LETTRE TRENTE-SEPTIEME
Adèle à Albert ine.
B..., 12 septembre 18..
Je suis on ne peut plus heureuse, ma chère Albertine, d'être venue si à propos et si efficacement à ton secours et de t'avoir aidée, en outre, à découvrir la vocation véritable de ta charmante écolière; mais puisque son départ laisse encore une fois mon oncle sans emploi, sois assez aimable pour me le retourner immédiatement; je le remettrai où je l'ai pris, et ma tante, fort occupée ailleurs, ne soupçonnera pas même ma petite infidélité.
Je te dirai, ma chère amie, que mon mariage va un train d'enfer. Si tu voyais la jolie corbeille qui m'est arrivée ce matin de Paris ! On ne peut rien rêver de plus riche et de meilleur goût.
[Nous supprimons la minutieuse description des objets contenus dans la corbeille — deux
pages d'une écriture très fine et très serrée — au risque d'encourir le blâme de l'aimable lectrice; quant au lecteur, son approbation nous est acquise d'avance.]
Décidément, je m'étais trompée sur le vicomte de S... Je te l'avouerai, il commence à me plaire infiniment. Comme homme, d'abord, il est très bien ; s'il perd de ses avantages, s'il a l'air un peu raide sous l'habit de ville, il est superbe en grand uniforme; et puis sa conversation, qui m'avait si fort assommée, a subi une heureuse transformation.
Depuis que nous nous connaissons mieux, il m'a avoué son embarras à nos premières entrevues; il ne savait que dire, mon air maussade l'ayant complètement désarçonné ; car ce sabreur n'a pas le moindre aplomb. Aujourd'hui, débarrassé de toute contrainte, il se fait écouter avec plaisir.
Après cela, je ne te le donne pas pour un homme d'esprit; il passe dans la foule, voilà tout.
De mon côté, j'ai quitté peu à peu mon air renfrogné; tout en poussant quelques soupirs involontaires au souvenir de Lucien, je l'oublie tout doucement, et si je suis encore un peu raide avec mon légitime adorateur, on attribue cette réserve à mon extrême timidité.
Lui, au contraire, est tout feu, tout flamme; il presse le mariage, il en hâte les préparatifs; il passe sa vie sur la route de Paris à B... Mon oncle et ma tante le secondent activement; moi, je ne m'oppose nullement, et pour cause, à cette précipitation; aussi, le 22 septembre, sans remise aucune, la cérémonie doit s'accomplir.
Je te le dis tout bas, chère Albertine, elle arrivera à temps; je me trouve, imagine-toi, dans la position assez perplexe de la bellesœur de Barbe-Bleu : je ne vois plus rien venir !
Adieu ; je ne t'écrirai guère maintenant qu'après mon mariage. Et le tien, tu ne m'en parles pas !
A toi.
Adèle.
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