LA GRILLE DU PARC* U
présentée : tout cela mit au cœur de madame de Leurtal tant de certitude d'avoir si inutilement souffert, qu'ellemême se livra avec plus d'abandon à cette danse alors si admirée, et que, dans un moment où la rapidité des mouvements pouvait tout cacher, elle se laissa aller à serrer la main de M. de W***, comme pour le féliciter d'un bonheur qu'il ne devait pas comprendre. A ce momeul, un cri horrible se fit entendre...
— Ah! m'écriai-je, en interrompant malgré moi madame de G***, c'était M. de W***!
— Non ! reprit madame de G*** avec une énergie que je ue lui avais jamais vue; non, monsieur, non, il ne pàUt point et ne cria point; ce fut la malheureuse Amélie qui tomba évanouie, en sentant céder sous sa main la main mutilée de son amant, en pressant, sans qu'ils répondissent à son appel, ces doigts de coton si habilement préparés.
» Le lendemain, une fièvre horrible s'empara de madame de Leurtal, et M. de W*'* vint tous les jours s'informer de ifu sauté pendant plus d'une semaine, coutiuuant ainsi son sublime dévoùmeut. Après ce délais il partit pour l'armée, emportant avec lui sou secret.
~ i.t il l'a toujours gardé? dis-je à madame de G'**.
~ Oui, monsieur, reprit- elle tristement, et bientôt nous appiimes que dans une rencontre il s'était exposé si témérairement, qu'il avait dû subùr une terrible opération. Quand il revint, il avait déjà un bras de moins.
~ Ah î s'écria madame de Leurtal en le voyant, qu'avesFvous fait?
— C'était le plus prudent, répondit simplement M. de W\ .
Après ces mots, madame de G*** tomba dans une profonde Tôvehe, et je n'osai lui dire combien je la plaignais d'avoir tant souffert.
COELINA
Madame la baronne de Villois était une grande femme sèche, mal venue à sa taille de cinq pieds cinq pouces comme à son titre de baronne-, nulle en tout ce qui distingue physiquement une femme d'un grenadier; riche en ce qui peut les confondre moralement. Elle avait pour mari M. le baron de Villois, se disant général et Espagnol, appuyant ces deux prétentions, la première, d'une boutonnière garnie d'un ruban si confusément rayé de rouge, de bleu, d'orange, de vert, de noir, qu'on pouvait dire qu'il avait toutes les décoraliqns de TEurope sans pouvoir désigner une seule de celles qu'il avait ; la seconde, d'un langage barbouillé de terminaisons en a et en o, en as et en os, qu'il appelait son ignorance de la langue française. Du reste, très-soupçonné de voler à l'écarté (ceci se passait en 1822). Nous autres jeunes gens qui n'avions rien à faire qu'à nous moquer des vieilles femmes qui font patienter leur âge mûr jusqu'à cinquante ans, comme un créancier dans l'antichanibre, nous avions appelé la baronne de Villois madame Carmin. Ce nom n'avait d autre origine qu'une phrase habituelle de madame VilloLs : a Je ne puis pas souffrir les femmes qui mettent du carmin. » En raison de quoi elle se plâtrait le visage d'un rouge brique tout à fait odieux. Le ruban du mari lui avait valu le sobriquet d'Arc-en-Ciel. Avec la tournure de la baronne, la réputation du baron et leur style à l'avenant, ces
t52 TIN ÉTÉ A MEUDON.
deux personnes avaient -de rares privilèges. Le plu?' inconcevable était d'être reçus dans quelques salons de bonne compagnie; un autre non moins étrange, d'avoir pour fille une admirable personne; distinguée de corps, de tête, de langage, d'esprit, quelque chose de mieux qu'une femme ravissante, car elle était souverainement froide et retenue. Quant au dernier privilège des Villois, que les méchants expliquaient par le second, il consistait à avoir pour ami un certain M. Ourdan, homme supérieurement spirituel, de raanières parfaites, fournisseur échappé aux regorgements de TËmpire et aux liquidations de 1815, riche à éclabousser les simples millionnaires, causeur adorable : il avait connu tout l'Empire, hommes et contrées, il savait des histoires burlesques ou épouvantables sur tous les noms célèbres qui tombaient par hasard dans l'intime conversation qui survivait d'ordinaire entre huit ou dix privilégiés au tumulte de la soirée où M. Ourdan n'arrivait jamais qu'à une heure du matin. Ces bonnes orgies d'esprit dévergondé, nommé médisance par les sots qui en étaient exclus, commençaient d'ordinaire à deux heures du matin et finissaient à quatre par un souper délicat désigné par les adeptes sous le nom de morceau sous le pouce: c'est là que régnait M. Ourdan.
Souvent nous avions voulu retenir la baronnie Villois dans ces réunions attardées, mais M. Ourdan ne l'avait jamais sou^rt; il ne nous en donnait pas d'autre raison que sa haine pour un grand, énorme, riche monsieur, marié à une spirituelle et gracieuse femme que nous aimions beau coup, et qu'il traînait partout comme un gros cheval normand attelé à un frêle tilbury. Cet homme faisait des calembours et en riait à foison. « Jamais, nous disait M. Ourdan, je ne donnerai à ce butor l'avantage de ne pas être le plus bête de la soirée. » Quoiqu'il fit si aisément les honneurs de Tesprit des Villois, M. Ourdan ne permettait pas la moindre plaisanterie sur leur compte, et se montrait im-
COELINA. 153
patient des éloges qu'on donnait à leur fille Gœlina. Ge nom de Gœlina était peut-être la seule chose qui fût du fait des Villois dans cette adorable personne, aussi n'avaient-ils pas manqué à le choisir stupidement ridicule. Il en arrivait que beaucoup de gens, en entendant ce nom étrange, continuaient le litre du livre où les Villois l'avaient puisé et ajoutaient : Ou Venfant du mystère. Et alors, Ourdan murmurait avec colère un de ses sophismes solennels : « Je n'ai rencontré nulle part tant de sots que chez le peuple le plus spirituel de la terre. » Le peu de personnes qui pénétraient chez les Villois en rapportaient de singulières observations. C'était un grand appartement où il y avait sufilsamment de chaises, de fauteuils, de rideaux, de glaces, une pendule sur chaque cheminée avec ses candélabres aux deux bouts ; une de ces maisons meublées par le tapissier et non point par l'habitation ; tout ce qui peut appartenir à tout le monde, rien de ce qui ne peut être qu'à une seule personne. La curiosité de notre coterie avait, pendant une semaine entière, relayé des visites chez les Villois pour y devenir quelque chose ; mais Gœlina avait fait salon durant ces huit jours et sans désemparer d'une heure *, Ourdan n'avait point paru ; nous connaissions l'emploi de ses nuits et des heures de sa matinée exclues du droit de visite : nous ne savions plus que penser d'Ourdan, de Gœlina, des Villois. Nous étions [Jiqués au jeu comme des provinciaux. De cette curiosité déçue naquit un complot. L'un de nous fut choisi pour jouer une passion fatale aux pieds de Gœlina, un autre fut dévoué à faire la cour à la baronne. Le premier nous trahit. A la seconde entrevue il devint fou de Gœlina : c'était un allié perdu. L'intrépide séducteur de madame Villois marchait devant lui comme un furieux et les yeux fermés. Il ne demandait plus que vingt-quatre heures pour être arrivé à tous les droits d'un homme aux conûdences d'une femme, lorsque dans ces vingt-quatre heures tous les Villois, père,
U4 UN ÉTÉ A IK€DOIf.
*ièrc 6t ftUe, disparurent subitemeDt de Paris pour ne reparaître q»je quatre mois après en Italie, comme ces plongeurs qui s'engouffrent tout d'un coup sur un côté de la Seine et ne se remontrent qu'à Tautre bord. Ces? quatre mois de la vie dos Villois se passèrent entre deux eaux sans qu'on pût découvrir quelle route ils avaient prise, ni s'expliquer comment ni pourquoi Cœlina avait été annoncée dans les salons de Naples sous le nom de comtesse d'Ândressi, et y étalait une opulence si respectable, qu'elle tenait lieu du comté d'Andrcssi dont personne n'avait jamais eu la moindre connaissanee. Quelques-uns prétendaient cependant que ce nom avait appartenu autrefois à une riche et noble famille du Piémont, ruinée et disparue dans la révolution. On essaya de pénétrer Ourdan sur ce mystère : il tourna le dos aux hommes, rit au nez des femmes et ne garda d'autre rancune de notre essai de perfidie que d'appeler à tout propos le poursuivant de la baronne, mon brave. Le mot se répandit. N'ayant plus de Villois à sacrifier, nous nous tournâmes contre notre complice. Il n'abordait pas un de ses amis qu'il ne s'entendît nommer mon brave ; il en rit d'abord, puis s'en fâcha ; il en résulta trois duels qui désorganisèrent nos nuitées. Le monsieur aux calembc^urs y fut tué. Quand on l'apprit à Ourdan, il dit froidement: toute chose en ce monde a son bon côté. Puis il se fit l'amant de la veuve, et les Villois lurent publiés.
Je changeai de monde, jie quittai les restes expirants du bel esprit impérial, et je me rapprochai des peintres et des hommes de lettres qui perçaient péniblement la croûte romaine où étaient enfermés tous les art8,comme ui^ macédoine de gibier dans un pàlé de Chartres. Dans un salon où ils étaient admis en grand nombro,je rencontrai un beau jeune homme, exalté, grand artiste de cœur, fécond en paroles inspirées de nohies mouvements, mais désordonné, trop tumultueux encore pour que la langue et le pinceau
G<ELINÀ. 15S
ne manquassent pas souTent t Télen de sa pensée ; de là bizarre, mal compris^ rebuté, et retombant de ces jets impétueux dans une tristesse lourde, dormante, immobile. Il s'appelait Georges Leisler, et était marié à une femme plus âgée que. lui, elle pouvait avoir vingt-huit ans. Madânae Leister, qui s'appelait Thérèse, était une séduction incarnée. Petite, délicatement faite, souple et lente, elle avait un visage qui souriait si négligemment quand on la flattait, et qui s'exaltait d'une si avide attention quand on louait son mari, qu'on commençait à l'adorer pour s'arrêter à la respecter. Cependant^ ses grands yeux noirs, ses cheveux si noirs, qu'ils donnaient de la blancheur à sa peau un peu brune, tout cela semblait promettre une fou^e de passions qui devait rompre tôt où tard le cercle étroit de la vie uniforme qu'elle menait.
Leister était arrivé depuis un an à Paris. Il y tenait une maison aisée, y jouissait d'une existence oisive et qui supposait uue fortune faite. Cependant on ignorait sur quoi reposait cette fortune, on ne savait pas davantage ses antécédents ni ceux de sa femme. Mais un homme qui n'eniprunte point d'argent, qui ne s'endette pas et qui n'est pas à marier peut vivre vingt ans à Paris sans que personne s'informe ni d'où il sort, ni de ce qu'il peut être. Je le voyais souvent, et quelquefois j'avais eu à remarquer dans ses habitudes et parmi la galté de ses soirées, quelquesuns de ces longs silences, de ces oublis de ce qui nous entoure, où l'esprit s'absente du présent pour retourner au [jassé et s'y occuper de quelque infortune ou de quelque félicité qui domine toute fa vie. Averti dans ses réveiiès par l humeur de Thérèse, il s'en éveillait avic éclat, et c'est dans ces moments qu'il devenait parleur exalto, bruyant, paradoxal ; il fallait c^ue le souvenir où il se plongeait fût bien profond pour qu'il lui fallût un si grand effort pour s'en arracher. Tous ses amis avaient remarqué ces contras-
156 UN ÉTÉ A MEUOON.
les. Moi qui l'aimais, j'y avais cherché une cause : les autres en faisaient son caractère. Avec le caractère, les indifférents expliquent tout. 11 n'y a point de peine cachée qui s'agite convulsivement dans le cœur d'un homme, qu'on ne traduise facilement en caprice. Leister était un homme fantastique. Gela dit, il pouvait se brûler la cervelle sans qu'il y eût de quoi s'en inquiéter.
Tout cela durait depuis deux ans, lorsqu'un jour, en arrivant chez Leister, je le trouvai plus soucieux qu'à l'ordinaire ; mais d'un souci présent, d'une peine active. Il était agité, il était colère, il tournait dans son cabinet comme un homme qui ne sait sur quoi jeter son humeur. Sa femme pleurait dans un coin.
— Eh ! mon Dieu ! qu'y a-t-il ? lui dis-je, lorsque je vis qu'il ne pensait pas à me parler.
— U y a que je quitte Paris, me répondit-il.
— Mais pourquoi ? repris-je aussitôt.
A cette question, il devint tout à fait furieux, et, prenant un air de hauteur, il me répliqua :
— Est-ce que je vous dois compte de mes actions?
Je me contentais de prendre mon chapeau et de sortir ; Thérèse s'élança vers moi en s'écriant :
— Ne prenez pas garde à ce qu'il dit, il est fou aujourd'hui!
