‹ Un été à la campagneChapitre 18 sur 45 · LETTRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

LETTRE QUINZIEME

Albertine à Adèle.

Paris, 20 juin 18. .

Ce que je vais te dire, chère Adèle, ne te semblera pas croyable, et pourtant cela est; je ne parle pas à la légère, j'ai voulu ne plus pouvoir douter, être pertinemment sûre de mon fait avant de t'écrire ce que déjà je soupçonnais.

Monsieur, qui, le jour de l'enterrement, ne voulait pas laisser partir le/corps de sa femme, qui ne parlait de rien moins que de suivre la défunte dans la tombe, monsieur est aujourd'hui consolé, radicalement consolé ; quinze jours à peine ont suffi pour tarir des larmes qui, à l'entendre, devaient être éternelles.

Je te donne la chose comme certaine, et lu me croiras quand je t'aurai dit que c'est auprès de moi qu'il cherche et espère trouver des consolations.

Nous avions commencé par pleurer ensemble de très bonne foi, au moins j'aime à le croire;

depuis quelques jours pourtant, je m'apercevais que sa douleur tournait terriblement au tendre; enGn, de longs regards bien langoureux, des étreintes très significatives et certains attouchements un peu risqués m'ont avertie que le moment de la crise approchait.

Au premier soupçon, une certaine idée m'a traversé la cervelle; cette idée, il s'agit de la réaliser : je me suis mis en tête de remplacer madame, et tu verras que je la remplacerai.

Monsieur touche à la quarantaine, il est vrai, mais il est encore fort bien, à cela près de quelques cheveux absents, et ce n'est pas là un tort bien irréparable, que je sache; il a une petite fortune : son pensionnat rapporte beaucoup ; c'est donc un très bon parti pour moi qui n'ai absolument rien. Je serai dame et maîtresse ; mon rêve ! tu le sais, chère Adèle.

Si je veux arriver à ce but, la première condition est de ne pas descendre du piédestal de haute vertu sur lequel je me suis guindée.

En conséquence, voici comment j'ai jugé à propos de procéder : sans dire un mot, j'ai pris la main qui s'égarait, je l'ai rendue à son propriétaire et, le couvrant d'un regard glacial, je me suis levée majestueusement; puis, de l'air d'une impératrice offensée, j'ai gagné lentement la porte et suis allée m'enfermer dans ma chambre, laissant monsieur muet et abasourdi.

Ce matin, il n'avait pas encore recouvré la parole. Tout est pour le mieux.

A présent, chère Adèle, quittons les choses sérieuses et parlons de toi. Ton Lucien, je n'en doute pas, est tel que tu me l'as dépeint, et tu ne méritais pas moins, du reste, car, tu peux m'en croire, tu es une délicieuse créature.

Où en êtes-vous? Dis-moi cela bien vite.

Et Mlle Rose — je m'intéresse à elle — a-t-elle capitulé?

Et Mme Pruneau? Je ne l'ai pas oubliée non plus.

Allons, vite, vite, écris-moi ; voilà deux mortelles semaines que je n'ai reçu de lettre de toi! Et surtout tache d'avoir du nouveau à me conter.

Entre nous, je commence à me lasser singulièrement de Félicie; je suis à la recherche d'un moyen peu compromettant de me débarrasser d'elle.

Adieu, chère petite Adèle, je t'embrasse bien tendrement; n'oublie pas que j'attends une longue lettre.

Albertlne.

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