >>

A la suite de cette série de lettres, vient un article d'un journal de la Nouvelle-Orléans, qui joint son témoignage h celui des signataires.

« Une trentaine de colons sont encore arrivés de France dimanche dernier pour aller refonder l'icarie. L'aveuglement de ces pauvres gens est vraiment incompréhensible, car nos lecteurs savent que tous ceux qui étaient déjà partis pour la terre promise ont été obligés de la quitter , et n'ont pu regagner qu'à grand'peine notre cité, où la plupart d'entre eux sont dans la plus grande misère.

0 Les nouveaux arrivants ont rencontré ceux qui les avaient précédés, et ces derniers leur ont fait le triste tableau de la situation horrible dans laquelle ils se trouveraient s'ils continuaient leur route jusqu'au Texas. Vous croyez peut-être que cela a effrayé les nouveaux colons! Non pas. Il faut que ces malheureux aient éié fanatisés par M. Cabet. Us ont beau voir ces hommes

décharnés, dégueuillés, que iM. Cabet a trompés; ou a beau crier : iS 'allez pas plus loin ! rien ne les arrête. Ils ne croient pas aux paroles de leurs anciens compagnons, et le tableau des souffrances qui les attendent est , à leurs yeux , un affreux mensonge que le gouvernement français fait raconter ici par des agents payés afin de les empêcher de fonder une colonie icarienne.

» Pauvres fous ! Quelques-uns, pourtant, ont enfin pensé qu'il pouvait bien y avoir quelque chose de vrai dans ces récits ; car si l'Icarie était un pays de félicité éternelle, comment ces gens, partis avant eux, l'auraient-ils quitté pour venir ici mourir de faim et de misère? Beaucoup eussent bien voulu rester; mais, avant de partir, ils avaient eu la naïveté de donner leur argent aux agents de M. Cabet, et ils voulaient, au moins, qu'on le leur rendît en partie. Mais la bourse de M. Catet est un gouffre beaucoup pîus profond que celui de rOcéan sur lequel il envoie ses adeptes! Et quant aux malheureux élus arrivés dans ce pays enchanteur , la terre des dieux , ils ont beau envoyer M. Cabet à tous les diables , M. Cabet n'en poursuit pas moins son chemin, envoyant de nouvelles recrues qu'il a soin de dépouiller comme les autres. Et pour lui, ses seules occupations sont d'en faire ie plus possible, de les accompagner jusque sur le navire de l'embarquement et de leur donner sa bénédiction.

» Les nouvelles victimes qu'il nous envoie n'ont pu obtenir un sou, bien entendu, pour rester ici, et alors ces malheureux se sont décidés volontairement à pousser jusqu'au Texas, nouvelle folie de leur part, h notre avis.

Ces gens -là H'ont pas raisonné. Le cabélisnie est complet chez eux !

» Si ces malheureux avaient un peu réfléchi , ils auraient compris qu'il fallait de suite prendre leur parti d'avoir été trompés ; s'ils s'étaient mis sur-le-champ à travailler, ils eussent refait leur fortune, au lien d'aller souffrir deux ou trois mois et revenir ici malades et demandant l'aumône.

» L'un d'eux, faisant partie de la deuxième avant-garde, et qui a aujourd'hui du communisme « plein le dos , » comme il le dit poétiquement, nous disait qii'il n'y avait pas d'esclavage aussi dur que le communisme cm action I On ne peut s'en faire une idée! Ainsi, il n'y ;: pas de soupe pour tout le monde, on la donne aux chiens, afin de ne pas faire de jaloux parmi les communistes. A table , ce n'est pas son assiette qu'on regarde, mais celle de ses voisins, et l'on trouve toujours leurs « pitances » plus grosses et meilleures que la sienne! Il faut que chacun ait le même appétit et les mêmes goûts , car les morceaux sont pesés , et tout le monde doit manger du même plat! Tant pis si vous avez bon appétit, vous n'avez que votre portion, et ceax qui (chose rare parmi les communistes), n'ayant pas faim, ne mangent pas tout, donnent le reste aux chiens, toujours pour ne pas faire de jaloux dans la société. On nous avait prêché qu'Icarie était une ville « mirobolante, » auprès de qui Paris, la ville de luxe, Capoue, la ville des délices, étaient de la Saint- Jean ! Il y avait déjà plusieurs mois que la première avant-garde nous avait devancés, eh bien! quand nous sommes arrivés, nous n'avons trouve que quelques

huttes ouvertes à tous les vents et à toutes les intempéries des saisons! Et nos devanciers étaient dans le j)liis grand dénûaient et la })Ius grande des misères.

n Ils avaient dû, nous dit-on, ensemencer des milliers d'acres de terre! Qu'avaient -ils mis ea culture? Cinquante lieues carrées de terrain où ils avaient planté cinq cents radis, dont on n'a « jamais vu la queue d'un

seul même » Voilà ce qu'est l'Icarie, le pendant du

Botany-Bay de la Grande-Bretagne! « Seulement, au lieu d'y envoyer vivre des voleurs, on y envoie mourir des volés. »

» Voilà comment s'exprime l'ex- communiste sur la terre promise. »

C'en est assez , ce nous semble , pour le citoyen Cabet ! Sentant que sa position ne serait plus tenable en France , * après des révélations de cette nature, il s'est décidé a partir pour le Texas! Grand bien lui fasse ! Nous le trouverons assez puni, si, réellement soumis a la règle commune, il y va partager le bonheur de ses frères!

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