‹ Un été à Meudon (volume 2)Chapitre 31 sur 36 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

Ce que femme veut Son mari ie yeut.

Pardonnez les fautes de l'auteur.

Nous étions tous dans le salon de Victor. — Les mandats d'arrêt sont expédiés, nous dit-il^ yen suis sûr. JMais^ comme il faut se battre au point du jour^ iious ne pouvons pas nous laisser arrêter cette nuit. J'ai un asile; je puis le faire parta* ger à l'un d'entre tous* — J'ai le mien, répondirent aussitôt tous nos camarades. — Et toi? reprit-U en m'adressant la parole. —'Je chercherai, lui répondis-je. Il insista pour m'emmener avec lui; j'hésitai un moment; enfin je refusai. Je n'avais pas vu mon père de la journée ; je pensai qu'il demeuraità deux pas de la porte Saint-Denis, qu'il avait dû entendre la longue fusillade et le canon qui avaient ébranlé le quartier durant tout le jour, et je quittai mes amis. A l'Hôtelnle* Ville, à quatre heures, fut le mot d'adieu. Je resserrai la ceinture qui portait mes pistolets et mon poignard, j'examinai les capsules de mon fusil, et je partis.

J'avais besoin d'une retraite. Je ne pouvais rester chez mon père ; on savait que mon appartement communiquait avec le sien : ce n'était pas un lieu de sûreté. Lorsque j'avais dit k Victor que je chercherais j'avais d^à pensé confusément à un asile.

Je marchais vite dans ces rues désertes dont le silence laissait vivement retentir quelques coups de fusil épars, et je me disais : Je l'ai si squvent trompée! me recevra-t-elle? Que de fois, le soir, tendre et suppliante, elle a vainement attaché sur m(H un regard qui me priait de rester ! La nuit est avancée

et froide^ me disait-elle; on ne vous attend plus chez vous; vous rentrerez seul, glacé; tandis qu'ici... Je n'écoutais ni son regard, ni ses paroles, et je la laissais. Pauvre fille! elle se prenait à pleurer dès que je ne pouvais plus la voir ou Fentendre; elle voulait m'épargner les remords de ses larmes : enfant t qui croyait qu'il y a un grain de pitié dans le cœur d'un homme qui n'aime plus. En faisant ces réflexions, j'arrivai à sa porte, je frappe, on m'ouvre, je dis son nom : l'heure était indue, et le portier me lais'sa passer comme s'il m'avait reconnu. M'avait-il pris pour un autre, ou laissait-il entrer ainsi le premier venu? Je ne pus me l'expliquer. Gela me fit penser que Jenily n'était peut-être plus la jeune fille tendre et gaie que j'avais abandonnée. Il y avait six mois que je ne l'avais vue; six mois de vice t et c'est une femme perdue que je vais retrouver. J'avais honte de ce que j'allais faire : demander protection à celle que j'avais jetée dans une vie de déshonneur! attendre pitié d'un cœur qui devrait me détester avec rage ! Eh bien 1 c'est un coin de l'âme à visiter, c'est une épreuve à faire. Après mon abandon, si elle me reçoit, elle gagnera la cause des femmes. Allons. Je me dis cela, et je sonnai.

C'est elle qui m'ouvrit. Mon aspect l'effraya : mes armes, mes vêtements en désordre, le visage noirci de poudre, je devais beaucoup ressembler à un coupe-jarret. — C'est moi, lui dis-je en entrant rapidement comme un homme qui sait où U va... Elle poussa un cri dont l'expression m'arrêta. C'était uh effroi', un étpnnement, une pitié indéfinissables. Croyaitelle que, coupable envers elle, je l'étais déjà devenu envers le monde, et que ce premier pas m'avait poussé dans l'abîme? Supposait-elle que séduire et trahir une jeune fille, cela compte pour quelque chose dans la vie et la réputation d'un homme? Et ne savait-elle pas encore qu'entre nous le mépris et la chance du vice n'étaient que pour elle?

Nous étions dans la salle à manger : un seul couvert, mis à la hâte, incomplet, rétabli pour un convive attardé; une chaise en face du couvert pour lui, une autre à côté pour Jenny. J'ai été si jaloux que d'un regard je vis tout cela, et lui dis : Il y a un homme ici. Elle tremblait comme si je l'a-

vais quittée le matin. Le premier amant d'une femme est une puissance qui domine toute sa vie.

— Calmez vous, Jenny, lui dis-je alors; cela ne me regarde pas. Une larme qui brilla dans ses yeux m'apprit la brutalité de mes consolations. Qu'était devenu le temps où cela me regardait? Je m'approchai d'elle^ et lui prenant la main, j'ajoutai : Bonne Jenny, je viens, je l'espère, l'apporter un plaisir : je viens te demander «n service; j'ai besoin de me cacher cette nuit. —Vous aussi f s'écria-t-elle... Cette exclamation me surprit. Elle continua avec embarras : Oui, il y a quelqu'un ici, mais ce n'est pas une personne comme TOUS pouvez le supposer : c'est quelqu'un que je connais, qui se cache comme vous. La tournure de cette phrase m'en apprit beaucoup sur l'état de Jenny : elle ne disait plus les choses avec le mot propre ; le style et l'âme s'étaient corrompus.