Leister était tombé dans un fauteuil en pressant sa tête de ses poings fermés, Thérèse ajouta tout bas :
. — Il est sorti ce matin de fort bonne heure. Deux heures après, il est rentré dans l'état où vous le voyez, et , au lieu de me répondre , il m'a jeté un paquet de billets de banque sur la table en me disant : Soldez toutes les dépenses de votre maison , nous quitterons Paris demain.
. Dans le premier instant, j'avais pensé à des embarras d'argent, ceci paraissait devoir détrufre ce soupçon.
G(ELINA. 157
Uq moment après, Georges se leva, il viot à moi, me tendit une main et Tautre à Thérèse :
— Elle a raison, me dit-il, je suis un fou, je m'irrite comme un enfant, je nie frappe la tête contre des murs de fer, et je n'avance à rien qu'à faire du mal à moi et à ceux que j'aime. Maintenant c'est fini.
— Et vous ne partez plus?
— Je pars, reî'rit-il froidement. Je pars demain.
— Sipromptementl lui dis-je.
— Oh! s'écria-t-il en s'eiuportaut de nouveau, ce soir, tout à l'heure si je le pouvais, jamais assez tôt pour les fuir.
— Qui donc? s'écria Thérèse en se dressant tout à coup devant lui avec une explosion de doute et de jalousie qui éclata dans les regards ardents dont elle cherchait à le pénétrer.
Leister ne fut point blessé du ton impératif de cette interrogation, tant il demeura stupéfait du mot qu'il avait laissé échapper ; il chercha à répondre en plaisantant, mais il s'embarrassa dans sa phrase; puis, obsédé du regard inquisiteur de sa femme, et irrité du sourire amer dont elle accueillait sa réponse, il finit par lui dire :
— Vous êtes folle, Thérèse ; puisque je vou^ dis que nous partons !
11 sortit de la chambre et me laissa seul avec madame Leister. Elle était demeurée à la place où elle s'était levéo devant lui, immobile et pensive; enfin, elle résuma tout le tumulte de son âme en un mot,*elle me regarda en mâchant convulsivement ses lèvres du bout de ses dents, et me dit d'une voix altérée :
— Georges me trompe, monsieur.
— Madame...
— Oh ! s'écria-t-elle en mlnterrompant violemment, il m'a toujours trompée !
Je ne eomprenais rien à tout cela, je n'étais pas fort épris du rôle de pacificateur entre deux époux irrités ; cependant je ne pouvais ni m^en aller ni rester sans rien dire. Madame Leister marchait vivement dans sa chambre. Je me rappelai quelques-unes des phrases banales ai pliquées communément à ces sortes de crises, et je dis le plus paternellement que je pus à madame Leister :
— Allons, madame, vous n'êtes pas raisonnable.
Elle secouait la tète en poursuivant ses propres pensées.
— Georges vous aime.
Elle laissait échapper un sourire brusque.
— U n*aime que vous.
— Qui sait? dit-elle amèrement.
— Votre mari est un homme d'honneur.
— C'est qu'il n'est pas mon mari, me dit-elle en s'arrétant en face de moi et en écrasant du poids de ses regards fixés sur les miens la niaiserie de mes consolations. Puis elle eonlina à voix basse, mais résolue :
— Non, monsieur, non, il n'est pas mon mari. II m*avait promis...
Leister rentra.
— Ne lui dites rien, me dit Thérèse rapidement, je vous conterai tout.
Lei^er paraissait tout à fait calme.
— Mon ami, mo dit-il, vous dînerez avec nous, n'est-ce pas? C'est peut-être mon dernier jour d'amitié, continua-til tristement, car je vous aimais, vous. H faut m^exiler, il faut que j'aille en Angleterre, et peut-être un jour faudrat-il aussi que je quitte TAnglelerre pour l'Amérique, et l'Amérique pour le désert ou pour la tombe.
Tandis qu'il parlait ainsi, doucement et d'une voix abattno, des larmes étaient venues aux yeux de Leister. Je ne lui avais pas répondu.
■^ Nimé t«teèfc paà, aibUto-Wl, o\ï je tto\tni que voaà Bn'ttl vôttlëi.
— Non! m'écriai-jé, je resté. Mais comme J'aVals uàe invitation bien promise, permetteî-rtiôi d*écrirè un mot pout me dégager.
Je pris ttlle plume. Léiôter sonna uû domestique. En remettant ma lettré à cet homme je iiii dis tout haut :
— CheïiM.Ottrdaii, rue...
-^ M. Ourdan! g'êcria fieotges vivement. Vous cotltiàlôset M. Ourdan?
— Beaucoup.
— Et c'éfet cheî lui que tous deviez dinetf
— Chez lui.
— Vous le connaisse* t lui dis-jé à mon tour.
'— Gui, ireprit Georges d'un air indifférent ; c'est mon banquier.
— Ah ! répliquai-je asèez èlourdiment, je le croyais retiré des affaires.
— Cependant, dit Georges sèchement, il fait les. miennes. Madame. Leister nous regardait causer, l'œil attaché sur
nos paroles, comme pour y découvrir quelque chose. Le silence où nous tombft ries tous trois ne me montrait guère ^ dlssue prochaine, lorsque le domestique me dit :
— Où demeure ce M. Ourdan?
Je lui donnai l'adressé, assez étonrié qu W domestique que je savais depuis trois ans chez Leister ne sût pas où demeurait l'homme qui faisait les affaires de son maître. Madame L^ter proUtà dô Toccasiou pour rompre Telnbarras de notre situation ptur quelques phrases d'usfige.
— ^Je vous remercie, ine dit-elle, du sacrifice que vous voulez î^ieta nous faire d'une réunion sans doute três-brillanië.
— Oh I madame, lui répondis-je en me croyant sut un terrain où la conversation pourrait marcher en sûreté, je ne
160 UN ÉTÉ À MBUDON.
me fais point un mérite de préférer mes amis à mes coq- Daissances. Cependant j'avoue que ce dîner avait un grand attrait pour moi, car je devais y revoir une personne qui m'a singulièrement occupé.
— Une femme ?
— Une femme belle, jeune, spirituelle, parfaite.
— Et comment se nomme cette merveille ? me dit madame Leister en me raillant de ce sourire dont les femmes
. accueillent Téloge d'une autre fenmie lorsqu'elles le croient exagéré par la passion.
— De mon temps, lui répondis-je, elle s'appelait mademoiselle de Villois ; maintenant elle se nomme la comtesse d'Andressi.
— De votre temps? me dit Leister d'une voix serrée à la gorge, et eu me dévorant d'un regard où il y avait autant d'épouvante que de fureur ; de votre temps? répéta-t-il.
— De mon temps, répondis-je tout interdit et presque en balbutiant, veut dire du temps où je la voyais... dans le monde... fort rarement , car je nai jamais été admis chez elle. Mademoiselle de Villois était une femme sur laquelle on ne pouvait tenir aucun propos.
Et pendant que j'entamais assez gauchement l'apologie de mademoiselle de Villois, comme si je l'eusse défendue devant son juge, sans trop me rendre raison de l'intérêt que pouvait y prendre Leister, et même sans savoir s'il y prenait quelque intérêt, poussé par je ne sais quoi qui m'avertissait que je m'étais fourvoyé; madame Leister, plus rapide que moi à comprendre l'exclamation de son mari, et voulant lui renfoncer le trait que je cherchais à retirer, et qui l'avait jeté bors de lui, madame Leister se prit à dire d'un ton dont la légèreté affectée ne déguisait pas complètement l'intention :
— Oh 1 mon mari n'a que faire de la vertu de mademoi- ^ selle de Villois, ni moi non plus. C'était doiic votre maitresse ?
GOELINA. 161
— Sur mon honneur ! madame, m'écriai-je, je vous proteste.
• — Al) ! s'écria Thérèse en éclatant de rire, vous rougissez.
Leisler était livide, madame Leister frissounait dans son rire.
Madame, répondis-je d'un ton à imposer à sa prétendue gaîté, sur mon bouneur, je n'ai jamais connu mademoiselle de Villois que comme une femme bien digne des respects du monde entier.
J'avais exagéré la réponse pour mettre Un aux plaisanteries de madame Leister. J'étais en veine de maladresses. Georges haussa les épaules, et sa femme me répondit d'un air sec :
— Je vous crois, monsieur, et je crois que cette demoiselle s'est acquis plus d'un défenseur de sa vertu.
Elle finit sa phrase en l'appliquant du regard au visage de son mari ; mais Georges était redevenu indifférent en apparence. L'épigramme tomba à terre repoussée par son impassibilité, et l'on vint nous prévenir que le dîner était servi.
J'étais tout abasourdi et fort contrarié, abasourdi de tout ce que je venais d'apprendre, et peut-être encore plus de ce que je ne savais pas, mais de ce qui se laissait deviner de ro- . manesque et peut-élre de tragique dans les réticeoces de Georges; dans son départ précipité, le jour môme de l'arrivée de Cœliua, qu'il connaissait assurément, et dont la réputation le touchait en quelque chose ; puis la coniidence de madame Leister : tout cela allait et venait dans ma tête confusément, comme un mélange incohérent de circonstances auquel il ne fallait cependant qu'un mot pour les accorder, les mettre ensemble, et en faire un drame complet : il en est de même d'un orchestre dont les instruments préludent pêle-mêle, et qui à l'archet du maître se réunissent dans un commun accord, partent du même pied, et font une parfaitj harmonie. J't tais contrarié de l'humeur de madame Leister, qui proba*
1B2 UN ÉTÏ: X MEÏJDON.
EiTéttiéïil ne tièûAt'a'it plus là conftdertce prô'migé, quoiqu^I me semblât que j'eu apprendrais davantage du côté dé CtfôrgeB, 'ou du moins du plus original que de la p:iH de sa femtne. Je catculai que de ce côté c'était quelque vulgaire sèd'Uctioh d'une tille de bonne maison tombée dans la déifi'feë^è, avec ube promesse de mariage ; enfin tout ce qui éotisiïtùtî Tordïnaire des filles stHluilos. Mais Georges était sifencieux ce soir-là, et en général peu confiant. Après beaucoup d'hésîlation, je nie décidui à me retirer pour aller T^j'oîildrB M. Ourdaû aux Italiens, où il devait être avec la (^ô'riitéssè d'Andressi. J'avais eu d'abotd la tentatioil d'antioncer l'emploi de ma soirée pour voir l'eftet que je produirais Màfê j« ne savlais pas à quel degré était chargée la mine à laquelle] 'aurais Tïli 5 l'e feu, et je m'abstins. Pendant le dîner, 6'éotgetS aVait ntinôncé qu*il avait beaucoup d'eftiplettës à ftiite pfôùr son Voyage, et qu'il y occuperait une partie dé sa soS'rée. Nous sôrlimes ensemble.
— Où allez- vous? me dit-il asSez "lïiachiilaleraent et en homme qui ne veut parler de rien.
Je cédai au diaWe qui me polissait. Jamais herbe tendi'e ne s'offrit si co'iiplaîsa'mDîéùt tt ha voracité d'un curieux.
— Je vais, luirépondis-jè du môrne ton d'infditfércnce qn'il '"avait mis dans sa question, y vars rejoindre, aux Italiens, O'urdati et la comtesse d'Andressi.
Le diable m*avait bien poussé. Ces déiix noms ne tou- 'lôlfâient i)Es à l'oreille de Georges qu'il ne tressaillît ; copendant il se contînt et me répondit :
— Ah ! elle est aux Itulieus.
Un momeut après, il me quitta, en prenant "une route téfèt à Mt opposée à celle qui me menait aux Boufl'es, car on oppelàit encore le Théâtre Italien de ce ùo.ii. Quaild j'arrivai dans la loge d'Outdan, la comtesse d'Andressi était seule. Je demeurai ébloui : elle était beilo à faire crier d'aJmiratioii ; j'en devins muet. Elle m'accueillit comme un ami.
C'était tout â fait iine femthe : jplûs de demoiselle qui ne sait hi Ccoulèr ni réj^ondre sans embarras, une grâice enchanteresse, un sourire de bonheur qui me rendait tout joyeux. Jamais je ne fus si tenté de me mettre à genoux et demander pardon à iine femme. Pardon de quoi? Je ne sais; mais je prenais tant de plaisir à la voir et à la trouver belle, que cela me semblait inconvenant. Une femme n'arrive pas^ un effet si puissant sans le voir et sans en être flattée. Elle m'acheva en me disant :
— Dotinez-moi votre bras , nous nous promènerons un instant dans le couloir.
