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Un été à Meudon

Les dieux s'en vont, ou, pour mieux parler, le grand dieu s'en va, le hasard s'exile, la loterie est abolie. Encore quelques mois, et cette chance de fortune soudaine va nous être enlevée. Oh! que de joies innocentes, que de belles illusions, que de rêves dorés va détruire bientôt l'article législatif qui ne croyait tuer qu'un abus. 0 mes lecteurs, si jamais quelqu'un de vous a placé une pièce de cinq francs sur un quaterne qui doit lui rapporter trois cent soixante-quinze mille francs, qu'il le dise : n'a-t-il pas aussitôt regardé d'un œil de dédain son salon de velours d'Utrecht et sa chambre de calicot? sa bibliothèque de merisier mal garnie de livres brochés ne lui a-t-elle pas semblé mesquine et insuffisante ; ne s'est-il pas souvenu de quelque riche damas à reflets d'or qui fera à merveille dans son salon ? n'a-t-il pas eu idée de quelque toile perse bien capricieuse pour tendre sa chambre et d'un superbe acajou pour protéger de la poussière ses livres dorés sur plat? Lorsque son portier lui a monté ses

hottes et lui a remis ses lettres parmi lesquelles une assignation, ne s'est-il pas promis d'avoir un groom et de penser à ses dettes ? Et lorsque ces rêves se font à deux , comme ils sont enivrants! combien ne renferment -ils pas de belles jouissances ! c'est une maison 4e campagne dans les bois, doux asile où l'on jure de ne plus se quereller ; ce sont des voyages à travers l'Europe pour en visiter toutes les contrées, en admirer les beautés, en étudier le caractère. Et puis quelle douce vie intérieure et paresseuse ! on pourra recevoir quelques amis, on aura un tiers de loge aux Italiens, on ne portera plus de socques ni de parapluies : quand il pleuvra on prendra un fiacre ! Belle vie , en effet ! pouvoir prendre un fiacre quand il pleut, c'est beau comme de s'appeler monsieur le baron de Roschild. Un fiacre , un fiacre !

— Mais pourquoi un fiacre ! je veux un équipage. — Mais, mon ami, notre fortune n'y suffira pas ! — Notre fortune, je la double, je mets cinq francs de plus sur mon quaterne; je suis riche de sept cent cinquante mille francs, trente-sept mille cinq cents francs de rente, mille écus par mois. Alors on a un équipage, un cabinet à côté de son salon, un boudoir à côté de sa chambre, un cocher, un domestique pour servir à table et monter derrière la voiture. — Nous irons une fois par semaine à l'Opéra, et l'été aux eaux, et l'automne à notre terre.

— Mais, mais. — Quoi? — Trente- six mille livres de rente, c'est bien peu pour cela. — N'est-ce pas assez? allons, vingt francs au quaterne... Vingt francs, entendez-vous , vingt fraucs qui me donneront soixante-quinze mille livres de rente, et alors j'aurai ce que je voudrai ; car si ce n'est pas assez de vingt francs, en voilà quarante, et j'ai cent cinquante mille écus de revenu. Voulez-vous monter dans ma voiture? — Venez passer une semaine à mon château. — Avez-vous vu courir mon cheval bai qui a dépassé miss Annette d'une longueur de tête ? — vous n'avez pas de place pour voir danser Taglioni ; entrez dans ma loge. —Je re-

viens d'Amsterdam. — Je pars pour Rome. — Je me suis ounuyé à Londres. — J'ai été nommé député à une majorité de trente voix.

— Vous, député ? comment voterez- vous ?

— Je voterai pour le rétablissement de la loterie.

Car ils nous l'ont tuée, notre loterie ; ils nous l'ont tuée à nous tous, à moi, à vous, à lui, et à ma cuisinière aussi, à Rosalie, qui ne rêve ni châteaux, ni parcs, ni équipages, mais qui rêve qu'elle aura une cuisinière et que cette cuisinière ne la volera pas. Nobles illusions, je vous dis adieu pour elle et pour moi.

Qu'on me pardonne ces regrets, et qu'on ne se hâte pas de les blâmer : il doit m'être permis, à moi qui fais des vers, de jeter quelques larmes à ce poëte qui s'en va , car ce fut un grand poëte que la loterie. Ni Byron, ni Lamartine, ni Victor Hugo n'ont jamais créé de si magnifiques palais et de si pures retraites ; jamais ils n'ont donné à l'âme de si brillantes ambitions, de si fécondes extases et de plus suaves rêveries. Je le dis, la loterie fut un grand poëte, et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est qu'elle eut pour premier ennemi un grammairien, ce grammairien s'appelait Favre de Yaugelas, baron de Péroges.

Or, c'était en 1644. Dans une courtille qui occupait le terrain où passe aujourd'hui la rue du Pas-de-la-Mule, s'élevait une maison assez propre en apparence ; elle était située juste à l'endroit où nous avons vu les Pompes Funèbres et où va s'élever un théâtre; pompes funèbres et théâtre, dirigés, comme on sait, par deux ou trois de nos plus gaivaudevillistes : quelle belle leçon pour l'humanité! l'argent gagné sur le rire est employé à enterrer les rieurs. O vanitas ! etc., etc. Je recommande ce texte à l'abbé Châtel.

C'était donc en 1644 , c'était aussi dans la petite maison dont je viens de parler. Je dis petite maison , parce

qu'elle n'était pas grande, voilà tout : et je vous donne cette explication, parce que si j'avais laissé passer sans commentaires ce mot équivoque de petite maison , vous auriez peut-être mal pensé de trois jeunes filles assises devant la porte qui communiquait du salon au jardin , groupe charmant qui offrait ses gracieux visages aux derniers rayons d'un beau soleil de septembre. Le soleil de septembre, c'est comme la loterie qui s'en va, on court à ses derniers rayons comme on va courir aux derniers tirages de la loterie.

Toutefois la ressemblance ne va pas plus loin, car si au moment dont je parle, c'était le coucher du soleil, c'était en même temps l'aurore de la loterie.

Mais ne nous laissons pas emporter par la chaleur du récit, comme disent les romanciers ; n'anticipons pas sur le cours des événements, et revenons à nos trois jeunes filles assises devant la porte du salon de la petite maison.

L'une s'appelait mademoiselle de Maillebois, et avait dixhuit ans; l'autre, mademoiselle de Lampadère, et avait dixneuf ans; la troisième se nommait Claudine- Antoinette de Chaudmonté, et avait vingt-cinq ans. Celle-ci était sur cette terrible limite de la jeune fille et de la vieille fille ; elle blettissait selon l'expression de Cyrano de Bergerac. Elle montait en graine, comme eût dit le duc de Saint-Simon. Elle était pourtant belle, quoiqu'elle l'eût été plus qu'elle ne l'était ; mais une pâleur maladive , un peu de cette teinte jaunâtre qui annonce trop de maturité dans la poire et dans la jeunesse, la rendaient peu agréable au premier aspect. Il fallait l'étudier avec amour (comme on étudie Stace et Gluk) pour comprendre toutes ses beautés : pour apprécier tous ses charmes, il fallait entrer avec complaisance dans les mille raisons qui l'avaient décharmée. Mais quand on avait fait la part de la mesquine toilette qu'elle portait, de l'étroite misère dans laquelle elle avait vécu, et des longs ennuis qu'elle avait supportés , on était forcé de reconnaître que made-

moiselle Antoinette de Chaudmonté était une admirable personne ; comme on reconnaît , grâce aux commentateurs et aux contre-pointistes, que Stace est le prince des poètes, et que Gluk est beaucoup plus neuf que Rossini.

Parce que c'étaient trois jeunes Mes dans l'acception la plus étendue du mot, elles se taisaient. Cependant ce silence était gros de petits secrets ; mais les petits secrets des vraies jeunes filles ne sont pas prompts à s'échapper, comme ceux des tilles faites, des jeunes femmes et des vieilles filles. Cela tient sans doute à ce qu'il n'y a au fond de ces petits secrets, ni remords, ni vanité, ni médisance, ces trois inépuisables dadas de la conversation féminine.

Cependant toute chose a un terme , et le silence plus qu'autre chose : mademoiselle de Lampadére rompit la digue la première , et s' adressant à ses compagnes, elle leur dit :

— Eh bien! mes bonnes amies, il parait que nous ne sommes pas plus heureuses aujourd'hui qu'il y a un mois, et que nos mariages sont décidément une affaire manquée.

Les deux bonnes amies répondirent par un hélas commun. Mais celui de mademoiselle de Maillebois qui n'avait que dixhuit ans, fut poussé le nez en l'air, comme un regret jeté au passé, et une espérance redemandée à l'avenir. Celui de mademoiselle de Chaudmonté, au contraire, fut prononcé à voix sourde, et la tête baissée, comme le dernier cri d'un espoir éteint, et le premier effort d'une résignation éternelle. Mademoiselle de Maillebois continua :

— En vérité, je comprendrais votre désespoir, si vos parents avaient les mêmes raisons que mon père pour repousser vos -poursuivants. Mais, d'après ce que tu m'as dit, ma bonne Maillebois, je ne me figure pas que tu renonces à fléchir l'antipathie de ta mère pour un homme sans naissance; mais qui est immensément riche ; et toi, ma belle Chaudmonté, je ne puis croire que les obstacles qui s'opposent à

ton mariage soient insurmontables , quoique tu aies refusé de nous les faire connaître.