Nous pénétrâmes dans le salon ; elle allait ouvrir sa chambre à coucher, lorsqu'elle s'arrêta soudainement; elle me regarda avec un effroi scrutateur, et un travail extraordinaire se fit dans sa tête. Pauvre et belle, élevée, m'avait-elle dit, par une vieille mère qui ne lui avait appris que le danger de croire aux serments des hommes^sans penser à la défendre des séductions de son âme ardente et faible, Jenny était une ûlle ignorante du monde, de ses intérêts et de ses divisions. Cependant tout ce jour de combats, ce peuple en armes contre les soldats armés, le canon qui tonne si haut dans les rues d'une ville, les morts qu'on avait passés sous ses fenêtres, les emblèmes royaux arrachés : elle rassembla toutes ces choses dans sa jeune tête,, et la politique se fit jour dans ses pensées. Elle ne chercha ni pourquoi, ni comment cela était venu; mais arrivant tout droit au résultat, elle jugea que le pouvoir voulait ce que le peuple ne voulait pas; elle comprit qu'il y avait des hommes qui demandaient le sang l'un de l'autre, et elle s'arrêta sur le seuil de sa chambre, la main sur la clef de sa porte. — Vous ne pouvez entrer, me dit-elle ; la personne qui se cache ne veut pas être connue. — Pourquoi? lui dis-je; si c'est un ami, nous partirons ensemble, nous nous entendrons, et... C'est un militaire I m'écriai-je avec un cri de rage. Je venais de

voir un chapeau d'uniforme jelé sur un fauteuil . A peine j'avais achevé, que j'entendis armer un pistolet. La porte s'ouvrit, et je vis entrer un homme. Je levai mon fusil et le rois en joue. Un mouvement soudain, un de ces mouvemcnU que l'âme imprime au corps avec tant de violence, jeta Jenny entre nous deux. — Il m'^iQe t s'écria-t-elie avec désespoir, en tombant à mes pi^ds et embrassant mes genoux. C'était un bel enfant de dix-sept ans; des cheveux blonds et riches, un visage admirable et un regard calme et fier comme un homme. Il m'aime I avait crié Jenny; ce mot retentissait, malgié moi, dans mon cœur. La meilheureuse était par terre^ haletante et pâle, t^auvrô fille abandonnée! quelle prière et quel reproche elle vensiit de me faire! Je posai la crosse de mon fusil sur le tapis, je m'appuyai sur le canon, j'arrêtai mon regard sur cette infortunée suppliante; elle s'empara de ma main que j'avais laissée tomber, et nous restâmes un moment immobiles tous les trois.

Ce moment suffit à beaucoup de réflexions^ il suffit à toute une histoire qui se passa dans ma tête. Pour moi, fsUe avait quitté sa mère qui en était morte de désespoir. Je Tsivais aimée «avec fureur et délaissée conime un jouet inutile dont le goût est passé. Quel long et douloureux étonnement pour elle, de \(ir finir dans quelques mois Taniour auquel elle avait destiné sa vie f Je comptai ses jours et ses nuits de désespoir, à l'affreuse révélation de cette misère humaine ; puis je vis dans la lassitude de sa douleuj un nouvel amour jeune et vierge, l'appeler, la secourir, la consoler. Celui-ci elle y croyait encore, die y puisait la vie et le bonheur; il était là, c'était ce beau jeui^e homme. Et je la rejetterais encore dans le vide d'une existence que rien ne suit et ne protège t Je compris alors toute la force de ce mot : 11 mfaime ! te n'était pas la grâce de son amant qu'elle demandait, c'était la sienne.— Non, non... lui dis-je, avec un sourd gémissement, je ne serai pas deux fois le bourreau de ton âme: qu'il vive et qu'il t'aime, je te dois bien cette consolation.

Je sortis du salon sans regarder le jeune militaire. J'avais seulement remarqué qu'il cachait sojï uniforme sous une redingote bleue. Jenny me suivit; je la quittai rapidement, et

je gagnai^ le plus vite possible, la maisoa de mon père.

Mon père est malade et goutteux; je le trouvai qui se promenait avec action dans son appartement. — Eh bien? me dit-il. — Nous verrons demain^ lui répondis-je. 11 se remit dans son lit, et je m^assis près de lui. — Parle-moi de ce que vous avezfaitrreprit-il; ici, la fusillade n'a pas cessé, on a tué bien du monde; la maison a été assiégée par le peuple, parce qu'un officier blessé y avait été transporté : on Ta fait évader... Je murmurai (sntre mes dents : On les épargne partout. Mon pèr% continua : — Que ferez- vous demain? Je me levai avec agitation ; Jenny, le beau militaire, tout était oublié : la pensée de tout le jour, distraite un moment, avait repris son empire. Je marchais violemment dans la chaipbre. Mon père répéta sa question : — Que ferez-vous demainf Je me calmai, et lui répondis froidement : Nous nous battrons.— Bien, bien I ajouta-t-il avec un sourire amer d'incrédulité; et si vous êtes vaincus, alors?— Alors, ta*écriai-je en sentant mon cœur bondir dans ma poitrine comme ud tigre dans sa cage, alors nous incendierons Paris. Il se leva sur son séant et me regarda fixement... Oui, oui, lui dis-je, l'incendie partout. L'incendie vomira les populations sur les places publiques. Quand les maisons s'écrouleront,*il faudra bien que les habitants descendent dans les rues; quand les rues seront flambantes de débris, il faudra bien que ces multitudes marchent et s^échappent. Que le torrent se mette à courir, et il écrasera en passant les armées de Charles X, ses palais, son trône et sa dynastie. Mon père ne me répondit pas. tin long silepce succéda à notre conversation. Puis, comme un homme qui s'apprête à dormir, il se recoucha en me disant tranquillement:— Tu ne sortiras pas ce soir, n'est-ce pas? c'est bien assez des inquiétudes du jour. — Non, lui dis-je en souriant, ce n*est pas pour cette nuit. Il me tendit la main en s'écriant : — Ahl quel crime hquel crime! Parlait-il des ordonnances des ministres, de ce que je venais de dire, je né m'en occupai guère? A quoi bon cliercher des raisons contrtJ une nécessité *^ et c'était une nécessite pour moi. *

Je rentrai dans mon appartement. Depuis vingt heures je ne m'étais pas assis ; j'avais supporté un soleil ardent; à

9e NUIT DU 28 AU 29 JUILLET.

peine si j'avais mange au hasard^ et pourtant je n'avais ressenti aucune fatigue jusqu'à ce moment. Quand je fus seul, dans la nuit^ éloigné de, tout tumulte, l'agitatioil qui m'avait dominé tomba soudainement, la lassitude m'envahit tout d'un coup, et je me jetai à moitié vêtu sur mon lit. La pensée des mandats d'arrêt traversa mon esprit sans l'occuper. Je compris alors que le sommeil est le premier des besoins, et qu'on peut le préférer à la vie et à la liberté.