Nous sortîmes; elle s'appuya sur mon bras et se mit à me causer de moi, de ce que j'étais devenu, de ce que mou nom lui était quelquefois arrivé à Naples. Je croyais rêver. Toutes k'S femmes me regardaient; quelques élégants, qui d'ordinaire me jetaient leur bonjour du bout du gant , mo saluèrent de façon à être assez vus pour que la comtesse me detnandàl qui ils étalent ; mais elle ne prenait garde à rien, s'informant beaucoup de mes nouvelles habitudes, de mes liaisons, si elles m'empêcheraient d'aller la voir souvent. Jamais on ne chargea à ce point un homme de bonlieur et de fatuité. Je devais étinceler comme une machine électrique. Tout à coup la comtesse s'arrête et devient muette. Je la regarde et la vois haletante ei pâle sous le regard d'un homme tjui la considériait avec une avidité insolente. Cet homme était Leister. A tout homme, même à Leister, il fallait demander compte de l'audace d'une telle attention. Je lis un mouvement vers lui. •
— Rentrons, me dit la comtesse d'ane voix troublée, rentrons
Elle m'enlraina dans sa loge; elle était inquiète, impatiente ; non-seulement elle ne me^parlait plus, mais elle ne répondait pas. Ourdan rentra ; elle lui parla bas et "avec vivacité. J'étais descendu de mon troisième ciel. Je sortis de
la loge pour ne pas gôaer la querelle qu'elle faisait à Ourdan. Los acteurs étaient en scène, les couloirs vides, et je coninieiiçais à m' expliquer les graci<juselés de Gœlina par des informations à prendre sur le compte* de Leister, lorsque j'aperçus celui-ci à un carreau de loge d'où il pouvait voir et d'où il regardait attentivement la comtesse. D'abord je voulus l'éviter; mais j'étais irrité de ma félicité stupide, et je voulus savoir quelque chose. J'abordai Georges, en le tirant de sa contemplation, pour lui dire :
— Eh bien 1 c'est là que vous faites vos emplettes?
li se retourna fort surpris, et, son premier étonnement passé, il me répondit avec ud de ces airs mystérieux qu'il avait si souvent :
— Oh ! je ne pars plus maintenant.
J'en fus ravi. L'intrigue se nouait ; les relations mystérieuses de Leister et de la comtesse étaient évidentes. 11 me . sembla que je lisais un roman. Le départ de Georges m'eût laissé peut-être au premier volume ; êon séjour à Paris me promettait le dénoûmeat. Seulement ce n'était pas moi qui tenais le livre et qui tournais les feuillets. Ma curiosité doubla par l'impatience; je me promis un hiver très-occupé. Je quittai Leister et retourûai dans la loge de la «omtesse. Elle était redevenue charmante : Ourdan l'avait sans doute calmée. J'arrangeai dans ma télé qu'il lui avait promis le départ de Leister. Je voulus m'en assurer; et, revenant sur mon manque de parole pour le dîner, je racontai que j'avais été retenu chez un ami qui partait le lendemain. Un coup d'oeil échangé -entre Ourdan et la comtesse se traduisit pour moi de cette façon : .
— Eh bien I ne vous Tavais-je pas dit?
~ A la bonne heure, répondait la comtçsse.
— Alors, me dit Ourdan, qui cette fois parla de la bouche comme Juuon {sic orefocuta est), uous n'avons pas de chance de vous voir demain?
COELINA. 165
— Je ne sais, répondis-je avec une parfaite perfidie; mais je viens de le renconlrer^ et il n'est plus si décidé à quitter Paris.
Ce mot fit tonnerre. La comtesse redevint pâle, et ses grands yeux s'animèrent d'une colère qui fit presque peur à Ourdan. Quant à moi, j'étais ravi ; ma finesse me paraissait merveilleuse, et je joignais à cette ivresse de vanité une petite saveur de vengeance qui me rendait fort considérable à mes propres yeux. Je me retirai, en habile homme, sur un triomphe et ne risquai pas mes avantages. Je passai deux bonnes heures de la nuit à me figurer deux billets m'arrivant le lendemain, chacun d'un côté. Le lendemain se passa sans nouvelles, le surlendemain i!e môme. Evidemment on s'arrangeait ou on se faisait la guerre sans moi ; on m'avait fermé le livre au nez. J'en fus dépité au point de penser à ne plus revoir ni Leister ni la comtesse, m'imaginant presque que tout ce que j'avais supposé m'avait été dit, et que je devais me retirer, du moment que l'on m'excluait de la confiance qui m'était due. J'eus beaucoup de peine à me persuader qu'on ne m'avait rien révélé, et qu'en m'éloignant ainsi sans raison, je jouerais le rôle d'un mal appris. La curiosité vint au secours de cette sage réflexion , et j'allai, le troisième jour, faire visite à Leister, à sa femme et à la comtesse. Les deux premiers me reçurent comme si de rien n'était, Cœlina de même. Elle fut bonne, charmante, aisée. Ce ne fut que ce jour-là que je remarquai l'absence des Villois paternels. Ma visite me paraissait devoir finir comme elle avait commencé, dans une insignifiance complète, lorsqu'on amena à la comtesse un bel enfant de deux ans, sur les traits duquel je crus lire le nom de Leister, visiblement écrit. Je m'étais prémuni contre toute surprise de tout genre, bien persuadé que j'étais qu'on me laisserait tout voir si j'avais l'air de ne rien regarder. Cœlina avait cherché sur ma ligure l'impression que me faisait la vue de son enfont. Je
1116 UN ÉTÉ A MKtDON.
n'y laissai arriver qu'une vive admiration pour aa charmante beauté. Elle parut délivrée d'un grave souci. Je poussai l'audace de ma niaiserie jusqu'à demander à la comtesse si nous verrions bientôt à Paria son oiari, le cQmle d'Andressi, le père de ce bel enfant. En embarrassant Cœlina, je la rassurai. Elle me répondit que son ipari avait do graves intérêts dans rinde, et qu'il était parti pour les surveiller. L'Inde nie parut bien choisie : il était 4if^îcile de l'envoyer plus loin, et je me préparai à apprendre sa mort pa? un pror chain naufrage. Je gagnai à cela de trouver toute c^tte iutrigue, ou plutôt celle que je bâtissais, assez vulgaire pour me désenchanter de Cœlina, et je pi'épargnai d'en devenir fou, ce qui ne m'eût certes pas manqué. Le souvenir des re • Imitions jadis suspectées entre Ourdan et mademoiselle YillQis, me revint en mémoire. J'expliquai tout cela par une infidélité de Cœlina avec Leister, pendant son absence do Parjs, pardonnée par Ourdan et couverte d'un mariage supposé et d'un litre in 'pQrtibus.
Je m'étais arrangé de cette jdée; c'était upe affaire réglée avec moi-même. Je continuais donc à voir tous les acteur» de ce drame passé et probablement fini ; j'y avais fait un dénouement, et déjà je n'y mettais plus grand intérêt, lorsqu'au bout de quelques mqis je crus rem^rqner chesi t^eister un changement notable. L'^i^&Qce de la maison avait disparu peu à peu^ des emprunts avaient été cqntractés; Leister n'était jamais ches lui; sa femme ne sortait plus, et je la surpris souvent à pleurer. Quelqnefois j'avais voulu l'attirera la confidence qu'elle m's^vait promise; mais qn eût dit qu'elle me considérait en ennemi. P'une antre Pftft, j'observais de l'inquiétude chez Cœlina ; et souvent quand j'arrivais inopinément^ elle cachait des lettres dont elle paraissait fort émue. Un soir, je sonne chez elle, un domestique vient m'ouvrir, et, tout snrpris de me voir, il me dit as^ez gauchement :
bigitizecl by VjOOQ IC
— Ah ! c'est YOl^, monsieur ***.
Puis il se reprit et ajouta :
~ Vqils ix);\vez eotrer, voua.
Çel^ voulait c^re clairçtraent : U y a qiielqa'u!;\ q^i ^^^ v^nir et qu'op ne doit pas recevoir. Comine j'ar^iYî\i8 i^ (f^ chan^bre (ie ni^çiame d'Aud^essi, j'entenc^is. u^ç porte q^i ^ fermait violepimeat de l'autre c6té. Qu m'â^imo^ç^. I^ chambre était déserte.
— Ah ! pie dit le domestique, c'est que mads^ine ^e çrqt p^ que c'est vous, et il sortit poiir ravertir. Il y av^it wh billet ouvert sur la cheminée ; il ne contepa^ qu'une li^e A^ \écriture de George^ :
« Madame, il faut que je vous yole ce soir j il y va de ipa vie et de la vfttre. Je serai chez vous h diiç. heures. »
li en était neuf et demie. Je compris ia fuite de l£| comtesse et son effroi. Elle rentra doucement et me surprit les yeux sur le billet. ïen fus honteux; elle ne parut pas ^rfi^éede mpn indiscrétion.
— Vous ayez |u ce billet ? me dit-elle. Je ne répondis pas.
— Tant naieux, ajouta-Welle ; j'aurais peut-être hésité pluQ longtemps à tout vous dire. Vous connaissez Georges ?-
~ C'est mon ami.
— Eh bien ! il faut que vous me délivriez de ce furipux ; il faut que vous \\ji\ fassiez entendre rjijson.
EHes*s^8i?it, me mqntra yp si^ge et s'^pprôtfi ^ iflp f^ire lia long récit. Tqqt à CQup la sonnette vibr£f c|p nouveau ; Cpelina se leva ^vec up tremblement universel.
— Il n'est pas dix heures cependant ! s'éci1a-t-elle. -- Ne craignez rien, lui dis-je.
Et nous entendîmes le^ pas d'un hoinpfl ; ce fqt purç|an qui entra.
— Eh bieni s'écria-t-elle rapidement, en se jetapt ver§
— Rassurez-vous, répondit-il d'un air sinistre, il ne viendra pas.
Jamais je n'aurais cru le visage joyeux d'Ourdan capable d'une expression si fatale. Madame d'Andressi demeurait dans une des rues les plus reculées et les plus désertes du faubourg Saint-Germain. Je ne sais quelle idée de crime me passa dans la tête, et je m'écriai, sans y songer :
— Oh I pas de violence, au moins.
Ourdan me regarda comme s'il ne m^avait pas vu en entrant. Son visage reprit son expression habituelle, et il me répondit avec un sourire malaisé :
— Oh ! ce n'est pas avec un poignard qu'on saigne les fous.
Cette réponse sembla à la fois rassurer la terreur de madame d'Andressi, et épuiser ses forces ; elle tomba sur un fauteuil en murmurant sourdement :
— Oh! le malheureux 1 le malheureux !
J'étais le plus embarrassé des trois acteurs de celte scène, quoique je ne fusse pour rien dans ce qui l'avait amenée. La comtesse pleurait, et Ourdan, assis dans un coin, battait la terre du pied avec impatience. Je voulus me retirer, et m'approchanl de la comtesse, je lui dis à voix basse :
— Adieu, madame ; je pense que vous n'avez plus rien à me dire.
— Restez, me dit-elle tout bas; restez.
Je vis qu'elle avait autant de peur d'Ourdan que de Georges ; je ne prévoyais pas comment tout cela pouvait finir. J'aurais voulu aller m'informer de Leister ; mais je ne voulais pas abandonner la comtesse. Je me taisais; un bruit violent qui éclata dans l'antichambre nous surprit tous trois en sursaut. Cette fois, c'était bien Georges qui menaçait de mort quiconque oserait l'arrêter. Je m'élançai vers la porte pour prévenir quelque malheur. Je l'ouvris; Georges aperçut la clarté de la chambre à travers le salon obscur; il s'y précipita comme un forcené, et entra. Il était sanglant, déchiré,
CCELINA. 1C9
épouvantable; il leuait deux pi&tolets à sa main. H regarda Oui dan et Gœlina avec une joie sauvage, et s'écria :
— Ah ! vous voilà tous deux ; tant mieux !
Il voulut fermer la porte, deux domestiques s'y opposèrent ^'M. Ourdan leur cria de s'éloigner. Georges tourna la clef dans la serrure et la mit dans sa poche. Il entra tout à fait dans la chambre, et m'aperçut alors.
— C'est le ciel qui me protège ! s'écria-t-il ; eh bien î.vous saurez tout. Vous allez entendre une affreuse histoire ; mais vous, au moins, vous pourrez la redire; vous n'êtes pas un misérable sans famille, qu'on peut faire disparaître impunément ou comme un fou, ou comme un malfaiteur. Vous avez un père, des amis, quelqu'un qui vous aime I
— Oubliez- vous Thérèse? m'écriai-je.
— Autre infamie, me dit-il ; puis, se tournant vers Ourdan, il ajouta :
— Oui, monsieur, elle m'a tout dit, tout jusqu'au prix que vous mettiez aux scènes qu'elle me jouait. Mais ce n'est pas d'elle qu'il s'agit; c'est de vous, de cette femme.
La comtesse fit un mouvement d'indignatijn.
— Oh! patience, madame; il faut pourtant bien m'entendre une fois. D'abord, monsieur, continua-t-il en se tournant vers moi et en me prenant à partie, il faut que vous sachiez qui je suis ; vous ne savez que la moitié de mon nom. Je m'appelle Leister, Leister, comte d'Andressi ; vous comprenez que madame est ma femme.
Je demeurai confondu. L'agitation de Georges ne se calmait pas.
— Vous êtes le comte d'Andressi?
— Le comte d'Andressi, un nom honorable qui n'a jamais été porté que par des hommes d'honneur jusqu'à moi, et que par des femmes pures jusqu'à elle.
Et il montra Gœlina avec un mépris désespéré. Elle était anéantie de cette rage ; elle se tut.
Ï70 UN ÉTÉ K MBUDON.
— CTest donc vrai 1 s'écria Georges exaspéré de ce silence.
