LA 6R1LLB DU PARC
— Et tu n'as riea découvert de plus, ajouta M. de Leurtal, rien qui puisse nous mettre sur la voie? un lambeau d'habit, une cravache, une clef, que sais-je, enfla, quelque chose qui aura échappé au blessé?
— Non, monsieur, non je n'ai rien découvert, répondit le jardinier; mais une preuve qu'ils étaient plusieurs, et par conséquent que c'étaient des voleurs, c'est qu'il y en a un qui a essuyé le couteau après un brimborion de papier, ce qu'un homme seul n'eût pu faire avec deux doigts de moins à une main. Tenez, j'ai mis ce chiffon dans ma poche.
— Donnez! s'écria vivement M. de Leurtal, et il s'empara avec anxiété du papier ensanglanté que lui présenta Antoine : il l'examina avec attention et bien longtemps. Chacun se taisait, et ce silence était si profond, qu'Amélie entendait son cœur battre dans sa poitrine. Tout à coup M. de Leurtal lève les yeux sur elle, et lui tendant le papier, il lui dit, sans que rien trahît un soupçon :
— Voyez, examinez ceci, et vous serez de mon avis. Voici un pli profond et bien marqué, c'est là qu'on a appuyé le tranchant de la lame; de chaque côté, remarquez ces deux plis à pehie iodiqués , et au-dessous desquels il se trouve encore du sang. Ce n'est pas un couteau ordinaire qu'on a essuyé avec ce papier, c'est un poignard à lame plate, et lé' gèrement quadrangulaire.
— Précisément, un poignard! s'écria Antoine; des brigands, des jacobins, des chouans ! *
• M. de Leurtal imposa durement silence à l'inierrupteur et le renvoya de la salle à manger. Amélie avait pris le papier, et par un mouvement machinal, comme une maîtresse de maison qui fait les honneurs de la table, elle le passa à son voisin. Celui-ci l'examina avec curiosité, et jetant un nouvel effroi dans l'âme de la malheureuse Amélie, il ajouta tout à coup :
— Mais il y a quelque chose d'écrit sous ce sang.
14e UN ÉTÉ A MEHOON.
— Voyons, ToyoBs ! â'éâhà M. de Leurtal, Vmi ftrdmt et la voix altérée. Oa lui readil le papier, et sur sou extrémité il déchiffra ieuteinent ces mots :
t Monsieur et madame de Leartal ont Vhomxêut d'iwoi^ ter,... » Il s'arrêta : le papier était déchiré.
« Les syllabûH de cette phrase épelées à travers le sang^ souQèreat comme uq glas de mort à Toreilie d'Amélie. M. de Leurtal froissa le papier avec une violence hombiei et dé* celaat alors pour la première fois toute la tempête de sou àme, il s'adressa à sa femme et lui dit d'uue voix farouche :
— Ëii bien ! nous verrons celui de nos invités qui manquera à la fête de ce soir.
11 sortit, et tout le monde le suivit dans un silence soupçonneux. Amélie resta seule, et pour la première fois elle osa regarder l'horrible objet d'accusation. Elle le regarda^ et faut-il vous dire tout ce qu'une femme peut remarquer dans son amant, elle reconnut ces doigts à cette beauté des ongles que son mari avait si bien vue ; elle les reconnut. Elle était seule, elle les emporta. »
Ici madame de G''**^ s'arrêta accablée par la terreur de son récit. Je le crus tini» et dominé moi-même par l'intérêt qu'il m'avait inspiré, je lui dis vivement :
— Et vous jugez assez mal notre jeunesse, madame, pour la croire incapable du courage de M. de W***?
A ces mots, madame de G***, me regardant avec un triste sourire, ajouta doucement :
— Ah ! ce n'est pas là que fut le dévoûment ; ce n'est pas là que fut le soio de la réputation de celle qu'il aimait. Se mutiler, c'est atfreux ; mais écoutez la hn de cette histohre. Je me rapprochai d'elle, et elle continua.
