‹ Un été à Meudon (volume 2)Chapitre 35 sur 36 · L'0RA6E · texte numérisé non relu

L'0RA6E

Puisqu'il egt vrai que ces derniers temps^ si stériles en pièces de théâtre et en nouveautés dramatiques, dont je suis souvent chargé de rendre compte des succès ou des chutes, me laissent quelques instants de repos, permetteas-moi d'en profiter pour vous raconter une anecdote qui pourrait bien être aussi une petite comédie, si nous avions un homme comme Marivaux pour la faire. C'est que Marivaux était un homme d'un talent admirable pour rendre vraisemblables les aventures les plus inouïes, pour parer d'une grftce séduisante des Sentiments qu'on peut' dire honteux, pour faire parcourir à l'amour, et en quelques heures, tous les sentiers détournés qui le mènent droit à une faiblesse, faiblesse que les mœurs du théâtre d'alors sauvaient toujours par un mariage. Rappelez-vous 2e« Fausses Confidences, cet amour d'une femme du grand monde pour son intendant, amour qui dit son premier mot à l'instant même ou Araminte voit Dorante pour la première fois. « Afarthon, quel est donc cet homme qui vient de me saluer si gracieusement? » Vous voyez, elle a déjà vu que Dorante l'a saluée très-gracieusement; puis, quand elle saura que c'est son futur intendant, elle vous dira tout de suite qu'il a très-bonne façon. La bonne façon d'un intendant, à quoi cela sert-il?.. Gela sert à alarmer presque Araminte de ce qu'il est si bien fait. Mais elle sera si prompte à se laisser per* suader qu'il est honnête homme, et d'ailleurs la recommantion de M. Rémi est si puissante, qu'elle déclarera le prendre tout de suite, et tellement tout de suite, que lorsqu'on pariera de conditions à faire à ce bel Intendant, elle répondra

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qu'il n'y aura pas de dispute là-dessus, qu'il sera content; que si on demande où il sera logé : « Mais où il voudra^ ditelle; qu'il vienne, seulement qu'il vienne. » Tout cela dans une scène de quelques lignes. Et, en vérité, si ce n'est déjà un peu d'amour qui se montre, n'est-ce pas déjà beaucoup de curiosité qui agit? De la curiosité, entendez-vous? ce sentiment par lequel commencent si souvent toutes les passions des femmes.

Mais je n'ai point à vous analyser les Fausses Confidences, je n'ai pas à vous dire non plus le Jeu de fAmour et du Hasard, où un gentilhomme et une demoiselle s'éprennent, l'un d'une chambrière, l'autre d'un valet, et ceci de la façon la plus (naturelle et la plus intéressante. 11 est vi*ai que la cbam- 'brière est ,une demoiselle et le valet un gentilhomme; mais ce n'est pas cela qui fait qu'ils s'aiment; cela ne sert qu'à donner au public l'espoir que cet amour si gracieux, si prompt, si inouï, pourra être heureux; et, à ce compte, ce public si prude quelquefois permet à Silvia d'aimer Bourguignon, à Dorante d'aimer Lisette. 11 ne s'aperçoit pas que, parce qu'il est dans la confidence des déguisements de ses héros, il accepte de leur part des sentiments qui seraient les plus fous et les plus honteux, si la position apparente des personnages était ce que chacun d'eux en croit. Une fille de bonne maison qui aime un valet, un gentilhomme qui offre sa main à une servante (et voilà la vérité pour eux), n'est-ce pas incroyable, inconvenant, et d'un cœur plein de bassesses, surtout quand une journée suffit à faire naître cet amour et à le pousser jusqu'aux plus vives résolutions ? Qui vous fait donc oublier l'invraisemblance et le déshonnem* de ces deux passions? C'est une simple ruse de l'auteur. Ck)mme il vous a bien averti qu'elles ne peuvent pas avoir de résultats honteux, vous ne regardez pas qu'elles sont honteuses pai* ellesmêmes. Vous aimez l'amour de Silvia pour Bourguignon, et l'amour de Dorante pour Lisette, bien plus que vous n'aimeriez l'amour de Silvia et de Dorante l'un pour l'autre; vous leur savez gré à tous deux de méconnaître leur rang, leur dignité, leur devoir ; et si cependant Bourguignon était un vrai valet, quelle misérable fille que Silvia! Si Lisette était