— Tenez, me ditril en s'adressant encore à moi , c'est épouvantable ! Voici comment cela s'e^t fait. Vous savez que mon père n'était pas français ; il fut ruiné lors de l'envahissement du Piémont par Les armées de la République. U se cacha en France sous le nom de Leister , qui était celui de ma mère.; il s'y fit commerçant, y prospéra d'abord, puis il se ruina. En 1810, il fut mis en prison pour une dette de cent mille écus. Vous savez cette exécrable loi qui condamne un étranger à mourir en prison quand il ne peut pas payer; loi homicide qui dit à Thomme : Marche, agis, prospère, et qui l'enchaîne de ses quatre membres; insolence et crime tout ensemble qui range le malheur ou l'imprudence au^-dessous des forfaits les plus atroces. Car le plus honteux scélérat du bagne a un point d'espérance dans sa vie : un caprice de clémence du souverain peut le délivrer. L'éU*anger débiteur appartient à son créancier ; c'est une vie à ronger que nulle puissance ne peut lui ôter. Le créancier de mon père était cet homme que vous voyez là. J'avais douze ans quaçd il ôta mon père du nombre des hommes. Je me fis vieux de dix ans de plus; à douze ans je gagnai ma vie, et j'amassai. Mais cent mille écus, monsieur, cent mille écus ! J'avais vingt-deux ans, et je possédais dix mille francs, et je soutenais mon père dans sa prison, mal, misérablement, sans le sortir de sa détresse; il me semblait que tout ce que je dion- Hais à son bien-être, je Tôlais à sa libéré. Malheur et infamie! je lui ai fait demander deux fois un vêtement chaud pour s'abriter l'hiver. Un jour qu'il était malade, et que je lui envoyai un médecin, des médicaments, et qu'il me fallut payer tout cela, je compris que j'étais un insensé d'espérer sauver mon père, et je pensai à venir assassiner ce|; homme.
Ourdan tressaillit, Gœlina écoutait Georges avec une curiû-
CŒLINA. ^7f
âté avide. Il 8-étail arrêté sous le poifl^ des éfflotionp qui le déchiraieot.
— Eh bieDÎ dit Cœlina haletante.
—Eh bien I madame, lui répondit Georges qui, tout à ia pensée de son père, semblait oublier à qui il parlait, «h bien! je m le fis pas ; oh 1 non point parce que c'était ua crime, mais parce qu'il fpUait quelqu'un à mon père pqur qg-îl ae mourût pas de faim, de froid, dp désespoir. Je ne v^ww dis pas que j^ai prié cet homme. Je suis venu trois fws à Paris, à pied, pour me trôner à ses genoux. Ohl le raisér^r ble! le misérable!
Georges s'était rapproché d'Ourdan, et, du bout de sou pistolet, il le désignait ; il semblait prêt à lui briser ï^ ^ét^,
— Georges! m'écriai-je, eu me jetant deyaulL lui.
— Oh ! non, me dit-il, ce n'est rien. C'était la froisiè^ie fois que je venais. Monsieur, me dit-il, je puis sauver votrp père. Je suis le tuteur d'une jeune fille qui ^ poqimis une ioiprudôoce qui peu| la perdre.
— Moi! s'écria Goelina avec un accent d'épouvçiufe.
— Vous, madame ; vous, lui dit Georges. Cœlina retomba dans son fauteuil.
-- Cette jeune fille doit être mariée; mais elle est d'une famille qui ne peut, sans la déshonorer pubhquement, la sacrifier à un nom obscur. Vous en avez un qui a quelque éclat, épousez-la^ sa dot sera la liberté de votre père et une pension de vingt-quatre mille francs, à condition' que voua ne la reverrez plus après votre mariage. Vous vous cacherez sous le nom de Leister, et elle i»ortera légitimement le titre de comtesse d'Andressi. De tout cela je n'avais entendu qu'un mot, la liberté de mon père. J'acceptai tout; je ne jéilécliis à rien. Je me remis dans les mains de cet homme, et je repartis pour Lyon. Tout se fît comme par enchantement, et le jour même .où devait se célébrer noire mariage, une demi-heure avant le moment convenu, jnadan.e arriva avec
17î UN ÉTÉ A MEUDON,
cette famille si distinguée, que vous savez. Je ne voulais rien, je ne comprenais rien, je ne vis pas môme alors combien elle était belle ; la prison de mou père devait s'ouvrir après la cérémonie, elle s'ouvrit en effet. Oh! je fus heureux alors, heureux à en mourir; ce qui eût été juste, monsieur, car si j'étais mort alors, j'aurais cru à quelque chose de bon au monde, j'aurais cru à un Dieu ; enfin, je vécus. Je n'avais rien dit à mon père, ou plutôt je lui avais menti. Je lui avais parlé d'un mariage honorable, d'une transaction avec Ourdan. Je ne voulus pas troubler les premières heures de sa liberté, en lui faisant de pénibles aveux. J'étais fou, insensé ; au lieu de mener mon père chez moi, je le conduisis à l'hôtel où demeurait ma nouvelle famille. La voilure de voyage était attelée dans la cour ; je me rappelai les conditions d'Ourdan, et, malgré mon embarras, je présentai mon père au baron et à la baronne, qui étaient descendus pour hâter les préparatifs du départ, de ce style que vous connaissez.
— Quoi! s'écria mon père en regardant le misérable qui se faisait appeler baron de Villois, c'est là le père de celle que lu as épousée?
— Oui, lui répondis-je.
— Ce malheureux ! rcprit-il, le laquais de cet infâme Ourdan ! Oh! la prison, plutôt la prison !
11 s'échappa. Je le suivis, je lui avouai tout.ll ne me maudit pomt, il me plaignit tant qu'il crut que cette femme ne porterait que notre nom inconnu de Leister. Mais lorsqu'il apprit que je lui avais vendu ce nom d'Andressi qu'il avait caché dans la misère, comme un joyau paternel qu'on ne donne pas même pour du pain, mais qu'on n'étale, que le jour où on peut l'enchâsser d'or; alors il se désola, alors il me repoussa, alors il en mourut, et pourtant il n'a pas vu un être plus infâme que ces deux êtres, il n'a pas vu son fils, maudit, déshonoré, traîner son front plus ba3 que les pieds de ces gens de fange, car, monsieur
GCELIMA. 178
Et à ce mot, Georges, qui étaU arrivé aux larmes par le souvenir de son père, Georges se mit à sangloter, et il continua ces mots pénibles et entrecoupés :
— Car, monsieur, je suis plus infâme qu'eux, moi. Cette femme, celle que vous voyez là, qui m*a acheté mon nom, le nom de mon père qui en est mort, pour le prostituer,, cette femme, je Taime ; je me suis traîné à ses pieds, je lui ai demandé de me laisser porter à côté d'elle ce nom qutest à moi, ce noài qu'elle a sali en en faisant celui de la maitresse du bourreau d'un vieillard.
— Mon père ! s'écria Gœlina en courant à Ourdan en le secouant violemment, mais répondez, mon père ; mais c'est abominable, ce qu'il dit.
À ce cri^ à cette exclamation, à ce geste désespéré de Gœlina, Georges resta terrifié. Je crus assister à un de ces rêves fantastiques du cerveau des poëtes. Mais Ourdan ne répondait pas. A ce moment le malheureux rêvait un crime ou un repentir.
— Mais, dit Georges d'une voix où la colère laissait déjà percer une vague espérance, mais, madame, cet enfant qui porte mon nom, cet enfant?...
— C'est le vôtre, monsieur, répliqua Cœlioa. N'avo^-vous pas eu dé....
Le mot ne lui revint pas, elle se reprit :
— N'avez- vous pas eu un wifant?
— Oui, s'écria Georges, un enfant mort en nourrice.
— Enlevé par mon père, ou plutôt par^oi, monsieur.
— Enlevé ? reprit Georges ; Thérèse l'a vu mort.
— Eh bien? s'il faut tout dire, ajouta Cœlina, acheté à sa mère.
— A Thérèse? m' écriai- je.
Oui, me dit Georges, tombé soudainement dans un abattement profond, à cette Thérèse que j'ai aimée comme un ange consolateur, car je l'ai rencontrée au milieu du déses-
poir de ma vie ; quand, r^^té seul sur la terre, je ne savais où abriter mon àme, elle est venue à moi, et je l'ai aimée. Comprenez-Yous que pendaût trois ans j'ai dévoué chaqu^ minute de mon existence à un mensonge ; car cette femme, monsieur, cette femme, elle aussi était un piège de cet iniiàme, une fiile perdue qu'il avait attachée à ma vie pour Fespionner et la perdre; pour me montrer à vous sans doute, madame, à vous, innocente peut-être, comme un débauj.:héî Et la malheureuse, madame, elle a été victime comme nous, si misérable qu'elle fût ! Cet honime lui a menti, il lui a dpnné Tespérance de m'épouser, et c'est lorsque pressé par ses iraportunités ardentes, j^a; voulu les fiùre taire pour ja^ mais, c'est lorsque je lui ai déclaré que j'étais niariô, qu'elle s'est écriée : — Ah ! l'infâme Ourdan m'a trompée l Alors j'ai tout su, car je lui ai fait tout avouer; c'est alors que je vous ai éprit. C'est dfiux heures après qu'en me rendant ici j'ai été attaqué par des assassins. Mais vous qui connai3sez pet homme, vous qiîi l'avez appelé mon père, explique^-iBoi donc l'âme de ce monstre, madame ?
Cœlina se tut. Ourdan ne sortait pas de sa terreur ou de sa rêverie; enfin il fit un violent effort sur lui-même; il se leva, prit son chapeau, et s'approchant de sa liile, il lui dit:
— Cœlina, vous pouvez annoncer publiquement que le comte d'Andressi est de retour.
Il voulut sortir. Georges s'élança au-devant de lui.
— C'est mon lîèje, monsieur ! s'écr a Gœliua.
Georges tira la clef de sa poche, il la remit à Ourdan, dont nous entendîmes la voiture s'éloigner bienl6t.
— Merci, monsieur! dit GœUna à Georges. Moi, j'ai tué le vôtre !
Et elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Georges était accablé ; il s'était retiré d^ns un coin de la chambre et réfléchissait, absorbé par le tumulte de ses pensées, accusani
rOELINA. !T5
sans doute et justifiant Cœlina. Enfin il s'approcha d'elle et lui dit :
— Mais vous, madame, comment avez-vous pu consentir à ce mariage ?
— Moi ! monsieur, répondit Gœiina ; il était si (aeile de mp tromper ! Mais je vous dois une explication. Ma mèr^...
Gœiina s'arrêta à ce mot, et s'adrossant à moi, elle me dit:
— Si avant que vous soyez entré dans la confuience de nos malheurs, je dois taire son nom. Vous le saurez, monsieur, dit-elle à Georges.
Je voulus me retirer.
— Oh 1 non, me dit Ctelina, restez et ne m'en veuillez pas. Je compris son embarras.
— Ma mère était d'un rang qui rendait vraisemblable tout ce qu'on me disait avoir été arrangé d'avance pour mon existence. Mon père m'avait toujours dit que je devais être marit^e à dix-huit ans. Toujours il m'avait dit que j'étais destinée au comte d'Andressi; cet homme, quel qu'il fût, devait devenir mon mari. Cette idée grandit avec moi, et lorsque mon père m'annonça mon futur mariage, ni le my.^tère qui y présida ni la condition de vous quitter une heure après, pour ne vous retrouver qu'à Njaples, rien de cela ne m'étonna. Vous savez ce qui arriva. À Naples, les prétendus parents qu'on m'avait imposés me furent retirés, et j'y vécus dans la maison de la sœur de M. Ourdan. Je vpis attendais, vous ne violes pas, et bientôt les lettres de mon père in'apindrent votre abandon, votre liaison avec uue fille publique, votre vie commune ajec elle. Tant que mon père vit par ma correspondance que je gardais l'espoir de vous voir revenir à une meilleure conduite, il me rethit eu Italie ; lorsqu-eiiûQ il comprit que j'avais pris mon parti sur mon si^gutlei* veuvage, il me rappela à Paiis -, je savais que voui» y étiez. Je vous haïssais alors, je faisais plus, je vous mépri-
176 UN ÉTÉ A MEUOON.
sais. Je ne supportais pas Tidée d'habiter la môme ville que vous. Mou père m'apprit que vous deviez partir le lendemain.
— Oui, dit Georges, et c'est en refusant de me payer la pension stipulée dans son marché, qu'il a essayé de me lasser jiar la misère ; mais je vous avais vue, Gœlina, je vous ^mais, et déjà cet amour forcené qui m'a tout fait braver...
Gœlina baissa les yeux et reprit doucement : -^ Ne me parlez pas ainsi; vous ne savez pas encore tout. Quand je vis que vous vous obstiniez à rester, je vous délestai plus véritablement. Mon père me traduisait cet amour que vous m'écriviez, en un lâche calcul ; il en faisait une honteuse spéculation.
— Oh! vous ne le croyez plus, madame?
— Non, reprit Gœlina, vivement émue, non, mais je l'ai cru; le seul tort que je me reprochasse envers vous, c'était de vous avoir ravi voire fils. Mais mon père me disait tant qu'il l'avait arraché à l'abandon, presque aux portes d'un hospice, et puis, ce n'était pas une usurpation que ce nom que je lui donnais; d'ailleurs, j'aimais cet enfant; je l'aimais, il vous ressemble tant.
