LETTRE HUITIEME
Adèle à Albertine.
B..., 22 mai 18. .
Notre solitude s'anime, chère Albertine; il nous est venu du monde de Paris; B... n'est plus reconnaissable, tout y est sens dessus dessous.
Nous avons d'abord M. J..., une des célébrités du barreau parisien, qui a gag-né, il y a près d'un an, un gros procès pour mon oncle. Il est fort riche, dit-on. C'est un tout petit homme, d'une quarantaine d'années, à l'air grave, important, invariablement cravaté de blanc; il a une grosse voix, de gros yeux, le teint bourgeonné et possède encore une demi-douzaine de cheveux qu'il ramène précieusement de la nuque sur son front.
C'est lui qui occupe la chambre d'honneur. Il faut avouer que je n'ai pas de chance pour les débuts de mon observatoire de droite, car je n'irai certes pas m'enquérir de ce que fait chez
lui le solennel M. J..., et comme il est ici pour un mois, vois un peu quelle lacune dans mes études !
Nous avons deux jeunes mariées de l'année, deux tourtereaux, que j'aurais vivement souhaités pour voisins ; avec ceux-là, du moins, j'aurais été sûre d'apprendre quelque chose. J'ai assez intrigué en leur faveur, mais ma tante s'est montrée inflexible : les droits incontesta- * blés de l'avocat lui ont assigné la première place.
Un auteur très connu, X..., nous honore aussi de sa visite. On dit ses pièces très spirituelles : je veux bien le croire; en tout cas, elles n'ont pas de peine à être plus amusantes que sa conversation. Quel être fatigant et monotone !
Nous attendons d'autres visiteurs. On parle de bals champêtres, d'excursions, de parties nautiques; nous avons la Seine à deux pas; on parle aussi de jouer la comédie; quel bonheur, mon rêve ! Allons, allons, notre été se passera très agréablement.
En attendant, nous faisons de la musique, le soir; la jeune dame est bonne musicienne, son mari est aimable et ne manque pas d'esprit, bien qu'il ne soit pas breveté pour cela.
Ce surcroît de monde a nécessité une augmentation dans le personnel servant; il vient de nous débarquer, ce matin même, une nouvelle recrue qui, j'imagine, doit faire un frappant
contraste avec la Félicie dont tu médites la conquête. Juges-en.
C'est une blonde fille de la Normandie; elle a dix-huit ans à peine; elle est plus grande que ma tante qui, cependant, tu te le rappelles, est d'une belle taille de femme. Et quelles formes, avec cela! quel développement, quelle surabondance de chair!
Et figure-toi ce grand corps géant et surmonté d'une tête petite, ronde et joufflue; l'œil est d'une étonnante limpidité, et l'expression de la physionomie est presque enfantine. Une vraie tête de bébé!
Il faut voir les regards de convoitise que les hommes — maîtres et valets — jettent sur cette belle fille !
M. J... lui-même est sorti de son imperturbable gravité : à l'aspect de l'éblouissante fraîcheur et des plantureux appas de notre jeune Normande, ses gros yeux se sont écarquillés, ils ont brillé comme deux charbons ardents; son nez, du rouge, est passé au cramoisi, et ses six cheveux se sont dressés sur son front.
Je ne sais ce qu'il adviendra de tout ceci ; mais je tremble pour la vertu de MIIe Rose; je crois qu'elle aura de rudes assauts à subir. A partir de ce moment je ne la perds pas de vue; je suis sûre que dans peu j'aurai quelque chose à t'apprendre.
Quant à toi, chère Albertine, je te souhaite une bonne réussite dans le siège que tu entreprends; tiens-moi surtout au courant de tes progrès.
A toi.
Adèle.