‹ Un été à Meudon (volume 2)Chapitre 36 sur 36 · MO L*0RAG · texte numérisé non relu

MO L*0RAG

« les lettres que j'ai reçues. Il sera charmé de tous servir de « cavalier f et remplira sans doute cette mission beaucoup c mieux qu'un vieux loup de bureau comme moi qui suis « fort embarrassé dès qu'il me faut quitter ma chaise et mes r livres en partie double.

« J'ai l'honneur d'être avec respect, Madame, votre très* « humble, très-obéissant et très-affectionné serviteur. « P. P. Louis Cavbet. »

Amélie reconnut l'écriture et la signature de M. Cambet^ qui lui envoyait exactement tous les trois mois le compte des fonds qu'elle avait ches M. Dallois, et qui, oubliant qu'il écrivait une fois par hasard pour son propre compte, avait conservé à sa signature le fameux P. P. (par procuration) qui attestait au monde commercial la confiance illimitée que son patron avait en lui.

, Après avoir lu la lettre, Amélie regarda le jeune homme; elle se rappela l'avoir vu une ou deux fois chez M. Dallois, aux soirées que donnait le banquier : elle se ressouvint même qu'il avait été un danseur fort assidu aux contredanses où elle figurait, quoiqu'il n'eût point dansé avec elle. Seulement Amélie remarqua alors que ce M. Anselme Ferou, dont elle apprenait le nom, était un jeune homme de tournure fort distinguée. 11 avait un beau visage d'homtne à traits vivement accentués, auquel ce que je pourrais appeler des yeux de femme donnaient une gçâce singulière. En efiet, son œil noir et velouté, couvert d'une longue paupière bordée de longs cils, avait une expression de douceur mélancolique qui faisait contraste avec le large développement d'un front hardi et la prestance d'un corps vigoureux. Son allure ferme, ses traits caiactérisés avaient trente ans, ses yeux baissés et timides en avaient dix-huit, l'homme en avait vingt-cinq*. Il s'était arrêté sur la porte pendant que madame de Leurtal lisait la lettre de M. Cambet, et ce ne fut que lorsqu'elle l'eut finie qu'elle lui fit signe d'entrer, en lui disant :

— Je vous prie de m'excuser, si je vous ai fait attendre et sonner deux fois; je suis seule, ma bonne est sortie, et j€ l'avais oublié.

M. Ferou ne répondit que par une inclination respectueuse

et. entra; il suivit silencieusement madame de Leurtal jusqu'à son salon, où elle Jui fit signe de vouloir bien entrer. Puis elle passa dans sa chambre pour y prendre un sch^i et son chapeau; mais au moment où elle finissait de mettre ses gants et où elle allait prendre son ombrelle, voilà tout à coup le jour qui s'obscurcit Un de ces orages qui montent de Thorizon à tire-d'ail^ étend rapidement ses nuages sur' le ciel^, et en moins de deux minutes voilà les éclairs qui brillent^ le tonnerre qui éclate et la pluie qui tombe avec fracas.

Amélie rentre dans le salon où elle avait laissé M. Anselme Ferou considérant avec attention le boulevard qu'on voyait des fenêtres.

— Impossible de partir par un temps comme celui-làj ditelle. — - D'autant plus impossible, dit M. Ferou avec embarraS; que toutes les voitures qui étaient sur la place viennent d'être prises par les promeneurs, et qu'il y a bien loin d'ici au chemin de fer. — Ce n'eût pas été un obstacle pour moi qui aime à marcher, mais non pas par un temps pareil à celui-ci. — S'il en est ainsi, ce n'est qu'un retard de quelques instants, car cet orage est trop violent pour durer longtemps^ et dans vingt minutes nous pourrons partir. — Attendons.

Le jeune homme s'inclina.

— Veuillez vous asseoir. Monsieur.

Anselme s'assit d'un côté du salon et madame de Leurtal de l'autre, lui, son chapeau et sa canne à la main, elle, gantée, coifiée, enveloppée dans son mantelet à dentelles noires; tout prêts à se lever au premier rayon de beau temps, mais assez embarrassés, et probablement fort peu soucieux de se dire quelque chose. Anselme suivait du bout de s^ canne les dessins capricieux du tapis; madame de Leurtal, n'ayant rien de mieux à faire, serrait soigneusement les plis de son ombrelle sous l'anneau d'ivoire qui les retenait. Ce silence était assez ennuyeux ; Amélie jugea qu'é^nt chez elle c'était à elle de le rompre, et elle dit à M, Ferou. '

^ Vous connaissez la maison de campagne de M. Dallois?

^ Oui, Madame, il a la bonté de m'y inviter tous les diman-

, ches. — C'est une belle habitation sans doute? — Admirable,

Matdame. — M. Dallois est sj riche! — C'est aussi un homme

de goût; ce n'est pas le luxe de sa maison qui me plaît, c'est le parfait arrangement de toutes choses ;*on dirait plutôt la maison d'un riche artiste que celle d'un banquier. — Vous 'aimez les arts. Monsieur? — Je m'en occupe dans mes heures de loisir, lorsque les travaux du bureau sont terminés. Le silence reprit, et pendant ce temps une idée passa par la tête de madame de Leurtal : cette idée la^conduisit à dire à M. Ferou :

— Puisque vous allez tous les dimanches chez M. Dallois, vous devez connaître toutes les personnes qu'il reçoit habituellement à la campagne? — Mais ce sont celles que vous avez pu voir dans son estime à Paris. — Ah I et il ne voit pas d'habitants de Saint Germain ? — Fort peu, si ce n'est M. et madame Dauby, vieux rentiers, dont le fils est employé chei lui avec moi. — Ah!... c'est tout?... — H y a encore un monsieur de Fortis. —M. de Fortis, dit Amélie avec vivacité, quel homme est-ce ? — Je le crois un galant homme. — Ce n'est pas un jeune homme? — Non vraiment. Madame; c'est un homme de cinquante ans, fort bien conservé, car il a grand soin de lui. — Qu'entendez-vous par là ? Serait-ce un de ces hommes surannés, coquets, qui imitent les modes de la jeunesse ? •— Point du tout, et bien au contraire. Je le crois un très-galant homme, comme je vous dis, mais il a ses manies. — Vous voulez dire ses ridicules? — Je n'oserais les nommer ainsi dans un vieillard. — Un vieillard, dites-vous? A cinquante ans^ Monsieur, reprit Amélie avec intention, on n'est pas un vieillard.

Anselme jeta un regard furtif sur le portrait de M. de Leurtal , et repartit en souriant :

— C'est que si M. de Fortis n'est pas un vieillard par son âge , il me fait Tefiet de l'êti^e par ses habitudes; il se lève régulièrement à la même heure; à dix heures il se couche; il mange avec discrétion de peur d'indigestion; il choisit ses mets de crainte de s'exciter; il note à chaque instant le degré de température de son appartement pour la mahitenir dans un milieu qui ne soit ni trop chaud ni trop froid ; il ne quitte guère sa douillette ouatée que lorsque noub avons trop chaud dans nos pantalons de

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coutil; il a un bonnet de soie pour diner dans les salles à manger un peu fraîches^ et Thiver il a soin de se mettre loin du poêle qui lui fait monter le sang à la tête. — Mais, reprit Amélie d'un ton pincé, c'est le portrait d'un hotnme fort ridicule que vous me faites là. — Non, Madame, car ces ridicules^ si vous les appelez ainsi, sont protégés par un des esprits les plus fins et les plus mordants que je connaisse. — ' Ah! c'est un homme d'esprit? ditvivement Amélie. -7 0ui,et dans toute la force du terme : sans opinions politiques, sans engouement littéraire, sans foi aux passions, M. de Fortis est un homme qui juge sévèrement, je dirais presque sèchement^ toutes choses et toutes personnes. Armé d'une expérience froide et qui semble ne lui avoir laissé aucune illusion, il possède en outre un bonheur de mots cruels pour exprimer ses jugements'. Malheur à qui l'attaque, car il est sans pitié pour ceux mêmes qui ne lui font aucun mal. La plus légère observation faite par lui devient dans sa bouche une anecdote souvent très-amusante. Ainsi, dimanche dernier, ayant rencontré dans le parc une dame encore belle, mais déjà âgée, avec un très-jeune homme, il nous demanda ce que nous en pensions. On crut que c'était une mère et son fils; mais M. de Fortis jugea que c'était une vieille Anglaise et un dandy français, et paria que la voiture et les chevaux où ils montèrent étaient ceux de la riche anglaise, qu'elle avait soldé le compte du tailleur qui habillait ce joli jeune homme, et que la canne à pomme entourée de brillants sur laquelle il s'appuyait était tirée de quelque ancienne parure qu'elle avait fait remonter chez Thomassin pour son chevalier; il ajouta enfin toutes les conséquences de cette supposition, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'il se trouva avoir deviné. — M. de Fortis est bien habile. Une femme, à son compte, ne peut donc donner le bras à un homme sans se compromettre? — Cela ne va pas jusque-là. Mais voici le temps qui s'éclaircit, et je suis à vos ordres. — Voyez, reprit Amélie, voyez, je vous prie, s'il y a une voiture sur la place, — Non, pas encore. Mais vous savez marcher?... — Je préfère attendre, répondit Amélie.