une chambrière^ quei sot que ce Dorante ! Que de dégoût vous inspirerait cette jeune tille! que de mépris vous auriez pour cet homme ! Mais dites-moi, le mériteraient-ils ? Le hasard qui les sauve tous deux d'une infamie est-il autre chose qu'un bonheur? Doit-il être une justification? Et si ce hasard n'arrivait pas, faudrait-il condamner tout ce qui arrive? Que répondre à cela, si ce n'est que le plus souvent on estime tout, sentiments et actions, plutôt par leur résultat que parce qu'ils sont en eux-mêmes?.. Ceci est vrai en morale, ceci est vrai en politique : le succès est une absolution qui rassure bien des consciences.

La grande question est donc de réussir, surtout dans les entreprises téméraires, et j'avoue que la mienne l'est étrangement. Est-ce donc que l'histoire que j'ai à vous raconter est bien invraisemblable? Je ne sais, mais elle est vraie. Se passe-t-elle dans des pays presque inconnus? Mon Dieu, non! Elle a commencé et fini rue de Bondy. Est-elle d'une époque de révolution ou de licence? Non, encore. Elle s'est passée il y a eu dimanche huit jours. Qu'est-ce donc? Je vais vous le dire du mieux que je pourrai ; et si vous ne me croyez pas, je.... Mais ce serait vous dire le dénoûment d'avance, et le dénoûmeat n'est pas consommé à l'heure où j'écris.

Posons d'abord une décoration.

Imaginez-vous un de ces appartements étroits et coquets, habilement distribués dans un espace qui eût à peine suffi il y a cent ans à un salon médiocre ; un de ces appartements arrangés presque comme un nécessaire de voyage, oi^ rien ne mçinque, où chaque chose a sa place marquée, mais dans lequel il ne faut rien laisser hors de son heu sous peine de l'encombrer; une antichambre qui n'est qu'un entre-deux de portes; une salle à manger où les chaises se rangent autour de la table, les sièges dessous, pour permettre une libre circulation; un salon pour lequel on fait ces pianos droits qui sont si jolis ^t si lourds, et une chambre à coucher où Ton ne peut être deux qu'à la condition d'y être comme un. Dans cet appartement demeure madame Amélie de Leurtal. La voici dans sa chambre; elle achève sa toilette. C'est une toi-* lette de campagne toute fraîche et toute neuve. Cependant

Amélie paraît pensive en se regardant dans son armoire à glace de palissandre. Ne se trouve-t-elle pas jolie ainsi vêtue de moiusseliae blanche? Ce ne peut être cela; car jamais on ne vit si doux visage, taille plus flexible^ pieds plus étroits, mains plus blanches et plus effilées. Cependant sa préoccupation est si profonde, que deux grosses larmes viennent à ses yeux, et qu'elle ne s'aperçoit pas que sa bonne (pardonnez-moi le mot, sa domestique me semble odieux; sa femme de chambre ne serait pas vrai, car Justine faisait la cuisine dé Madame; sa cuisinière ne serait' pas non plus exact, car Justine habillait Madame , et vous savez bien que nous n'avons plus de boutiques, plus d'apothicaires, plus de barbiers, mais bien des magasins, des pharmaciens et des coifieurs)... Or, Amélie ne s'aperçoit pas d'abord que sa bonne, après avoir exactement remis toute chose à sa place, ne quitte pas sa chambre et essuie avec affectation des grains de poussière qui n'existent pas. Enfin cette présence se fait remarquer, et madame de Leurtal dit à Justine :