Je ne demeurai pas longtemps dans ce repos ; un bruit léger qui se mêla d'abord aux rêves fantastiques qui me poursuivaient, s'accrut assez vivement pour m^veiller. Enfin un coup de sonnette bien décidé m'apprit qu'il y avait quelqu'un à la porte extérieure de mon appartement. J'entr'ouvris ma fenêtre; la coiir était déserte, la loge du portier silencieuse : ^ rien n'annonçait la venue d'étrangers ou de gens du dehors. Un second coup de sonnette se fit entendre; je pris mes pistolets, et j'allai ouvrir. Gomme j'arrivais près de ma porte^ j'entendis une voix qui me disait à travers la serrure : — C'est moi, je suis le docteur T.... ; venez, venez, j'ai besoin de vous. — Qu'y a-t-il de nouveau? dis-je en ouvrant. —Suivez-moi vite, me dit-il.

Le docteur T... est un jeune chirurgien qui demeure à côté de moi. Poli, soigneux, sans pitié pour les douleurs physiques^ très-petit, avec une tête carrée et un front protubérant où il y a à coup sûr du génie ou de l'entêtement : la cranologie et la morale confondent souvent ces deux qualités.

Comme j'entrais chez le docteur, il m'arrêta dans son antichambre et me dit tout bas : — Vous savez peut-être qu'un officier de la garde s'est réfugié dans notre maison ? — Oni, sans doute, lui répondis-je; mais je sais aussi qu*on l'a fait évader. — U est là, reprit le docteur, à deux minutes de la mort; il faut que je constate l'heure où elle arrivera; vous signerez avec moi. — N'y a-t-il aucun espoir? lui dis-je en entrant dans le salon. Il n'eut pas le temps de me répondre, car j'étais près du moribond. Il était étendu sur un matelas, le corps nu jusqu'à la ceinture, sans chemise et avec son pantalon blanc ensanglanté. Une balle lui avait traversé la poitrine d'un côté à l'autre, et lui avait cassé un bras. C'était un

homme de quarante-cinq ans^ d'un Tîsage noble» sévère. En voyant mes pistolets que j'avais conservés par distraction, il sourit dédaigneusement. Je les jetai avec confusion sur une table, et je vis alors le plus remarquable et le plus curieux acteur de cette scène de mort; c'était la bonne du jeune docteur. Un corps plié en deux et diflorme, des mains et des bras d'une longueur et d'une maigreur à lutter avec le squelette d'un Écossais, une figure acre, des yeux de feu, des lèvres minces et moqueuses, des rides partout, une voix douce et harmonieuse comme celle d'une jeune fille, une légèreté de mouvements remarquable, un empressement distingué dans les soins qu'elle rend à son maître , une expression élégante et triste de ce qu'elle pense : telle est Magdelaine. Elle n'a point de famille; on ne lui connaît pas un parent. Magdelaine a cinquante ans, ou elle en a quatre-vingts ; elle m'a prié un jour de lui prêter Kant et Lamartine.

Au moment où j'étais entré, le blessé avait fait signe au docteur» qui m'appela.— Avez-vous des nouvelles de la cour? me dit-il. — La cour est à SaintrCloud. — Et la maison du roi ? — Je crois qu'elle est avec lui. Il ne répondit rien, mais il sembla que je venais de lui donner une bonne nouvelle. La mort s'approchait visiblement.. La respiration devenait de plus en plus gênée. Je me penchai sur le malade pour en suivre les progrès» et nies regards s'arrêtèrent involontairement sur ce Corps déjà livide. J'étais immobile de surprise. — Que regardez-vous ainsi? me dit-il avec efilortj. Je m'écriai» s4ns lui répondre : Mon Dieu ! mon Dieu ! que de nobles cicatrices près de cette blessure honteuse! — Aussi, vous voyez qu'elle me tue, répondit le malheureux. Puis continuant, comme s'il se pailait à lui-même, il laissa tomber par phrases entrecoupées : -— Certes, à Aùsterlitz» ce coup de lance étjsiit profond... Après Wagram, on parla de me couper les deux jambes... A Leipsick, on m'a retiré du chariot des morts... A Wateirloo, quatre balles ont troué ma poitrine et m'ont laissé debout; cela valait la peine d'y passer. Pauvre France! Vieux drapeau! Jer l'ai revu; il était devant moi. J'ai tiré sur lui... c'est juste...

Je ne sais s^il s'aperçut de la pitié .profonde qui me prit en

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voyant deux grosses larmes qui tombèrent de ses feux^ ïttais il s'écria avec un mouvement cdnvulsif : — Docteur! docteur! recevez ma déclaration.