Les observations de M. de Fortis avaient épouvanté Amélie,

et elle eut une peur instinctive de traverser la moitié de Paris au bras d'un jeune homme fort beau et sur lequel les commentaires seraient si plausibles. Us reprirent tous deox leur place en face l'un de l'autre.

Ce n'était pas assurément la crainte des observations p^-* sonnelles de M. de Fortis qui avait arrêté madame de Leurtal; , mais le caractère que lui attribuait M. Ferou était-il si exceptionnel, qu'elle ne pût rencontrer sur son chemin une personne qui ferait, sur le compte d'un beau jeune homme et d'une jolie femme passant ensemble, des suppositions beaucoup plus plausibles que celles qu'avait fait naître la vieille Anglaise? Sans doute ces commentaires devaient être indiffé* rents à Amélie s'ils partaient de gens qui ne la connaissaient pas; mais elle pouvait être vue par un de ces hommes dont elle se plaignait un instant avant en sa peilisée; et on a ai tôt dit dans un salon, d'un air malignement mystérieux ; Vous ne savez pas? cette jolie madame deLeurtal, qui a toujours l'air de croire qu'un compliment va la compromettre, je l'ai rencontrée se promenant en tête-à-tête avec M. Ferou. — Bah 1 Et où allaient^ils? — Ma foi, je ne me suis pas amusé à les suivre ; tout ce que je sais, c'est qu'ils étaient seuls, parés et pomponnés comme des amoureux de quinae ans qui vont faire leur dimanche à la campagne.

Madame de Leurtal n'avait pas poussé plus loin le développement facile de méchants propos auxquels cette nouvelle pouvait donner lieu si elle tombait en mauvaises langues^ elle avait commencé par ne vouloir sortir qu'en voiture. En voiture on n'est pas aisément reconnu, et il semblait à Amélie qu'une fois arrivée au chemin de fer, elle serait à l'abri de toute supposition fâcheuse de la part des gens de sa connaissance qui pourraient l'y rencontrer; car le chemin ne pouvait avoir qu'un but pour elle, la maison de M. Dallois, et ce but expliquait la présence de M. Ferou ; ce n'était plus qu'un guide comme M. Cambet.

D'ailleurs sa pensée vola plu» rapidement que nous ne le disions sur ces réflexions qu'elle eût dû examiner très-sérieusement peut-être; car elle se serait demandée alors pourquoi elle trouvait M. Anselme si compromettant, et elle se

L'ORAGE. * Sag

serait aperçue qu'en moins de dix minutes elle avait remarqué qu'il était beau» jeune, élégant, qu'il parlait avec aisance, jugeait ce dont il parlait, et menaçait d'avoir d^ l'esprit pourvu qu'elle voulût bien le lui permettre; mais Amélie ne s'expliqua pas les causes de son apprébension» et sa pensée ne s'arrêta que sur un sentiment plus grave et plus triste : elle se mit à réfléchir sur ce qu'elle venait d'ap^ prendre de M. de Fortis. Le portrait qu'en faisait Anselme n'avait rien de bien attrayant, et M. de Fortis était le mari que M. Dallois destinait à Amélie. Épouser un pareil homme» n'était-ce pas s'exposer à accepter une sorte de rôle de garden^alade, ou du moins de dame de compagnie» ou mieux encore, et, pour me servir d'un mot qui ne laisse pas d'ér quivoque, (^^^potiM de compagnie, c'est-à-dire tous les devpirs de la gouvernante d'un vieux garçon, moins la faculté de le quittt'v lorsqu'il est trop insupportable? Certes» madame de Leurtal n'était pas amoureuse de plaisirs; la médiocre fortune de M. de Leurtal» en lui en permettant fort peu, lui en avait cependant aséez donné pour ses goûts : souvent ellemême avf it évité, par égard pour son âge, ceux auxquels son mari ne prenait point part; souvent elle abrégeait pom* lui * les longues veilles du monde à l'heure où il devient le plu^ brillant et le plus animé, à l'heure où elle y paraissaitla plus belle : mais de ce petit sacrifice volontaire de ses plaisirs à une vie réglée sur une montre de Lépine, et dopt chaque heure devait chaque jour être régulièrement et irrévor cablement marquée pour une occupation invariable, de cette concession faite et reçue de bonne grâce à un devoir rempli ou réclamé avec humeur, de ces hasards qui n'étaient qu'une occasion d'être prévenante pour M. de Leurtal à une habitude régimentaire qu'elle ne pourrait rompre sans déplaire . à M. de Fortis, il y avait un monde» il y avait plus qu'nu monde» il y avait l'âme tout entière d'Amélie, tout son dévouement et toute son indépendance, tout ce que sa reconnaissance pouvait accorder à une noble protection, et tout ce que sa dignité devait refuser à un froid égoïsme.

C'est pourquoi elle était préoccupée et silencieuse en face de M. Ferou. En efiet, le petit mouvement de crainte qui s'é-

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leva dans le cœur d'Amélie, à propos de sa sortie avec Anselme^ fut plutôt instinctif que volontaire, comme celui par lequel on évite le choc d'un corps qui passe; mais il n'en fat pas dé même de sa révolte contre la nécessité d'épouser M. de Fortis. Ce mariage était le but de sa visite à Saint-Germain :' il occupait sa pensée et l'agitait d'un trouble puissant; c'est lui qui l'avait portée à interroger M. Pérou, et qui la faisait silencieusement méditer sur sa réponse. Il y avait aussi dans l'âme d'Amélie une voix qui parlait en dépit d'elle, et qui la poussait surtout à cette révolte.

Quoi qu'elle en eût, sa jeunesse murmurait d'être encore enchaînée à un vieillard. Lorsqu'à seize ans elle avait épousé M. de Leurtal, Amélie n'avait pas renoncé' à l'amour, elle n'y avait pas encore pensé, et elle était trop honnête femme et trop reconnaissante pour y avoir pensé pendant son mariage. Mais depuis qu'elle avait perdu M. de Leurtal, les hommages mêmes qui lui déplaisaient lui avaient fait entendre un mot auquel elle rêvait encore quand elle ne l'entendait plus, et qui lui paraissait devoir être doux à écouter dans une voix qui cependant n'aurait pas encore parlé. Elle avait beau mépriser l'amour qu'on lui jurait, elle ne le méprisait que parce qu'elle sentait en elle qu'il y en avait un autre, qu'il y en avait un meilleur qu'elle pourrait inspirer, puisqu'elle pourrait le rendre.

Expliquez pourquoi la plante, qui d'abord a poussé droite et forte à l'ombre, se penche et se tord, rampe ou s'élance pour gagner un rayon du soleil quand le temps de la floraison est venu, et je vous dirai pourquoi, à l'âge de sa puberté, le cœur aspire à l'amour, pourquoi il se tord et se pencbe comme la fleur pour s'ouvrir à ce soleil qu'il n'a pas vu, mais dont les rayons magnétiques l'appellent à travers tous les obstacles. Amélie n'aimait pas^ en épousant M. de Fortis, elle n'eût fait le sacrifice d'aucun amour, si ce n'est de l'amour luimême ; elle n'abandonnait pour lui ni le passé ni le présent, asiles étroits et déserts que sa vie calme n'avait peuplés d'aucun grand souvenir; mais elle lui donnait l'avenir, ce vaste champ où court et bondit l'espérance jeune, ce.riche domaine que Dieu nous a fait sans limites visibles !

