LETTRE SEIZIÈME
Adèle à Albertine.
B..., 23 juin 18..
En élève soumise et respectueuse, je m'incline, madame, devant l'expression de votre volonté souveraine; vous m'avez demandé une longue lettre : je vais faire l'impossible pour vous satisfaire.
Es-tu contente? Je te parle déjà avec tout le respect dû à l'austère directrice d'une importante maison d'éducation, car je ne doute pas un instant de la réussite de ton projet. Monsieur pourra-t-il résister à tant de grâce, de beauté, surtout de vertu ?
En parlant de vertu, j'aurais bien voulu te voir faire ta sortie; tu devais être magnifique, mon Albertine, et j'aperçois d'ici la mine contrite de l'infortuné veuf, si barbarement frustré des consolations qu'il convoitait. Qu'il se remette pourtant et prenne son mal en patience :
dans quelques mois, j'en ai l'intime conviction, tu n'auras plus rien à lui refuser.
Mais puisque le cher monsieur a si bravement et si lestement pris son parti de la perte de sa femme, je ne vois pas pourquoi nous ne l'imiterions.
Ne parlons plus de mort ; ce n'en est plus le moment.
Il s'agit d'autre chose, vraiment ! Depuis l'interruption de notre correspondance, j'ai collectionné d'importants et nombreux documents auxquels tu vas participer.
J'ai d'abord trouvé le moyen d'assister aux ébats de Mme Pruneau, sans courir le risque d'être retenue en otage parmi le3 bottes de foin. Voici comment j'ai résolu ce problème difficile :
La grange reçoit le jour par deux grandes lucarnes, à la hauteur d'un premier, à peu près, dont l'une donne sur un hangar où gisent pêlemêle une foule d'objets servant au jardinage, parmi lesquels j'avisai une échelle dressée le long du mur.
Ce fut pour moi un trait de lumière ; je tenais mon moyen. Restait à épier le moment favorable.
Depuis quatre jours je l'attendais en vain, lorsqu'un soir, vers onze heures, comme je faisais sentinelle derrière mon rideau, j'entendis le petit Nicolas tousser en passant devant la cui-
sine, puis je le vis disparaître du côté de la grange.
Un instant après parut sur la porte du rezde-chaussée la grosse Pruneau, en galant déshabillé; après avoir regardé de tous côtés, n'ayant rien flairé de suspect, elle prit le même chemin, aussi légèrement que le lui permettaient ses pieds d'hippopotame, larges autant que longs.
Sans perdre de temps, je descendis et gagnai le hangar à mon tour, en prenant la route opposée.
L'échelle était justement dressée au-dessous de la lucarne; je l'escaladai intrépidement, et bientôt mon regard plongea à l'aise dans les profondeurs de la grange.
Par malheur, la lune, couverte de nuages, ne se montrait que de loin en loin, de sorte que, si j'entendais assez distinctement, je ne voyais que d'une façon très imparfaite.
Le dialogue, au moment où je prenais place dans ma loge, était fort animé. Je n'essaierai même pas de le reproduire ; Mme Pruneau, qui tenait le dé, n'a pas, d'habitude, un choix très heureux d'expressions, et d'ailleurs se servait, ce soir-là, d'une foule de locutions très techniques que je faisais d'inutiles efforts pour comprendre et qu'on perdrait son temps, je pense, à chercher dans Bescherelle ou dans l'Académie.
Ce qui me parut ressortir clairement de tout
cela, c'est qu'en Pénélope prudente, séparée de son mari depuis tantôt un an, notre cuisinière ne tenait nullement à offrir à son honnête Ulysse, lorsqu'il rentrerait dans l'Ithaque conjugale, un ou deux rejetons de contrebande dont elle ne pourrait décemment lui décerner la paternité. La discussion se prolongeait ; le petit Nicolas, emporté par son ardeur juvénile, se refusait aux moyens que la sage institutrice prescrivait comme infaillibles pour éviter tout fâcheux résultat.
Le fougueux élève parut enfin se rendre à des raisons péremptoires. Il devint plus docile ; la discussion s'apaisa, languit, s'entrecoupa, et... je ne pus rien voir qu'une masse noire s'agitant dans l'ombre épaisse.
Je désespérais de tirer aucune instruction de ce cours, suivi à l'aveuglette, lorsqu'un pâle rayon perça les nuages, éclaircit les ténèbres et me permit de distinguer Nicolas, victime résignée, tout de son long étendu, la face tournée vers le ciel, tandis que, plus bas, à genoux, le visage incliné vers le sol, le gros cordon bleu se livrait sur la personne de son élève à une mystérieuse opération, dans l'accomplissement de laquelle elle déployait la plus louable activité.