— Poses-le sur son séant, me dit T..., il pariera plus fatilement. le m'agenouillai à la tête du malade; je passai mon bras sous ^n corps^ et je le sonlevsi. Le docteut s'assit sut unechafse^àcôtédulit; Magdelaine lui apporta une plumè et du papier pour qu'il écrivit sur ses gehoUx^ et resta debout près de lui, tenant une écritoire d'âne main^ ist de l^autre une bougie, qui éclairait faiblement ce triste tÀbléàU. — le m'appelle L. G..., dit alors le mbui-ant ; le docteur ébrivadt; je ^s capitaine au 3* régiment de là garde; je suis i)é à Bergâ*àc; moniils... Un hoquet tiolent interrompit le âialheuréUi. le cherchai son pouls^ --J'ai soif, dit-il avec effort... — De Teàti, vite, de Teau^. diHe à Magdelaine. Elle resta immobile. Magdelaine, de l'eau! m'écriai-je. -^ 11 n'y en a plus, me dit-elle avec sa toix douce et mélancolique; il n'y en a plus, car ils ont tué le portent d'eau. -* 11 s'est donc battu? —Lui, Pierre!... nofi, non, répritHîlie en dohiptant son émotion ; il passait sur le boulevard, seul et tranquille ; il hotls portait de l'eau, car nous en atons beaucoup usé à laver les blessures des soldat^; Tun d'eux Ta aperçu, et s'est écrié : « J'en aurai un ! 1» et il a tké sur lUi à dix pas. J'étais sur la porte, j'ai Va le coup. Pierre a chancelé comme s'il trébuchait, puis il est tombé dans la poussière. J'ai couru à lut; mais les seaux s'étaient renversée, et avaient fait de la boue : j'ai glissé, je suis tombée aussi; mais moi je me suis relevée. — Et Pierre était sans armes! m'écrîai-je;lls l'ont tué sanàarimesl Âhl c'est un lâche assassinat ! ^— Oui, oui, dit Magdelaine en laissant couler ses larmes, oui, oui, ils Ont assassiné mon enfant!... Magdelaine avait dit le secret de sa vie. v

L'horreur de cette situation nous rendit tout immobiles. Les sanglots de Magdelaine et lé râle alSreux du mourant se mêlaient dans ma tête comme un bruit douloureux. L% docteur me regardait avec des yeux effarés. Je sentais sur mon bras les dernières convulsions du capitaine, je voyais couler des pleurs bien cruels sur le visage de cette malheureuse mère. Mes idées m'échappaient; je ne pouvais ni parler, ni

remuer. Bientôt cependaDt les symptômes de ces douleurs atroces s'afiPaiblirent ; les mouvements du malade devinrent moins violents et plus rareis; Tâme forte de la vieille femme rappela sep. larmes à elle^ et cinq minutes n'étaient pas éoouléesy que le capitaine était mort^ et que Magdelaine ayait repris son air calme et triste.

— Qu'sUlons-nous faire? ma dit le docteur; je ne puis garder ce corps chez tuoi : demain^ après-demain^ tous les jours, le combat peut ^eoemmencef à notre porte» et je n'ai que la nuit pour me débarrasser de ce c^avre. D'ailkiins, estil prudent qu'on sache que cet officier est mort ici? le peuple est exaspéré I — C'est juste, répondis-je, aidez-moi; et j'ouvris la fenêtre qui donne sur la rue. Magdelaine me saisit violemment le bras, et dit avec efiroi : -^ Non, non, pas ainsi; si vous saviez ce que c'est qu'un corps humain qui tombe sur le pavé t c'est un choc sourd qui retentirait longtemps fc votre oreille. Descendez-le : j'irai ouvrir la porte de la rue» je vous en prie! —Allez donc, nous vous attendons, dit le docteur*

Elle sortit, et nous entendîmes tirer le cordon, Pendant ce temps» le docteur avait détaché l'appareil qu'il a^ait posé sur les blessures du capitaine. Magd^aine reparut, portant une petite lanterne. Nous primes le cadavre; le docteur portait les jambes, conime uû homme attelé à une brouette; je soulevai avec effort le (laut dli corps, et je isentis rouler sur ma poitrine cette tête qui pensait une heure avant* L» vieille femme marchait devait nous, et uous éclairait attentivement en descendant rescMler. Gomme nous entrions dans la longue cour qui conduit à la rue, on ouvrit une fenêtre : c*était mon père, qui m^avait entendu sortir de chez moi et qui s'alarmait de mes projets; il se pencha^ et nous vit marcher lentement el avec eifort son» le poids du oadavro; il devina la vérité, car il resta immobile et ne m'adressa pas la parole. Magdelaine nouapré^ cédait toujours^ La nuit était éclatante 4e majesté, la silence profond 2 je me sentis froid.

Nous étions dans la rue^ et nous continuâmes à marcher. Quel fut \& sentiment qui nous guida? je ne saisi mais moi, qui me croyais airivé k l'Uréligiou pdr le raisenuenient^ et le docteur à l'athéisme par l'auatomie, nous prîmes^ par un

mouvement machinal» le chemin de la prochaine église; et ce ne fat que sur les ma^pches du temple que nous déposâmes le corps du capitaine.

En rentrant dans la maison, je m'approchai de Magdelaine :

Pierre était donc votre fils? lui dis-je. — Oui, mon bon fils, un ho«nête homme. — C'était votre unique enfant?... J'avais été trop loin, car Magdelaiâe me regarda d'un air étonné ; puis, s'armant de courage, elle me répondit: — Non, non, ce n'était pas mon seul enfant! j'avais une fille, la malheureuse! — Elle est morte? — Morte? reprit la vieille mère, non. Et me quittant brusquement,' elle me devança dans la maison.

Beaucoup de personnes doivent se rappeler avoir vu le jeudi matin un cadavre étendu près d'une barricade sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Je le reconnus en passant pour celui du capitaine L. G. que le peuple y avait porté. 11 avait déjà les yeui vides et ses blessures étaient violettes. Je m'éloignai rapidement.