Comme elle avait été heureuse avec M. de Lçurtal, Amélie^ dont le cœur savait vivre de peu^ s'était résignée à un bonheur pareil avec M. de Fortis; mais dès qu'elle avait soupçonné qu'elle n'aurait pas même celui-là, la voix intérieure qu'elle avait fait Jtaire s'était levée pour crier qu'il lui en fallait un plus grand. Ohl croyez-moi, toutes les passions humaines ont de ces élans qui les révèlent à elles-mêmes. Ce fut à l'heure où Louis XIV refusa un régiment au prince Eugène que celui-ci se dit qu'il était fait pour commander des armées. Ce fut à Tinstant où la modeste et froide espérance d'Amélie lui échappa, qu'elle s'étonna de n'en avoir pas conçu une plus belle et plus enivrante. Et comme tout cela murmurait en elle, comme elle s'étonnait tout à la fois de son trouble et de ses désirs, elle leva les yeux et aperçut ceux d'Anselme attachés sur elle. Elle en rougit de pudeur; il lui sembla que le regaid de ce jeune homme eût pénétré dans son âme, et eût deviné toutes ses agitations, et si le sentiment involontaire qu'elle éprouva à ce mbment eût osé parler, elle se fût peut-être écriée : Vous êtes d'une étrange curiosité^ Monsieur.

Mais cela ne fut pas dit^ et Amélie, encore plus troublée par la contrainte qu'elle dut s'imposer, se sentit contrariée, malheureuse de sa situation, du devoir qu'elle s'était dicté^ et elle dit à M. Ferou:

— Pardon, Monsieur, mais on vous a chargé d'une mission dont vous ne prévoyez pas tout l'ennui. Vous avez à voir M. Dallois de bonne heure pour les nouvelles dont me-parle M. Cambet^ et je ne partirai peut-être qu'un peu tard; trop tard sans doute^ car les afiaUres qui vous appellent à Saint- Germain sont pressées.

Anselme sourit et répliqua :

— C'est qu'en vérité, Madame, il n'y a aucune affaire qui m'appelle à Saint-Germain a une heure plutôt qu'à Tauti^e. — Que signifie donc ce billet de M. Cambet? dit Amélie avec une légère expression de fierté. — C'est un prétexte... — Un prétexte, pourquoi? dit vivement Amélie en se levant de son siège. — Un prétexte pour ne pas vous conduire à Saint-Germain, Madame, reprit Anselme en se levant à son tour. —

yGoogk

Un prétexte, répéta lentement Amélie en regardant avec effroi autour d'eUe et en se ?oyant seule enfermée avec un hmame qu'elle connaissait à peine» un prétexte pour ne pas me conduire à Saint-Gormain, et sans doute pour qu'un autre... — ^on, Madame, non, dit Anselme en interrompant Amélie dont il avait compris la supposition, rien de pareil n'est entré dans la pensée de M. Gambet; rien d'offensant pour vous ne peut entrer dans la pensée de personne. Je vous demande pardon de vous avouer un enfantillage de M. Gambct, mais... il a peur du chemin de fer. •» Vrai! dit Amélie moitié émue de l'offense imaginaire qu'elle avait redoutée , moitié riant de l'explication qui la rassurait. Vrai I il en a peur? — Oni^ Madame, unç peur que je dois croire invincible, piùsqu'elle a résisté à la dernière épreuve à laquelle M. Dallois a cru devoir le soumettre. ^- Quelle épreuve, Monsieur? — Gelle du plaisir de vous accompagner... M. Gambet, Madame, et j'ai bien le droit de dire tout ce qu'il a de-bon, puisque je viens de lui donner un petit ridicule, M. Gambet a pour vous une affection, une tendresse, une admiration que vous ne saves peut-être pas; il ne parle de vous qu'avec une sorte de respect religieux, et assurément l'idée de vous rendre un service, si léger qu'il fût, l'eût emporté sur sa frayeur, si quelque chose pouvait la vaincre; mais M. Dallois s'est trompé, la peur a été plus forte que vous. — 01^ I reprit AméHe que le respect d'un vieillard pour elle avait touchée jusqu'aux larmes, oh ! que je suis fâchée qu'on ait ainsi tourmenté ee pauvre homme pour moi I — Et il l'a été d-une manière affreuse, reprit Anselme en riant» Depuis oept lieures du matin qull est levé, vous ne pouvez vous figurer ses agitations ; il entrait, il sortait du bureau à chaque minute, cherchant s'il n'airiverait rien qui pût le retarder, prétendant qu'il y avait folie à aller à la campagne par un temps si détestable (il ne pleuvait pas alors, et jamais M. Gambet n'a manqué sa visite du dimanche à Saint-Germain, quelque temps qu'il fit), me grondant de ce que je ne l'aidais pas à sortir d'un enabaiTas qu'il n'avouait pas. Enfin l'heure est venue oii il lui a fallu s'habiller; il a quitté le bureau en fermant la porte avec fra*!cas, puis lorsqu'il est rentré il était vêtu tout de travers; il

s'était coupé deux fois çn se faisant la barbe^ il ne pouvait mettre ses gants, il cherchait son chapeau qu'il avait sur la tête, et comme je ne pouvais m'empêcher de rire, il s'est approché de tnoi avec -bien plus de résolution qu'il ne lui en eût fallu pour aller en chemin de fer de Paris à Saint-Pétersbourg, et il s'est mis à déblatérer contre l'impertinence dés jeunes gens. Je crois en vérité que si je lui eusse répliqué, il m'eût proposé un duel pour échapper aux dangers de la locomotive. Mais je n'ai pas voulu lui donner ce facile moyen d'échapper à sa terreur. J'ai repris gravement mon travail ; alors il a parcouru le bureau avec une colère qu'il ne pouvait dissimuler, poussant les registres, plantant les poinçons dans les bureaux, écrasant les plumes, lorsqu'il lui a pris tout à coup l'idée de regarder ce que je faisais. Il ne l'avait pas encore vu qu'il s'est écrié :

« -- Ce n'est pas ça,* il y a six erreurs dans ce tableau. — Mais, lui ai-je dit, où sont-elles? — Bah I elles sautent aux yeux...— Cependant... — Cependant... cependant... On vous a chargé de calculs auxquels vous ne comprenez rien. Je vais refaire ce tableau moi-même. •— Mais madame de Leurtal...

— Eh bien 1.. vous, l'accompagnerez à ma place, tandis que je vais travailler à la vôtre. — Mais je n'oserai me présenter.

— Oh 1 si ce n'est que ça, je vais vous donner pour elle... » ^ Et il s'est mis à écrire, tout en me disant :

«c — Je suppose qu'il est arrivé des nouvelles, vous comprenez? Je ne veux pas aller dire à tout venant que vous ne savez pas votre métier; quant à M. Dallois, vous lui direz, ce que vous voudrez... Tenez, voilà la lettre... Allez-vous partir? »

— Je vous l'avoue. Madame, ma vanité de commis n'a pas été jusqu'à résister aux angoisses de ce pauvre homme, j'en ai eu pitié, j'ai accepté, et je crois que je lui ai fait grand plaisir, car il s'est écrié aussitôt avec son excellente bonhomie :

« — Voilà ce que c'est que d'être jeune, tous les bonheiurs vous arrivent ensemble : les anciens font votre ouvrage, et Ton va à la campt^ne avec une femme charmante, d

Amélie rougit.

— Pardon, Madame, reprit Anselme, c'est M. Cambet qui

parlc^ et si vous saviez que de recommandations il m'a faites! — Quelles recommandations?

Anselme se tut un instant et répondit :

— Elles ont été longues et sur bien des sujets... 11 m'a dit... Mais que vous importe? Il a été jusqu'à me dire : « N'insistez pas trop pour la conduire par le chemin de fer, c'est un sot plaisir que vous pouvez trouver charmant avec votre tête de jeune fou, mais qui ne séduira guère une femme si calme, si posée, si parfaite que madame de Leurtal. » Aussi, me voyez-vous tout prêt à obéir aux conseils que j'ai reçus et à suivre le chemin qu'il vous plaira de prendre, tant j'ai envie d'être agréable à M. Cambet. — Vraiment, Monsieur, dit Amélie d'un ton plus piqué que gai, quoiqu'elle affectât de rire en parlant, vraiment vous avez rendu là un éminent service à M. Cambet, et il doit vous en savoir gré ! — Je crains bien qu'il n'y ait que lui, dit Anselme en somiant 0, en regardant madame de Leurtal. — Si sa reconnaissance égale sa frayeur, elle sera immense. Monsieur. — Si vous pensiez, Madame, reprit Anselme toujours en liant, que j'ai exagéré les terreurs de M. Cambet, vous seriez bientôt détrompée en arrivant à Saint-Germain ; car M. Cambet est un héros à côté de *M. de Fortis. M. de Fortis, lui, a des attaques de nerfs au seui mot de vapeur : la vapeur sur terre ou sur mer est pour lui un monstre horrible. Il dit que c'est le Minotaure, auquel le siècle sacrifie tous les ans des milliers de victimes. Il s'est fait une occupation de relever dans les journaux le récit de toutes les explosions de chaudières, de toutes les rencontres de convois; il compte les cadavres, il fait le calcul des jambes et des bras cassés, il... — • Mais en présence des nombreux accidents qui arrivent de tous côtés, cela n'est pas tout à fait aussi ridicule que vous le prétendez, Monsieur, dit Amélie en interrompant Anselme d'un ton sec.

