‹ Un été à la campagneChapitre 15 sur 45 · LETTRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DOUZIÈME

Adèle à Albert i ne.

B..., 5 juin 18..

Je t'ai comprise, chère Albertine, supérieurement comprise; mon subtil esprit, comme il te plait de l'appeler, flatteuse, t'a suivie pas à pas, sans s'ég-arer, à travers le dédale sombre dont tu as si heureusement trouvé l'issue. J'ai d'autant plus facilement compris que, s'il faut te l'avouer, l'idée de cette petite excursion en forêt m'était plusieurs fois venue, et je suis à me demander comment nous ne l'avons pas faite de compagnie. Venant de toi, j'aurais acclamé la proposition avec enthousiasme, et je n'ai pas osé te la faire : on a parfois de singuliers scrupules. Ah ! si c'était à recommencer!...

Il paraît, dis donc, que la savante Mlle Esaû te fait joliment rattraper le temps perdu; moi qui sais combien tu es laborieuse, je ne puis que te féliciter d'avoir mis la main sur un pareil trésor; cette fille-là est une merveille, et je

serais véritablement bien curieuse de voir jusqu'où s'étend le respectable emblème de la puissance masculine.

Ce spectacle m'étant interdit, je passe à un sujet plus intéressant, pour moi s'entend.

Tu as deviné juste, chère Albertine : oui, ma flamme répond à sa flamme, mais je cache avec grand soin dans mon âme ce secret qu'ont trahi mes yeux. Il ne faut pas se jeter à la tête des gens.

Ah! situ savais comme mon Lucien est séduisant! Je veux te faire son portrait; tu me diras si j'ai bon goût. Je serai très sévère, sois tranquille; pourtant ma sévérité n'ira pas jusqu'à l'injustice, et s'il est charmant, après tout, je n'y puis rien, n'est-ce pas?

Je commence par le physique. Il a vingt-sept ans, il est de taille moyenne, sa physionomie est régulière et expressive; il a de grands yeux bleus qui disent une foule de choses, une épaisse chevelure brune, de belles moustaches noires encadrant des dents d'une blancheur nacrée et pas de favoris.

Eh bien! comment le trouves-tu? Fait-il ton caprice? Si je te dis encore qu'il a les mains aristocratiques, le pied petit, qu'il est adroit à tous les exercices du corps, que sa mise, excessivement soignée, est toujours d'une simplicité extrême, et si j'ajoute que Lucien est un cava-

lier accompli, t'en étonneras-tu? D'ailleurs, ceci n'est pas mon opinion, c'est celle de nos dames et celle, que tu ne suspecteras pas, je pense, de tous ces messieurs.

Sur ce premier point, unanimité.

Passons au moral.

J'en suis honteuse, mais je suis forcée de convenir que les qualités de l'esprit répondent de tout point aux avantages extérieurs.

Je sais que tu vas me taxer d'exagération et me jeter au nez l'inévitable bandeau; tu vas traiter Lucien de héros de roman ; que veux-tu ! je ne puis cependant fausser la vérité et me refuser à l'évidence. Quand tout le monde le trouve aimable, gai, spirituel, je suis bien forcée de faire chorus avec tout le monde; je me vois même dans la dure nécessité d'ajouter quelques remarques particulières qui te le feront bien apprécier : il n'a pas un grain de fatuité, il ne cherche jamais à attirer l'attention, et cependant il cause de tout avec la plus grande facilité; dès qu'il parle, on n'écoule plus que lui ; bien que maniant le sarcasme avec une rare supériorité, il est indulgent à tous; mais il ne peut souffrir la suffisance : X... s'en aperçoit tous les jours. Il connaît plusieurs langues, il dessine, peint, lit admirablement, possède une voix fort agréable, accompagne bien, et j'ai vu de lui de très jolis vers.

Voilà le portrait en pied de mon Lucien ; — Lucien, quel joli nom, dis! je le répéterais toute la journée, moi ! — portrait non flatté, mademoiselle, quoi que vous en puissiez penser et dire, entendez-vous !

Et tu crois, chère Albertine, qu'on peut résister à un tel homme, qui ne laisse passer aucune occasion de vous marquer sa préférence, de vous dire quelque chose d'agréable, de vous presser tendrement la main et qui vous regarde avec une expression!... Pour mon compte, je déclare la chose impossible, et je me rends à merci.

Tu te rappelles la description de mon petit appartement ; il est aussi bien disposé pour voir chez les autres que pour être en sûreté chez soi. Après avoir goûté le premier avantage, il est permis de mettre à profit le second. La théorie ne suffit plus à ma soif de science : je suis résolue, vois-tu, à user de la pratique. L'heure a sonné, l'élève est impatiente, remplie de docilité, d'ardeur, et je crois, vanité à part, de dispositions; elle doit indubitablement faire de rapides progrès avec un si parfait professeur, s'il conse.nt à se rendre chez elle et à lui donner des leçons particulières.

Il est plus que jamais question de jouer la comédie à B...; X..., — c'est la première fois qu'il se montre bon à quelque chose — nous

confectionne une petite pièce dans laquelle j'ai un rôle et Lucien aussi, deux amoureux, cela va sans dire. Tu penses que les choses n'en iront que plus vite; aussi vers la fin de juin ou au commencement de juillet — un mois de résistance, on ne saurait exiger davantage, il me semble — prépare-toi à écouter la confession générale et complète de ton Adèle ; tu sais que je n'ai rien de caché pour toi.

Aussi bien, il est temps que je songe à pousser vivement des études qui éprouvent en ce moment un temps d'arrêt fâcheux. Calme plat du côté de ma tante; mon oncle serait-il tombé en disgrâce? ou peut-être ne fait-il son apparition solennelle que les jours où l'on reçoit des lettres d'Algérie, et nous n'avons rien reçu depuis le mois passé. Rose semble inexpugnable; je comptais sur Mme Pruneau. Rien non plus de ce côté; je trouve, il est vrai, le moyen d'entrer dans la grange, la difficulté est d'en sortir, je ne tiens pas à me faire prendre comme une souris dans une souricière.

En somme, disette complète. Attendons.

Je termine ma lettre en disant comme toi : Assez de folies! J'espère que ta réponse m'apportera de meilleures nouvelles de cette pauvre madame si excellente et que nous aimions tant.

Adieu, chère Albertine; à toi.

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