LETTRE TRENTE-HUITIÈME
Albert ine à Adèle.
Paris, 16 septembre 18..
Il y a urgence, en effet, chère et petite, et tu dois, je le comprends, hâter la bénédiction nuptiale de tous tes vœux.
Heureux vicomte ! Le voilà, quoi qu'il arrive, assuré de ne pas mourir sans postérité. C'est la seule chose que le mari de Jeanne ait à envier au tien... Ah ça! pourvu qu'il n'aille pas s'apercevoir qu'on ne lui a rien laissé à faire. Il pourrait se formaliser de cet excès de prévenance : il y a des caractères si mal faits !
Je me fie, du reste, pour donner le change à ses soupçons, si par hasard il osait en concevoir, à ton talent éprouvé de comédienne; c'est le cas, ou jamais, de le mettre à profit.
Ta corbeille est magnifique, ma chère, et ton mari a galamment fait les choses. Cet homme-là a beaucoup de bon, sais-tu ; il mérite d'être
aimé, et je ne doute pas qu'il ne te fasse promptement oublier Lucien.
Je ne te parle pas de mon mariage, et c'est tout simple, quoi t'en dire? Je m'achemine paisiblement vers le but marqué; l'imprévu, l'inattendu n'ont rien à démêler avec moi. Je te dirai, si tu veux, que monsieur ne sait plus sur quel ton chanter son amour; il en est arrivé à l'adoration, au fétichisme; j'attends qu'il me dresse un autel et qu'il m'encense. Je me laisse faire avec un admirable sang-froid.
Malgré la meilleure volonté du monde, je t'assure, je ne me sens pas à la hauteur d'un tel enthousiasme. Mon futur mari commence à m'inspirerje ne le nierai pas, une certaine affection; mais j'ai beau étudier, analyser ce que j'éprouve près de lui, je ne saurais découvrir en moi rien de pareil à ce que je ressentais près de toi, près de Jeanne ou près de Félicie.
Depuis trois mois, j'en conviens, mon temps a été employé de façon à absorber tout ce que j'ai de facultés aimantes, et mes moyens ne me permettent pas de nourrir deux passions à la fois ; mais, après le départ de ma bien-aimée Jeanne, je ne me suis pas permis la moindre distraction; chaque soir, j'entends de douces paroles, je ne me refuse pas à de tendres attouchements, je me prête même parfois à d'irritantes caresses, et je reste froide, g-lacée.
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Cependant monsieur n'est pas d'âge à ne plus pouvoir inspirer d'amour; il est vraiment bien encore; je me dis tout cela, je me le répète, et je ne parviens pas à m'échauffer. Et vois la bizarrerie! à peine rentrée chez moi, à peine dans mon lit, ta chère image, celle de Jeanne, viennent voltiger à mon chevet, m'assiègent sans relâche, et bientôt il faut payer tribut à votre trop séduisant souvenir.
Rends-moi cette justice, chère Adèle, je fais ce que je puis; que veux-tu? C'est plus fort que moi, la vocation n'y est pas. Quoi qu'il en soit, à la fin du mois, moi aussi, je serai mariée.
Adieu, je t'embrasse au front, chaste fiancée.
Albertine.
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