En effet, ramenée malgré elle à la pensée de M. de Fortis, elle fut cettu fois contrariée de le voir l'objet des railleiies d'un jeune homme; elle en était humiliée, car enfin elle avait presque consenti à l'épouser ou du moins à le connaître dans ce but, et il ne pouvait être si ridicule sans qu'elle le fût un peu. Anselme, qui semblait ignorer les projets de

M. Dallois^ se méprit sans doute sur la cause de l'humeur d'Amélie^ et il lui répondit :

'^ Si vous éprouvez la moindre appréliension, nous prendrons tout autre moyen de transport.

Une impatience singulière agitait Amélie^ et elle répondit^ en s'effî)rçant Yainement de la cacher :

-*- C'est inutile. Monsieur ; décidément, tenez, je crois que je n'irai pas à la campagne; l'heure s'avance, le temps devient de plus en plus mauvais, ce serait une triste partie de plaisir; je resterai chez moi.

En pariant ainsi, Amélie avait retiré son chapeau, posé son ombrelle, ôté ses gants ; elle se retourna pour saluer M. Fe* rou, mais elle s'arrêta^ en voyant sur son visage l'expression d^un véritable et profond chagrin : les yeux d'Anselme étaient si timides et si tristes, qu'elle craignit de Tavoir blessé, et lui répondit plus doucement :

«-- le vous remercie. Monsieur, pardonnez-moi un caprice, .ans doute, mais je préfère rester.

Anselme demeura immobile, et Amélie reprit :

— - N'oubliez pas qu'on vous attend.

Anselme parut faire un grand effort, sur lui-même, et ré« pliqua d'une voix dont la légèreté et l'aisance avaient fait place à une timidité soutirante c

— Vous oubliez qu'on vous attend aussi. Madame. Que dira-je quand on me demandera pourquoi vous n'êtes pas venue? — Mais que je n'ai pas voulu... que j'ai eu peur de la pluie... que j'ai eu peur du chemin de fer... — On ne me croira pas. Madame, on m'accusera. — Et de quoi peut-on vous accuser? — C'est que, voyez-vous, reprit Anselme avec plus d'assurance et en se laissant aller à la gaieté qui lui était naturelle, c'est que j'ai une très-mauvaise réputation. — Qu'appelez-vous une mauvaise réputation ? — M. Gambet et M. Daliois prétendent que je suis un écervelé, un bavard, qui dis sans y prendre garde toutes les folies qui me passent par la tête, et qui souvent ne sont pas très-convenables. Si vous ne venez pas, on croira... que sais*je?.. que j'ai manqué envers vous de politesse, de respect, que vous avez eu peur de venir avec moi.

La naïveté d'Anselme^ en parlant ainsi, rassura tout à fait Amélie ; il n'avait plus Tair d'un beau jeune honune sûr de lui-même ; c'était un écolier qui a peur; elle ne put s'empêcher de sourire et répliqua :

. — Rassurez-vous, je rendrai bon témoignage de vous à M. Dallois. — Le meilleur de tous serait votre présence. — Permettez-moi de vous le refuser, dit Amélie, j'ai des raisons.

£t elle pensait à M. de Fortis ; mais elle s'arrêta et reprit :

^ Décidément, le temps est trop mauvais. — 11 fait un soleil admirable. — Vous tenez beaucoup à m'emmener? — Je tiens beaucoup à ne pas être mal reçu. On m'accusera, tous dis-je, si vous ne venez pas ; toutes mes explications seront vaines ; les vôtres mêmes ne m'excuseront pas; on tous sait si bonne et si indulgente, qu'on attribuera tout ce que tous pourrez dire à votre délicate générosité, et on ira jusqu'à croire que j'ai parlé. — Parlé de quoi. Monsieur? — Oh ! de rien... de rien du tout, Madame, dit Anselme avec vivacité.

C'était le tour d'Amélie d'être étonnée ; elle s'imagina qu'il y avait un mystère caché dans sa visite à Saint-Germain, qu'on lui préparait une surprise, qu'elle devait y apprendre quelque grande nouvelle ; et ne voulant pas faire manquer, par son absence, des arrangements dont M. Dallois se faisait probablement une fête, elle répondit :

— Eh bien ! Monsieur, puisque ma présence est si nécessaire à votre justification, j'irai à Saint-Germain. — A la bonne heure ! s'écria joyeusement Anselme, et vous viendrez par le chemin de fer ? — Par le chemin de fer, soit. — Et alors nous pourrons nous moquer tous deux de M. de Fortis? — Ah I s'écria Amélie avec un véritable mouvement d'humeur, M. de Fortis 1 toujours M. de Fortis! Mon Dieu, Monsieur, laissez*le en paix avec ses ridicules. — Pardon, Madame, reprit Anselme avec une franchise originale, c'est que je le déteste cordialement. — Et vous en dites du mal? — Ah! je vous jure que je ne vous en ai pas dit le quart de ce que j'en pense. — En tous cas, j'en sais probablement plus que lui sur ce chapitre. — Non, certes. Madame; si je l'épargne en son absence, je ne le ménage pas en face ; il me le rend bien, c'est une guerre déclarée entre nous. — Dans laquelle vous

êtes sans doute le vainqueur? — Hum! pas souvent. — Il est fort spirituel, m'avez-vous dit? — Et il a cinquante ans, c'est lin grand avantage ; il peut tout dire, et je ne peux pas tout répondre. — Mais enfin. Monsieur, pourquoi le détestez-vous tant? — Parce qu'il est froid, égoïste, haineux ; parce qu'il déteste tout ce qui est jeune, parce qu'il semble envier aux autres les espérances qu'il n'a plus, le cœur qu'il n'a jamais eu; parce qu'il raille tous les enthousiasmes, parce qu'il donne une raison odieuse et détestable à tous les bons sentiments; parce que si moi, qui ne suis rien que le fils orphelin d'un honnête homme, j'aimais une femme plus riche et de meilleure naissance que moi, il dirait, et il Ta dit^ que c'est par intérêt et par vanité. — 11 l'a dit ? reprit Amélie en souriant. C'est donc vrai? — Vrai? quoi donc? s'écria Anselme d'une voix émue, que j'aime par intérêt bas et sordide, que j'aime par vanité? -^ Non, non, non. Monsieur, dit Amélie en calmant par un nouveau sourire Findignation d'Anselme, ce que je veux dire, c'est que, puisqu'il a si mal traduit vos sentiments, ils existent.