Le rayon disparut, pas assez vite toutefois pour que je ne pusse voir Nicolas s'agiter comme un épileptique et saisir d'une main
crispée la tête de l'opératrice, qui mit aussitôt fin à sa tâche et s'empressa de le calmer en lui prodiguant force baisers et caresses.
Un court silence suivit cette crise. Il fut interrompu par Mme Pruneau ; elle se félicitait de sa rare prudence et démontrait, preuves en main, à Nicolas, comme quoi, s'il n'eût pas suivi ses prescriptions, il se fût indubitablement trouvé l'auteur de quelque petit Pruneau apocryphe.
Cette démonstration bien comprise, la docte cuisinière se mit immédiatement en devoir de passer à une autre; je pus l'apercevoir, face à face, cette fois, avec son gentil blondin, toujours maintenu dans la même position. Elle avait recouvert le pauvre petit de sa volumineuse personne ; écuyère d'un nouveau genre, elle semblait ainsi chevaucher d'un grand courage, lorsque, à son tour, prise d'une violente crise nerveuse — peut-être est-ce contagieux ? — elle finit par se renverser complètement sur lui, en poussant de si terribles soupirs qu'en vérité on pouvait les prendre pour des mugissements.
Cette seconde leçon terminée, et mon attention ne se trouvant plus excitée au même degré, je me sentis horriblement fatiguée; je me décidai donc à descendre de mon échelle et à regagner mon lit, en cherchant à m'expliquer ce que je venais de voir et d'entendre: mais je m'endormis avant d'y être parvenue.
Je te transmets tout cela en t'engageant à consulter là-dessus Mlle Esaiï, dans la science supérieure de laquelle j'ai la plus entière confiance.
La belle Louise, à laquelle tu t'intéresses, dis-tu, doit, d'ici peu, si je ne me trompe, entrer en composition ; les négociations vont un train d'enfer, et c'est, ainsi que je l'avais prévu, l'avocat qui l'emportera sur ses rivaux ; il tient la corde, toules les chances sont pour lui. Le jeune marié, gêné par sa femme; X..., desservi par sa fatuité, ont été distancés dès le premier tour ; Charles, notre cocher, avait des chances ; il les a perdues ; habitué à brûler le pavé, il a voulu aller trop vite, Rose s'est effarouchée. Le petit avocat va doucement, mais infailliblement au but; quelques jours encore, et je t'annoncerai son plein succès.
Tu me demandes où j'en suis avec Lucien? Ah ! chère Albertine, chaque jour il me semble plus aimable et plus digne d'être aimé. Si tu savais comme mon cœur bat délicieusement, comme il se fond pour ainsi dire de bonheur quand son bras entoure ma taille, quand sa bouche effleure ma joue ou mes cheveux !
Et ces ravissantes sensations qu'il éveille en moi, il n'a pas la joie d'en constater les progrès, l'infortuné ! tant je les lui dérobe avec soin.
Les rôles qui nous sont échus dans la corné-
die de X... nous viennent merveilleusement en aide, à tous les deux, pour le but que chacun de nous poursuit. Il n'en est, lui, que plus empressé, plus pressant, surtout; sous le couvert de son personnage, il déploie des ressources infinies d'esprit et de séduction, et moi, m'abritant, de mon côté, sous mon ingénuité d'emprunt, car je joue — je me dois cette justice — presque aussi bien que toi la vertu indignée, je le désespère à plaisir ; je ne parais pas le comprendre, je le mets hors de lui, à chaque instant, par mes naïvetés calculées.
Il est trop fin, sans doute, pour s'y laisser prendre entièrement; cependant il est tout dérouté, il ne sait au juste à quoi s'en tenir; il en est à se demander s'il a véritablement affaire à une petite sotte, à une Agnès renforcée, ou bien à un rusé lutin qui se plaît à le tourmenter.
Il ne lit pas, il ne peut pas lire dans mon cœur, le cher bien-aimé, sans quoi il y verrait combien j'aspire, moi aussi, à l'heureux moment où, tombant dans ses bras, l'abandonnerai mes lèvres à ses baisers.
Après tout, on ne peut, n'est-ce pas, chère Albertine, en arriver là sans préparer un peu sa chute?
On nous dit coquettes et dissimulées ; nous le sommes, j'en conviens, et bien nous en prend; où en serions-nous, sans cela, bon Dieu I Et que
penseraient de nous ces messieurs? Et puis, n'est-il pas de toute justice qu'ils paient cher ce qui paraît leur faire tant de plaisir !