t Dire les inquiétudes , les projets désespérés et les angoisses qui déchirèrent le coeur de madame de Leurtal durant cette journéej ce serait vouloir vous raconter ce qui dans une autre vie eût suffi à des années de douleur. Tou-
LA éltlLtfc bV PkAC. 14t
tefois, il àMtB à AtiiAliè të ({ui arrive à cent doûl le malheër ii*est pais aecoiflpU : m Vague èspoit fldtte tôujoùrô pat'iôi eé cHoc de toutes lëâ soufîrances. L'empire des devoira du mondé et des habitudes journalières tint aussitôt à son sécoiirs, et ce fut en paraissant donner des soins attentifs aul préparatifs dû soir, qu'elle pas^ cette journée. Que vous dirdi-je? elle parut au salon resplendissante et calme. A mesure que l'heure du danger approchait, elle ^^étàit sentie devenir forte. Elle avait fait ce que doit faire toute àmé résolue qui veut éite à la hauteur de son sort. Au lied de laisser veilir le malheur pied à pied dans sa vie, elle l'avait reçu tout entier datis son imagination ; elle s*était dit que la fîQ de cette journée pourrait être pour elle le déshonneur et la mort, et elle â'étdt fait Une résolution pour une si grande catastrophé.
• lA fête couiiheriça, ef lés conviés arrivèrent en foule. M. de L&urtdl, debout à quelques pas de Isl porte, affecta ce soir-là iitie pdlites^ef qui lui permit de compter pour ainsi dire ceux qui entraient. Cependant l'heure s'avançait et M. de W** ne venait pas ; quelques-uns des merveilleux du jour se faisaient aussi attendre. Madame de Leurtal était alors assez belle pour avoir excité plus d'un désir et reçfi plus d'uQ hommdge, de façoii quc^ les soupçons dé M. de Lètïrtal poùvai<^nt encore tester indécis. La fête continue, et quelques invitée manquent encore; mais ce sont des fûmmes, des irîeiflards dû des inutiles, pas un honime à soupçonner, si ce n'est peut-être M. de W**^. Amélie s'en aperçoit, et èoh mari lui jette ces mots au moment où elle (jasse près de lui :
— Le cercle de mes souj)çons se resserre, il n'enfermé pfus que trois noms, et déjà j'oserais choisir et m'assurer que monsieur. .
• A l^înstant où H allait prononcer lé nom fatal, il retentit avee fràcaS à fa grande ï^orté àix sàloû, et M. de W* y par^t. l. ti lùàâââte de Léiirta) furent, chacun de son e6té,
148 UN ÉTÉ A MBUDON.
Bi empressés de le dévorer de leur regard, que ni Tun ni Tautre ne put observer le trouble qui les trahissait tous deux. Mais cet aspect jeta dans l'âme de tous deux des sen* timents bien différents. M. de W*** entra, son claque sous le bras , caressant son jabot de la main gauche, et de la main droite jouant avec la longue chaîne de montre que portaient alors les élégants du temps.
• —Ah! ce n'est donc pas luil pensèrent ensemble monsieur et madame de Leurtal.
— Ce n'est donc pas lui que je dois soupçonner! se dit le mari, devenu soudainement honteux et embarrassé.
— Ce n'est donc pas lui qui a été blessé ! s'écria en son àme la triste Amélie.
» Oh! dès ce moment comme tout changea pour elle! La grandeur de son danger évanouie , son amant sauvé, ses angoisses éteintes : tout cela lui allégea le cœur au point que si M. de Leurtal n'eût encore attendu les autres invités, qui ne vinrent point, il eût deviné la vérité aux regards heureux de sa femme. A plusieurs fois, M. de W*** passa près d'elle, et lui parla avec cette aisance et cette politesse dont il était le modèle. Le bal avançait, but était sauvé. Bientôt, selon l'habitude de cette époque, on propose de danser une gavotte. Quelques voix désignent les danseurs les plus renommés et les danseuses les plus à la mode de nos salons d'alors. M. de W*** est désigné le premier ; on ne donna à madame de Leurtal que la seconde place parmi les femmes, de façon qu'ils étaient en vis-à-vis. Jusqu'à ce moment un reste d'inquiétude avait murmuré au fond de la joie de madame de Leurtal; elle ne supposait ni ne devinait rien, mais elle craignait encore. Cependant toute anxiété se tut lorsqu'elle vit avec quelle légèreté et quelle perfection M. de W*** dansait devant tout ce monde attentif. Le regard et le sourire tranquilles et polis, les passes légèrement faites, sans être évitées , la main sur laquelle on devait s'appuyer librement