Je me rendis à THÔtel-de- Ville

Nous arrivions aux Tuileries, et j'étais parvenu à me loger deiTÎère Tune de ces énormes statues qui en soutiennent les grilles. J'étais assez à l'abri du feu de la garde pour pouvoir observer ce qui se passait. J'admirais l'intrépidité de ce peuple qui, comme le flot delà mer qui bat et brise le pied des falaises, venait sans cesse mourir en avançant toujours, se retirait et revenait encore, lorsque mes regards furent attirés par un jeune homme en habit de page, qui, au milieu de la coiu* des Tuileries, armé d'un fusil et seul, recevait sans bouger la vive fusillade des nôtres.

Quelle surprise! ces cheveux blonds, ce visage parfait, ce regard devenu terrible, c'était le beau jeune homme de Jenny. Pai* un mouvement soudain, je l'ajustai; dans ce premier transport, il me sembla que c'était une proie échappée que je retrouvais. J'attendis cependant. Je comptais voir dans cette frêle ^ jeunesse un moment de crainte et de peur. Tant d'iiommes fuyaient autour de lui que je lui laissai la chance de n'être qu'un homme. Pendant le peu d'instants que dura

NUIT DU 28 AU 29 JUILLET. . m

ma pitiéj je suivis avec curiosité tous ses mouvements. Il demeura calme et debout, chargeant avec rapidité son fusil^ puis choisissant avec froideur ses victimes. Cinq fois il tira, et cinq des plus braves qui slavançaient contre lui tombèrent frappés au cœur, sans remuer^ morts et tués par une main sûre et un coup d'oeil impassible.

Dans ce moment un enfant^ un de ces héroïques^ enfants qui ont tant fourni de gloire à leurs aînés dans Thistoire de ces sublimes journées, s'élança du côté du jeune page. Mais celui-ci avait eu le temps de recharger son fusil, l'enfant n'était pas à trente pas de lui, la crosse était déjà contre l'épaule; alors le page chancela, laissa tomber son arme, et s'abattit lui-même sur le visage comme un jeune arbre coupé dans sa racine. Je l'avais tué avec ma dernière cartouche.

La cour fut bientôt envahie; une curiosité horrible m'entraîna vers ce malheureux. 11 respirait encore, je le relevai, il était appuyé sur mes bras, le visage tourné vers le ciel; le sang sortait à bouillons de sa bouche, il essaya de parler et parvint à prononcer ces mots : — ce Dites que je suis mort... Henri L. G. Mon père, le capitaine L. G... » Je ne sais ce qui me saisit au cœur, mais je poussai un cri de désespoir, le corps m'échappa, et la tête dla rebondir sur le pavé : ces adieux d'un père et d'un fils qui se cherchaient à leur dernier soupir, ces deux morts qui se réunissaient sous mes yeux, et puis une idée atroce qui me passa par la tête : j'unis dans une même pensée la vieille Magdelaine et la pauvre Jenny t.. Je m'enfuis épouvanté, égaré, insensible à tous ces cris de victoire qui se confondaient autour de moi. Je courus, je coui-us comme un insensé... j'étais dans la salle du trône. . .

Lfe COVlililBR.

Le 24 juillet 1632^ avant le le?er dn soleil, detix hommei sortirent de la ville de Pésenas dont les portes étaient encore fermées pour tout le monde; ils étaient à cheyal et marchaient rapidement. Le plus ftgé des deux était un homme de trente** cinq ans et d'une gracieuse tournure. Sous le simple habillement d'un cavalier ordinaire, il portait en lui un air de hauteur qui décelait lliabitude du commandement. Il était silencieux, et sans doute son esprit était occupé de graves réflexionssurquelque important sujet, car son visage changeait d'expression à tous moments comme celui d'un homme qui discute en lui-même. Monté sur un magnifique cheval qui ne pouvait appartenir qu'à un maître fort riche, on l'eût dit cloué sur la selle tant il y semblait immobile. Son compagnon paraissait avoir une disaine d'années moins que lui. Il existait entre .eux une grande tessemblance, bien que le vi-> sage du plus jeune eût une physionomie tout à fait différente de celle du cavalier dont nous avons parlé d'abord, el rien de grave ni de triste ne semblait pouvoir altérer le calme insouciant de ses traits. Sa tenue n'avait pas non plus la raideur qu'on remarquait dans l'autre , il se dandinait sur son cheval tout en lui ^adressant quelques paroles , regardait de temps en temps son voisin en clignant les yeux d'une façon particulièrement curieuse; puis, le voyant profondément absorbé par ses réflexions, détournait wa regards avec ennuii et se

mettait à chanter quelque air à la mode. Il avait commence une chanson de Bertaud, lorsqu'il fut interrompu brusquement. Il en était à ce couplet :

Quelque jour peat-étre toi-même^ De cet heuf qui te semble extrême Tu te Terras déposséder^ Car la femme est comme une ville :

Quand à prendre elle est si facile^ Elle est difficile à garder.

Tout à coup le premier cavalier quitte son air sombre^ et adressant la parole à son compagnon, il lui dit en souriant :

— Je ferai mentir ton poëtelDuellier : dans trois jours, je serai maître de Nîmes, de Beaucaire, de Montpellier, de Narbonne, de toutes les places de la province enfin, et cela sans coup férir; et une fois la prise faite, je te jure, foi de Montmorency, que Richelieu n'y rentrera qu'avec un laisser-passer de ma main.