— Assurément! m'écriai-je.
— Vous l'avez donc vu? me dit Georges. Et moi?
— C'est votre fils! dit Gœlina d un air triste, et vous êtes ici ch^ vous.
Je vis à ce mot que du moment que Georges pourrait être le mari de Gœlina, cet enfant ne deviendrait plus que le ûls d'une étrangère. Georges n'insista pas et nous nous retirâmes assez avant dans la nuit; il en passa le reste chez moi. Une chose restait inexplicable pour nous, c'était la conduite d'Ourdan. Nous bâtîmes des romans sans fin pour la comprendre; une phrase de trois lignes nous la mit à jour. Le. matin, Georges reçut un billet ainsi conçu :
COELÏNA^ 177
« Monsieur le comte,
« M. Ourdan vient de me prévenir de votre arrivée. Veuil- » lez passer à mon étude, où je vous remettrai des papiers » qui vous concernent.*
» N..., notaire. »
Nous allâmes chez ce M. N..., et il remit à Georges un papier contenant ces ir.ots :
« Lorsque ma fille Gœlina aura atteint Tàge de vingt el un » ans, M. N... lui remettra les papiers ci-joints. Si elle ne se » marie avant cet âge, M. N... ne les remettra qu'à son mari, » quelque personne qui se présente pour les réclamer.
» Signé »
Je lisais par-dessus Tépaule ; je vis la signature ; ce n'était qu'un nom de baptême; sur la cire du cachet qui fermait Tenveloppe des titres, il y avait une couronne souveraine
Ces papiers consistaient en une reconnaissance de 300,000 livres de rentes, inscrites au grand-livre, dont Ourdan se reconnaissait détenteur^ au nom de Gœlina, à laquelle il en était fait donation par un acte joint à cette reconnaissance.
Le notaire nous annonça qu'il était chargé, de la part de M. Ourdan de remettre à Georges les inscriptions mentionnées dans la reconnaissance, en échange de cet engagement. Quand tout fut fini :
— Eh bien! dis-jeà Georges, comprenez-vous maintenant? 11 a marié Gœlina à dix-huit ans pour qu'on ne lui remit pas ces papiers, et il l'a mariée à un homme qu'il avait fait'civilement disparaître, pour qu'on ne les lui remît pas davantage.
— Quoi! s'écria Georges, tant de crimes pour un peu d'or!
— Ma foi! lui répondis-je, dites donc si peu de crimes pour tant d'or!
— Mais qu'est devenu ce malheureux?
— Vous l'apprendrez sans doute chez sa Glle.
Georges y courut. Je jugeai plus discret de l'y laisser aller
173 UN ÉTÉ A M^i^DON.
seul; je rattendis toute la jourQ^e, je Tï^tlericlies une partie de la nuit, le lendemain, il vint ra'appreadre qu'Ourt^n était p^rti pour rAmérique, pt que l^i-raôme îillçiit yoyag^r îi^pc sa femme pondant quelques années. II me chargea de feire^ payer- par son notaire une pension à Thérèse, et me fit ses adieux. J*allai porter les miens à pœlinçi; elle fut tTès-embarrassée de me voir. Jamais elle ne ni'aYftit ps^ru si belle; elle appela sofi pari, Georges, et je m*eft allai mécontent- Ils quittèrent P^ris. Bien souvent, depuis, en me rappçljiut le uom que j'avais vu sur les papiers du notaire, je ne m'étonnai plus qu'Ou:|rdan 6(tt si ))ieu les aventures de |a pour impé-: riale.
TRAGÉDIE BOURGKOISE
C'était du temps de l'Empire. Or l'Empire fut une époque dont personne au monde n'a encore rien écrit de raisonnable. Nous pouvons vous dire facilement pourquoi : c'est que lorsqu'on se retourne vers ce passé qui est si près de nous, la première chose qu'on aperçoive est uii immense soleil qui s'appelle Napoléon et qui rayonne psjr huit cent mille hommes qui se nomment la Grande Armée. Cette magniQque pyrotechnie scintille d'épaulettes, de sabres d'honneur, de croix, de cordons, de titres, de manants faits rois, de rois faits rien, d'immenses batailles avec douze cents pièces de canon, de capitales prises, des myriades de combats, ptc., etc., etc., et mille autres choses encore. Il en résulte que ce soleil avec ses franges de lumière s'étend comme un réseau sur toute cette période d'années, et que tout ce qui est dessous reste obscur, terne, inaperçu. Aussi qu'eat^ce que le drame, le vaudeville, le roman ont pris à l'Empire? des colonels^ une infinité de colonels, une non moins infinie infinité de sergents, et deux ou trois généraux grognards. A ce propos, quelqu'un pourrait-il me dire pourquoi on ne met jamais en scène le sergent-major? Jusqu'à présent je n'ai pu en découvrir aucune bonne raison, car je ne pujs accepter celle qui me fut donnée par une dame de charité à qui je faisais cette question, et qui me répondit : — C'est tout simple; c'est parce que tous les majors ont du venifTe. —
180 UN ÉTÉ A MEUOON.
D'où diable avez- vous tiré cela? — Je ne sais pas ; mais un homme qui s'appelle major doit avoir du ventre. — - Je n'ose croire que ce préjugé tout français explique congrùment Texclusion des majors de nos livres, et de nos romans. Nous avons dit préjugé français, attendu que nous nous sommes assuré qu'en Autriche et en Prusse le major est représenté comme un être toujours fort maigre, et le plus souvent trèslaid.
Quoi qu il en soit, sergent ou sergent-major, colonel ou empereur, le militaire domine toutes les histoires, contes, drames, vaudevilles tirés de l'Empire. Il y avait cependant d'autres hommes que des rois ou grenadiers de la garde. Mais de ces hommes, personne ne s'en est occupé; il semble que pour eux il n'y eut jamais d'amours, jamais de bons soupers, jamais rien du tout. Ëh bien 1 Ton se trompe, et voici une histoire toute civile, vous remarquerez que je ne dis pas honnête, et qui arriva à un homme qui ne fut jamais employé qu'à manger sa fojrtune, et à une femme de sénateur que vous connaissez tous, dont le nom commence par un R, et que je nommerai la comtesse de Landry pour que Ton ne m'accuse pas d'indiscrétion; l'homme s'appelait
F et maintenant est au service de la Prusse. D'après le
même système je l'appellerai de Mareuil, et vous voyez qu'il t)'y a plus le moindre scandale à craindre.
En 1810, ils étaient jeunes et superbes. La comtesse de Landry était une de ces belles femmes que les hommes de l'Empire tirèrent de leurs cottes de bure pour les habiller de velours. Car il faut le reconnaître, les femmes de TEropire étaient presque toutes belles ; et presque toutes surent parfaitement bien à quoi sert la beauté. Madame de Landry briliaitentre les plus courtisées; il n'était bruit parmi les feux des fHcouacs étoiles que des charmes divers de la comtesse de Landry. Quand madame de Landry n'était pas de la conversation, on balançait entre mesdames Â., B.^ G.,
D.^etc, mais sitôt que le nom d'Albanie de Landry venait à être prononcé, on ne disputait plus que sur elle, on ne balançait plus qu'entre son nez et son menton : les uns voulaient ses yeux, les autres sa noire chevelure, ceux-ci ses belles mains^ ceux-là ses beaux bras ; les plus conuàisseurs adoraient ses pieds blancs et menus, sa jambe achevée ; les plus grossiers voulaient tout. L'homme est un animal insatiable.
Pendant ce temps, que faisait Albanie dans son hôlel désert et pendant que son mari gouvernait une province conquise et y établissait les systèmes de la conscription et des patentes? Elle s'ennuyait, la belle et jeune femme, elle n'avait d'autre plaisir que de se plonger dans des bains parfumés; et là, enveloppée d'une eau blanchie par les essences à la mode, elle admettait quelques merveilleux à la deviner sous son voile liquide ; ou bien d'autres fois, couchée sur un lit à la romaine, couverte d'un peignoir de gaze, elle les agaçait du bout de ses fieds nus et blancs qu'elle laissait négligemment entrevoir, et riait de leurs ardents compliments. 0 faiseurs de Pompadour, restaurateurs de la régence, roués modernes qui rajustez la poudre et le panier, tout entourés que vous êtes de petites femmes maigres, pâles, étiolées, combien je préfère cette belle galanterie impériale qui coquettait à la romaine et avec la nudité, car toutes ses femmes pouvaient se parer de leur seule beauté! C'est . pour cela que l'école de David n'a peint que le nu.
Mais ces occupations du matin que madame de Landry copiait de celles dé ses amies, s'arrêtaient précisément à l'heure où elles eussent pu devenir amusantee. L'imitation cessait à la nuit close, c'est à-dire à la nuit de la civilisation, quand les bougies s'éteignent ; et madauje de Landry dprmait toute seule. Erreur! elle ne dormait pas; elle rêvait seule. Elle rêvait éveillée, et se rappelait alors les exemples et les conseils qu'elle recevait tous, ie^ jours. Un amant, deux
yGooglô
amattlg, trois atnanls, dix amants, Voilà la vie, voilà le bonheur. Gela se disait tout haut, cela se faisait comme cela se disait ; et, la vanité s'en mêlant, c'était devenu une mêlée, une bataille, une orgie superbe à laquelle la famiUe impériale avait fourni son chef, comme chacun sait : beaulé idéale dont plus d'un homme a payé de sa vie les baisers souverains; car Napoléon savait faire tuer à l'armée et avec honneur les heureux qui ne savaient pas se taire ou se cacher. Albanie vivait dans cette atmosphère de lubricité physique plutôt que de corruption morale. Car il faut le reconnaître, toutes ces femmes qui donnaient si souvent leur corps, ne donnèrent point leur âme. Et ce fut une merveilleuse chose, quand l'heure du malheur et de la proscription arriva, de les voir retourner ^ leurs maris avec une fidélité et un dévoûment admirables. Toutefois, Albanie ne pouvait se résoudre à prendre un autant; un amant, c'était leiot de k moindre baronne, c'était se confondre avec tout le monde ; en prendre deux, en avoir dix, cek répugnait à Albanie : il faut avoir l'habitude de ces choses-là pour les croire possibles. Enfin, tourmentée de l'absence de son mari, obsédée des conseils de toutes les femmes qui l'entouraient, elle se décida à profiter de la première occasion un peu présentable pour se débarrasser de celte virgirjité matrimoniale qui la rendait ridicule, mais à en profiter avec une impertinence qui du premier amant, et à peu de frais, la mettrait de pair avec les plus opulentes de ses rivales.
A la même époque vivait (nous entendons par vivre être jiune), vivait M. de Mareuil, un gentilhomme d'autrefois, d'une figure et d'une taille qui supportaient à ravir les frifcuies à crochet, les habits carrés et la culotte courte de l'époque, possesseur d'une fortune qui eût fourni à Napoléon des remplaçants tant qu'il en eût demandé, et garçon d'une bravoure qui se souciait peu de l'uniforme et dont l'épée pendue à la chommée s'était usée contre les épées accro-
cfiées au flanc gauche des jjlus di^terîniiiês ûe Tarmée. M. de Mareiiil, ûaydttl rien à faîfre et ne faisant riên^ avait des flammés. C'était son état, son métier, sa manie Quoique lancés tous deux dans le grand liionde de cette époque, M. de Mareui! et madame de Landry ne s'étaient jamais rencontrés. Cependant ils se connaissaient. Albanie savait jour par jour le bulletin des conquêtes de M. de Mareuil. Ernest, H s/ippe- ItiU Ernest (prononcez ce(ii avec la grâce parfaite de madembiselie Mars et ce sera \m mot ravissant), Ernest donc savait que madame de Landry était belle comme Vénus, qu'elle le laissait voir assez volontiers, mais qu'etle n'en protitait point, ou n'en faisait profiter personne. Durant l'une de ses insomnies, Albanie se dit tout bas : Si M. de Mareuil s'adresse ô moi, il sera le héros et la victime de ma gloire. Ernpsl gris de romaoée, on buvait beaucoup de Romanée sous l'Empire, E^netit cria dans un souper : — Je parie cinq cents napoléons, que j'aurai madame de Landry.
A partir de ce jour les ennemis se cherchèrent; mais madame de Landry savait les propos de M. de Mareuil, et M. de Mareuil ignorait là résolution de madame de Landry. L*aptitude à cadier est prodigieuse chez les femmes. i« ne connais pas un homme qui sache cacher une bosse au front ou une bonne fortune : il n'y a pas de |Mite fille qui ne sache^cacher une grossesse ou un amaut.