— Que tu raisonnes mal des choses et des personnes ! ma belle Lampadère, reprit en souriant tristement mademoiselle de Maillebois, et combien tu connais peu ceux de notre race ! Ma mère est une Rochecantin de Concarnau , de la meilleure noblesse bretonne ; et lorsqu'elle entend annoncer mon futur sous le nom mesquin de M. Beuvard, il lui prend des vapeurs qui m'alarment sérieusement. Ne t'étonne point, ma chère, si je dis qu'elle mourrait le jour où on m'appellerait madame Beuvard, mon nom dût-il être écrit en diamants sur le portail du manoir de Rochecantin à la place de notre écusson. Mais ce qui est véritablement surprenant, c'est que tu n'aies pas plus de confiance dans le succès de ton mariage ; car enfin, M. de Moirot, que tu aimes, est de bonne maison, d'une figure convenable, d'une fortune prouvée : c'est un galant homme de toutes façons, et qui n'a rien contré

lui.

— Rien en effet, ma toute belle, répondit mademoiselle de Lampadère; rien, si ce n'est d'être de la religion et d'avoir servi les Huguenots, sous le prince Henri de Rohan, contre feu M. le cardinal de Richelieu dont mon père était capitaine. Aussi n'en veut-il pas entendre parler ; et je suis assurée que mon père allumerait plutôt le bûcher de mon futur que les flambeaux de notre hymen.

Ce petit trait d'esprit fit sourire les trois jeunes filles, et mademoiselle de Lampadère continua encore :

— Mais toi, ma chère Chaudmonté, qui ne dis rien, et semble livrée à un désespoir sans fin, quelle raison ton oncle, M. de Vaugelas, donne-t-il à son refus de te laisser épouser M. deLannois? serait-ce qu'il n'est pas bon gentilhomme, comme il arrive à M. Beuvard?

— Ce n'est point cela.

— Sa religion est-elle suspecte?

— Non.

— Sa fortune?

— Elle est immense, comparée à celle de mon oncle.

— Ses mœurs?

Mademoiselle de Chaudmonté rougit, et balbutia :

— Je les crois pures.

— Ne l'aimes- tu point?

— Je n'aimerai plus que lui.

Pauvre fille de vingt-cinq ans ! que ce mot renfermait dé tristes histoires! En effet , B. de Lannois était le cinquième prétendant à qui Antoinette de Chaudmonté avait honnêtement donné son cœur, et c'était le cinquième que les bizarreries de son oncle allaient lui faire perdre. Pauvre jeune fille, en effet ! qu'il lui avait fallu de force et de vertu pour oublier ses quatre premiers amoureux les uns après les autres ! Au cinquième la lassitude la prit, et elle s'était dit avec désespoir : Celui-là, je l'aimerai pour la vie. Et qu'on me permette de faire remarquer combien ceci prouve l'honnêteté des passions de cette malheureuse Chaudmonté, de s'être lassée de l'amour à son cinquième amoureux. Assurément, si elle leur eût donné autre chose que son cœur, le cinquième n'eût pas été assez, elle en aurait eu un sixième, un septième, un huitième, etc.. En amour, l'envie de donner augmente en raison de la libéralité passée. Ninon, qui était la contemporaine de notre héroïne, a formulé dans une phrase célèbre la raison de cette continuité de faiblesses. A quelqu'un qui lui reprochait ses nombreux amants, elle répondait : Que voulezvous : quand on a goûté une fois de ce pain -là, on ne peut plus s'en passer. Mademoiselle Chaudmonté, n'en ayant pas goûté, avait donc juré d'y renoncer si on lui enlevait encore une fois le pannelier.

Cependant ses bonnes amies la pressaient de questions sur la cause des refus de M. de Vaugelas, et ces questions devenaient d'autant plus ardentes que mademoiselle de Chaud-

monté mettait plus d'obstination à ne pas y répondre. M. de Lannois avait-il quelque vice caché ou quelque humeur dans le sang? serait-il joueur ou podagre, était-il poltron ou étaitil sujet à la pituite? il n'y avait raisons que les jeunes filles n'imaginassent pour expliquer la conduite de M. de Vaugelas, et il ne faut pas s'étonner de quelques-unes de celles que nous venons de rapporter. A cette époque, l'homme physique était aussi scrupuleusement examiné par la famille que l'homme moral, et on parlait ouvertement de quantité de choses qui aujourd'hui feraient lever le cœur à nos belles dames. Quant à nous, si nous rapportons ces choses, et les plus honnêtes encore, c'est pour donner un peu de couleur locale à notre récit et montrer que nous avons consciencieusement étudié cette intéressante époque de nos annales.

Or, les questions se pressaient. On avait été jusqu'à supposer que M. de Lannois avait commis quelque crime insupportable, lorsque mademoiselle de Chaudmonté, indignée de voir ainsi calomnier son prétendu, répondit à ses deux bonnes amies :

— Ce n'est point tout cela, mes belles, ce n'est point tout cela. Mon oncle lui pardonnerait d'être huguenot, et de ne pas être gentilhomme, d'être podagre et de ne pas être brave; mais ce qu'il ne peut lui pardonner, c'est d'être Gascon et de gasconner...

Les deux jeunes amies de mademoiselle de Chaudmonté n'osèrent point rire d'abord, car elles crurent uu moment que le désespoir avait dérangé la tête de la pauvre Antoinette ; mais lorsque celle-ci leur eut répété, les larmes aux yeux, que cette haine de M. de Vaugelas contre les Gascons qui gasconnaient était aussi insurmontable que celle de madame de Rochecantin de Concarnau de Maillebois pour les vilains, et que celle de M. de Lampadère pour les huguenots, elles se prirent à pousser des éclats de gaîté si bruyants et si prolongés, que mademoiselle de Chaudmonté en fut tout

abasourdie, et qu'elle ne put retenir ses sanglots qui éclatèrent avec une violence égale à la fureur des rires de ses deux amies.

Toutefois larmes et rires se calmèrent tout à coup, car un vieux valet râpé comme une souquenille de professeur, et crasseux comme un rudiment d'écolier, annonça M. de Lannois. Les jeunes filles reprirent une attitude de jeunes filles; il n'y eut plus ni larmes ni rires. Mademoiselle de Chaudmonté pensa que si M. de Lannois était perdu pour elle, elle ne devait pas décemment en montrer trop de désespoir ; et les deux autres se dirent sur-le champ que M. de Lannois n'était ni vilain ni huguenot, et qu'il n'était pas nécessaire qu'il les prit pour des évaporées, dans le cas où il serait forcé de renoncer à mademoiselle de Chaudmonté qui était si sage et si retenue. Chacune eut l'hypocrisie de sa position, et pourtant ces trois femmes aimaient d'amour et s'aimaient d'amitié. Mais qui peut sonder l'Océan et le cœur des femmes, qui peut jeter son regard hardi dans ces abîmes où les démons et les anges ont mêlé ensemble la perle et l'algue marine, le dévoûment et la perfidie? qui peut... Je vous demande bien pardon, j'ai cru que j'écrivais une de ces histoires fatales du xixe siècle, avec une héroïne fatale, un héros fatal et un style fatal. Ceci veut dire seulement que les femmes sont difficiles à connaître.

On avait donc annoncé M. de Lannois. M. de Lannois était un beau garçon de trente ans, l'œil ouvert et noir, les dents belles, le nez au vent, la jambe fine et nerveuse, la main blanche et déliée ; il était mis avec une grâce parfaite, et ses rubans étaient tout à fait congruents à la couleur de son habit. — Une belle plume rouge-feu ornait seule son chapeau, et soupirait amoureusement après son union avec une autre belle plume blanche aux genoux; de laquelle M. de Lannois venait de mettre son cœur et sa plume. — En outre de ce style, M. de Lannois avait une voix claire et perçante qui

faisait résonner distinctement les syllabes de chaque mot qu'il prononçait.

Pendant une demi-heure que M. de Lannois demeura seul avec les trois jeunes filles, il fut véritablement un homme fort aimable; il venait de la place Royale où M. de Voiture lui avait récité ainsi qu'à quelques autres, une lettre qu'il devait écrire à M. de Racan ; il avait ouï aussi une très-belle tirade de Sarasin contre l'abus qu'on fait du nom d'homme de lettres, nom qui menaçait de devenir bientôt aussi commun et aussi prostitué que celui d'illustre; enfin il avait été le second du marquis de Candaule, dans un coup d'épée qu'ils avaient donné à deux gentilshommes auvergnats qui avaient prétendu ne rien comprendre à Celinte la dernière nouvelle de Sapho.

Mademoiselle de Chaudmonté écoutait M. de Lannois dans une douce admiration, se disant dans le fond de l'âme : C'est là pourtant un gentilhomme des mieux façonnés! Que peut donc lui reprocher mon oncle ? Le hasard sembla vouloir lui porter la réponse à sa question, car à ce moment M. de Vaugelas parut. M. de Yaugelas était un vieillard de quatrevingt-quatorze ans, ardent et maigre, un composé d'os et de parchemin après avoir été un fort beau garçon. Il était exactement noir de vêtements et jaune de visage, mais d'un jaune foncé, ce qu'en teinturerie on appelle d'un jaune cuit. Ce jaune était si puissant qu'il sembla déteindre sur sa malheureuse nièce, et qu'à son aspect elle s ajaunit encore.

A peine M. de Vaugelas parut-il, que M. de Lannois se leva en s'écriant gaîment :

— Hé ! c'est ce vrabe mossieur de Baugelas.

Un sourire d'amère dérision passa sur la bouche du grammairien, et un éclair de désespoir brilla dans les yeux de mademoiselle de Chaudmonté. Mais elle jeta un regard si désolé et si suppliant sur son oncle, que celui-ci se contint, et salua saus mot dire M. de Lannois qui lui tendait la main.