Anselme rougit, Amélie continua :

— C'est qu'il est vrai que vous aimez une femme. — Je crois, dit Anselme en balbutiant , que nous ferons bien de profiter du beau temps. — Mais, Monsieur, il pleut à verse maintenant. — C'est vrai, c'est un fait exprès. — Oui il paraît que le ciel ne veut pas que j'aille à Saint-Germain. — Ah ! pardieul dit Anselme du ton d'un homme qu'étoufTe un gros secret, que le ciel soit loué, si c'est pour vous empêcher d'épouser M. de Fortis. — Monsieur, repartit madame de Leurtal d'un ton offensé, je ne comprends pas ce que vous voulez dire. — Comment, vous ne le saviez pas? repartit Anselme avec une volubilité difficile à arrêter; on vous a trompée aussi. Je m'en doutais, je ne pouvais pas croire qu'une femme comme vous, qu'une femme... qu'un ange comme vous, eût consenti à se sacrifier à un pareil homme : la beauté unie à la laideur, la jeunesse à la caducité, les grâces, l'esprit, la bonté au ridicule, à l'égoïsme, à la méchanceté, ce n'était pas possible I — Pardon, Monsieur, répondit froidement madame de Leurtal^ mais je vous ferai observer que vou9 daignez vou»

occuper d'intérêts iiui ne tont pas les TÔtres. — Qni ne sont pas les miens I,. s'écria Anselme; pais il reprit d'un ton si respectueux; si soumis, qu'il désarma presque madame de Leurtal : Pardonnez^moi, Madame, j'ai tort, je suis un fou, un écenrelé, comme dit M. Dallois; j'écoute trop des sentiments irréfléchis, je ^ais si loin que je deTiens injuste et méchant le vous ai dit du mal de M. de Fortis, je tous Fai peint ridicule. Je puis le voir ainsi, moi, avec mon caractère brusque, avec inon cœur qui ne comprend rien qu'avec passion; mais je n'ai pas le droit de le calomnier. M. de Fortis est un galant homme ; c'est la probité et l'honneur en personne. La femme qui portera son nom n'aura jamais à en rougir, et il fait un noble usage de la fortune qu'il a gagnée par les travaux les plus distingués et les plus honorables. — Voilà qui est une amende aussi honorable pour lui que pour vous. Mais permettei&-mol de vous faire observer que si vous saviez les projets de M. Dallois, ce n'était pas répondre à sa confiance que de me parler de M. de Fortis comme vous l'avez fait. — D'abord je vous dirai. Madame, que M. Dallois ne m'ayant rien confié, je ne l'ai point trahi. — C'était tout au moins le contrarier dans ses projets. '— C'est ce qui m'arrive. Madame, toutes les fois que je crois qu'il fait quelque chose de mal. Dans la maison, et lorsqu'il s'agit d'affaires, il y a trois puissances bien distinctes : M. Cambet, d'un côté, qui représente Is^ résistance, qui se débat contre toute idée nouvelle, contre toute affaire qui ne se fait pas de toute éternité; de l'autre côté, il y a moi. Madame, qui représente le progrès, qui crie toujours en avant, qui n'a foi qu'aux idées actuelles; puis, M. Dallois, c'est le gouvernement, le pouvoir températeur qui marche entre ma fougue et l'immobilité de M. Cambet, qm le tire d'une main à sa suite en m'arrêtant de l'autre. — Tout cela est très-bien, mais je ne vois pas ce que cela fait à mon mariage avec M. de Fortis. — C'est que c'est une idée de M. Cambet, une idée affreusement rétrograde qu'il a soufflée à M. Dallois sans m'en prévenir, sans que j'aie été appelé au conseil. — Et c'est pwt esprit d'opposition à M. Cambet que vous la trouvez mauvaise, dit Amélie en riant; c'est par amour pour le progrès que vous vous y opposez. — Ma foi^ Madame,

je crois que l'abolition des mariages mal assortis serait un grand progrès social* -^ Vos expressions sont bien tranchan* tes, Monsieur, dit Améiie sévèrement. Ce que vous appelez des mariages mal assortis 80i|t souYent plus heureux que ceux qui se basent sur de prétendues passions qui s'évanouissent bientôt — J'ai tort encore, Madame, toujours tort; et cepen* dant j'avais bien promis à M. Cambet de ne pas vous parler de M. de Fortis.—* Pourquoi donc avoir commencé. Monsieur? — C'est que, lorsque j'ai accepté la mission de vous accompa* gner, je m'étais dit : J'irai chez madame de Leurtal, jela trouverai prête, nous partirons. Nous monterons en fiacre^ nous parlerons du fiacre : les fiacres sont toujours si mauvais, qu'il y a mille manières de s'en plaindre. Nous gagnerons le chemin de fer : une fois arrivés là, on trouve assez de sujets d'étonnement et de conversation. 11 y a les salons d'attente, les rampes pour descendre, les wagons, les machines, mille choses que j'aurais pu vous expliquer, car je suis ingénieur. Madame, élève de TËcole polytechnique. Nous aurions causé rails, tunnels, pompe à feu; nous serions arrivés à Saint* Germain sans qu'il eût été question de M. de Fortis. Mais point du tout, mes prévisions sont renversées; au moment où nous allions partir, voilà qu'il pleut. Vous m'interrogez sur les personnages que voit M. Dallois, je suis bien forcé de TOUS répondre; vous me demandez ce que j'en pense, je suis trop honnête homme pour vous le cacher. Ce n'est pas ma faute. On dit que je suis étourdi et inconséquent. J'ai du malheur, voilà tout... je vous ai déplu, et c'est assurément le plus grand malheur qui pût m'arriver.

A mesure qu'Anselme débitait cette phrase, sa voix s^était émue,et, aux derniers mots qu'il prononça, il avait un accent pénétré qui troubla Amélie. Cependant il lui sembla ridicule de se laisser dominer par les idées folles de ce jeune homme qu'elle ne connaissait pas, et, voulant ramener la conversation à un ton de gaieté qui efiaçàt complètement le tour animé qu'avait pris la conversation, elle répondit :

— Eh bien t Monsieur, oublions tout cela, et faisons comme si tout s'était passé comme vous l'aviez imaginé.

Elle remit son chapeau et reprit son ombrelle.

306 L'ORÂGB.

— Vous arrivez, continua-t-elle, je sais prêle et nous partons. — Gomme il vous plaira. Madame... mais il pleut encore un peu. — Non, Monsieur... il ne pleut plus du tout. — Permettez-moi alors d'aller chercher une voiture. — Je n'en ai pas besoin. — Il fait une boue horrible. — Je sais marcher. — Allons, Madame, soyez bonne; j'ai été bien grossier et bien maladroit, ne me forcez pas à vous accompagner ainsi dans cette toilette élégante, à traverser des rues impraticables... attendez cinq minutes et je reviens. — Oh! si vous pensez, Monsieur, que je veux aller à pied par colère^ vous vous trompez, et pour vous le prouver, allez chercher une voiture, je vous attends... allez, allez doncl

Anselme se dirigea lentement vers la porte du salon, il sortit. Madame de Leurtal l'écoutait traverser la salle à manger, lorsqu'un coup de sonnette assez vif retentit dans l'appartement.

Lorsque Amélie entendit le coup de sonnette, qui probablement lui annonçait une visite, elle écouta si M. Ferou, qui se trouvait en ce moment dans l'antichambre, ouvrirait la porte, comme il était tout simple de le supposer. Mais il ne se fit aucun bruit. Madame de Leurtal n'attendait personne : c'était peut-être quelqu'un qui se trompait, elle écoutait toujours, lorsque la sonnette se fit entendre une seconde fois. A ce moment elle quitta son salon pour aller ouvrir, mais elle s'arrêta en voyant M. Ferou revenir vers elle sur la pointe du pied.

— Eh bien! Monsieur, qu'y a-t-il? — Chut! fit M. Ferou en parlant à voix basse. — Qu'est-ce donc? — Faut-il ouvrir? — Et pourquoi ne pas ouvrir? — Parce que c'est peutêtre une visite qui vous retiendra très-longtemps, et comme vous êtes très.pressée de partir pour Saint-Germain, c^a eût pu vous contrarier. — Amélie haussa les épaules en riant et répondit : Puisque vous n'avez pas ouvert, c'est inutile à présent. — Alors je vais aller chercher la voiture, dit Anselme en se dirigeant vers la porte. — Attendez au moins, repartit Amélie en l'arrêtant, que la personne qui a sonné ait eu le temps de descendre.— C'est juste, c'est juste, dit Anselme en revenant vers le salon, je vais m'assurer qu'elle est sortie.

Et^ en disant cela, il traversa le salon et se mit à la croisée pour regarder dans la rue. Madame de Leurtal l'observait en souriant : Anselme lui semblait si naïvement original, si franc, si gai, qu'elle se sentait presque à l'aise avec lui; elle De lui en voulait plus de ses singularités; il lui semblait même que ce caractère brusque et ouvert devait cacher un noble cœur; elle lui pardonnait de bon cœur ses propos sur M. de Fortis, et prenait plaisir à suivre ses mouvements d'impatience lorsqu'elle le vit se retirer brusquement de la fenêtre.