Entre gens qui se cherchent, ta rencontre a bientôt lieu. Celle de -M. de Mareuil et de madame de Landry eut lieu aux Français, aujourd'hui nous dirions à l'Opéra. Alors c'était aux Français, la comédie française était à la mode. Tout le monde avait sa loge aux Français. En vérité, je vous l'âttesie, c'était une époque toute particulière qne celle de l'inipirc, une époque dont les habitudes habilement exhumées des chroniques du temps, seraient pleines de pittoresque et d'originalité. Gomme tout le monde, madame de Landry avait sa loge aux Français. Ce qu'on appelle aujourd'hui une loge
de la galerie, ce qu'on nommait alors une première loge. Aujou|*d'hui où l*on ne paie phis sa place aux spectaclçs, il n'y a guère que les marchands de foulards et de tabac prohibé, qui vont à la première galerie. Alors- les plus merveilleux venaient y prendre place, pour se trouver devant les loges, où brillaient les souveraines de la mode. M. de Mareuil vint s'asseoir un vendredi sous la loge de madame de Landry, et écouta Ândromaque en lorgnant Albanie, mais sans lui adresser une parole. Madame de Landry se laissa lorgner, mais sans demander à ses voisins quel était cet intrépide lorgneur. Deux jours, trois jours, dix jours se passèrent ainsi sans qu'il y eût d'autres marques d'une lutle offerte et acceptée, que le retour constant de madame de Landry dans sa loge, et la présence immanquable de Mareuil à sa place. Tous deux étaient trop habiles pour entamer une conversation sans raison appaiente. Cependant cela commençât à être remarqué, ou plutôt à ne l'être plus. Quelques amis de Mareuil étaient venus les premiers jours pour voir commencer l'altaque ; mais celte tactique imitée de Fabius Cvnctator parut mortelle aux hommes qui n'entendaient parler que de villes prises eu vingt-quatre heures et de femmes séduites en cinq, et Ton se prit à se moquer d'Ërnest et à le laisser lorgner silencieusement sa belle. Mareuil lui-même s'ennuyait de cette attente muette et espérait une occasion ; madame de Landry n'en fournissait aucune; elle venait assidûment, comme pour dire : Me voilà; mais jamais elle ne s'informait vaguement du nom d'un comédien, de manière à ce qu'Ernest pût répoudre, quoiqu'on ne lui eût point parlé. Jamais son éventail n'était tombé, jamais une circonstance (A il pût faire l'empressé. Albanie le réduisait, ou à se faire présenter, ce qui eût été du dernier ridicule, ou à lui parler sans motifs, ce qui n'eût pas semblé fort adroit. Un soir où Mareuil, en désespoir de cause, allait en venir à ce dernier moyen, uu'ofQcier de hussards qui vint s'asseoir à c6té de lui,
et devant la loge de madame de Landry, lui fournit une occasion-charmante de se montrer galant. Par mégarde ou autrement, rofticier de hussards garda son shako sur la tête au moment où la toile se leva. Ernest ne s*en fut pas plutôt aperçu , qu'il arracha le shako de Toffîeier, et le jeta dans le parterre en lui disant : — Est-ce que vous ne voyez pas qu'il y a une dame derrière vous? L'of licier stupéfait et furieux voulut souffleter Mareuil, mais pendant qu*il levait les mains, Mareuil le jeta dans le parterre après son shako, et se retournant gracieusement vers maiiame de Landry, il lui dit d'un ton parfaitement humble et poli :
— Veuillez m'excuser, madame, d'avoir appris à ce manant le respect qu'on doit à une femme comme vous.
— Mon Dieu, monsieur, vous êtes trop bon! lui répondit madame de Landry, toute troublée de ce premier hommage. Ce soir-là, la conversation n'alla pas plus loin. Mais le lendemain, lorsque Ernest reparut blessé, madame de Landry lie put s'empêcher de lui dire avec le plus doux intérêt :
— Quoi ! monsieur, vous êtes blessé?
-— Hélas oui! madame, répondit Mareuil d'un ton de sincère douleur, mon adversaire a été plus heureux que moi. Je lui tué.
— llest mortl s' écris^ Albanie en pâlissant.
— Il est mort, répondit Mareuil d'un air sombre ; il ne souffre plus, il ne souffre pas d'un amour sans espoir-
Il était difficile de refuser une pareille déclaration. Soit éloimemcnl, soit adresse, madame de Landi-y l'accepta, car elle baissa les yeux et devint toute rouge.- Mais cette première (motion passée, Eriicst ne se trouva avoir gagné que le droit de causer avec madame de Landry, car dès qu'il parlait amour, elle le regardait d'un air si moqueur qu'il en était siupéfait. Cependant, quoi qu'il osàl dire, elle n'eu semblait ni étonnée, ni fâchée; seulement elle ne répondait pas. Près dti quinze jours se passèrent ainsi, et Mareuil coni.'ninçait à
1^6 UN ÉTÉ A MEtibON.
se dire : Ah çà! est-ce que je siiiâ un enfanf? est-ce que je suis joué? Certes, si jamais j*ai montré quelque esprit, c'est vis-à-vis de Cette femme, il n'est aucun point par où je ne l'aie attaquée : tendresse passionnée, vanité, ennui de femme seule, j'ai tout éveillé ou appelé en elle. Désespoir, dépit, assiduité, larriies, maigreur, je lui ai tout prodigué, car j'en deviens maigre. Est-ce que j'en serais amoureux? Baliverne! je ne l'aime pas : je l'aurai.
Quant à Albanie, elle écoutait Ernest comme un acteur de premier ordre. Quelquefois cependant elle pensait : Qu'il est étonnant qu'on joue si bien la comédie, sans éprouver rien de ce qu'on débite I et elle ajoutait tout bas : En vérité, je suis bien heureuse de savoir que ce n'est qu'un jeu.
Cependant les amis d'Ernest lui riaient au nez, les amies d'Albanie lui répétaient que ce qu'elle appelait un triomphe était la plus sotte et la. plus vulgaire puissance de rameur. Garder un homme à ses pieds parce qu'on lui résiste I mais c'est de la dernière facilité, la plus médiocre tille de portièle obtiendra ce succès quand elle voudra. Il fallait en finir, Ernest et Albanie le sentaient bien. Mais rien n'est gauche comme un séducteur vis-à-vis d'une femme qui veut se donner et qui n'en a pas l'habitude. Cependant Ernest avait pris un parti. Le soir de cette résolution , il sortit de sa galerie^ un moment avant qu'Albanie ne quittât sa loge, et lorsqu'elle partit, il se trouva là pour lui donner la main. Madame de LaïKJry l'accepta, et il la reconduisit jusqu'à sa voiture : il pressa doucement la main qu'il tenait, et s'apprêtait à demander la permission de l'accompagner plus loin, lorsque madame de Landry se retourna et remercia M. de Mareuil de son obligeance, monta dans son équipage et s'éloigna, tandis qu'Ernest demeurait immobile à sa place. Ernest était comme uu homme qui marche à la prise d'une ville ennemie et qui eu trouve les remparts déserts et les portes ouvertes. Cet homme qui se fût intrépidement jeté à la gueule d'un
TRAaËPIE BOUBGSOISB. 187
caoon pour escalader les iiiurs, entre en tremblant dans cette epceinte non défendue ; il lui semble qu'il doit y avoir un piège sous cbucun de ses pas. Ërnesl avait compté sur une observatioq, sur le moiodre étonpement, sur'quelque chose enfin à propos de quoi il pût plaider sa cause ; mais il ne sembla pas qu'on se fût aperçu qu'il eût plus fait qu'à l'ordinaire. Cette aventure commençait à faire réfléchir Ernest très-sérieusement. D'ailleurs, depuis qu'il faisait tous le^ soirs sa seule occupation de causer avec madame de Landry, il croyait avoir découvert en elle un esprit grave au milieu de sa légèreté affectée, une sorte d'innocence de cœur au milieu de la dépravation de ses théories parlées ; et un autre sentiment que la vanité commençait à l'intéresser à la défaite d'Albanie. Le petit manège sur lequel il avait compté n'ayant rien an^enô, il essaya de le cesser^ puis de le reprendre : tantôt au sortir du spectacle il offrait sa main, tantôt il se retirait sans rien dire; mais une égale impassibilité accueillait les soins qu'il prenait et l'oubli de ces soins.
Enfin, voyant que cette prétendue conquête devenait tout à fait une passion d'écolier, M. de Mareuil se détermina à tenter un grand effort, et, le soir venu, il se rendit au Théâtre-Français et retrouva madame de Landry. Nous pensions avoir suffisamment prouvé l'intérêt que nos deux héros mettaient à triompher )'i|n de l'autre, en constatant que pendant un mois ils allèrent tous les soirs au Théâtre-Français; eu vérité il devait y avoir un commencement d'amour sérieux dans un si grand dévouement. Le soir dont il est question, M. de Mareuil offrit sa main à madame de Landry pour descendre de sa loge et regagner sa voiture. Madame de Landry accepta. Ils causaient paisiblement de Nicomède qu'on avait joué ce soir-là. Mais au lieu de saluer et de se retirer quand le domestique baissa le marchepied, M. de Mareuil attendit qu'Albanie fftt montée dans la voiture, et à peine y fut-elle ^mm tu'il noonta après elle et s assit à ses côtés. Le do-
mestique ferma la porte avec cette rapidité parisienne c[ui, aux portes des théâtres, est stimulée par les cris des gendarmes chargés de faire défiler. les voitures. Mareuil cria à rhétel sans s'occuper où on le conduisait, et se retourna vers madame de Landry, décidé à supporter les reproches les plus vifs sur son impertinence.
— Eu vérité, monsieur, lui dit Albanie, je ne suis pas de votre avis ; Talma a été superbe ce soir.
Certes , si madame de Landry," par une outrecuidance inouïe, eût donné une paire de soufflets à Mareuil, il n'eût pas été plus confondu de cette injure qu'il ne le fut de cette phrase tranquille, qui continuait sans étonnement la conversation qu'il avait avec elle sur le vestibule. Madame de Landry, sans paraître s'apercevoir ni de cette impertinence ni de la confusion d'Ernest, poursuivit la dissertation sur Nicomède^ et la voiture arriva dans un bel hôtel de la rue de Bourgogne. Elle entre dans la cour, on ouvre la portière, et madame de Landry descend. Mareuil, étourdi, stupéfait, anéanti, se demande s'il ne devait pas saluer et se retirer, mais en vérité c'eût été d'un sot si complet, qu'il chercha dans l'attitude de madame de Landry un indice qui l'engageât à se retirer ou à entrer dans l'hôtel; madame de Landry était parfaitement calme, prête à dire adieu ou à accepter de nouveau la main qu'on lui présenterait ; Mareuil se dit : Cette femme a des gens apostés ici sans doute, et je m'engage dans quelque mauvaise affaire, c'est assuré ; n'importe I je ne reculerai pas, le sort en est jeté.
Il offrit son bras, on accepta son bras : et madame de Landry et M. de Mareuil, précédés de deux doigestiques de cinq pieds six pouces, entrèrent dans une riche suite d'ap- ' parlements et les traversèrent, madame de f^ndry causant toujours avec galté, M. de Mareuil regardant un peu autour de lui ; ils arrivèrent ainsi dans un boudoir déhcieusement décoré. A peine Ernest et Albanie y furent-Us, que celle-ci
TRAGÉDIE BOUIIGBOISE. 189
demaDda et prit la permisâion de se retirer un moment, et que de Mareuil se trouva seul.
Ge n'est point douteux, se dit-il, c'est un pié'ge, et je suiâ pris; mais jusqu'où cela va-t-il aller? oserait-on exercer des violences sur moi? est-ce seulement uue plaisanterie de femme, une mystification ? il faut m'en assurer. Il alla vers la porte par laquelle madame de Landry était sortie, elle était fermée.
J'en étais sûri s'écria- t-il, véritablement alarmé, je suis prisonnier.
Il alla vers une autre porte; celle par laquelle il était entré ; il la trouva ouverte, elle donnait sur les appartements qu'il avait traversés et qui étaient éclairés faiblement : il s'y engagea en tenant à la main une énorme pincette qu'il avait prise dans le foyer du salon ; il gagna ainsi Tantiehambre qui ouvrait sur le perron de la cour, quatre domestiques qui s'y trouvaient se levèrent à son asf>ect, et Mareuti les compta d'un coup d'œil : il serra sa pincette avec force ; les domestiques demeurèrent debout immobiles.
— Est-ce par là que l'on sort? dit Mareuil.
— Oui, monsieur, répondirent-ils, et ils lui ouvrirent la porte. M. de Mareuil entra dans la cour toujours la pincette à la main.
Je crois que je ferais bien de m'en aller, se dit-il ; cependant de quels rires vais-je être accueilli demain si on sait cette aventure! et certes elle est trop ridicule pour moi, pour qu'on ne la sacbe pas : pourtant si je demeure, je n'en puis douter, je tomberai dans quelque infâme guet-apens. Cette madame de Landry aura appris les propos que j'ai tenus sur son compte, elle est femme à me faire rompre les os : et qui sait si elle s'arrêtera là? Il descendit trois marcbes du perron, et s'arrétant tout à coup, il s'écria en lui-même : Je serais le dernier des hommes si je sortais d'ici; il n'y aurait
pas assez de quolibets contre moi si je fuyais ; rentrons, dussé-jé périr.
11 rentra.
Il y avait cette fois huit laquais dans l'antichambre. 11 prit envie à Mareuil de les charger à coups de pincelte ; mais ils étaient dans la position respectueuse de gens qui attendent un ordre. Mareuil regagna les appartements et retourna dans le boudoir.