LA NIÈCE DE VAUGELAS. Il

— Hé adieu ï monsieur, reprit M. (le Lannois, comment vous portez-vous?

M. de Vaugelas se redressa à ce mot adieu si incongrûment placé, et lançant à sa nièce qui l'implorait silencieusement et les mains jointes, lui lançant, disons-nous, un coup d'oeil inexorable, il prononça d'une voix solennelle le mot :

— Jamais!

Et s'éloigna précipitamment.

Mademoiselle de Ghaudmonté cacha sa tête dans ses mains, et M. de Lannois qui n'avait rien compris à cette pantomime ni à ce mot, courut après M. de Vaugelas, et l'arrêtant par la basque de son habit au moment où il traversait le salon, il lui dit :

— Prenez donc garde, mon ser mossieur, vous avez tombé la canne.

— Tombé la canne! ! ! répéta M. de Vaugelas en se débarrassant de M. de Lannois, tombé la canne! U s'écria» t-il en s'élançant vers l'escalier.

Mademoiselle de Chaudmonté poussa un cri d'angoisse.

— Hé! qu'a-t-il? dit M. de Lannois; il est fou, il se cassera la tête? Gaspard, faites lumière à votre maitre.

— Faites lumière! dit comme un furieux M. de Vaugelas en montant l'escalier. Faites lumière! répéta-t-il en poussant avec violence la porte de la chambre où il s'enferma. Puis il ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin, et cria à sa nièce avec une colère pleine de sarcasme :

— L'avez-vous entendu? il a dit : Faites lumière. Et il referma la fenêtre avec fracas.

Mais mademoiselle de Chaudmonté n'avait pas entendu, car elle était évanouie.

Chacun s'empressa autour de la pauvre jeune fille, et M. de Lannois plus que personne. Enfin Gaspard ayant apporté une vieille semelle de vieux soulier, on la brûla sous le ne/. de mademoiselle de Chaudmonté, ce qui la fit revenir : car

les vieilles semelles étaient les sels de l'époque. La belle Antoinette rouvrit donc les yeux, et se levant languissamment en s'appuyunt sur le bras de ses deux belles amies, elle dit à M. de Lannois en s'éioignant : — Oh ! monsieur, vous nous avez perdus.

Le lendemain de cette terrible soirée, comme sonnaient huit heures du matin, mademoiselle de Chaudmonté entra dans la chambre de son oncle : elle tenait dans Tune de ses mains, qu'elle présenta la première, une assiette sur laquelle une terrine, dans laquelle une soupe à la graisse d'oie fort juteuse et très-bouillante; l'autre main, qu'elle cachait derrière elle, serrait quelques papiers. Si innocente que fût mademoiselle de Chaudmonté, elle ne manquait pas de cette adresse éminente que possèdent toutes les femmes. Dans la misérable position où elle était, vis-à-vis d'un oncle comme M. de Vaugelas, cette entrée de la nièce la soupe en avant, était d'une tactique admirable. Et peut-être aurons-nous à reconnaître plus tard combien il fallait de ressources à cette jeune fille pour lutter contre la vie que lui faisait la science de son oncle.

Elle était donc entrée la soupe en avant, et M. de Vaugelas qui était assis devant ou derrière une table, je ne sais comment il faut dire et lui seul eût pu le décider, M. de Vaugelas releva brusquement la tête et poussa un commencement d'imprécations qui s'apaisa à l'aspect du nuage qu'exhalait

la précieuse terrine et qui finit par un murmure de satisfaction. Il quitta la plume avec laquelle il écrivait, et tendit les deux mains au potage. Mademoiselle de Chaudmonté le plaça devant lui, non sans jeter un rapide coup d'œil sur les papiers de son oncle, et elle s'aperçut, à sa grande surprise, que, bien loin d'être remplis de cette écriture menue et serrée qu'elle était chargée de recopier, ils étaient couverts d'une quantité de chiffres. Elle s'assit de l'autre, côté de la table et attendit que son oncle lui adressât la parole. Mais il ne paraissait pas s'apercevoir qu'elle fût présente, car tandis que d'une main il tournait sa cuiller dans sa soupe pour la refroidir, de l'autre il suivait ses longues colonnes de chiffres et en repassait les calculs.

Ce fut une marche tout à fait arithmétique que celle de l'expression qui parut sur le visage de l'illustre grammairien. 11 demeura à peu près impassible à la colonne des unités; à celle des dizaines il ferma doucement les yeux; un sourire de satisfaction dérida ou rida ses lèvres à celle des centaines ; une douce joie se répandit sur tout son visage quand il arriva à la colonne des mille ; et une joie superbe l'illumina aux dizaines de mille, enfin il s'écria dans un transport inexprimable :

— Quatre-vingt sept mille cinq cent cinquante livres de bénéfice pour ma part !

A cette exclamation, mademoiselle de Chaudmonté se recula, et M. de Vaugelas la regardant d'un air triomphant lui répéta cette magnifique somme et ajouta :

— Oui, tout cela pour moi, ou plutôt pour nous, ma pauvre Antoinette .

L'air de tristesse que prit le visage de mademoiselle de Chaudmonté fut une singulière réponse à l'heureuse nouvelle que lui apportait son oncle. Elle serra les papiers qu'elle tenait, et écouta la suite du discours de M. de Vaugelas.

— Ainsi- donc plus de pauvreté, Antoinette, plus de robe

J4 UN ÉTÉ A MEUDOX.

de ratine pour toi, plus de pourpoints de serge pour ton oncle; de bons habits de drap, de belles robes d'escot, et le pot-au-feu tous les jours.

Mademoiselle de Ghaudmonté parut accablée de tant de bonheur. Car, il faut le dire, la pauvreté de son oncle était sa dernière espérance. Déjà M. de Lannois avait généreusement secouru M. de Vaugelas, et Antoinette comptait que l'assignation qui lui avait été remise le matin pour son oncle, et qu'elle cachait dans sa main, ferait recevoir avec bienveillance une lettre de M. de Lannois qu'elle tenait de môme.

Mais cette fortune qui lui tombait si inopinément du ciel allait permettre à M. de Vaugelas de se tirer de ses mauvaises affaires ; il pourrait payer ses dettes, et M. de Lannois ne serait plus le généreux ami dont on acceptait quelquefois l'argent, mais l'exécrable GascoH qu'il était impossible d'entendre sans en mourir.

Quoi qu'il en soit , mademoiselle de Chaudmonté avait vu trop souvent la fortune que son oncle faisait sur le papier lui échapper tout à coup, pour qu'elle se désespérât tout à fait. Elle commença donc l'attaque, bien qu'elle se trouvât placée sur un terrain beaucoup plus désavantageux que celui qu'elle espérait prendre ; elle tira lentement la lettre de M. de Lannois et la présenta à son oncle.

Tout autre, vous peut-être, qui me lisez, vous auriez commencé par l'assignation, et vous auriez ensuite offert la lettre. Antoinette connaissait le cœur humain de son oncle beaucoup plus qu'on ne peut se l'imaginer , et elle commença par la lettre. M. de Vaugelas la prit , en lut la suscription , et rejetant la missive avec dédain , il dit aigrement :

— Est-ce crue ce monsieur croit que je sais le gascon?

Mademoiselle de Ghaudmonté prit la lettre et la rendit a son oncle en lui disant froidement :

— De quelque manière qu'il vous écrive, mon oncle, il est nécessaire que vous lisiez sa lettre. Nous avons des obligations d'argent à M, de Lannois; peut-être réclame-t-il de vous ce qui lui est dû, et dans votre nouvelle position de fortune , c'est par lui que vous devez commencer à vous acquitter.

M. de Vaugelas prit la lettre, mais sans l'ouvrir ; il regarda sa nièce et lui dit :

— Pourquoi dois-je donc commencer à m'acquitter par lui?

— Parce qu'il pourrait venir lui-même réclamer son argent, et que je sais combien il vous est désagréable de le voir.

M. de Vaugelas fronça le sourcil et répondit :

— Amphibologie et impropriété de termes ; que m'est-il désagréable de voir ? M. de Lannois, ou son argent?

— M. de Lannois.

— Alors il fallait répéter le substantif. Quant au mot voir, il est tout à fait impropre. 11 ne m'est point désagréable de voir M. de Lannois, il m'est désagréable de l'entendre; mais il m'est encore plus désagréable de le lire, et vous pouvez lui renvoyer sa lettre.

— Je le ferai, dit mademoiselle de Chaudmonté en la serrant dans sa poche, d'où elle tira l'assignation.

D'ordinaire, ces sortes de missives trouvaient M. de Vaugelas fort doux. et lui rendaient l'humeur aussi souple qu'un gant; mais ce jour-là il n'en fut point ainsi. L'orgueil de l'homme qui peut payer se sentit blessé de l'exigence de son créancier, et après avoir dédaigneusement ouvert le papier, il le parcourut entièrement; mais à chaque ligne c'étaient des soubresauts, des haut-le-corps , des exclamations furieuses.

— Les bourreaux î les misérables! s'écriait-il, les juifs! les voleurs ! les gascons !

— Vous présente-t-on un compte plus considérable qu'on ne le doit?

— On ne me présente pas un compte plus considérable que je ne le dois, répliqua M. de Vaugelas en accentuant chaque syllabe de ce peu de mots, mais on me le présente dans un style indécent.

— Mais auquel vous devez être accoutumé, reprit sèchement mademoiselle de Chaudmonté, que l'outrecuidance de son oncle poussait à bout.

— Plaît-il? accoutumé, dites-vous?

— Auquel vous devriez être habitué.