— Ma foi, dit-il, j'ai bien fait de ne pas ouvrir, c'était madame Davin en personne, la plus insupportable bavarde de la terre. — Et la plus méchante aussi. — Vous en aviez pour deux heures tout au moins. — Êtes-vous bien sûr que ce soit elle? — Pardieuï elle a levé la tête en traversant la rue, et je l'ai parfaitement reconnue. — Elle a levé la tête? vous l'avez reconnue? dit Amélie; puis tout à coup, et comme frappée d'une idée cruelle, elle reprit avec vivacité : Mais elle a pu vous voir, et vous reconnaître aussi? — Eh bien. Madame?...

A cette interrogation, madame de Leurtal resta d'abord comme anéantie devant l'impassibilité de M. Ferou. Mais presque aussitôt sa colère éclata, et elle lui dit :

— Eh bien! Monsieur, elle va dire, et elle en a le droit, qu'elle est venue chez moi, que j'y étais, le concierge le lui a dit puisqu'elle est montée ; elle dira que j'y étais seule, enfermée avec un homme : le concierge le lui aura dit encore lorsqu'elle est redescendue; elle dira que je n'ai pas voulu ouvrir ma'porte; elle dira que cet homme c'était vous, car elle vous a vu à ma fenêtre, et elle n'a regardé à cette fenêtre que parce qu'on lui a dit qu'il y avait quelqu'un avec moi. Quand on failt une visite et qu'on ne trouve pas les gens, on ne lève pas la tête pour regarder à une fenêtre, pour espionner par une fenêtre, à moins qu'on n'ait une mauvaise pensée! donc madame Davin a cette mauvaise pensée. — Mais, Madame, quelle mauvaise pensée voulez-vous qu'elle ait? répliqua Anselme, qui semblait tout abasourdi de la colère et de la douleur d'Amélie. — Quelle mauvaise pensée! répéta celle-ci; mais. Monsieur, contiuua-t-elle presque avec violence, à quoi

a08 L'ORAGB.

peiuee-TOiu^ que prétende&^vous?.. le ne ytata oompre&dl fasi vous êtes bien fou ou* bien méchant I — Madame^ s'écria Ansebiie» je suis un honnête homme 1... — Mais alors comment me demandez-YouSi Monsieur, quelle mauTaise pensée aura madame Davin?.. car enân> puisqu'il faut tout tous dite, puisque vous ne comprenex rien.*, un jeune homme et tme femme enfermés seuls ensemble dans un appdrtemefit, et qUi n'ouTrent pas la porte quand on àrritre..* que doit-on Sup* poser? que peutH)n dire?... Ne compretiea-Tous pas ce qu'on peut dire?...

La figure d'Anselme garda etieore un moment un air de stupéfaction j puis il sembla que tout à coup une pensée sou« daine venait l'éclairer, et tout aussitôt il devint p&le et se mit à trembler.

— Le oroyez^Tous^ Madame? dit^il aussitôt d*Utie voix airtérée. Croyez-vous qu'on ose vous calomnier? ^ En doutez* vous, Monsieur? Mais c'est peut*ôtre déjà faiti Mais si ma* dame Davin a rencontré quelqu'un à qiû dire ce ^ui est aiS rivé, elle l'a déjà dit. Elle a mieux fait, Monsieur, elle n'a pas attendu un hasard, elle est allée Chercher des occasions. Tenez, ajouta Amélie avec colère et désespoir et en se laissant aller à l'entraînement d'une pensée qui s'acharne à prévoir toutes les conséquences d'Un malheur, tenez, regardez encore par cette fenêtre, je parie que madame Davin est entrée en iaée de chez moi chez sa digne amie, madame Ribett; je parie, Monsieur, qu'à l'heure qu'il est, il y a des sentinelles posées denière les persiennes de son appartement pour vous voir sortir de ma porte.

Anselme passa ses mains sur son front avec colère, puis poussant une sourde exclamation comme pour chasser l'angoisse à laquelle il était en proie, il reprit avec plus de calmç :

-— En vérité, tout cela est impossible; Un hasard pareil, une circonstance si frivole, ne ternit pas la réputation d'Une honnête femme. Perraettez*moi de vous le dire. Madame, vos craintes sont folles j d'ailleurs il n'y a pas d'esprit assez mé^ chant pour donner une si infâme explication à la chose du monde la plus naturelle. — Vous croyez. Monsieur? reprit Amélie, dont la colère avait fait place aux larmes. Eh bien!

L*ORAGB. 309

supposes qu6 cela tous fût arrivé^ que tous fastiez allé chez une femme, qu'on vous eût dit ce qu'on a dit probablement à madame Davin : que cette femme était chez êïle, seule, avec un homme; supposons que vous fussiez monté, que tout se fût passé, enfin, comme cela vient d'arriver, que penseriez* vous? — Puis-je le savoir! dit Anselme avec embarras; peut* être n'y eussé*je pas fait la moindre attention. -^ Mais sup* posez» Monsieur, que cette femme eût été la vôtre; qu'elle eût été votre sœur, ou même votre maîtresse, n'y auriez-vous point fait attention? -^ Sans doute. Madame, en de pareilles circonstances, la jidousie, la crainte de mon nom compromis m'auraient peut-être assez égaré pour me faire concevoir, je ne dirai pas des soupçons... mais des craintes... que voulezvous que je vous dise? En ce moment ce n'est pas la même chose; car enfin, ici, ce n'est ni un amant, ni un mari, ni un frère, intéressé à tout savoir, à tout expliquer. — Et croyez* vous donc. Monsieur, reprit Amélie, qui était tombée sur un siège, croyez-vous que l'amour seul est jaloux, que l'envie n'est pas aussi curieuse que l'affection, et que madame Davin ne commente pas en ce moment avec méchanceté et bonheur cette circonstance frivole qu'un mari ou un frère chercherait à éclaircir avec colère et désespoir?

Anselme sembla n'avoir rien à répondre à cet argument, et il se mit à parcourir le salon en serrant les poings et en menaçant le plafond, et il s'écria :

«• — Oh I malheur à cette femme si elle ose dire un mot, malheur à elle si elle essaye de ternir d'une parole votre réputation ! elle me le payerait cruellement, car je puis la perdre, moi, cette femme. — Vous pouvez la perdre? dit Amélie. — Oui, je puis la perdre, dit Anselme, que la colère emportait sans qu'il s'en aperçût; je sais, moi, je sais mieux que personne que toute sa vertu n'est qu'hypocrisie, j'en ai les preuves écrites de sa main; j'ai encore ses lettres. ^ Ses lettres? reprit Amélie. — Ses lettres, dit Anselme; oui, ses lettres, écrites à mol. — A vous ? dit Amélie en suspendant ses mots et en regardant Anselme en face; à vous, son amant sans doute? — A moi, qui l'ai été comme bien d'autres.,9

340 rORÂGE.

Amélie croisa les mains avec désespoir, et s'écria douloureusement :

— Et Yoilà où j'en serai réduite, à mettre mon honneur sous la protection de l'infamie de cette femme ! Monsieur, Monsieur^ je ne sais ce qui en arrivera^ mais sortez de chez moi^ sortez^ tous dis-jel — Calmez-vous^ Madame^ calmez- Tous ! — Ah! Monsieur, reprit Amélie en se relevant de toute sa hauteur^ sortez! vous oubliez que je ne vous ai pas reconnu les droits que votre maîtresse vous prête sans doute.

Anselme essaya de dire un mot; mais madame de Leurtal ouvrit la porte de son salon, et d'un geste impératif lui montra celle de l'antichamlM'e. Dans la confusion d'idées où Anselme était plongé, il obéit machinalement; ,il se dirigea vers la porte, tandis que madame de Leurtal le suivait d'un regard irrité; mais à peine l'eût-il ouverte, qu'il se trouva face à face avec le concierge de la maison.

— N'est-ce pas vous qui êtes monsieur Ferou? dit-il. — C'est moi, dit Anselme. — Voilà un billet pour vous, repartit le concierge en tirant la porte pour la refermer, et en marmottant : J'étais bien sûr qu'ils y étaient, moi.

