LETTRE SEPTIÈME
Albertine à Adèle.
Paris, 19 mai 18..
Ce que je pense de tout ce que tu me contes dans ta dernière lettre?... Mais, ma chère petite, à force d'en penser une foule de choses, je finis par n'en plus rien penser du tout. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai bien ri en me représentant le bijou de ta tante, et que je trouve ravissant le nom dont tu l'as baptisé ; ce qu'il y a de sûr encore, c'est que je donnerais je ne sais quoi pour assister au spectacle que tu vois gratis, tandis que moi j'en ai un si pitoyable sous les yeux, car il n'y a rien de chang-é dans le personnel que je gouverne.
Ton maudit oncle ne me sort pas de la tête ; éveillée ou endormie, je l'ai sans cesse sous les yeux; c'est une véritable apparition qui ne me quitte plus. Depuis que tu m'as décrit d'une façon si pittoresque toutes les perfections de ta
tante, sais-tu que je n'ose plus jeter les yeux sur moi : comparez-vous donc à une statue 1
Je suis aussi une sincère admiratrice de sa vertu. Jeune comme elle est, belle comme tu me l'as dépeinte, ayant les passions vives, — on n'en saurait douter d'après ce que tu as vu, — aller s'enfermer dans une solitude, se soustraire aux empressements de nombreux adorateurs et se contenter, au lieu d'une séduisante réalité, d'une grossière, d'une grotesque imitation de la nature ! N'est-ce pas là de l'héroïsme en fait de fidélité conjugale, et ton oncle — le vrai — n'est-il pas un mari privilégié, le plus heureux de tous les maris? Saura-t-il au moins reconnaître tous ces sacrifices? Il fera comme les autres : il trouvera cela tout naturel et ne se gênera probablement guère pour tromper une femme qui consacre tant de soins à se conserver à lui pure et intacte ! Ils sont tous de même, d'ailleurs; aussi, que jamais je me marie, je te promets bien que V oncle dont je me servirai en l'absence de mon mari ne se mettra pas sous clef!
Je te disais tout à l'heure qu'il n'y avait rien de changé dans le personnel du pensionnat : parmi les élèves, non; mais il nous est arrivé depuis quelques jours une nouvelle bonne qui vaut la peine qu'on s'occupe d'elle.
Félicie, sans être précisément jolie, a une physionomie remarquable; elle a vingt-quatre
ou vingt-cinq ans; elle est petite, mince, brune — c'est une Provençale, — ses cheveux sont assez beaux; elle a le nez légèrement busqué; ses yeux, d'un bleu-gris, sont fort grands; ils ont une expression singulière que ne contribue pas peu à leur donner le large cercle bistré qui les entoure et d'épais sourcils qui se rejoignent au-dessus du nez; de fines moustaches ombragent sa lèvre supérieure, tandis qu'un léger duvet brun et serré, qui passerait à la rigueur pour des favoris chez un collégien de dix-huit ans, part des tempes et descend en folâtrant tout le long de ses joues; quand je t'aurai dit qu'avec cela Félicie a des dents petites et blanches, des mains mignonnes et de jolis pieds, tu conviendras que cette fille-là n'est pas à dédaigner. Ne t'étonne donc pas si j'ai jeté mon dévolu sur elle; oui, je veux tenter l'aventure; il ne me manque qu'un prétexte pour commencer les hostilités; je suis en train de le chercher. Je te tiendrai au courant des opérations. L'indisposition de madame, dont je te parlais dans ma dernière lettre, s'est aggravée et s'est changée en maladie; voilà huit jours qu'elle garde le lit, et, depuis ce temps, je ne suis plus sous-maîtresse, mais bien plutôt maîtresse. Tout est sous ma direction, ce qui est loin de me déplaire, car tu sais que j'aime beaucoup à me faire obéir.
Monsieur est plein d'égards pour moi et me témoigne beaucoup de déférence.
Adieu; si tu vois quelque chose du haut de tes observatoires, Anne, ma sœur Anne, ne manque pas de m'en instruire; quant à moi, tu sais ce que je t'ai promis.
Je t'embrasse bien des fois.
Albertine.
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