— Habitué ! Apprenez, mademoiselle l'impertinente, que je pourrais y être fait, mais que je n'y suis pas et n'y serais jamais ni accoutumé ni habitué. On est fait à une chose parce qu'on la souffre, on est accoutumé ou habitué à une chose parce qu'on en fait usage ; et je ne sache pas que j'aie jamais eu coutume ou habitude de me servir de ce style.

Mademoiselle de Ghaudmonté, qui s'attendait à se voir admonétée pour le manque de respect qu'elle avait eu envers son oncle, s'estima heureuse de ne voir attaquer que les termes et non le fond de sa pensée. Elle n'insista donc pas davantage, et demanda quelle réponse elle devait faire à l'huissier lorsqu'il se présenterait.

M. de Yaugelas ne répondit pas, et appela Gaspard, ce valet râpé et crasseux dont nous avons parlé. Puis il lui dit fort sérieusement :

— Gaspard, quand reviendra l'homme qui ce matin vous a remis ce papier, vous prendrez un bâton et vous le bâtonnerez.

— Qui çà? dit Gaspard : l'homme, le papier, ou le bâton?

— Gaspard, reprit M. de Vaugelas, cette spirituelle repartie aura sa récompense. Voici le reste de ma soupe que je vous abandonne. Cependant n'oubliez pas de bàtonner l'homme.

— Mais, mon oncle ! s'écria mademoiselle de Chaudmonté

vous allez vous faire une méchante affaire, bâtonner un huissier !

— Il y a assez lougteraps que j'oublie que je suis gentilhomme, repartit M. de Vaugelas : la misère dégrade l'àme, je veux que ma maison soit désormais tenue sur le meilleur pied. Gaspard, vous bàtonnerez l'huissier.

Gaspard salua et sortit. Mademoiselle de Chaudmonté commença à croire à la fortune de son oncle, et les larmes lui vinrent aux yeux.

— Maintenant, reprit M. de Vaugelas, faites balayer le salon, brosser les sièges, et épousseter les tentures, car dans une heure ou deux nous aurons une nombreuse compagnie.

Cet ordre fut exécuté pendant que M. de Vaugelas reprenait ses calculs. Mademoiselle de Chaudmonté était descendue dans le jardin, le désespoir dans l'âme ; elle y rencontra ses deux bonnes amies qui l'attendaient dans une vive anxiété. 11 s'agissait d'une grande nouvelle : M. de Lampadère et madame de Rochecantin de Goncarnau de Maillebois allaient venir chez M. de Vaugelas, pour une affaire très-importante. L'étonnement de cet événement une fois passé, on exposa à mademoiselle de Chaudmonté la vénération que madame de Maillebois et M. de Lampadère avaient pour les immenses talents de M. de Vaugelas, et on lui fit entendre que s'il voulait dire quelques paroles en faveur du mariage des filles, les parents n'oseraient résister à une si puissante autorité.

Une cruauté dont on se rend presque toujours coupable, c'est de demander à quelqu'un précisément le service dont il a besoin. Sans doute le malheur de mademoiselle de Maillebois, ni celui de mademoiselle de Lampadère, n'étaient désirés par leur amie, mademoiselle de Chaudmonté; mais celle-ci trouva inhumain que ce fût elle que ces deux charmantes personnes fussent venues choisir pour les aider à être heureuses. C'est le cas de faire une remarque que j'appellerais profonde, si elle ne venait pas de moi : c'est que

chez beaucoup de méchautes gens, il y a un premier mouvement de générosité, réprimé presque aussitôt par un calcul d'égoïsme, et que chez beaucoup de bonnes gens, il y a très-souvent aussi un premier mouvement d'égoïsme, réprimé par quelque sage et généreuse pensée. Serait-ce que les méchants sont nés bons, et les bons nés méchants? Dieu le sait ! mais je n'en sais rien, ni vous non plus.

Donc au premier sentiment de dépit que fit naître dans mademoiselle de Ghaudmonté la proposition de ses deux amies, succéda presque aussitôt une généreuse résolution, celle de les servir de tout son pouvoir. Elle alla donc retrouver son oncle qu'elle rencontra rayonnant, et lui exposa la position de ses deux jeunes amies, et l'espérance qu'elles avaient placée en lui. M. de Vaugelas écouta sa nièce patiemment : l'idée de devenir protecteur est si séduisante, qu'il n'est pas imaginable combien elle fait écouter de sottises. Tel qui ne voudrait pas vous entendre si vous lui demandez de faire ce qu'il peut, se laissera persuader par vous, de vous obtenir ce qui lui est impossible. La protection est une impertinence qui ne coûte rien. M. de Vaugelas promit de protéger mademoiselle de Maillebois et mademoiselle de Lampadère ; il daigna les en assurer lui-même en termes véritablement dignes de sa nouvelle position.

— Vos parents, leur dit-il, ne sont point raisonnables, et sont soumis à des préjugés que la saine philosophie des anciens nous apprend à mépriser. 11 n'y avait pas de gentilshommes à Sparte, et Rome admettait tous les dieux dans son Panthéon.

Comme il acheva ces solennelles paroles, on annonça : MM. de Chuyes, Carton, Déranger, de Lampadère, et madarne de Maillebois, et madame de Lamproyon, que nous nommons seulement à cause de la vérité historique, et quoiqu'elle n'ait rien à faire dans notre histoire. Après les civilités d'usage, M. de Vaugelas introduisit toutes ces personnes dans

son salon, et elles se rangèrent autour d'une longue table. M. Carton, un gros homme réjoui, avocat au parlement, d'une mise fort simple, mais exquisement propre, se leva, et déployant un vaste parchemin, il s'exprima en ces termes :

— Voici, messieurs, les lettres patentes, expédiées au nom de sa Majesté, et par lesquelles il est permis au sieur Fabre, seigneur de Vaugelas, baron de Péroges, assisté par MU. Carton, Béranger et de Lampadère, madame de Rochecantin de Concarnau de Maillebois, et madame de Laniproyon, de tenir une Manque, dont ils s'engagent à fournir les fonds, qui doivent se monter à deux millions quatre cent mille livres.

C'est une chose qu'il faut encore remarquer ; comment il arrive presque toujours, que les affaires que traitent entre eux les gens qui n'ont pas le sou ne procèdent que par millions. Cela était du moins ainsi du temps de Vaugelas, et il me semble que notre temps ressemble fort au sien, du moins en ce point : mais continuons.

— Il est inutile, messieurs, reprit M. Carton, de vous exposer les règlements de la société ; ils ont été longuement discutés et approfondis ; les calculs sont exacts et les bénéfices immanquables : il ne reste plus qu'à trouver les fonds.

— Les fonds sont tout trouvés, reprit M. de Vaugelas : M. de Chuyes, au moyen de la moitié des bénéfices que je lui concède, se charge de les fournir -, et il ne reste vraiment plus qu'une chose à ajouter au bas de cet acte, ce sont nos signatures.

A ce mot, M. de Chuyes se leva. Un homme qui doit fournir l'argent d'une entreprise et qui se lève devant les entrepreneurs, les frappe tous au cœur d'un coup terrible : l'assemblée pâlit, M. de Chuyes s'en aperçut et sourit. M. de Chuyes était un Lyonnais qui avait trafiqué dans l'Italie et y avait gagné une assez grosse fortune personnelle, et, en ou-

tre, la confiance d'une grande quantité de commerçants génois dont il pouvait, à son gré, diriger les fonds dans toute entreprise qu'il déclarait excellente. 11 avait la réputation de s'y connaître. M. de Ghuyes jouit un moment de l'embarras de ses co-associés, puis il leur dit avec cet art de l'homme qui connaît les hommes :

— Messieurs, et vous, mesdames, j'avais promis, il est vrai, de faire les fonds de la blanque que vous voulez tenir ; mais des raisons qui ne viennent pas de moi, des raisons qui m'ont été opposées par les commerçants dont je ne suis que mandataire, m'en empêcheront malgré tous mes regrets.

— Est-ce possible !

— Quel malheur!

— Quelle indignité!

— C'est une ruine !

— C'est épouvantable !

— C'est pour en mourir!

Toutes ces exclamations partirent simultanément à la déclaration de M. de Chuyes, et les interpellations les plus vives furent adressées à cet homme de finance, espèce barbare, plus conaue aujourd'hui sous le nom de capitalistes.

— Permettez-moi de vous donner mes raisons, et j'espère que vous en reconnaîtrez la justice, reprit M. de Chuyes.

— C'est inutile, s'écria-t-on unanimement moins M. de Yaugelas ; car si M. de Chuyes était habile, M. de Yaugelas était fin, et il savait que tout homme qui veut discuter sur un parti pris en apparence aussi formellement, est tout prêt à en revenir pourvu qu'il gagne de meilleures conditions que celles qu'il avait. M. de Yaugelas répondit donc :

— Pariez, monsieur, et dites-nous ce que vous demandez. M. de Chuyes comprit seul le sarcasme de cette phrase, et y

répondit par un nouveau sourire, puis il continua :

— Messieurs , est-il vrai que les choses aient une valeur réelle par elles-mêmes? et ne sont-ce pas souvent les mots

qui les désignent et les apparences qu'elles montrent qui les font ce qu'elles sont? Quelques regards jetés en arrière sur le genre d'entreprise auquel nous voulons nous livrer, vous en seront une preuve. Ce fut M. de Tonti qui introduisit en France cette espèce d'opération ; ce fut d'abord une sorte d'association où chacun apportait son argent avec les chances de le voir doubler, tripler, décupler, centupler, si le sort le faisait survivre à ceux avec lesquels il était entré en mise. Cette opération s'appela tontine du nom de son inventeur ; elle obtint beaucoup de capitaux et ne réussit pas. Cependant M. de Tonti, qui assurément était un véritable génie financier, changea le mode de son opération dont la longue durée avait épouvanté tout le monde. 11 créa un fonds de douze cent mille livres, divisé en quinze cents lots gagnants, dont le plus fort était de trente mille livres et le plus faible de trois cents, et en cinquante-huit mille cinq cents lots perdants, en tout soixante mille lots, qui , au prix d'un louis , lui mirent dans les mains quatorze cent quarante mille livres, dont deux ceru} quarante mille livres de bénéfice. Vous vous rappelez le succès de cette affaire. Ce magnifique produit tenta beaucoup de personnes, et des tontines s'élevèrent de toutes parts. Mais les unes furent dirigées par des hommes sans savoir, et les autres le furent par des fripons. Bientôt le nom de tontine devint le synonyme d'escroquerie.

