‹ Un été à la campagneChapitre 36 sur 45 · LETTRE TRENTE-TROISIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TRENTE-TROISIÈME

AJôertine à Adèle.

Paris, 28 août iS..

Je le vois avec plaisir, chère petite, te voilà raisonnable. Est-ce à ma lettre qu'il faut attribuer cet heureux changement? J'en serais fière. Le temps est-il pour quelque chose dans cette cure? Tant mieux encore. L'important est que tu sois en bonne voie de guérison, et la meilleure preuve de ton retour à la santé, c'est la velléité de distraction qui te passe par la tête.

Ta tante a eu vraiment grand tort d'abandonner sa chambre à coucher : une petite séance à ton observatoire t'aurait complètement remise.

Dis donc, voilà ton oncle — le faux — en disponibilité. Quelle triste figure il doit faire, depuis le retour de ton oncle, le vrai !

Eh bien ! moi, si j'avais en ma possession ce bijou inoccupé, j'utiliserais ses loisirs.

Cela mérite explication.

D'abord et avant tout, chère Adèle, il ne s'agit

pas de moi : ton oncle n'excite nullement ma convoitise, je te prie de le croire. Il s'agit de Jeanne, mon Dieu, oui !

Elle ne répond pas comme je le désirerais aux peines que me coûte son éducation ; la voie dans laquelle je la dirige n'est pas la sienne, je le crains; elle a, j'en répondrais, d'autres aptitude qu'il m'est impossible de cultiver. Elle fait bien à peu près ce que je veux, mais sans entrain, sans animation, presque à contre-cœur, et ces plaisirs dont elle jouit imparfaitement avec moi, j'ai grand'peur que son affreux marin ne les lui fasse goûter dans toute leur plénitude.

Cette pensée m'exaspère; je maudis mon impuissance, j'en suis arrivée à considérer cet homme comme un odieux rival ; je ne saurais me résigner à le savoir tranquille possesseur d'un bien dont je ne puis user. Je médite contre lui des noirceurs dignes d'Atar-Gull.

Tu ouvres de grands yeux, tu te demandes si je parle sérieusement. Pas tout à fait, rassuretoi, mais peu s'en faut. Écoute, au risque de passer à tes yeux pour une véritable folle, il faut que je t'avoue l'idée baroque qui assiège ma cervelle depuis que je sais ton oncle en vacances : il me semble qu'il suppléerait victorieusement à ce qui me manque pour accomplir la vengeance que je rêve ; avec son secours enfin,

je parviendrais à cueillir la fleur que mon corsaire couve du regard et vers laquelle il étend déjà la main.

Comprends-lu quel bon tour à lui jouer? Entre ennemis, cela se fait ; on brûle ce qu'on ne peut emporter : c'est de bonne guerre.

Oui, mais les oncles ne courent pas les rues ; comment s'en procurer un? Et puis les scrupules de Jeanne, à l'aspect d'un si étrange complice, comment les lever.

A ces questions, pas de réponse.

Ah ! si nous vivions encore sous le régime des dieux de l'Olympe, dès ce soir j'adresserais une fervente prière à Vénus ; la complaisante déesse ne me refuserait certainement pas de changer mon sexe, et Jeanne serait alors bien complètement à moi.

Je ferme ma lettre, car je vois d'ici se lever tes jolies épaules à toutes mes divagations.

Adieu, madame la vicomtesse; je t'embrasse.

Albertine.

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