— Ainsi soit-il. Monseigneur, répondit celui que le duc de Montmorency avait appelé Duellier; je crois que si le digne cardinal vient nous attaquer de front, la dague au poing, mèche allumée et l'étendard déployé, nous lui ferons faire pied de grue aux portes de nos bonnes murailles du Languedoc>; mais, de par Dieu! je dois l'avouer, j'ai peur de la guerre à l'espion, au poignard, au jésuite, au poison, au bourreau, manières de vaincre que le tonsuré rouge entend à merveille.

— Hé î Duellier, reprit le duc Henri, tu ne rêves que trahison; avec ton air de confiance et d'abandon, tu es le plus soupçonneux gentilhomme que je connaisse.

— - Monseigneur, répliqua DueUier, Desportes a dit dans une villanelle :

n est aisé de tromper qui se fie.

— Desportes parlait d'amour, dit le duc.

— Et j'applique le précepte à la politique, répondit Duellier.

— Ainsi, reprit Henri, à ton avis, d'Hemeri...

— D'Hemeri est un traître qui amuse les états du Langue-

doc sous prétexte de finances, et qui vous dénonce au cardinal qui ne demande qu'un prétexte pour abattre la seule fortune qui maintenant, en France, puisse porter ombrage^à la sienne.

— La sienne! la fortune d'unRicbelieul répliqua Montmorency avec dédain, je la renverserai ; il faut que le roi soit le maître enfin; il faut qu'il ouvre les yeux, et cesse d'être l'instrument de l'ambition de son ministre.

— Prenez le cardinal, c'est possible, dit Duellier; pendezle court et haut, pour qu'il ne se ragrippe pas à la terre, c'est bien; mais ouvrir les yeux de Louis XIII, c'est un miracle que Jésus en personne ne parviendrait pas à faire. Ce n'est pas faute d'avis qu'il est aveugle, et ce doit être sorcellerie, à coup sûr, car dernièrement il a trouvé sur son chevet le joli quatrain que voici :

> ' Richelieu règne en France,

Vive le roi !

Il mange sa finance.

Vive le roi! n occit qui le gène.

Vive le roi !

n couche avec la reine.

Vive le roi î ,

— Et qu'a dit Louis? ajouta le duc.

— 11 a montré le billet au cardinal, en le plaignant d'avoir de si cruels ennemis; et comme on n'a pu trouver l'auteur du couplet, on a envoyé à la rame de Brest les trois valets de service qui font le lit du roi.

— C'est une honte qu'un tel gouvernement, répondit le duc ; si Gaston nous tient parole, nous en délivrerons la France.

— Si... dit Duellier en levant les yeux au ciel.

— Doutes-tu de la foi du duc d'Orléans? répondit le duc.

— De sa foi, non... de sa constance, oui. J'aimerais mieux garantir celle de Mariette Sillot, dont je suis le trentième amant, que celle de Monsieur. Ce pauvre Gaston, il croit tout ce qu'il dit, mais il n'en tient pas un mot.

iÔ6 DN MONTMORENCY.

— Tu veux donc me détourner de mon projet? dit le duc pensif.

— Moi, s'écria Duelller, je ne vetix rien; feiites ce qu'il vous plaira. Happelez-vpus le jour où Soudeilles^ votre capitaine des gardes, m'amena tout jeune près de vous : a Voici un parent éloigné que vôtre père mourant vous confie^ vous dîtil; prenez-ea soin.—- Ah! rëpondîtes-vous en me tendant la main, c'est Duellier^ c'est mon frère, et je le traiterai comme tel! » Et vous ne prîtes pas garde à la barre de mes armes pour reconnaître votre sang. Alors, mon frère, je vous remer* ciai en mon cœur, et je jurai que vous aviez attaché une vie à la vôtre, deux bras à vos bras, et une lame fidèle à votre épée. Faites donc ce que vous voudrez, J'obéirai; mayis je vous répéterai lé refrain de ma vUlanelle :

Il est aisé de tromper qui se fie.

^ Merci, Duelliei", répondit Montmorency avec un regard plein d'amitié; au reste, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir sur tes soupçons; car le soleil se lève déjà, les portes de Pézenas vont s'ouvrir, et vo^oi un endroit propre à notre entreprise.

En disant cela, ils entrèrent tous deux dans un petit bois qui bordait la route, et descendirent de cheval* Ils détachèrent chacun de l'arçon de leur selle ime longue paire de pistolets, et s'assirent sur l'herbe. Us reprirent ainsi Iqut entre* tien :

— Assurément, dit Montmorency^ Monsieur m'a surpris en arrivant si tôt. Rien n'est pr^aré,et sans le grand coup que je veux frapper demain, son entreprise serait une foliçi comme tout ce qu'il tente.

-^ Vous êtes donc décidé? répondit Duellier,

— Voici ma décision qui vient, reprit le duQ ; n'ent^ds-tu pas le trot d'un cheval?

-— Oui vraiment^ mais il ne vient pas de Pésenas; il y va, tout au contraire, et d'un train iiui annonce que celui qu'il porte est pressé d'arriver. C'est un courrier de Richelieu h sire Praticelle d'Hemeri, je le pai'ierais. C'est bon, nous feions d'une pierre deux coups. Nous aurons la demande et la ré-

ponse tout à la fois. Allons^ Je vais le prendre pour faquin % et voir si riiumidité de la nuit n'a pas pénétré la poudre de mes pistolets.

— Non pas, ajouta Henri de Montmorency ; il faut d'abord savoir qui c'est : peut-être est-il des nôtres.

^ Et voilà l'ennui des entreprises comme celle-ci, dit Duellier. A la guerre, à la bonne guerre, s'entend, l'un est rouge et l'autre blanc^ Anglais ou Français^ cela se voit du premier coup; au lieu que^ lorsque nous bataillons les uns contre les autres, c'est du diable si on sait sur qui frapper! Et vousmême, à Beaucaire, n'ave^vous pas été obligé de faire battre vos troupes les chemises hors des chausses pour les reconnaître de celles du duc de La Force?