Au mot synonyme M. de Vaugelas sourit ; M. de Chuyes s'arrêta, mais M. de Vaugelas lui dit gracieusement :

— Continuez, monsieur, j'estime fort vos calculs. M. de Chuyes continua :

— Les tontines étaient donc considérées comme un jeu de fripons, lorsque M. de Tonti, cet homme qui doit être notre oracle et notre admiration, en établit une sur les mêmes bases que les autres, et sans plus de garanties ; mais par un de ces traits de génie dont seul il était susceptible, il effaça le nom de tontine, et le remplaça par celui de blanque , qu'il

tira des billets blancs qui représentaient les lots gagnants. Qu'en arriva-t-il ? c'est que la blanque, tontine par le fonds, mais décorée du nom de blanque, eut un succès prodigieux. Ceci est dans le souvenir de tout le monde. Ce qui est aussi dans votre souvenir, c'est qu'il arriva des blanques ce qui est arrivé des tontines : l'inhabileté et la friponnerie voulurent les exploiter, et elles les ont à jamais perdues dans l'esprit public. Aujourd'hui vouloir tenter une mise de fonds dans une opération nommée blanque, est donc une folie indigne de gens sages ; et vous reconnaîtrez avec moi que je compromettrais gravement les intérêts de mes correspondants, si je les engageais dans une pareille affaire.

— Vous l'avez trouvée excellente ! s'écria aigrement madame de Rochecantin de Concarnau de Maillebois, et c'est sur vos instigations que M. de Vaugelas et moi, nous avons sollicité ces lettres patentes. Comment vous êtes-vous permis de nous faire user le crédit que nous avons à la cour, pour obtenir et demander une mauvaise affaire?

— Je n'ai point dit que ce fût une mauvaise affaire.

— Pourquoi donc vous en retirer ?

— Parce qu'elle porte un nom déshonoré, parce qu'elle s'appelle blanque.

— Eh ! mon Dieu! appelez-la autrement , s'écria madame de Lamproyon.

— A cette condition j'y rentre, répondit M. de Chuyes.

— A cette condition je m'en retire, dit fièrement M. de Vaugelas.

— Comment ! vous vous en retirez ! s'écria-t-on de tous côtés; mais les lettres patentes sont en votre nom : que vous importe un mot ?

— Comment ! que m'importe un mot ? rugit M. de Vaugelas.

Les insensés, ils demandaient à M. de Vaugelas que lui mportaitun mot. Mais M. de Vaugelas vivait de mots; le

mot, c'était le dieu de M. de Vaugelas : M. de Vaugelas estimait un mot plus qu'une pensée, plus qu'une œuvre complète, plus qu'un trésor , plus que l'honneur peut-être. L'école de la forme est bien petite dans son dévouement à son culte, en comparaison du dévouement de M. de Vaugelas au mot. L'école de la forme s'occupe assez peu du fond des choses ; la vérité, la moralité des œuvres de l'esprit lui importe peu ; la liberté ou l'esclavage de la pensée ne la touche point; la forme, monseigneur, la forme, c'est sa religion comme c'était celle de Brid'Oison ; la forme, c'est son dieu ; seulement nous pensons qu'elle ne pousserait pas le fanatisme de son dieu si loin que l'illustre grammairien mort pour l'honneur du mot.

Aussi vous pouvez vous imaginer quelle terrible expression il dut donner à cette phrase :

« Que m'importe un mot ! »

Toute l'assemblée en frémit ; Vaugelas continua ; il était fier, et était beau, il y avait du génie dans son regard :

— Que m'importe un mot ! et que vous importe un nom, madame de Rochecantin de Concarnau de Maillebois ? que que vous importe votre foi, monsieur deLampadère ? que vous importe votre honneur à tous? Vous avez reçu votre nom, votre foi, votre honneur en dépôt et en garde; moi, j'ai reçu la langue française en garde et en dépôt, et tant que je vivrai, il n'y sera rien innové de mon consentement. Vous me demandez que m'importe un mot ! je vais vous le dire : M. Ménage était mon ami, M. Ménage est un homme plein de science ! eh bien ! le jour où M. Ménage a inventé le mot •prosateur pour l'opposer au mot poète, j'ai rompu avec M. Ménage. M. Ménage n'est plus pour moi qu'un renégat, qu'un soldat qui a déserté son poste. Je considère M. Ménage comme un Gascon.

Après cette foudroyante réponse, M. Carton se leva et reprit avec une grande douceur :

— Je ferai observer à M. de Vaugelas qu'il s'est irrité trop tôt , et que le mot par lequel nous voulons remplacer celui de blanque qui est si décrié, est irréprochable sous tous les rapports.

— Je le connais, votre mot, répliqua M. de Vaugelas; M. de Chuyes me Ta déjà proposé dans un entretien particulier, et après les offres qu'il m'a faites pour me forcer à l'accepter, et que j'avais repoussées, je ne m'attendais pas à voir reproduire aujourd'hui une pareille prétention.

— Mais ce mot, ajouta patiemment M. Carton, est tout à fait digne d'être adopté par l'illustre M. de Vaugelas ; son origine est toute française, elle est pure et ne manque d'aucune des conditions d'une étymologie régulière. Quelle est notre entreprise ? c'est un jeu de lots, où il y aura des personnes bien loties et d'autres mal loties; aucun nom ne saurait mieux convenir à ce jeu que celui de loterie : loterie vient de lot comme poterie de pot.

— Mensonge et sottise! s'écria M. de Vaugelas; loterie ne vient pas de lot, il vient de Gênes, il est né de lotteria, mot italien et en usage depuis un demi-siècle pour signifier ce jeu. Vous êtes avocat, monsieur Carton, et vous profitez habilement de la ressemblance du mot loterie avec le mot lot pour dire qu'il en est issu. C'est le même stratagème dont vous vous êtes servi au parlement, quand, lui présentant un prétendu fils du prince Henri de Rohan, vous vous êtes écrié qu'il était le portrait vivant de son père. Le parlement a reconnu la ressemblance, mais il a nié la filiation. Sans doute, sans doute, loterie ressemble à lot; mais loterie n'est pas plus un descendant légitime de lot que cet aventurier n'est le descendant légitime du grand Rohan. Loterie vient de lotteria, si tant il est que ce mot loterie puisse exister. Loterie est un mot bâtard, loterie est un intrus, loterie est étranger, et jamais tant que je vivrai, ce mot ne sera écrit dans un acte auquel j'aurai participé.

— Mais, monsieur, il y va de votre fortune ! s'écria M. de Chuyes avec impatience.

— Oui certes, répliqua M. de Vaugelas, il y va de ma fortune, car je suis pauvre ; mais si je suis pauvre je vivrai pauvre : je mendierai, s'il le faut, je mendierai; qu'importe que M. de Vaugelas mendie? Mais que la langue française, cette magnifique princesse dont je suis le serviteur, aille mendier un mot à cet idiome pouilleux et inculte qu'on appelle italien, jamais! jamais! jamais! jamais!

— Eh ! monsieur, reprit M. de Chuyes, qui, tout financier qu'il était, se piquait de quelque savoir, savez-vous que cet idiome pouilleux a produit le Dante ?

— Je ne connais pas, dit M. de Vaugelas.

— Le Tasse?

— Je ne connais pas.

— L'Arioste ?

— Je ne connais pas! répéta avec fureur M. de Vaugelas; je ne les connais pas et ne veux pas les connaître ; nous avons assez d'Italiens en France depuis les Médicis ; tous nos galants sont Italiens depuis la bottine jusqu'au chapeau; avez-vous envie de mettre la langue française à l'italienne, comme une femme de mauvaise vie? je ne le permettrai pas.

— Mais il me semble, reprit M. de Chuyes, que puisque vous leur empruntez la chose, vous pouvez bien leur emprunter le reste.

Cette accablante raison parut ravir l'assemblée ; mais la réponse de M. de Vaugelas était prête.

