LETTRE TRENTIÈME
Adèle à Albertine.
B..., 14 août 18..
Je suis bien malheureuse, va, ma bonne Albertine. Le croirais-tu? Lucien est parti; il a quitté B... hier au soir... et je suis forcée de cacher mon chagrin, de dévorer mes pleurs; il ne faut pas que l'on devine ce que je souffre.
Ma tante ayant reçu une nouvelle lettre de son mari, lettre bien plus explicite que la première à l'endroit du prétendu qui m'est destiné, j'ai voulu, à ce propos, faire expliquer Lucien, qui ne me parlait de rien ; je voulais savoir quelle conduite il tiendrait à l'arrivée de mon oncle.
Après avoir éludé long-temps une réponse nette et catégorique, comme je le pressais vivement, il a fini par me dire froidement qu'il n'était pas libre, sans vouloir répondre autrement à toutes les questions que je lui adressais. Impossible de lui arracher autre chose que cette réponse ; puis il m'a déclaré que, ne voulant
pas nuire à l'union qu'on me préparait, il se proposait de nous faire ses adieux le jour même.
Mes larmes, mes supplications n'ont pu changer sa résolution. Il est parti !
Ah! ma chère Albertine, je ne le verrai peut-être jamais! Et moi qui l'aime tant! Pourquoi me quitte-t-il ainsi?
J'ai passé une nuit affreuse. Je mordais mon oreiller, afin d'étouffer mes sang-lots. Je n'ai pas voulu descendre déjeuner ce matin; tout le monde aurait remarqué mes yeux rouges.
Adieu, ma chère Albertine; plains-moi, écrismoi, console moi... Je suis au désespoir.
A toi.
Adèle.
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