— Il y a des amis qu'on reconnaît tout de suite; regarde celui dont tu voulais faire un faquin^ dit le duc.

— Hé! Dieu soit béni! c'est Soudeilles, votre capitaine! 11 va nous dire des nouvelles de la cour. Et Duellier se prit à chanter en criant :

— lion cavalier, par ici, Vous trouvères un ami.

— tté! Soudeillesl Soudeilles !

Celui qu'on appelait ainsi s^arrêta dans sa course rapide; il reconnut le frère naturel de Henri de Montmorency, et s'avança vers le petit bois. Il fût étrangement surpris d'y trouver le duc lui-même ; mais avant que Duellier eût pu expliquer à Soudeilles pourquoi ils étaient sortis de Pézenas si matin et en pareil équipage, celui-ci fut accablé de questions par Montmorency.

— Que dit-on à la court

— On ne dit rien à la cour, répondit Soudeilles ; mais^ entre soi, on désapprouve la tutelle où se laisse mettre le roi; Ton plaint la reine mère d'être sacrifiée par son fils aux exigences d'un ministre^ et l'on fait des vœux pour le succès de l'entreprise de Monsieur.

* Mannequiû pour s'exercer au ilr.

— Tu Tois, Duellier, dit vivement Montmorency, la France entière veut son exil. Puis, se tournant vers Soudeilles, il lui dit : Et le cardinal, comment le traite-t-on? il doit pressentir sa ruine dans cet universel mécontentement?

-— Ou il l^ignore, ou il le brave, répliqua le capitaine, car il m'a paru parfaitement tranquille; cependant on ne peut guère supposer qu'il ne sache pas ce qui se dit près de lui, lorsqu'il connaît si bien tout ce qui se fait en Languedoc.

— 11 t'a donc parlé de moi? dit le duc.

— Quatre heures durant, répondit Soudeilles. Il m'a raconté votre entrevue avec le comte de Moret *, que son firère Gaston, vous a expédié; il m'a dit les menées de messieurs de LaPauze,de Peraùlt, de Fieyrês et de Saint-Bonnet pour attirer leurs diocèses dans la révolte. Il m'a surtout beaucoup parlé de monseigneur Alphonse Delbenne, évêque d'Albi, et de vos nombreuses entrevues.

•— Vraiment! dit le duc. Donc je ne pourrai désormais converser avec un ami, sans être coupable de haute trahison t Il ne t'a rien dit sur la tenue des états?

— Rien, sinon qu'il triplerait les taxes de la province, si elle n'accordait de bonne volonté ce qu'on'exige d'elle.

— Justice divine! reprit le duc, après avoir extorqué au Languedoc le plus clair de ses revenus, faire de pareilles menaces, parce que les états présentent leurs doléances au roi! C'est donc un crime que de souf&ir?

— Non, reprit Soudeilles, mais de se plaindre.

— Enfin, ajouta Montmorency, que t'a dit le roi?

— Qu'il lirait le mémoire des états...

— C'est-à-dire, dit le duc, qu'il le remettra à Richelieu, et que celui-ci sera juge des plaintes qu'on élève contre lui. Mais le cardinal, enfin, quel est son dernier mot?

— Le voici, dit Soudeilles : «Dites au duc de Montmorency de ne point se mêler des petites intrigues de la reine mère et de son fils Gaston. Assurez-le que ceux qui lui ont dit que j'étais son ennemi l'ont indignement trompé; que je ne le suis

* Fils naturel d'Henri IV, frère de Louis XIIl et de Gaston d'Orléans.

UN MONTMORENCY. 46e

d'aucun des hommes qui veulent le bien de la France, mais seulement des brouillons ou des ambitieux ; qu'il ne se fie ni à son grand nom, ni à sa grande fortune, s'il trame quelque trahison; qu'il se garantisse surtout des mauvais conseils, et particulièrement de ceux de la duchesse, sa femme, qu'égare son aveugle attachement pour la reine mère. Dites-lui que, jusqu'à présent, je le crois innocent, quoique sa conduite soit au moins équivoque; mais que les circonstances deviennent pressantes, et qu'il faut qu'il se prononce hautement. Je n'entreprendrai rien contre lui, mais qu'il n'entreprenne rien contre moi. »

Le duc s'arrêta au moment de répondre, et écouta avec attention un bruit qui semblait approcher. Bientôt on distingua le galop d'un cheval, et Duellier dit à voix basse :

— Voici notre homme, sans doute ?

Et tout aussitôt il prépara ses pistolets, et s'avança d'arbreen arbre jusqu'au bord de la route, tandis que le duc expliquait à Soudeilles le but de leur expédition. Au moment où le courrier qui venait de Pézenas à toute bride passa devant le bois, un <^up de pistolet retentit, et le cheval, frappé à l'épaule, roula sur la route avec son cavalier. Avant que celui-ci eût pu se relever, Duellier lui mit son second pLstolet sous la' gorge, et le força à le suivre dans le bouquet d'arbres oii se trouvait le duc. Le malheureux que l'on venait ainsi d'arrêter se jeta d'abord à genoux, en criant grâce et en offrant son argent à ses agresseurs; inais reconnaissant bientôt en quelles mains il était tombé, il se rassura, et répondit aux questions que le duc lui adressa. Il avoua qu'il appartenait au sieur Praticelle d'Hemeri, intendant des finances, et qu'il allait porter des papiers d'une haute importance au cardinal de Richelieu, à Paris. On lui demanda ces papiers, qu'il remit sans difficulté ; et le duc, aidé de Soudeilles et de Duellier, les visita exactement; mais il n'y trouva aucun indice de ce qu'il cherchait. La plupart étaient des procès-verbaux des séances des états; ceux des députés qui s'opposaient aux ordonnances royales et à l'établissement du droit y étaient nommés à la vérité, mais plutôt sous la forme d'une relation fidèle que d'une délation.

