LETTRE TRENTE-DEUXIEME
Adèle à Albertine.
B..., 20 août 18..
Ta bonne lettre m'a fait grand bien, chère Albertine ; en m'arrachant de chères illusions, elle m'a forcée d'envisager les choses sous leur jour véritable. Ma tête s'est calmée peu à peu, mes larmes se sont séchées, et si je n'ai pu parvenir à chasser de mon souvenir celui qui m'a été, qui m'est encore si cher, en dépit de ses torts, au moins j'ai réussi à cacher à tous la blessure dont mon pauvre cœur saignera longtemps, je le crains.
Doutant de ma parfaite guérison, je ne voulais pas t'écrire avant l'arrivée de mon oncle, que nous attendions de jour en jour. Eh bien ! j'ai résolument subi l'épreuve : mon oncle est revenu, et si je n'ai pas eu l'air précisément enchantée du présent qu'il veut me faire, au moins j'ai joué la pensionnaire qui accepte, sans
empressement comme sans répugnance, le premier mari qu'on lui présente.
Ah ! mon Albertine, que ce prétendu est loin de Lucien sous tous les rapports ! Certainement, il n'est pas mal: c'est un grand et gros garçon de vingt-six ou vingt-sept ans, sanglé dans son uniforme, haut en couleur, blond, aux moustaches soigneusement effilées ; en un mot, ce qu'on appelle un beau soldat; mais il se tient si raide ! Et puis, quelle conversation ! Toujours la garnison, toujours le régiment ! Voilà ce que j'entends depuis quarante-huit heures, voilà ce que je serai probablement condamnée à entendre toute ma vie, quand j'aurais pu... Tiens, je ne veux plus penser à cela ; je me remettrais à pleurer et je finirais par devenir laide, ce qui ne m'avancerait à rien, n'est-ce pas ?
Je cherche à me distraire en me remettant avec acharnement à la peinture, un peu négligée dans ces derniers temps, tu sais pourquoi.
En fait de distractions, j'userais volontiers de mon observatoire de gauche, et ce serait le vrai moment, si ma tante n'avait pas changé la disposition de son appartement et fait de sa chambre à coucher un cabinet de toilette. De cette façon je ne puis ni voir ni entendre ce qui se passe chez elle.
Après tout, que m'importe? Il ne s'y peut rien passer qui ne me soit parfaitement connu.
— iou
Adieu, ma chère amie, je t'embrasse bien des fois.
Adèle.
P.-S. — Mon oncle mène les choses militairement : dans un mois au plus tard, je serai Mme la vicomtesse de S... Ce gros garçon est vicomte.