Je veux que mon Lucien attache le plus haut prix à sa victoire : aussi, je la lui dispute obstinément, pied à pied ; mais comme il sera récompensé de ce qu'il souffre pour l'amour de moi ! Il ne s'attend pas à tous les dédommagements que je lui réserve !
Je te parlais, en commençant ma lettre, de documents que j'avais collectionnés pendant mon long silence ; dans le nombre se trouvent deux curieux autographes que je me propose de copier à ton intention ; d'abord, je vais te raconter comment ils sont tombés en mon pouvoir.
Dimanche dernier, nous avions quelques visites ; le dîner ayant été des plus gais, au dessert, la conversation prit un tour tant soit peu badin. L'avocat, probablement mis en belle humeur par la présence de Rose qui servait, laissa tomber du haut de sa cravate blanche quelques histoires légèrement croustilleuses ; X... se montra presque spirituel, et Lucien, le brillant causeur, fut d'une gaîté contagieuse. Lorsqu'on quitta la table, ces messieurs, se trouvant en joyeuse disposition, allumèrent des cigares et se dirigèrent vers le jardin ; là, n'étant plus gênés par la présence des dames, ils s'en donnèrent à cœur-joie. J'en jugeai ainsi,
du moins, aux éclats de rire qui venaient jusqu'à moi.
Lucien semblait s'être emparé de l'attenti on générale. Que pouvait-il leur dire? J'aurais bien voulu écouter, mais le moyen? Tout à coup, il quitte le groupe folâtre, se dirige vers la maison, monte dans sa chambre et redescend un instant après, tenant à la main plusieurs feuillets manuscrits.
Une lecture interdite aux oreilles chastes se préparait. On s'engage alors, pour plus de sécurité, dans une petite allée sombre, côtoyée par une haute et épaisse charmille, et là, bras dessus, bras dessous, dans un profond silence, on prête au lecteur une religieuse attention.
Ma curiosité ne pouvait rien souhaiter de plus favorable.
Je tire mon rôle de ma poche, et, le nez dedans, livrée à de profondes méditations dramatiques, je me dirige à pas de loup vers la charmille protectrice, qui m'abrite et me permet de saisir au vol des bribes de ce que lisait Lucien.
C'étaient des vers, dits à mi-voix ; ils ne m'arrivaient pas assez distincts pour me permettre d'en saisir le sens ; j'en aurais donc été pour mes frais, sans le plus heureux des hasards.
La lecture finie, le cénacle se met à délibérer, formé en cercle au bout de l'allée; Lucien,
actionné à recueillir les avis et les compliments des auditeurs, remet ou plutôt croit remettre son manuscrit dans sa poche; par une éclaircie de la charmille, je vois le papier glisser, tomber à terre; personne ne s'en aperçoit; toujours argumentant, nos causeurs s'éloignent; ils disparaissent à un détour; je m'élance comme une panthère sur sa proie, je saisis l'objet de ma convoitise, je le cache et m'enfuis dedans ma chambre, j'allais presque dire dans ma tanière; là je m'enferme et, sans perdre une minute, je me mets à lire les œuvres secrètes de ce mauvais sujet de Lucien.
Ce sont deux tableaux destinés à faire pendants. De l'un, cher Albertine, nous pouvons juger en toute connaissance de cause; celui-là me plaît beaucoup, et, si j'osais, j'adresserais des compliments à i'auteur sur la fidélité de son pinceau. L'autre est loin d'avoir mes sympathies; je dois dire, du reste, que c'est une pure traduction; cela nous arrive de la Rome antique et se passait il y a deux mille ans. Espérons que les goûts ont changé depuis ce temps-là.
Le tout fera la matière de deux lettres que je t'enverrai le plus tôt possible. Tu verras, c'est curieux.
Madame est-elle satisfaite? Trouve-t-elle ma lettre assez détaillée? Ai-je bien mis le temps à profit?
En attendant que tu répondes à ces questions, je t'embrasse, chère Albertine, et je fais des vœux pour ton avancement ; je te parle en nièce de colonel.
Adieu, et à toi.
Adèle.
P. -S. — Imagine, si tu peux, la figure de Lucien en quête de son manuscrit et courant après sa poésie un peu hautement troussée, dans l'espoir de l'arracher à quelque main indiscrète; questionnant les domestiques, interrogeant chacun du regard et ne retrouvant pas trace de la fugitive! Aujourd'hui il est à peine remis de ses perplexités.
Pauvre garçon! Est-il assez malheureux, et suis-je assez méchante, dis?
Adèle.
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