— Eh bien^! qu'attendez-vous? — Je voulais demander quelque chose à Madame. — Quoi donc? — Madame va à Saint-Germain aujourd'hui ? — Oui. — Madame ne rentrera pas de la journée et n'aiura pas besoin de moi? — Je comprends, vous voudriez sortir. — Oui, Madame. C'est aujourd'hui dimanche, et tous les domestiques du premier vont faire une partie à Versailles, et ils m'ont invitée. — • Et vous avez accepté à ce que je vois, car vous voilà endimanchée. — Je me suis habillée de précaution, dans le cas où Madame voudrait bien me permettre... — Très- volontiers, vous pourrez sortir dès que je serai partie. — C'est que... r— Eh bien? — C'est qu'ils partent dans un quart d'heure. — Oh! si ce n'est que cela, allez, je n'ai plus besoin de vous. — Oh! merci. Madame, merci... Je serai rentrée dç bonne heure pour déshabiller Madame... — C'est bien. — Madame voudra-t-elle souper? — Ce n'est pas mon habitude. —C'est égal, je préparerai quelque chose.*— Bien! bien!

Justine quitta la chambre, et Amélie, après avoir regardé à la pendule qu'il n'était encore que dix heures, passa dans son salon et se mit à rêver en ajustant encore quelques plit

de sa robe^ en agnraf&nt un bracelet^ en lissant les noirs bandeaux de ses cheveux; puis Justine rentra.

— Je «ors, Madame. — Bien. — Puisque Madame à la bonté de sortir seule, elle aura soin de bien fermer la porte à double tour.— Oui I oui !— Madame aura aussi l'attention de fermer hes fenêtres, parce que le temps n'est pas sûr, et que s'il venait ufl orage, ça inonderait le salon. —Je ne ToubUerai pas. —Fautil que je dise au portier de laisser monter/si quelqu'un viéntt — Oui! le premier commis de M. Dallois; ce vieux M. Cambet doit venir me chercher pour m'accompagner à Saint-Ger^ main. — Je m'en vais donc. 'Adieu, Madame, merci, Madame; amusez-vous bien aussi.

La bonne sortit, et un triste sourire effleura les lèvres d'Amélie à cette recommandation de Justine. Et Amélie, demeurée seule, jeta un regard triste sur sa robe neuve. C'était sa première parure blanche après treize mois de veuvage: elle s'assit en face du portrait d'un homme qui pouvait avoir cinquante ans; elle se prit à le considérer. Ce fut en regar* dant ce portrait que lui vinrent et les souvenirs et les pensées que nous allons dire :

« Vous avez été un noble ami et un bon mari pour moi, monsieur de Leurtal. Vous m'avez rencontrée, orpheline, élevée par la bienfaisance d'une tante qui ne s'était souvenue, en me donnant une brillante éducation, que du rang qu'elle occupait. Elle avait oublié que la fortune qui reposait sur sa tête s'eti irait avec sa vie, et qu'elle me laisserait d'autant plus pauvre que j'aurais vécu comme riche; d'autant plus abandonnée qu'elle m'accoutumait à un monde dans lequel un nom, si noble qu'il soit, n'est pas une recommandation, quand c'est une femme qui le porte. Les hommes sont heureux. Autrefois on donnait aux aînés de nos maisons tous les biens de la famille, aujourd'hui encore, lorsqu'il arrive qu'ils sont pauvres, ils ont presque une dot dans le nom qu'ils peuvent donner à une femme. Il y a encore beaucoup de bourgeoises qui achètent le titre de marquise ou de vicomtesse. Mais qu'importe à un banquier d'épouser la fille d'un Noailles ou d'un Montmorency, si elle doit s'appeler madame Dupont ou madame Durant? Vous avec prévu tout cela, vous»