— Nous leur empruntons la chose, dites -vous, reprit M. de Vaugelas d'un air de mépris : c'est comme si vous disiez que nous leur empruntons les belles constructions romaines parce qu'elles se trouvent plus abondamment dans leur pays que dans le nôtre. La Manque est un jeu d'une origine un peu plus respectable et beaucoup plus ancienne que vous ne pensez; elle nous vient des Romains. Qu'étaient

donc ces largesses par lesquelles Agrippa, Néron, Titus, Sylla, les empereurs, les codsuIs et les tribuns du peuple terminaient les spectacles , sinon des blanques que vous voulez appeler loterie? N'écrivaient-ils pas tantôt sur des bulletins, tantôt sur des boules, tantôt sur des carrés de bois, les lots qui devaient revenir à chacun? et ne jetaientils pas ces bulletins, ces boules, ces carrés de bois, du haut du théâtre, sur le peuple assemblé devant eux? Et Suétone et Dion ne nous apprennent-ils pas qu'on délivrait à chacun la chose qui était écrite sur la boule, ou le bulletin, ou le carré qu'il pouvait attraper ? C'étaient des esclaves , des sommes d'or, des mets rares, des oiseaux exquis. Dans celle de Titus il se trouva des palais, des vaisseaux, des terres. Plus tard, l'empereur Héliogabale joua avec ce noble jeu et le corrompit en en faisant une tromperie, car il n'y avait qu'une très-petite partie des lots qui fussent profitables, l'autre partie était composée de choses ridicules. Ainsi Lampridius nous apprend que le plus souvent sur les coquilles, car l'empereur Héliogabale se servit de coquilles, il y avait écrit : dix mouches, cent coups de bâton, un cheveu, deux escargots, une livre de viande de vache, des chiens morts , etc., et qu'il y en avait cent de cette espèce pour une sur laquelle était écrit mille pistoles, ou autres monnaies de l'époque. Ce n'est donc point de l'Italie ou plutôt des Italiens que nous empruntons la chose ; c'est des Romains, et cette illustre origine m'a seule décidé à m'associer à une entreprise semblable. Mais n'est-ce point assez de nous venir des Romains de l'empire? je prouverai que ce jeu, que vous voulez appeler loterie d'un nom tout à fait nouveau, remonte à la plus haute antiquité. Le partage de la Palestine entre les Israélites fut une blanque, ou, comme vous dites, une loterie. La division de la Laconie par Licurgue en trente-neuf mille parties en est encore une. Le rapt des Sabines fut une blanque. Romulus en lut l'inventeur et le maître ; la Fortune de Rome y présida,

les Romains y tirèrent , les Sabines en furent les lots : l'Amour et Vénus les délivrèrent. Je le répète, ce n'est donc point aux Italiens que nous empruntons la chose. Pourquoi donc leur emprunterions-nous le nom ?

Ce discours, prononcé avec une noble dignité, étonna l'assemblée, et émut la conscience des plus cupides ; M. de Lampadère et M. de Maillebois en furent même si vivement touchés, qu'ils se rangèrent du côté de M. de Vaugelas et déclarèrent qu'ils ne pouvaient admettre véritablement le nom de loterie, que c'était une nouveauté insupportable, une chose qui n'avait point encore été pratiquée et que des gens d'honneur ne pouvaient se permettre.

Malgré cette désertion, M. de Ghuyes, qui au fond tenait à l'entreprise, ou plutôt qui tenait au fonds de l'entreprise, crut devoir pousser cette dernière objection à M. de Vaugelas :

— Mais, monsieur, pourquoi, si la chose est si ancienne, avoir choisi un nom si nouveau que celui de blanque pour la désigner, car il a à peine quinze ans d'existence? et pourquoi ne pas lui donner le nom latin au lieu du nom français?

— D'abord je vous répondrai, dit M. de Vaugelas, qu'existât-il un nom latin , ce qui n'est pas , le nom français a un avantage immense , c'est celui d'être en usage, à tort ou à raison ; être en usage, monsieur, est le meilleur droit des mots, comme occuper le trône est le meilleur droit des rois. N'avons-nous pas vu MM. de Lorraine établir une généalogie qui les fait remonter à Charlemagne et leur donne au trône de France des droits plus sacrés que ceux des Capétiens? Cependant ces droits ont été repoussés parce qu'il y avait occupation du trône à tort ou à raison. Le mot blanque règne de fait, et malgré mon estime pour le latin, je ne me révolterai pas en sa faveur contre l'usage, pas plus que je ne me serais révolté pour les Garlovingicns contre les Cape-

tiens. Le mot bianque est consacré, il existe, il est plus fort que moi et que vous ; il vivra ; il est impérissable.

Vaugelas le croyait , et que de choses n'a-t-on pas crues impérissables qui ont péri, que de choses encore de nos jours ne déclare-t-on pas immortelles et qui n'ont plus que quelques heures d'existence ! Que de choses n'ont le droit d'être que parce qu'elles sont !

Cependant M. de Ghuyes ne voyant plus manière à vaincre l'obstination de M. de Vaugelas, se leva et fit la déclaration suivante :

— Considérant que le nom de blanque est tellement décrié qu'il doit nécessairement décrier toute entreprise à laquelle il sera attaché, je me retire de l'opération dirigée par M. de Vaugelas.

A cette déclaration, M. de Vaugelas répondit :

— Et moi , je déclare renoncer à toute entreprise , dût ma vie en dépendre , s'il faut lui donner un nom nouveau et inusité , et qui la déshonorerait aux yeux des honnêtes gens.

Sur ces paroles l'assemblée se sépara; MM. Carton, Boulanger et madame de Lamproyon suivirent M. de Chuyes, madame de Maillebois et M. de Lampadère demeurèrent avec M. de Vaugelas sur un signe que leur fît celui-ci.

Si ceci n'était point un simple récit purement véridique et qui n'a d'autre but que de raconter un trait de la vie de M. de Vaugelas, on pourrait faire remarquer au lecteur que cette dispute n'était point si puérile qu'elle le paraissait. Les mots ont toujours beaucoup plus gouverné les hommes qu'on ne le pense. Les Romains, qui souffraient le despotisme de Néron, se seraient révoltés contre Titus s'il se fût appelé roi. Il n'y a pas si longtemps que deux écoles rivales proscrivaient les œuvres sur les titres. Il reste encore des hommes qui ne considèrent jamais qu'une composition actuelle qui s'appelle tragédie puisse renfermer le moin-

dre mérite ; tandis que d'autres tiendront pour méprisable toute oeuvre qui sera nommée drame. N'y a-t-il pas des messieurs qui croiraient déshonorer les verres de leurs lunettes s'ils lisaient un roman, et d'autres qui penseraient salir le verre de leur lorgnon s'ils étudiaient la grammaire? Est-il bien sûr, quand on a exilé la Restauration, qu'on ait banni autre chose qu'un mot? La royauté de 1830 me parait singulièrement ressembler à la loterie de M. de Ghuyes, et la royauté de 1814 à la blanque de M. de Vaugelas; il n'y a que le nom de changé à la chose, au fond l'opération est absolument la même.

L'assemblée était donc dissoute. Quelque espoir revint à mademoiselle de Chaudmonté, en voyant sortir M. de Ghuyes et ses partisans, car ils s'en allaient en haussant Les épaules et murmurant entre eux :

— Il est fou, il mérite de mourir sur la paille.

Elle eût bien désiré pénétrer dans le salon pour savoir où en était la fortune de son oncle, mais madame de Maillebois et M. de Lampadère y étaient encore, et sans doute on décidait à ce moment de la destinée des deux belles amies de mademoiselle de Chaudmonté. La tristesse qui s'empara de celle-ci à cette pensée lui fut un pressentiment que ses deux amies allaient être heureuses; le cœur devient envieux à force de souffrir, aussi bien que l'esprit à force d'être humilié. Antoinette continua cependant à faire bonne contenance et à flatter les espérances de ses deux amies, qui marchaient à côté d'elle.

Pendant ce temps, M. de Lampadère et madame de Maillebois avaient une explication sérieuse avec M. de Vaugelas.

— Sans doute, disait M. de Lampadère, vous n'avez pas résisté avec cette énergie à M. de Ghuyes, sans être assuré d'avoir ailleurs les fonds nécessaires à l'exploitation de notre blanque?

— J'ai fait mon devoir, répondit M. de Vâugelas avec hauteur.

— Quoi î reprit avec une violence très-acariâtre madame de Maillebois, c'a été pur caprice qui vous a fait tenir à ce misérable mot de blanque?

— Qu'appelez-vous caprice? répliqua Yaugelas, et que nommez-vous misérable mot? Blanque est le seul mot légitime, et je mourrai plutôt que de lui substituer le mot dégradant de loterie. Ce n'est point par pur caprice; c'est par devoir, vous dis-je, que je l'ai maintenu.

— Mais, monsieur, reprit M. de Lampadère, ignorez-vous que c'est sur cette opération que j'avais fondé l'espoir d'une dot pour ma fille?

— Et moi de même, ajouta madame de Maillebois.

— C'est parce que je me suis fié à vos calculs, dit M. de Lampadère, que j'ai repoussé l'offre de M. de Moirot, un fort honnête gentilhomme, et fort riche.

— Et moi, reprit madame de Maillebois, celle de M. Beuvard, de moins bonne famille peut-être, mais beaucoup plus riche.

— Que ne les acceptez-vous? dit II. de Vâugelas.

— Hélas! reprirent ensemble le catholique et la dame noble, il n'est peut-être plus temps !

— Aussi, dit M. de Vâugelas, par quels misérables motifs avez-vous refusé ces deux honorables partis? Vous, madame, parce que M. Beuvard n'est pas gentilhomme ; vous, monsieur, parce que M. de Moirot est huguenot.

— Ah ! pardieu, monsieur de Yaugelas, la leçon est excellente. Mais nous-mêmes nous savons pourquoi vous avez repoussé M. de Lannois; c'est parce qu'il gasconne.