Il se trouva devant une glace qui descendait jusqu'au parquet et s'y regarda. 11 était impossible d'avoir* un air plus ridicule que le sien. Le chapeau sur la tête, le visage inquiet, une pincette à la main ! il se regardait encore lorsqu'on ouvrit la porte par où était passée madame de Landry. Une négresse entra, et, sans paraître l'apercevoir dressa une table et y toit deux couverts. De Mareuil demanda à cette femme si madame de Landry allait venir. La négresse fit signe qu'elle était sourde et muette, continua à apprêter le couvert, et se reth-a quand tout fut fini. De Mareuil demeurait toujours debout, la pincette à la main , bien décidé à assommer le premier homme qui se présenterait. On ouvrit encore, et ce fut madame de Landry qui entra vêtue du plus agaçant négligé. A Taspect d'Ernest qui s'était vivement retourné en levant sa terrible pincette , madame de Landry ne put retenir un léger sourire, mais elle dit aussitôt avec son indiJBTérence aisée :
— Comment ! monsieur, on vous a laissé le soiji de raranger ce feu qui s'éteint ? permettez-moi de prendre ce soin.
Elle s'avança et tendit la main pour prendre l'énorme pincette,
— Ah ! mon Dieu, fit-elle, où avez- vous été chercher cela? ipais il y a ici tout ce qu'il faut.
Et s'asseyant au coin de la petite cheminée de marbre blanc de son boudoir, elle se mit à tisonner. Au même instant où madame de Landry était entrée, il s'ttait fait un
^und bniit dane la cour, et une voiture était sortie de Thôtel avec fracas. Mareuil était enragé de sa sotte ligure, il jeta la pineette avec humeur, et s'écria :
— Madame! il faut...
— Pardon, dit madame de Landry en l'interrompunt, c'est l'heure de mon souper.
Elle sonna, la négresse parut et servit. Madame de Landry se mît à table.
Après tout, se dit Mareuil, on n'assassine pas un homme de ma sorte.
Il prit place et soupa. La négresse ne faisait qu'entrer et sortir, et madame de Landry avait repris sa conversation sur Nicomède. Enfin la négresse disparut tout à fait, I^a voix de madame de Landry commençait à devenir émue.
Bien, se dit Mareuil^ voilà le moment venu, elle m'excite à quelque imprudence, tant d'émotion après tant d'audace n'est pas natiirelle, nous allons voir; et du bout du pied il s'approcha la pincette pour pouvoir la saisir facilement. Presque aussitôt il entendit attacher la barre de fer de la porte cochère. La pendule sonnait deux heures.
— Il parait, dit Ernest, que toute retraite m'est fermée, madame ?
— Vous voulez sortir? monsieur, répondit Albanie; je vais sonner et vous faire'reconduire.
Je suis joué, pensa-t-il. Sortir? je suis déshonoré ; rester pour rien? je suis encore plus déshonoré. Oser? c'est peutêtre là qu'on m'attend pour donner le signal. Il faut en finir.
— Madame, dit-il tout haut, qu'est-ce que tout ceci signifie?
— Quoi, monsieur ? •
— Mais ce qui se passe
— Que se passe-t-il de si étonnant?
— Il me semble, madame, que ce n'est pas ordinairement ainsi. . . que l'on reçoit. . .
— Pardon, monsieur, reprit Albanie, je vous ai fait attendre longtemps dans ce boudoir... c'est qu'en vérité je ne comptais pas sur votre visite, et que rien n'était préparé
•.pour vous recevoir.
— Po^r me recevoir ! répéta Mareuil en jetant un regard inquiet autour de lui; pour me recevoir, reprit-il encore, la manière est étrange 1
— Quelqu'un de mes gens vous aurait-il manqué de respect? dit vivement madame de Landry.
— Non, madame, repartit brusquement de Mareuil ; mais, vous-même...
— Ai-je manqué de politesse ?
Je ne puis le dire, cependant...
— Ehbienl...
Ernest se mit à regarder madame de Landry ; elle avait baissé les yeux, et sa poitrine qui soulevait la gaze de son peignoir, attestait une puissante émotion. Ernest la regarda longtemps : la beauté d'Albanie le troubla. Mille pensées vinrent à l'esprit de Mareuil durant ce court examen. Il se disait : Si cette femme eût été bonne et francbe, je l'aurais aimée, car elle est plus belle qu'aucune que je connaisse; car jamais je n'ai rencontré tant de complète élégance et d'esprit supérieur. Peu à peu cette idée le gagna, et il se sentit presque honteux et attendri. Par un mouvement lent et doux, il mit un genoux à terre devant Albanie, et reprit sa main qu'elle lui abandonna.
— Madame, lui dit-il d'un ton humble et digne à la fois, si je vous demandais mon pardon, me l'accorderiez- vous ?
— Quel pardon? dit madame de Landry froidement.
— Vous ne le savez que trop, madame, repartit Mareuil. Tant de femmes m'avaient donné le droit d'être fat, que j'ai eu 1^ sotisse de l'être avec vous. Vous m'en punissez cruellement.
— Je ne vois pas en quoi ! dit Albanie en souriant.
TRAGÉDIB BOURGEOISE. 198
— Ah! madame, ne me raillez pas davantage. J*ai tenu des propos dont je rougis depuis que j*ai appris à vous con- Daifcre. Une sotte vanité, que j'avoue, me rend peut-être indigne de voua dire la vérité. Mais sur mon honneur, madame, je vons aime ; sur mon honneur, je vous respecte.
Un léger tressaillement accueillit ce mot de Marcuil -^ un sentiment de bonheur sejépanditsur le visage ^e madame de Landry. Mareuil n'y vit que le 'triomphe d'une vanité satisfaite. 11 se releva, et à haute voix :
— Madame! et pardonnez si je parle assez haut pour qu'on m'entende hors do ce boudoir, je n'ai donné le droit à personne de douter de mon courage. Quel que soit le piège qu'on m'ait tendu, vous êtes comme un oUnge entre mes mains, et avant qu'on ne fût arrivé à votre secours, je pourrais vous punir des violences qu'on voudrait exercer contre moi.
Il marcha vers les portes et en tira les veiToux.
— Maintenant, ajouta-t-il, vous êtes à moi; on peut me tuer, mais on me tuerait dans vos bras, et peut-être trouverez-vous que la leçon n'en vaut pas la peine. — Eh bien, reprit-il à voix basse, si vous voulez me pardonner, si vous voulez oublier que je vous ai indignement jugée, je sortirai de cet hôtel, je subirai le ridicule de cette aventure, je vous vous permettrai d'en rire. Je vous ferai le plus grand sacrifice que puisse faire un homme... celui de sa vauité. Car avant tout j'ai besoin que vdhs croyiez à une chose vraie... madame, reprit-il encore plus bas, et à ce point que toute ma vie se paçsera à vous la prouver.... c'est que je vous aime d'un amour que je n'ai jamais senti, et que vous seule méritez.
Eu l'écoutant, madame de Landry, tout à fait confuse et agitée, détournait les yeux et s'éloignait de Mareuil.
— Monsieur, lui dit-elle après avoir rassuré sa voix, vous pouvez sortir.
Elle prit un flambeau, et précédée de Mareuil, elle lui fit
trairerser un long couloir. Un calme absolu régnait dans la maison ; Ernest- prêtait Toreille au silence pour y surprendre un rire étouffé, pour saisir un bruit qui attestât qu'il était surveillé; mais rien ne s'émut autour de lui, tout demeura désert et muet. Ils gagnèrent ainsi une petite porte qui ouvrait sur la rue, et ce fut au moment où madame de Landry mit la main sur ^^ c*®^? ^^® Mareuil pensa tout ^ coup que ce n'était peut-être que de lui-même qu'il avait été la dupe. En effet, si toutes ces suppositions d'hommes apostés étaient fausses, si tous les dangers auxquels il croyait avoir échappé n'avaient existé que dans son imagination, jamais il n'y aurait assez de rires contre lui, jamais assez de quolibets. Celte idée arrêta Mareuil et le fit rougir. A ce moment il eût donné dix ans de sa vie pour pouvoir risquer le reste contre dix hommes armés. L'envie lui prit tout à coup dç souffler la bougie et de profiter de robscurité. Il réfléchit qu'il n'en serait pas moinô ridicule, et qu'il deviendrait brutal. Ernest arrêta madame de Landry au moment où elle allait tourner la clef ; il la regarda en face, et assez longtemps pour qu'elle •en fût troublée:
— Madame, lui dit-il enfin, pouvea-vous être franche avec moi? *
•^ Pourquoi non?
— Quel a été votre dessein en m'attirant ici?
— Voilà une expression que je ne puis accepter, monsieur-, vous m'avez abordée au spectacle, je vous ai laissé foire ; vous êtes monté dans ma voiture, je n'ai rien dit ; vous êtes entré chez moi, je vous ai reçu; vous voulez sortir, je vous reconduis.
Ernest demeura assez embarrassé de la réponse; il garda un moment le silence.
— Monsieur^ lui dit madame de Landry, décidez-vous, prenez un parti; ce corridor est humide, et je sens le froid qui me gagne.
— MadàtaiB, tiêpondit Ertiesl, ouTre«-môi cfette porte, Je veux BOTtir ; car je ne puis expliquer tolrç conduite que de deux manières. La première, c'est Celle qui me fait sortir, c'est la supposition quie vous avez voulu me punir de ma fatuité, et s'il en est ainsi, je vous en remercie. Là seconde manière d'expliquer votre conduite de ce soir, serait si outrageante pour vous et si affreuse pour moi, que je n'ose vous le dire, car je n*ai pas le courage d'y penser,
— Et quelle est cette seconde manière, monsieur?
— Ce serait de supposer que pour de plus grandes hardiesses que celles que je me suis peribises, j'eusse rencontré la môme facilité que vous m'avez montrée.
— Et s'il en était ainsi, monsieur?
— Je vous mépriserais.
— Vous m'aimez donc beaucoup?
-Oui.
— Monsieur, répondit madame de Landry ett ouvrant la porte, je vous souhaite le bonsoir.
— Madame, quand vous reverrai-je?
• Elle poussa la porte violemment, et Mareuil se trouva dans la rue, seul, à trois heures du matin.
11 regarda airtour de lui, mais tout était aussi tfàtiquille dans la rue que dans l'hôtel, et Ëmest put regagner sa demeure sans combat à livrer. Certes, jamais en sa vie, même dans la nuit qui précéda son premier rendez- vous d'amour, ou d'honneur, il ne fut aussi tourmenté du lendemain que cette fois. La sincère passion qui en face de madame de Landry avait un moment dominé sa vanité, se laissait à son tour dominer par ce dernier sentiment. L'idée de sortir de chez lui épouvantait Mareuil-, il lui semblait que tous les visages qu'il rencontrerait allaient lui rire au nez, il hésitait môme à sonner sou valet de chambre pour se faire habiller, le drôle aurait bien certainement l'air goguenard. Enfin il coupa court à toutes ses craintes en prenant une résolution
pleine de sens. Je romprai les os à mon dr61e s'il sourit, se dit-il, et je souffletterai le premier venu qui me regardera de travers. Sur 'celte déteiminatioD, il fioiina. Le valet de chambre entra. Ernest inspecta sa figure, elte n'avait rien que de fort ordinaire. 11 apportait les journaux» et sur les journaux une lettre et une bourse. Dans la lettre il y avait : « Vous avez gagné votre pari. »
D^ins la bourse il y avait cinq cents napoléons. Ernest sauta de son lit, et reprit le valet de chambre à la gorge.
— Qui t'a remis cela, misérable? réponds, ou je t'étrangle,
— Mais, monsieur le comte... j'étouffe.
— Veux-tu parler?...
-HeughI... .
— Parleras-tu?
Le valet de chambre était violet. Mareuil le lâcha, et la suffocation ayant été suspendue, le malheureux put répondre aux questious de sou maître : '^
— C'est un valet de pied qui m'a remis cette lettre et cette bourse.
— Quelle livrée?
— Bleu et or
— Revers ponceau? , -
— Oui, monsieur le comte.
— C'est elle !
-Qui?
— Hein ?
— Pardon, monsieur le comte.
— Donne-moi de quoi écrire.
11 écrivit ce qui suit :
« Madame , » C'est trop de raillerie ou d'impudence. Si je n'ai été (ju'uu sot, dispensez-moi de vous dire ce que vous eussiez
TRAOtDIB BOORGBOIftE. 197
été si j'aTaia été un homme d'esprit. Voici tob cinq cents na-
poiéous ; si quelqu'un les a gagnés cette nuit, ce n'est pas
moi; gardez-les.
« Je vous hais.
» Ernest de Mareuil. »
Tout en fennant ce billet stupide de colère, Ernest remarqua la bourse; elle était en filet, et brodée de petites perles d'or figurant un A et un L ; il en tira les cinq cents napo* léons, les enferma dans une autre bourse en filet bleu sans chiffre, et remit le tout à son valet de chambre.
— Pierre ?
— Monsieur le comte.
— Tu vas aller toi-même rue de Varennes, hôtel de M. de Landry; tu demanderas à voir la comtesse de Landry, et tu lui donneras cette bourse et ce billet. Songe que si cette bourse et ce billet ne lui parviennent pas , je te
— Il suffit, monsieur le comte.
— Défends ma porte à tout le monde.