110 ON MONTMÛASNCT.

^ Duellier^ dit Montmorency aprà cet e^iamon^ ta vols Men que d'Hemeri ne sait rien, ou no dit non.

^ Cependant on sait tout à Paris^ et il faut bien qm quel" ; qu'un parle. D'ailleurs^ nous n'avons pas fouillé cet homma: et s'il a quelque message secret, sans doute il le tient aoigneu* sement^caché.

Le courrier eut beau protester qu'il avait remis tout ee dont il était chargé^ Duellier le força de se dépouiller entièrement^ tâta ses habits l'un après Taulre^ pour voir s'il n'y avait rien de cousu dans les doublures» et ne parvint à rien découvrir. A ce moment, Soudeilles, qui s'était éloigné un moment, f6» vint chargé de la selle du cheval blessé.

— Si d'Hemeri^ dit-il ^ écrit au cardinal des choses que nul autre que lui ne doit voir^ certes il n'a pas pris un tel homme pour garder ses secrets. Voici un confident qu'on n'interroge pas, qu'on n'arrête pas, qu'on n'achète pas; cherchons-y, et nous trouverons le secret^ si secret il y a» Et il jeta son fardeau par terre.

Duellier, avec la pointe de son épée» mit la selle en lambeaux> et, sous le double cuir dont elle étût revêtue, trouva enfin des papiers. Le courrier fut seul surpris de cette découverte. Montmorency prit rapidement les dépêches secrètes des mains de Duellier, et lut ce qui suit :

^ MONSElONfiim,

« Ainsi que je vous l'ai dit dans ma dermère lettre^, le temps presse. La province est travaillée plus que jamais en faveur de Monsieur, Le duo a eu jusqu'à ce jour l'habileté de ne faire que des démarches qui, selon les circonstances, paraîtront sous un jour différent. Ainsi, il a d^jè fait lever et mettre au complet les régiments de Berri, de Languedoc, de Bieux, de Perault, qui lui sont dévoués, tout prêt à s'en servir selon le côté où il croira devoir se ranger. D'après vos ordres, j'ai voulu le faire enlever par un parti de gentilshommes que je conduisais moi-même, lors de son dernier voyage à Montpellier, mais il était si bien accompagné, qu'il a fallu se ré* igigner à le laisser passer après force compliments. »

UN MONTUORBNGY. H4

— Le lâcha coquin! 8'écria Duellier en interrompant la lecture de la dépêche; nous ëUons^ je crois, une douiaine à cheval «ans autres armes que nos pistolets et nos épées^ et nous les avons rencontrés au nombre de plus de cent, YèTm quehuse allumée et le pot en tète.

Soudaines lui fit signe de se taire^ et le duc continua :

« Je ne perds pas cependant Fespoir de m'emparer du duc; mes espions ne le quittent pas^ et s'il a ^imprudence de s'éloigner de Pézenas sans escorte^ il sera dans vos mains avant que la province se doute de sa disparition. Ce grand coup frappé, toute la machine de Monsieur tombe aussitôt; il ne recueille quelques partisans qu'en leur promettant que le duc se rangera de son parti, et lui amènera tout le Languedoc. Abattre Montmorency, c'est abattre le parti de la reine mère et de Monsieur. C'est donc là qu'il faut viser. Mais, pour y parvenir^ il faudrait gagner la confiance du duc, l'attirer dans quelque faux semblant de, conciliation^ loin de Pézenas, et alors, avec quelques hommes dévoués, je réponds du preste; mais vous seul pouvez lui faire fahre des ouvertures à ce sujet : il ne les accueillerait de moi, ni à cause de sa défiance, ni à cause de la disproportion des rangs. Commencez donc, j'achèverai. Si vous pouvez le déterminer à aller à Lectoure, c'est partie gagnée, la ville est des nôtres. Je crois qu'il aurait grande confiance dans le maréchal de ChÂtillon ; chargez donc celui-ci de Tentrevue, sans l'avertir de riett s car il serait homme à trahir l'embuscade. Pour mol, je serai prêt; et puis, l'affaire faite, on laissera crier le vieux maréchal, qui en sera pour ses plaintes.» 9

Le duc regarda Soudeilles gt Duellier qui ne put s'empêcher de s'écrier :

— Âbl maître Praticelle^ sieur d'Hemeri, il n'y a pas dans Pézenas un bout de corde, ou tu seras pendu ce soir de ma main à la porte du château !

-^ Ce n'est pas lui, s'écria le duc, ce n'est pas lui qui mér rite la corde! c'est ce damné cardinal; et, sur mon âme) Dtfellier, si tu te charges du valet, je suis homme à serrer le oou du maltroM. Àht Richelieu! que je te tienne à la pointa

de mon épée, et je mettrai^ foi de Montmorency^ rouge sur rouge, sang sur pourpre, ou ma lame cassera sur tes os!

— Silence, dit Soudeilles, ces paroles peuvent être un arrêt de mort.

-p- Pour moi peut-être qui les prononce, . n'est-ce pas, Soudeilles? dit le duc avec dédain.

— Non, répondit le capitaine en montrant le courrier, mais pour celui qui les entend.

— Tu as raison, reprit Duellier, nous avons trop causé. Et, sans rien dir-e de plus, il déchargea son second pistolet

dans la tête du malheureux messager; puis tous trois reprirent au grand tiot le chemin de Pézenas.

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