Ce petit incident avait arrêté M. Ferou; il restait immobile, tenant cette lettre dans les mains sans la regarder, tandis que madame de Leui*tal ne le quittait pas des yeux. Après cet imperceptible moment d'arrêt, Anselme mit la main sur la clef pour sortir, et en même temps il jeta un coup d'œil sm* le billet. A la vue de l'écriture, il tiessaillit, et, faisant une exclamation de rage, il ouvrit la porte; mais, plus prompte que lui, madame de Leurtal la referma avec violence, et, se plaçant devant lui, elle lui dit avec résolution :

— Quelle est cette lettre. Monsieur? — Madame... je ne sais. — Quelle est cette lettre qui est venue vous chercher jusque chez moi. Monsieur? — Mais, Madame... — Qui savait que vous étiez chez moi, si ce n'est madame Davin? — Pouvez-vous croire...? — Cette lettre est de madame Davin. — Je vous jure... — Oh I ne mpntez pas. Monsieur; je l'ai soupçonné à votre trouble quand vous l'avez regardée; j'en suis sûre à votre pâleur. — Eh bien! oui. Madame, dit Anselme avec tristesse et dignité : oui, elle est de madame Davin; mais

rORÂGE. 311

croyez... — Je veux voir cette lettre. -—Madame^ Madame^ rassurez-vous 1 — Ah! Monsieur, vous m'avez fait la rivale de cette femme , je veux voir la «lettre de cette femme! — La voici; Madame^ reprit Anselme; j'ignore ce qu'elle contient^ ne me rendez pas responsable de ce qu'elle peut avoir dfoffensant.

Amélie prit la lettre sans répondre^ elle en brisa le cachet,' elle en lut les premières lignes avec avidité, puis elle continua plus lentement ; une expression de tristesse et d'embarras remplaça peu à peu sur son visage l'animation exaltée et douloureuse à laquelle eÙe s'était laissée aller. Puis elle demeura un moment immobile, et parut vouloir se recueillir sans y pouvoir arriver; Enfin elle reprit la lettre^ la mit dans son sein, et dit doucement à Anselme d'une voix basse et émue :

— Rentrons un moment. Monsieur, rentrons.

Us passèrent dans le salon; madame de Leurt&l montra à Anselme un siège; sans doute elle avait beaucoup de choses à lui dire, mais elle paraissait fort embarrassée d'entamer une nouvelle conversation après ce qui venait d'avoir lieu; lui-même n'osait l'interroger sur la lettre qu'il venait de recevoir et qu'elle avait gardée; le silence devenait fort embarrassant des deux côtés. Anselme se hasarda à le rompre.

— Madame, dit-il à Amélie, puisque cette lettre qui semblait devoir être pour vous une nouvelle cause de colère contre moi a eu un résultat que je n'attendais pas, puisqu'elle m'a valu cette grâce de ne pas sortir de chez vous chassé comme un misérable, permettez-moi de profiter de ce bonheur inespéré et de me Justifier. — Volontiers, Monsieur, dit Amélie avec vivacité, délivrée qu'elle était de l'embarras énorme de recommencer; voyons, que direz-vous pour votre justification ? — Pour ma justification. Madame, dit Anselme en poussant un soupir... je ne sais, en vérité, car je cherche mes torts. — Quoi I Monsieur, dit Amélie, vous cherchez vos torts ? — Oui, Madame, je les cherche; car enfin, qu'ai-je fait, moi?., je suis venu... la pluie nous a arrêtés, nous avons causé, on a sonné, je n'ai pas ouvert : voilà tout. — Et il y a iu»e femme <iui me croit votre maîtresse. Monsieur, voilà

349 L'ORAGB*

toutl tmu m'atn oompromise^ perdue de répatatioQ^ TOilà tout!

Le calme ftvee lequel madaïkie de Leurtal prononça ces dernières paroles donna le change à Anselme; il s'imagina qu'il eachait la froide résolution d'un Tiolent désespoir^ et il répondit aussitôt :

-* L'ai-Je Mt, Madame? cela est^l trai? «- Otti> Monsieur, cela est vrai; cette lettre en est la preuve. ^ Eh bien! Madame, daignei m'écouter un moment; je vais tous dhre tout ce qu'un honnête homme peut tous dire. -^ Je tous écoute. Monsieur.

Anselme fit un Tiolent effort sur lui'^môme, et reprit en laissant d'abord échapper ses paroles une à une«

— • Je suis le fils du cocher de M. Dallois. Mon père est mort à son senrice et en lui sauTaût la Tie. Au moment où son maître allait périr dans un précipice, emporté par des chcTaux fougueux qu'il aTait touIu conduire lui-même, mon père sauta du siège où il était près de M. Dallois, s'élança à la tête des chevaux, les arrêta, et presque aussitôt tomba mort du coup afireux que le timon de la Toiture lui donna dans la poitrine. J'avais six ans alors; M. Dalloîs me recueillit; M. Dallois me plaça dans un collège où j*ai fait mes études, puis à l'Ëcole polytechnique, d'où je comptais sorth: pour entrer à l'école de Metz, lorsque M. Dallois me fit savoir qu'il désirait me garder près de lui et me charger de quelques affaires de la maison. 11 y a de cela quatre ans. ^ Je le sais. Monsieur, dit Amélie; mais vous ne me dites pas à quelle occasion M. Dallois décida que vous ne suivriez pas la carrière des armes. -^ Qu'importe, Madame? cela ne peut influer en rien sur ce qui me reste à vous dire. — Gela se peut. Monsieur, mais je veux tout savoir. ^ Eh bien I Madame, reprit Anselme, ce futà propos d'une affaire dans laquelle M. Dallois, un homme de soixante ans, fut lâchement insulté devant moi par un homme de vingt-cinq. Malgré son âge, M. Dallois avait demandé raison a ce misérable qui passait pour un duelliste de profession. Je laissai croire à mon bienfaiteur qu'il pourrait obtenir lui*même cette satisfaction; mais cet homme n'était pas à cent pas de Tendroit où il avait quitté M. Dallois, que

je Favids rejoint^ insulté^ souffleté* et que je l'avais forcé par, la gratité de mes injures à satisfaire d'abord sur moi sa rage de duel. Pour sauver M. Dallois, il ne s'agissait pas de mourir»' car cet homme serait venu le diercher le lendemain de ma mort; il s'agissait de rendre impossible cette rencontre. Voilà pom*quoi j'ai tué cet homme, voilà pourquoi j'ai profité sans remords d'une adresse que je trouvais si méprisable dans mon adversaire. Ce fut alors^ comme je vous l'ai dit, que M. Dallois me garda près de lui. Depuis ce temps, j'ai vécu dans ses bureaux des appointements qu'il a bien voulu me donner, n'ayant aucune fortune à attendre de personne, et presque décidé à renoncer à faire la mienne tant que tnes services pourront être utiles à M. Dallois, dans quelque condition subalterne qu'il veuille me laisser; car il m'a fait ce que je sms, et je lui en suis comptable. — Ce dévouement vous honore. Monsieur; cet oubli de vos intérêts est digne de ce que vous avez déjà fait pour M. Dallois. Mais permettezmoi de vous demander ce que je dois copclure du récit que vous venez de me faire.

Anselme parut encore hésiter à répondre, mais il s'arma de courage et reprit ;

-^ Le voici, Madame; je suis le fils d'un pauvre domestique, moins que le fils du plus misérable paysan ; je suis l'un des moindres commis d'une riche maison de banque, c'est-à-l dire un homme vivant du plus modique salaire. Maintenant,* s'il est vrai que j'ai compromis votre réputation, s'il estvrai, comme vous le disiez dans un moment de désespoir^ que je vous ai perdue, puis-je venir vous dire : Pour toute réparation, Madame, acceptez mon nom qui a été celui d'un valet, vous qui tenez de votre famille et de votre mari un nom si honorable; partagez ma fortune qui est celle d'un mercenaire, vous qui en avez une acquise... Puis-je vous dire cela sans être insensé, sans que vous me repoussiez avec mépris?.. Aht que vous avez bien fait de me chasser 1..m II faut chasser les valets.»... Ghassez^moi! chassez-moi I

Pendant qu'Anselme prononçait ces derniers mots, de grosses larmes coulaient de ses yeux, où ses poings fermés avec rage voulaient vainement les retenir.