— Oui, monsieur le comte.
Le valet de chambre partit. Trois heures après il était de retour.
— Eh bien! as- tu vu madame de Landry? bourreau! voilà trois heures que j'attends.
— Non, monsieur le comte.
— Gomment I drôle I
— Pardon, monsieur le comte ; mais madame de Landry n'est plus à Paris.
— Comment?
— Elle est partie cette nuit à une heure du matin.
— A une heure d u matin ?
— Oui, monsieur le comte.
— C'est impossible.
— C'est certain.
IM liR ÉTÉ A HIIIMM.
— eVrii le BMB^taY
—Je suis allé à là poBte, to cbevauX avaieni été eèînmandés pour miauit, ils sont partis à une heure ; le poaMion qui a conduit me Ta déclaré.
— Qu'a-t41cotaduit?
— Une berline.
~ Que renfermait cette berikie ?
— Deux femmes, la comtesse de Landry et sa femme de cbambre, une négresse.
— A une heure du matin?
— A une heure du matin.
~ Impossible.
— C'est certain* Je suis allé à la barrière par où elles sont sorties; la voiture y a passé à une heure un quart.
— Avec deux femmes ?
— Avec deux femmes.
— Qu'as-tu fait de la bourse et de mon billet ?
— Je les ai remis à Tintendant, qui allait partir avec les autres domestiques pour rejoindre madame de Landry à Mayence où elle va trouver son mari.
— Stupide animal !
— Vous m'avez dit : Songe que si cette bourse et ce billet ne lui parviennent pas, je te chasse.
—C'est bon ! ma chaise, un passe-'port, des chevaux. Da&s deux heures nous partons.
— Où allons-nous ?
*- A Mayence.
— Tant mieux, j'aime beaucoup le jambo^.
De Paris à Mayence ils coururent conune des banqueroutiers, et demandèrent à la première poste :
— A-t-il passé une berUne hier. ?
— Oui.
— Avec deux femmes dont une négresse ?
— Avec deux feounes dont une négresse.
À la seconde poste ils apprirent qu'une roue de la berliae s'était brisée, et qu'au milieu de la nuit il avait fallu trois heures pour la réparer.
— Que faisaient les dames pendant ce temps ?
~ Elles ont attendu en se promenant sur la route.
— Seules, dans la nuit ?
— Seules, dans la nuit.
— C'est extraordinaire.
— En quoi, monsieur le comte "^
— Tu es un imbécile. Au galop, postillon !
Puis à partir de là c'était toujours une berline qui avait passé, sans que Hareuil pût gagner un quart d'heure sur elle. Us allaient comme des enragés, elles couraient comme des folles.
Connaissez-vous Mayence? Je déclare n'avoir aucune idée delà ville de Mayence; seulement elle est si intimement liée dans ma tôte à l'idée de jambon, qu'il me semble qu'hommes et femmes, maisons et rues doivent y avoir un air de fumée et un petit goût de salé qui doit faire boire au premier aspect. Lorsque Mareuil approcha de Mayence, à quatre lieues de la ville il reconnut au loin, sans l'avoir jamais vue, la berline de toaiame de Landry. Son cœur, aidé de tous les renseignements qu'il avait pris sur la roule, lui dit qu'Albanie n'était qu'à quelques pas devant lui. Il jela une bourse au postillon (style d'opéra-comique), c'ert-à-dire qu'il lui dit qu'il lui paierait les guides double, quadruple, etc., etc., ce qui ne pouvait guère dépasser quatre petits écus, s'il pouvait atteindre ladite berline, l'accrocher et l'arrêter.
Il n'y a pas de postillon qui pour cent sous ne crève les deux meilleurs chevaux de son maître, ne brise une voiture de Baptiste, et ne risque de rompre les os à dix personnes. Lepostillon obéit et lança la chaise de Mareuil avec une rapidité effi-ayante. Mais soit que le postillon de la berUne
âOO UN ÉTÉ A MEUDON.
sentît Taffront qu'oa voulait lui faire, soit que les habitants de la berline eussent à- échapper un intérêt égal à celui que Mareuil avait à poursuivre, la berline se prit aussi à courir du galop forcené de ses quatre chevaux. Mais outre qu'une chaise roule mieux qu'une berline, Mareuil avait inventé une manière d'éperonner les chevaux qui les faisait aller comme des furieux : au moyen d'une fourchette de voyage qu'il avait attachée au bout d'une canne, il piquait si assidûment les coursiers, qu'enlin ils gagnèrent du terrain, et approchèrent la berline. A travers la poussière qu'elle élevait dans sa course^ Mareuil apercevait de temps en temps une tète qui sortait de la portière pour s'assurer du terrain que gagnait la chaise. Enfin la distance se rapprocha tellemeat, que les chevaux de la chai(^ touchaient du harnais les roues de derrière de la berline. Alors Mareuil s'écrie d'une voix exaltée par la chaleur de la lutte :
— Accroche! accroche!
Le postillon lente un dernier effort, Mareuil laisse sa fourchette dans le derrière du porteur, la roue de la chaise s'engage entre les roues de la berline ; tout se casse, se brise, et s'arrête avec un fracas épouvantable que domine une violente explosion. Mareuil s'élance hors de la chaise et court vers la portière opposée pour l'ouvrir. Un homme qui était déjà descendu de la berline, y était debout et tenait une paire de pistolets à la main, Tun d'eux fumant encore du coup qui venait de partir.
— Vous êtes Monsieur de Mareuil ? lui dit-il.
— Oui.
— Voici pour vous.
Et de son second pistolet, il l'étend par terre. Huit jours après cet accident, l'Empereur reçut la lettre suivante :
« Sire, » J'ai vengé mon honneur. Informé que ma femme était en
• butte aux JK)ur8uite8 d'un homme fameux par ses con- » quêtes amoureuses, et qui l'avait rendue Tobjet d'un pari
• déshonorant, je me suis échappé de ma résidence. Je suis » arrivé secrètement à Paris, et je me suis glissé dans mon » hôtel la nuit même où madame de Landry y avait reçu son
> amant ostensiblement, et devant tous ses gens. Cependant » ce fut trop tard, elle venait de le faire évader par une porte »• secrète; elle me jura qu'elle était innocente; elle avait
> trop bien arrangé la preuve de cette innocence pour ne pas » être coupable. Par une infernale adresse, elle avait tout » préparé pour faire croire à son départ, à l'heure même où » elle était avec son amant. Deux femmes de service étaient » parties à une heure du matin dans la berline, sous le nom
> de madaiy de Landry et de sa femme de chambre. A quei- » ques lieues de Paris, la voiture devait se briser et attendre » que madame de Landry vint la rejoindre pour remplacer » les femmes qui à leur tour devaient regagner Paris dans
• la voiture de louage qui aurait conduit madame de Lan-
• dry. Tant de précautions annonçaient trop de culpabilité. » Cependant, aussi incertain qu'irrité, j'ai forcé madame de » Landry à exécuter ce qu'elle avait si bien ordonné. Seule-. » ment nous avons rejoint ensemble la berline brisée. J'y ai
• accompagné madame de Landiy en me cachant avec soin » aux regards des postillons. Ne sachant si je devais croire à » ses protestations d'innocence, j'allais lui pardpnner, lors- » qu'à quelques lieues de Mayence, la poursuite de M. de Ma- » reuil, que je reconnus dans là chaise qui courait derrière » nous, me montra la vérité et m'exaspéra : je saisis mes » pistolets pour le punir. A ce geste, la pâleur de madame » de Landry m'a révélé ce dont je doutais encore. Elle était jf coupable, sire/ elle l'aimait! Alors elle s'est écriée : Tuez- » moi, c'est moi qui ai tout fait, il est innocent. Elle l'ai- » mait! donc je l'ai tuée ; je l'ai tué aussi, lui. Maintenant^ » sire, il ne me reste plus qu'à mourir ; quand vous rece-
» vrez cette lettre vous pourrez pourvoir à mon rempîace- » ment. ' .
» Comté DB Landry. »
A cette lecture l'Empereur s'écria :
— Trois personnes tuées pour un lôte à~lête ! Je n'ai jamais vu de bataille si meurtrière !
Régnier, vous présenterez au corps législatif une loi qui rapporte l'article 324 du code pénal. Les maris l'ont pris un peu trop au sérieux. Je ne veux pas que la France se dépeuple.
Cela se passait en 1810.
Cette anecdote fut racontée il y a deux mois à Tœplitz, un soir où il y avait dans le salon grande assemblée de baigneurs. Après le récit qu'en fit un monsieur d'une (Slquantaine d'années, aux manières nobles et élégantes, il s'éleva une grande discussion pour savoir si le mari avait eu raison de tuer sa femme. Toutes les dames disaient que c'était un assassin.
— A supposer, dit un vieux homme à figure triste, à supposer que l'histoire soit comme monsieur vient de la raconter, la femme n'en était pas moins coupable. Car je voudrais bien savoir ce qui serait arrivé si M. de Mareuil n'eût pas été pris d'une peur subite ?
— Ma foi, reprit le narrateur, depuis vingt-cinq ans que dure l'union de M. de Mareuil avec madame de Landry qu'il a épousée après la mort de son mari, elle n'a jamais voulu le lui dire.
— Gomment! s'écria le vieux monsieur, ils ne sont donc pas morts?
~ Non, monsieur ; M de Landry les avait seulement blessés l'un et l'autre. Il fît les choses à merveille, et il^ eu la galanterie d'y ajouter de se brûler la cervelle une heure après.
Le vieux monsieur regarda le narrateur très-attentive-
TRAGÉDIB BOnRGEOISB. 203
ment ; puis il ôta gravement son chapeau, et dit paisiblement :
— Je vous prie de croire, monsieur de Mareuil, que je n'ai pas été assez béte pour ça.
Sur ce mot il sortit, et on ne l'a plus revu.
A sept milles de Vienne et sur la rive gauche du Danube, se trouve l'abbaye de Kleuslerneubourg. C'est un superbe monument élevé au milieu d'une vallée, qu'environnent des coteaux plantés de riches vignobles; tout autour sont répandues des milliers de fermes dont les toits, couverts de tuiles, se détachent sur le fond vert d'une foule d'arbres fruitiers. De loin en loin, un bouquet de noyers domine cette plaine de feuillage. Ces noyers abritent l'entrée des vastes celliers creusés en terre, où sont déposées les richéfeses des paysans autrichiens. Aucune partie de la France ne peut nous donner une idée de la grasse et joyeuse prospérité de ce pays. La physionomie des habitants répond complètement à l'aspect de ces campagnes : des hommes vigoureux et massifs, des femmes propres et rebondies, de gros enfants joufflus Qf rosés, peuplent cette riche végétation. Partout un sourire de bienveillance accueille l'étranger qui passe, un salut amicul lui «ouhaite une bonne roule, et s'il laisse deviner seulement l'intention de se reposer nn instant, tout aussitôt la porte s'ouvre, et le fermier l'introduit dans la grande chambre de sa maison. Là, sur la table couverte d\in tapis tyrolien, où demeurent sans cesse remplis deux flacons de vin, prêts à être vidés en l'honneur du premier venu, il lui offre une tranche de jambon fumé et du raifort préparé avec du vinaigre et du poivre ; tout cela sans embarras ni osten-
talion, tant poiiices braves gens Vhospitaliié est une habitude de tous les jours! L'époque dç la fête des vignobles présente, sous son ppint df vue le plus large, cette cordiale assistance accoutumée à tendre la main au premier passant. Pendant quelques jours" il se mêle un grand mouvement au calme laborieux du vigneron allemand; le riche fermier laisse entrer un peu d'orgueil dans la satisfaction habituelle que lui donne sa fortune ; son bonheur devient de la joie. Au dimanche convenu, les habitants du village où se célèbre la fête et leurs invités se rendent à un pavillon de feuillage préparé à Tavance. Là se trouve un arbre, ordinairement le plus beau de la forêt voisine, qu'on a dépouillé de ses branches , ^t au sommet duquel on suspend une couronne de pins, de larges cruches pleines de vin, des fruits de toutes sortes, des rubans de toutes couleurs. C'est comme le phare de la fête, qui aveîlit les paysans des villages voisins de l'endroit où l'on se réunit. A midi on sert dans ce bosquet unrepag immense, où n'assistent que les hommes; à trois heures, les jeunes getis partent en corps et se rendent dans une ferme où sont i assemblées les jeunes filles, et les ramènent processlonnellement au lieu du banquet, qui se transforme alors en salle de danse. Un orchestre de vingt ou 'trente musiciens, composé de harpes et d'instruments à veut, joue les valses favorites du pays. Cette musique a le charme de toute chose facilement sentie et exprimée. L'instinct musical de rAllemand donne à ces concfrts un accord bien plus intime que la supériorité étudiée 3e nos meilleurs artistes ; la danse, qui s'anime au son de cette parfaite harmonie, est, comme elle, si aisée à la nature allemande, il en résulte un ensemble si justement mesuré, ?i naïvement complet, qu'on passe des heures entières à regarder et à écouter sans ennui ni fatigue, soit quand la f0le commence par la valse lente et posée, appelée landser^ soit lorsque, plus tard, à la clarté de mille lampes suspendues au feuillage, les #