— Et vous avez eu tort, reprit M. de Yaugelas, et j'ai eu raison. Or, est-ce que M. Beuvard a écrit sur son visage, qu'il n'est pas gentilhomme? ne peut-il acheter des lettres de noblesse et obtenir de porter votre nom, et il sera M. de Maille-

bois ; vous l'entendrez nommer ainsi, et dans quelque temps vous le croirez Maillebois de souche. Et vous , monsieur de Lampadère, est-ce que M. de Moirot n'est pas un chrétien comme vous? Vous ne le verrez pas à la messe, voilà tout; vous vous imaginerez qu'il y assiste dans une autre paroisse, et tout sera dit. Mais If. de Lannois , quel moyen de vivre avec lui? il me faudra l'entendre, l'entendre tous les jours, l'entendre à toute heure me poignarder l'oreille, insulter ma langue et la déchirer. On peut s'abstenir de parler d'une chose; vous pourrez ne point parler religion avec votre gendre, monsieur de Lampadère; maison ne peut pas ne pas parler du tout, et dès que M. de Lannois parle, je souffre, je suis torturé, je suffoque, j'en mourrais. Quand ma sœur madame de Chaudmonté me confia sa fille, elle me demanda de veiller à son bonheur, et ce devoir je l'accomplirai avec le même zèle que celui que j'ai mis à la défense de la langue française.

— Ainsi, dit M. de Lampadère, il ne faut plus compter sur la loterie.

— Il ne faut plus compter sur les Manques»! répondit M. de Vaugelas.

— C'en est donc fait de nos quatre-vingt mille livres de bénéfices? dit madame de Maillebois.

— C'en est fait, dit M. de Vaugelas.

— Adieu donc, dit M. de Lampadère, et que le ciel vous confonde !

— Pourvu qu'il ne me confonde pas avec vous, c'est tout ce que je lui demande, dit M. de Vaugelas d'un ton de superbe dédain.

— Adieu, dit madame de Maillebois, et que le bon Dieu vous patafiole !

— Pataiiole! reprit M. de Vaugelas, abasourdi du souhait et du mot patafiole ! répéta-t-il sans trouver rien à répondre, tant l'expression était exorbitante; patafiole! redit-il une

troisième fois, de l'air d'un homme épouvanté. Pais il reprit mentalement :

« Il y a ici quelque complot contre moi : ces gens qui viennent me proposer de nommer ma blanque loterie, cette femme qui invente, pour m'injurier , un mot qui n'a aucun analogue dans une langue ; on m'en veut, on en veut à ma réputation, à mon nom, à ma vie peut-être. »

A ce moment M. de Vaugelas se gratta le front en regardant autour de lui d'un air soupçonneux et attristé. Ce mot patafiole l'avait frappé, ce mot l'occupait et le tourmentait. Ce monstre n'avait pu être enfanté sans présager quelque malheur : il le considérait comme une de ces apparitions terribles où nos ancêtres voyaient les avant-coureurs de grandes calamités.

— Oui, reprit Vaugelas en se promenant seul dans son salon, il y a une femme à tête de chat qui vient de naître à Paris, et un veau à huit pattes qui a été engendré à Montlhéry, par une truie; d'un autre côté on a entendu sonner les cloches de Saint-Méry toutes seules : et voilà que cette femme dit un mot étrange et satanique, et qui ne peut venir à la bouche que par une inspiration de l'enfer; assurément nous sommes à la veille de quelque grande révolution; il faut mettre ordre à ses affaires et à sa conscience.

Et l'illustre grammairien, frappé de cette idée, demeura dans son salon, immobile dans un coin ; il se sentit à la fois le cœur et l'esprit frappés d'une tristesse qu'il voulait vainement combattre. 11 était debout, l'œil fixe, et murmurait soudainement : « Te patafiole... te patafiole ! »

Pendant ce temps M. de Lampadère avait retrouvé sa fille au jardin, et dans la vivacité de son désappointement il lui avait dit, sans préambule :

— Venez, ma fille, il faut être à la maison pour recevoir honorablement M. de Moirot.

— Aussitôt était arrivée madame de Rochecantin de Goncar-

nau de Maillebois, qui avait aigrement dit à mademoiselle de Maillebois : — Il est encore d'assez bonne heure pour que vous écriviez à Beuvard devenir dîner avec nous; allons! dépêchons.

Mademoiselle de Chaudmonté avait entendu ces avertissements, ses deux bonnes amies lui avaient jeté un regard de reconnaissance, et avaient suivi leurs parents avec un rayonnement de joie dans leur marche qui avait fait tressaillir mademoiselle de Chaudmonté. Elle les avait reconduites jusqu'à la porte du jardin, et les regardait s'éloigner. Cha< que pas de l'une d'elles vers le logis, faisait monter une larme aux yeux de la belle Antoinette, et lorsqu'elle les eut perdues de vue, son visage était inondé de pleurs amers.

Gomme elle pleurait ainsi, M. de Lannois parut dans la rue, et le cœur de mademoiselle de Chaudmonté se serra. Le cœur est souvent comme une éponge pleine, plus on la serre plus elle répand l'eau qu'elle contient. C'est ce qui arriva à mademoiselle de Chaudmonté, si bien que quand son amant arriva, elle suffoquait. Assurément si mademoiselle de Chaudmonté n'avait pas été surprise dans un de ces moments où la nature commande, où l'on pleure quoiqu'on en ait, où les paroles et les confidences sortent à notre insu , avec les larmes; jamais M. de Lannois n'aurait su ni pourquoi il était refusé, ni le désespoir que ce refus causait à mademoiselle de Chaudmonté. Cette charmante personne avait pour son oncle ce respect filial qui couvre d'un manteau de silence les ridicules de ceux qu'on chérit ; elle avait été élevée aussi dans cette sévère retenue qui ordonne à la douleur d'amour d'être muette. Hypocrisie singulière imposée à l'âme! Le lendemain d'une noce, vous êtes une femme sans pudeur si vous ne pleurez avec désespoir celui que vous auriez dû perdre la veille d'un air tranquille et résigné.

Mais ce n'était plus l'heure, ni du silence, ni de la retenue;

elle avoua tout. M. de Lannois sut à quel point il était aimé; il sut pourquoi il était refusé.

— Si ce n'est que cela, dit-il, je mé corrigerai.

— C'est plus difficile que vous ne pensez, dit tristement mademoiselle de Chaudmonté.

— C'est plus facile que vous né croyess, dit M. de Lannois en gasconnant horriblement.

— Hélas ! fit la pauvre Antoinette en sanglotant, vous ne pouvez pas, vous voyez bien que vous ne pouvez pas.

— Soyez paisible, dit M. de Lannois, je m'en charge.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle en entendant cette nouvelle assurance et le style dont elle était rédigée, pourquoi faut-il que vous soyez Gascon?

Et les pleurs redoublèrent.

En ce moment, ils entendirent M. de Vaugelas sortir du salon, et M. de Lannois s'échappa en disant à mademoiselle de Chaudmonté :

— Faites lire ma lettre à votre oncle et je réponds du reste.

Aussitôt il disparut, et mademoiselle de Chaudmonté vit son oncle s'avancer à travers les allées du jardin. Quelque chose de hagard et d'inquiet agitait sa physionomie ordinairement immobile ; il remuait silencieusement les lèvres, et l'on eût pu deviner, en l'observant avec soin, qu'il murmurait le mot patafiole et qu'il le conjuguait dans tous ses temps et tous ses modes.

Avant d'aller plus loin, il est bon de faire observer que ce n'était pas la première fois que se montraient dans M. de Vaugelas ces singulières préoccupations que les savants ont coutume d'appeler distractions, et qui tiennent de si près à la folie.

Tout esprit qui concentre une grande puissance de réflexions sur une seule matière y doit acquérir une grande sagacité : si l'esprit est puissant et la matière féconde en ré-

sultats, la marche sera toujours sûre et progressive; la science mathématique est une pâture suffisante aux organisations les plus avides ; mais l'étude de la langue sans emploi à la pensée, a des bornes où un esprit de quelque étendue se heurte bientôt. Après être arrivé aux limites de cette science, il est forcé de retourner sur ses pas; alors ce ne sont plus les choses graves , mais les puérilités de l'étude sur lesquelles il est obligé de s'exercer. Donnez au premier statuaire de France un seul bloc de marbre à travailler , il en fera d'abord une noble statue ; mais si vous l'enfermez avec son œuvre sans autre matière à tailler et à animer, emporté par son activité, le statuaire reviendra sur sa statue, il en mignardisera d'abord les détails, les ongles, les yeux, la prunelle ; puis il creusera la chevelure cheveu à cheveu, puis il voudra représenter les protubérances de chaque muscle et de chaque veine, puis ce seront les moindres plis de la peau, il fera tout saillir jusqu'à ses rugosités ; et de son admirable création, il finira par faire un jouet de manœuvre. Enfin, quand il n'aura plus rien à ajouter au marbre par le ciseau, il voudra lui créer une vie, une intelligence; il lui parlera, il lira des réponses dans ses yeux ; bientôt il croira les entendre, il les entendra; il deviendra fou, sa statue lui fera peur.

Il en avait été un peu de même pour M. de Vaugelas : de la sincère étude de la langue il en était arrivé aux puérilités, puis à l'adoration, puis à la folie. Car ce que nous venons de .raconter ici, n'est point un fait de notre invention. M. de Vaugelas, pauvre et persécuté par ses créanciers, rejeta l'espjrance d'une fortune assurée, plutôt que d'admettre le mot loterie pour désigner l'entreprise qui lui avait été concédée par le roi. Aussi, ce fut un étrange effet sur ce cerveau tout occupé du culte du mot, que ce mot inconnu que lui jeta madame de Maillebois. Les solécismes affreux et l'accent de M. de Lannois exaspéraient M. de Vaugelas ; mais enfin ce

Gascon usait de termes connus, tandis que madame de Maillebois l'avait frappé d'une arme étrange, inouïe, inattendue. Ce mot fut pour M. de Vaugelas comme pour les Français le premier coup de canon ; l'armée prit la fuite, la raison de M. de Vaugelas fut mise en déroute.