— Non^ Monsieur^ lui dit Amélie, on ne chasse pas les hommes d'honneur et de cœur^ quel que soit le nom de leur père, surtout quand il n'y a aucune tache de crime ou de vice sur ce hom. — Que dites«yous? s'écria Anselme se relevant, vous ne me chassez pas, vous? — Je vous l'ai dit. Monsieur, on ne chasse pas de tels hommes, mais on n'accepte pas... — Ah! je vous comprends, dit Anselme avec amertume. — Laissez-moi finir. Monsieur; on n'accepte pas, dis-je, une réparation pour des torts qui, vous l'avez dit, n^existent pas. On ne prend pas la vie d'un homme et on ne lui donne pas la sienne, parce qu'un hasard vous a mis dans une fausse position; l'amour peut faire de pareils sacrifices et les accepter; mais vous ne m'aimez pas. Monsieur, vous ne m'aimez pas. — - Madame, Madame, s'écria Anselme en regardant Amélie avec une tristesse et un'trouhle extrême, ne m'interrogez pas là-dessus, ne me demandez pas si je vous aime, car je vous le dirais, je vous dirais que je vous aime I — Vous, Monsieur? dit Amélie en souriant. — Oh! depuis longtemps, depuis la première fois que je vous ai vue, et alors je vous ai aimée parce que vous étiez belle, spirituelle, charmante; puis, quand je vous ai connue par les autres, Madame, car je n'ai jamais osé m'approcher de vous, lorsque j'ai su ce que vous étiez, je vous ai aimée pour votre vertu, pour la noblesse -de votre cœur. Je vous ai aimée en vous vénérant, en vous pleurant; car je vous ai espérée et perdue. J'ai osé avouer mon amour à un homme, à M. Cambet; je lui ai dit que pour vous mériter je me sentais le courage de devenir riche, honoré, illustre même s'il le fallait, mais sa froide raison m'a fait mesurer la distance qui nous séparait, et j'ai écarté de moi toute espérance pour marcher seul dans ma carrière d'abandon et de servitude.

Anselme se taisait, et Amélie, dont le cœur battait à coups pressés, tenait les yeux baissés et se taisait aussi.

— Et maintenant, Madanie, que voulez-vous, qu'ordonnezvous? quelles réparations puis-je vous offrir du mal bien in-, volontaire que je vous ai fait? — Mais ne m'avez-vous pas dit qu'il n'y en a qu'une de convenable en pareille circonstance? — Sans doute, Madame, reprit Anselme avec angoisse et d'une voix tremblante ; mais vous m'avez dit aussi qu'il

faut aimer pour l'offrir, qu'il faut aimer pour l'accepter... Moi je vous aime depuis longtemps... — Et moi d'à présent, dit Amélie en tendant la main à Anselme. — Hein?., quoi! non! vrai? qu'avez-rvous dit... Amélie... Madame?., s'écria Anselme en se levant et en regardant autour de lui comme un homme qui vient de recevoir un coup violent d'une main invisible; puis il s'arrêta devant Amélie, et lui dit avec des larmes et des sanglots : Oh! dites-moi si je ne suis pas fou! — Un peu, dit Amélie en souriant; mais voici qui vous calmera.

Et en disant cela, elle rendit à Anselme la lettre de ma* ^ dame Davin, et Anselme lut ce qui suit :

a Pardonnez-moi, Monsieur, de venir troubler par une « lettre importune le charmant bonheur dont vous jouissez. « Mais vous comprendrez que vous ne pouvez pas garder « plus longtemps des lettres qui maintenant pourraient vous « compromettre autant que moi.

a Enfin, vous avez réussi. Monsieur, vous êtes le futur « époux de madame de Léuilal. Du premier jour que vous « l'avez rencontrée, j'ai deviné que vous l'aimiez. Vos dénéce gâtions n'ont fait que m'en rendre plus certaine. C'est sans <c doute une personne d'un bien haut mérite que cette maa dame de Leurtal, puisque pour pouvoir vous per- « mettre d'aspirer à sa main, M. Dallois se décide à vous « adopter... »

— Moi! s'écria Anselme, moi! -* Continuez, reprit Amélie.

Anselme, à qui tant de bonheur paraissait un rêve, reprit la lettre, mais il ne put lire sans sourire la phrase suivante :

«e Et puisqu'il se décide pour elle à donner son nom au fils « de son... je n'écris pas le mot par respect pour moi, lors- <( qu'U n'avait pas cru devoir le lui donner quand, il y a « quatre ans, U lui a sauvé à peu près la vie. J'ai appris la « nouvelle de votre bonheur il y a quelques heures, par « M. de Fortis, qui n'a pas cru devoir rester à Saint-Germain a pour y être spectateur des sentimentalités et des surprises « de tout genre qu'on vous y ménageait; car je ne puis croire « que vous ignoriez les projets de M. Dallois, ainsi que le <( prétend M. de Fortis; mais dans tous les cas, il me semble

316 L'ORACrB.

« que V0U9 pouYes vous passer du bonheur qui vous attend à « la campagne, et que celui que tous goûtez à Paris doit « TOUS suffire. Permettez-moi donc de vous féliciter de l'un « et de l'autre, et de vous rappeler que les lettres que j'ai pu « écrire à M. Ferou ne sont pas à l'adresse de M. Ferou: « Dallois*

« Votre très-humble servante^ « EMILIE Datin. 9

Quand Anselme eut fini cette lettre, il demeura un instant immobile; il avait la tête et le cœur si pleins, il éprouvait tant de joie et tant d'étonnement que la conscience de la vérité lui échappait. 11 était pale, son corps tremblait, il paraissait accablé et prêt à s'affaisser sur lui-même, lorsque tout à coup il se secoua fortement, et s'écria avec éclat :

-* Oh! je ne veux pas mourir! — - Que dites-vous? s'écria Amélie en s'approchant de lui*

11 la prit dans ses bras, et, la serrant contre son cœur, il s'écria en la couvrant de son regard :

— Oh ! c'est vrai, n'est-ce pas? c'est trai, Amélie!

Elle baissa les yeux en rougissant, et répondit à voix basse :

— Oui... ouL.. Monsieur ! —Vous dites... Monsieur?

Elle releva lentement jusqu'à son front ses yeux pleins de bonheur et repartit doucement :

—Est-ce que je sais comment vous vous appelez, vous?

n se pencha ver^ elle, et il n'est pas bien sûr que le léger murmure qui s'entendit alors fût le nom d'Anselme qu'il prononça, plutôt que le bruit d'un baiser qu'il appuya sur ce doux visage. D'ailleurs, un fracas violent de sonnette se fit entendre et couvrit tous les murmures; peut-être n'eusseutils pas ouvert, mais ce bruit redoubla avec plus violence, accompagné de coups nombreux frappés à la porte : Anselme et Amélie allèrent ensemble ouvrir la porte, et furent fort surpris de vohr M. Gambet, qui avait l'air tout effaré*

— Ah! vous voilà, s'écria-t-il; c'est bien heureux.. • il pa* rait que vous savez tout? — Tout I dit Anselme; oui, ma foi, nous savons tout! — Deux convois arrêtés en route! reprit M. Gambet ; dix personnes blessées! et quand on dit dix, cela veut dire cent! — Ou... une! reprit Ansielme — Une ! une!

s'écria M. Gambeti croyez-vous que dans vos infernaux chemins de fer il arrive des accidents pour un? Que non , la vapeur ne saute pas à si peu de frais ! Quoi qu'il en soit,' un, dix ou cent, ce n'est ni l'un ni l'autre de vous, et voilà' l'important. Ah! nous avons été dans une cruelle anxiété quand nous avons appris cela à Saint-Germain et que nous ne vous avons pas vu arriver. La fête eût été gaiel — Quelle fête? dit Anselme. — Eh bien! la fête... est-ce que je sais?.,, j'ai dit la fête comme autre chose... Toujours est -il que j'ai pris la voiture de M. Dallois , que j'ai crevé les chevaux pour arriver plus vite, et que je vous emmène. — Comment cela, si les chevaux sont crevés? dit Anselme, qui se plaisait à tourmenter M. Gambet. — Ils m'ont promis de ne mourir qu'à Saint-Germain, dit M. Gambet en imitant le ton railleur d'Anselme. — Et vous avez juré de TOUS taire jusque-là, n'est-ce pas, vieux Gambet? dit le jeune homme. — Me taire sur quoi, s'il vous plaît? reprit M. Gambet d'un ton alarmé. — Sur quoi ?...

En ce moment Amélie, qui avait été se rajuster pour la I troisième fois, parut et dit avec ce regard et ce sourire*où rayonne le bonheur : Anselme, donnez-moi votre bras. ^ Anselme! répéta le vieillard... Anselme! — Partons, Amélie, reprit M. Ferou en regardant M. Gambet d'un air railleur.-— Ah! s'écria le vieux commis, Anselme! Amélie! ils savent tout. Et M. Dallois qui comptait sur une suite de surprises ! — Nous lui en apportons une, dit Amélie. ^ Et laquelle? — C'est que nous nous aimons.

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