monsieur de Leiutal, et m'avez offert votre modeste fortuné et votre nom dç bon gentilhomme conti*e un si déplorable avenir. Dieu a permis qu'au milieu des plaisirs bru]fants où on entraînait ma jeunesse, la yo& de votre paternelle raison fût plus forte que celle de la vanité que pouvaient m'inspirer des hommages qui' me plaisaient. Vous m'en avez bien récompensée, et durant les deux ans que j'ai passés près de vous, j'ai été heureuse et calme ; et lorsque la mort nous a séparés, j'ai trouvé que vous aviez assuré à votre veuve tout ce que les révolutions vous avaient laissé d'une grande fortune. Ahl je vous suis reconnaissante pour tout cela. Ce deuil que je quitte, je le porterai dans mon cœur, non pas comme celui d'un mari qu'on oublie dans un nouveau mariage, mais comme celui d'un bienfaiteur, d'un père; et un "pèxe ne se remplace pas. Pardonnez-moi donc la démarche que je vais faire aujourd'hui, pardonnez-moi d'avoir cédé. aux conseils de l'ami à qui vous m'aviez confiée ainsi que ma fortune. Oui, j'ai à peine quitté mes habits de veuve, que je vais à une entrevue où sera un homme à qui l'on veut me marier. C'est que votre ami m'a parlé comme vous m'avez parlé. Il n^'a dit quç si vous m'aviez mise à l'abri de la pauvreté, vous ne m'aviez pas mise à l'abri de la calomnie tant que je serais jeune et belle, ni à l'abri de la solitude quand je ne le serai plus. Oh! certes, s'il m'était né un enfant devons, jamais je n'aurais porté d'autre nom que celui de mon fils. Une mère est forte de son enfant; un enfant, fût-il au berceau^ protège une femme. Mais moi, je suis seule, en butte aux persécutions incessantes de tous les hommes riches, pour qui une maitresse qui a une position acquise dans le monde et la liberté de sa vie est une possession charmante et sans danger; en butte aux adulations sordides de ces beaux incapables, qui n'ont de fortune que leur élégance empruntée et qui me donneraient volontiers leur nom et leurs dettes. Voilà ce que m'a dit M. Dallois, un honnête honune comme vous. Il m'a fait voir avec quelle attention on suiireillait la vie d'une femme comme moi, avec quelle malignité on commentait ses paroles, ses démarches, jusqu'à ses regards. Il m'a épouvantée, et voilà pourquoi je vais aujourd'hui chez lui pour

voir rhomioe auquel il veut m^unir. Ce n'est donc pas oubli, ce n'est pas ingiatitude envers vous, ce que je vais faire, mon bon et noble mari. Et quoiqu'on m'ait dit que celui qu'on me propose était tout ce que vous étiez, délicat, géaéreux, indulgent, il ne sera jamais pour moi ce que vous avez été, je vous le jure. Il ne chassera pas de mon cœur le souvenir de vos bienfaits, de votre bonté^dela noblesse de votre* cœur. Après vous avoir pleuré, je sens que je pleurerai votre nom, qu'il me faudra quitter aussi : ce sera une nouvelle séparation, pardonnez-moi d'y consentir. Elle a un but honorable, n'est-ce pas, Monsieur? et vous n'en voudrez pas à votre femme, à votre enfant, à votre Amélie. »

En parlant ainsi à elle-même, madame de Leurtal était doucement descendue de son siège, et s'était mise à genoux devant ce portrait. De bonnes larmes, qui n'avaient que de la tristesse sans désespoir et sans remords, coulaient sans efforts de ses yeux et baignaient son doux et beau visage; on eût dit qu'elle semblait attendre une réponse de cette toile à laquelle elle attachait ses regards, lorsqu'un coup de sounette Farracha à sa préoccupation. Elle se releva avec vivacité, essuya ses larmes, et se regarda devaàt une glace pour voir si la personne qui allait entrer ne pourrait s'apercevoir qu'elle eût les yeux rouges, liais l'émotion éprouvée, bien que profonde, avait été calme, rien ne pouvait trahir Amélie et elle attendit. Cependant personne n'entrait, et un second coup de sonnette vint rappeler à madame de Leurtal qu'elle était seule dans son appartement. Elle alla ouvrir; un jeune homme la salua avec embarras,«en disant :

— Madame de Leurtal? — C'est moi. Monsieur.

Pour toute réponse, ce jeune homme lui tendit un petit billet ouvert; madame de Leurtal le prit et lut ce qui suit : <c Madame,

« Des lettres d'une extrême importance pour les affaires « de M. Dallois me forcent à demeurer à Paris jusqu'à trois « heures au moins, excusez-moi donc si je ne puis avoir « l'honneur de vous accompagner à Saint-Germain. J'ai « chargé de ce soin M. /Anselme Ferou, l'un de nos commis, « qui va à Saint-Germain pour communiquer à M. Dallois

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