LETTRE TROISIEME
Adèle à Albert ine.
B...; 8 mai..
Chère Albertine, tu crois que je m'ennuie à la campagne, eh bien! tu te trompes; non seulement je ne m'ennuie pas maintenant — et cela n'a rien d'étonnant, puisque depuis quinze jours seulement j'ai quitté Paris — mais encore je pense que je m'amuserai beaucoup, et que ce prétendu séjour de l'innocence, comme tu l'appelles, ne contribuera pas peu à me faire mordre au fruit de l'arbre de science dont j'ai un si furieux appétit.
La campagne d'abord me plaît, peut-être parce que jusqu'à présent j'ai été enfermée entre quatre murs; et puis la maison de mon oncle — je ne dirai pas son château, comme toi, flatteuse — est vraiment fort agréable et, de plus, avantage que tu comprendras, renferme une vaste bibliothèque dont je puis user à discrétion, à indiscrétion même, si j'en juge par
quelques ouvrages que j'ai parcourus; pour une liseuse comme moi, ce n'est déjà pas un mince avantage; aussi,, tous les matins, dès six heures — car il fait ici un temps superbe — tu pourrais voir ta petite Adèle serpenter à travers les allées du jardin, tenant un livre et s'enivrant d'air pur, de poésie et du parfum des lilas ! Avant de venir à B... je ne connaissais pas le printemps,
Hôte doux et charmant, frère des fleurs écloses, Qui fait rougir les fruits et fait ouvrir les roses !
Dis que mes lectures ne me profitent pas : j'en suis déjà aux citations!
Après la lecture, j'ai la musique, dont je raffole, et mon oncle m'a fait la galanterie d'un excellent piano; et mes dessins, et ma peinture! Il y a ici une variété infinie de jolis points de vue que je me propose de croquer. Voilà, tu m'avoueras, de quoi chasser l'ennui.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; je t'ai dit tout à l'heure que mon séjour à B... ne serait pas sans utilité pour mon instruction; je vais m'expliquer : notre jardinier, le père V.,., a deux fils et deux filles; ma tante a amené de de Paris un cocher, un domestique, une femme de chambre et une cuisinière; eh bien! tout ce monde-là est jeune, pas trop mal tourné et s'en-
tend déjà au mieux, si j'en juge par ce que j'ai saisi au vol.
Il y a un certain petit bois, au fond du jardin, dont les noires profondeurs seront fatales, je le crains, à Y innocence villageoise. Jusqu'à présent il n'y a peut-être pas grand mal, mais cela ne tardera pas à devenir sérieux, et j'espère bien alors ne rien perdre des détails.
Figure-toi que personne ne se défie de moi, on me prend pour une enfant. J'ai bientôt dixhuit ans, et c'est à peine si l'on m'en donne quinze : tu connais mon petit air innocent et réservé; qui ne s'y tromperait? Toi-même, n'as-tu pas hésité longtemps avant de hasarder une déclaration? Encore ne t'es-tu risquée qu'en tremblant.
Personne ne se gêne donc devant moi, on me considère comme un zéro, et tu penses que je fais tout mon possible pour justifier la bonne opinion.
Autre chose encore : mes études doivent être singulièrement favorisées par la position du logement que j'occupe. Figure-toi un amour de petite chambre ayant pour dépendances deux jolis cabinets : l'un renferme mon piano et me sert d'atelier; de l'autre j'ai fait mon cabinet de toilette. Le tout est borné par la chambre à coucher de ma tante d'un côté, et de l'autre par la plus belle chambre de la maison, celle qui se
donne aux meilleurs amis et aux personnes qu'on reçoit avec plus de considération.
Jusqu'à présent, chère Albertine, tu te demandes en quoi cela peut me faire acquérir les connaissances qui me manquent. Voilà : hier au soir, en furetant partout, je me suis aperçue que, de mon atelier, par une fente presque imperceptible, on voit tout ce qui se passe chez ma tante.
Ce que le hasard avait fait dans mon atelier, j'ai réussi à le pratiquer avec le même bonheur dans mon cabinet de toilette, de façon qu'un second jour, non moins indiscret que le premier, me laisse maîtresse des secrets de la chambre voisine; et s'il te plaît, des deux côtés ma vue porte en plein sur les lits ; il ne se peut rien passer là que je ne le voie.
Comprends-tu maintenant? Mon oncle ne restera pas toujours en Algérie, il viendra à B..., et j'aurai bien du malheur si le mystérieux rideau qui abrite les secrets de l'alcôve ne s'écarte pas un tout petit peu en ma faveur; voilà pour ma gauche; à droite, j'espère très fort qu'il se dévoilera aussi quelque friand mystère dont je ferai mon profit.
Ajoute encore à l'avantage de ma position que, mon cabinet et mon atelier fermés, on ne peut rien entendre ni voir de ce qui se passe chez moi. Dans le cas où, pour parfaire mon
éducation, il me plairait de passer de la théorie à la pratique, je suis assurée que mes murs ne possèdent ni yeux ni oreilles ; tout le monde ne saurait en dire autant.
A tout hasard, j'ai mis de l'huile à mes serrures, elles sont maintenant d'une discrétion merveilleuse. Je m'habitue à ouvrir, à fermer, à entrer ou sortir de façon à ne point éveiller les susceptibilités de l'oreille la plus délicate. Viennent les occasions, elles ne m'échapperont pas par ma faute ; tout ce qu'un bon général peut faire pour assurer le succès, je l'ai fait.
Puisque nous sommes munies chacune de notre observatoire, nos confidences vont se multiplier et ne manqueront sûrement ni de variété ni de piquant. Ma tante compte cet été sur de nombreux visiteurs; ainsi attends-toi à une chronique intéressante ; tache, de ton côté, d'avoir autre chose à regarder que des pincettes ; en vérité, ce serait par trop triste! Je t'écris précisément aujourd'hui, parce que, la nuit passée, j'ai rêvé de toi. Jeté donne à deviner ce que j'ai fait en m'éveillant?
Si tu devines, fais-en autant, mon cher amour, en pensant à ton
Adèle.