DEUXIEME LETTRE
Albert ine à Adèle.
Paris, 27 avril 18. .
Vois, mon Adèle chérie, que je ne te fais pas attendre ma réponse; je te suppose installée dans ton château, et je t'écris à B..., comme tu me l'as recommandé. Tu penses à moi, dis-tu, chère petite; ah! je t'assure que tu es payée de retour! Déjà deux mois de séparation, sans espérance de nous rapprocher jamais! Et moi qui aurais voulu passer ma vie avec toi !
Mon histoire est la tienne; ces charmants plaisirs que nous goûtions ensemble, il faudra maintenant s'en sevrer, ce qui serait bien dur, ou en jouir seule, ce qui leur ôte presque toute leur saveur. Enfin!...
Qu'est-ce que vous dites, mademoiselle? Si vous saviez que je vous eusse remplacée dans mes affections, vous me dénonceriez à madame? D'abord, apprenez que madame et, par contrecoup, monsieur sont tellement entichés de moi
que rien de ce que vous pourriez leur dire à ce sujet ne leur ôterait la haute opinion qu'ils ont de mon austère vertu ; ils traiteraient tout bonnement vos dires d'horreurs fabuleuses et de calomnies; ensuite, vous saurez, méchante rapporteuse, que, depuis votre départ, toutes les grandes qui sont restées ou toutes celles qui sont venues sont si laides, si plates, si maigres, si mal bâties ou si déplaisantes que, quand bien même j'aurais osé concevoir la coupable pensée de vous en substituer quelqu'une, j'aurais été obligée, bon gré, mal gré, d'y renoncer. Plaisanterie à part, mon beau petit ange adoré, cette idée de te remplacer, je l'ai eue parfaitement. Tu connais mon tempérament et mes principes : l'un me commande impérieusement la jouissance, obtenue n'importe par quel moyen; quant aux autres, ils ne me laissent à cet endroit aucun scrupule, aucun remords, et si j'avais trouvé un sujet digne de tenir ta place, j'aurais immédiatement tenté sa conquête. Mais je te dirai que, de l'observatoire que je me suis fait pour embrasser d'un seul coup d'œil tout le dortoir, après avoir assisté plusieurs fois de suite, incognito, au coucher de ces demoiselles, j'ai dû penser que ce n'étaient pas des filles dont j'étais appelée à faire l'éducation, mais que j'avais bien plutôt sous ma direction un véritable rég-iment de pincettes.
J'ai donc été forcée de te rester fidèle et de me contenter, pour tout potage, de ton souvenir, quand j'aurais si bien voulu tenir entre mes bras ta gracieuse petite personne.
Sais-tu, chère Adèle, que tu vas joliment t'ennuyer pendant tout un été loin de Paris? Et toi qui avais si bonne envie de t'instruire, toi qui me faisais de si drôles de questions auxquelles il m'était impossible de répondre, par la raison bien simple que je n'en sais pas plus que toi, à qui j'ai enseigné toute ma science, sais-tu bien que la campag-ne, le véritable séjour de l'innocence, dit-on, est un lieu mal choisi pour acquérir les connaissances qui te manquent?
En tout cas, dis-moi ce que tu y fais et à quoi tu t'occupes; écris-moi souvent, cela te désennuiera ; moi, si je parviens à te trouver une remplaçante telle quelle, je ne manquerai pas de t'en faire part.
En attendant, pour répondre aux mille baisers que tu m'as g-énéreusement envoyés dans ta dernière lettre, je t'en envoie le double, à répartir moitié sur ta bouche charmante, moitié sur ta divine petite g"orge.
A toi,
Albertine.