Sa nièce ne l'avait jamais vu dans un état si extraordinaire. Elle ne savait pas ce qui venait de se passer, et l'eûtelle su, elle n'en eut peut-être pas compris le résultat. Elle ignorait, et peut-être beaucoup de médecins ignorentils trop encore, que l'épuisement des forces morales occasionne les sacrifices faits à une idée dominante. Nous avons vu beaucoup de serviteurs de Napoléon devenir fous du combat intérieur que leur coûtait leur fidélité à ce grand homme, tandis qu'on ne peut pas citer un traître qui ait perdu la raison pour cause de son infamie.

M. de Vaugelas venait de faire un grand effort pour la langue, il avait refusé la fortune pour ne point trahir sa divinité : c'était déjà beaucoup ; mais ne voilà-t-il pas que, pour récompense de ce dévoùment, on lui jette à la face, nonseulement une injure personnelle , mais encore une injure sacrilège, un mot barbare. Oh! c'était affreux, c'était épouvantable, le cœur de M. de Vaugelas en avait été déchiré. Ses sacrifices ne servaient donc de rien, on crachait sur son dieu, malgré le respect qu'il avait pour lui ; et ce dieu le permettait, ce dieu n'avait pas frappé de mutisme la langue qui avait proféré cet horrible mot patafioler. C'était ingratitude. M. de Vaugelas méditait une trahison ; il était prêt à abandonner la langue à elle-même.

Assurément, si les réflexions que faisait M. de Vaugelas à ce sujet eussent longtemps continué, la folie la plus complète se serait bientôt déclarée ; mais heureusement une distraction à laquelle il ne s'attendait pas vint l'arracher à son désespoir; car M. de Vaugelas était désespéré : il pleurait. — Après tout ce que j'ai- fait pour elle, murmurait-il, on me

souhaite d'être patafiolé ! Et ce mot patafiolé lui causait des tressaillements nerveux.

Il en était là, et sa nièce le suivait avec inquiétude à travers le jardin qu'il parcourait au hasard, lorsqu'une discussion violente s'élève à la porte. Bientôt des cris succèdent aux paroles, et bientôt encore des menaces aux cris et des vociférations aux menaces. Mademoiselle de Chaudmonté s'élance de ce côté, et M. de Yaugelas la suit, et ils arrivent au moment où Gaspard venait de rompre le manche de son balai sur les épaules de l'huissier.

— C'est pour t'apprendre à écrire en bon français, disait Gaspard à chaque coup de bâton.

L'huissier avait beau crier à Gaspard qu'il serait pendu pour avoir bàtonné un officier public dans l'exercice de ses fonctions, Gaspard n'en continuait pas moins à bàtonncr l'officier public, car le digne serviteur avait un refuge qu'il ménageait habilement, jusqu'à ce que ses forces fussent à bout. Aussi dès que le bâton fut usé, il ajouta paisiblement :

— Monsieur, je n'ai fait qu'obéir aux ordres de mon maiiie.

M. de Vaugelas arrivait à ce moment.

— Quoi! s'écria l'huissier, c'est vous qui avez ordonné à ce drôle de me traiter avec cette indignité ?

M. de Yaugelas était incapable d'un mensonge ; il répondit affirmativement.

— Eh bien ! s'écria l'huissier en fureur, eh bien ! c'est vous qui serez pendu, lorsque vous m'aurez soldé les huit mille neuf cents livres de ce mémoire, plus onze cents livres six sous deux deniers de frais.

La menace d'être pendu n'étonna point M. de Yaugelas, mais le montant du mémoire l'épouvanta. H se rappela l'assignation du matin, et le souvenir ne s'arrêtant plus aux mots, il alla jusqu'au fond des choses. Ce fond des choses

était une saisie annoncée pour le lendemain. Le mépris pour le style ne fut plus assez fort pour faire dédaigner le danger du fond, et M. de Vaugelas, remis soudainement en présence des nécessités de la vie, devint faible, petit, et regarda sa nièce d'un air piteux.

Nous l'avons dit, mademoiselle de Chaudmonté en était à sa dernière espérance. M. de Lannois perdu pour elle, c'était tout avenir perdu. Aussi était-elle résolue à marchander son secours à son oncle, et à traiter avec lui sur le pied de donnant. Elle vit bien le regard piteux de M. de Vaugelas, mais elle n'eut pas l'air de le comprendre, et continua sa promenade. Toute la superbe du grammairien était tombée, et il suivit sa nièce d'un air triste, cherchant comment aborder la conversation. Enfin l'horloge de la place Royale, qui sonna midi, lui fournit un prétexte ; il s'approcha de sa nièce, et lui dit doucement :

— N'est-ce pas l'heure de dîner qui sonne?

— Oui vraiment, fit Antoinette en poussant un profond soupir.

— Eh bien ! ne dînons-nous pas ?

— Avec quoi voulez-vous que nous dînions, mon oncle? il n'y a au logis ni argent ni provisions.

— C'est vrai, c'est vrai, dit humblement M. de Vaugelas ; ni argent ni provisions ; c'est juste et c'est bien dit. Puis il ajouta : Nous ne dînerons pas, ma pauvre Antoinette ; je n'ai pas faim , j'ai ruangé une bonne soupe ; mais toi!

— Oh! moi, reprit mademoiselle de Chaudmonté, je puis bien souffrir ce que vous souffrez. Cependant, j'avouerai que j'espérais quelque chose de votre entrevue avec ces messieurs qui sortent d'ici.

— Ne m'en parle pas, mon enfant ; ils m'ont offert la fortune au prix de l'honneur *, je n'ai pas voulu.

— Oh ! mon oncle, s'écria mademoiselle de Chaudmonté

attendrie, au prix de votre honneur ! vous avez bien fait de refuser ; j'aimerais mieux mendier.

— C'est ce que je leur ai dit, mon enfant ; j'aime mieux mendier... et peut-être y serons-nous bientôt réduits... car cet huissier va revenir. .

— Oui vraiment, dit mademoiselle de Chaudmonté, voilà son assignation.

Et elle tira de sa poche un papier, mais ce n'était pas l'assignation, c'était la lettre de M. de Lannois.

— Oh! pardon, fit-elle, ce n'est pas cela.

M. de Vaugelas regarda la lettre du coin de l'œil et reprit doucement :

— Tu ne l'as pas encore renvoyée ?

— Pas encore, mais je vais dire à Gaspard...

— Attends un moment, fît M. de Vaugelas, en interrompant, ce qui n'était guère dans ses habitudes ; M. de Lannois est un galant homme et il ne faut pas lui donner sans préparation une si cruelle atteinte ; il sera désolé.

— ■ Ce n'est pas à moi à le supposer, reprit mademoiselle de Chaudmonté d'un Ion précieux.

— Et toi-même, répondit M. de Vaugelas, tu en souffriras.

— Ce n'est pas à moi à le dire, répliqua la nièce.

— C'est fort bien répondu, Antoinette, dit M. de Vaugelas, fort bien répondu ; ces deux phrases sont d'un tour heureusement répété; tu es une bonne fille. Sais-tu ce que dit cette lettre de M. de Lannois?

— Elle est à votre adresse, mon oncle, répondit la jeune fille en la lui présentant.

M. de Vaugelas la prit et en lut la suscription, la considéra avec complaisance et frappant la lettre du doigt :

— Il y a là pourtant, dit-il avec un sourire triste, il y a là : A Monsieur de Vaugelas ; pourquoi donc m'appelle-Ml Mossieur dé Baugelas quand il me parle ? Voyons, voyons.

Et il rompit le cachet, et lut ce qui suit :

« Monsieur, » Je ne puis deviner la raison de ce qui s'est passé hier. M. de Vaugelas haussa les épaules et continua : » Permettez-moi donc de vous en demander l'explication.

— L'explication, dit M. de Vaugelas, il n'a qu'à s'écouter parler, il l'entendra.

Après cette observation il poursuivit sa lecture : » Il serait indigne de moi de vous rappeler les faibles » services d'argent que j'ai eu le bonheur de vous rendre. La lettre faillit tomber des mains de M. de Vaugelas; mais l'air dont sa nièce le regarda le força à continuer ; cependant il murmura :

— Des services d'argent, je ne sais pas s'il a sur sa table des services d'argent, mais il ne m'en a jamais rendu, car je ne lui en ai jamais prêté... Allons :

» Mais vous me permettrez de vous rappeler mon amour » respectueux pour mademoiselle votre nièce, et la demande » que je vous ai faite de sa main.

— Ah ! diable ! dit M. de Vaugelas en ricanant, sa demande a été faite de ta main. C'est, parbleu! une nouvelle façon de rechercher une jeune personne que de la charger de la demande de sa main. Vous ne m'en avez jamais parié, Antoinette.

Le démon de M. de Vaugelas le reprenait, mademoiselle de Chaudmonté s'en aperçut ; elle tira l'assignation et Ja tendant à son oncle, elle lui dit sèchement :

— Eu vérité, cette lettre ne vaut pas la peine d'être lue; occupez-vous plutôt de l'affaire de cet huissier.

M. de Vaugelas se mordit les lèvres, et poursuivit la lecture de sa lettre. Mademoiselle de Chaudmonté tenait l'assignation à la main et l'offrait aux yeux de son oncle toutes les fois qu'il essayait de détourner les yeux de la missive de M. de Lanuois. C'était comme le pistolet dont on menace un guide qu'on soupçonne et qui le maintient dans la bonne

voie dès qu'il tente de s'en écarter. M. de Vaugelas continua donc :

» Je viens vous la renouveler. Je ne vous parlerai pas de » ce que j'espère faire pour vous, mais des avantages que » je compte lui assurer. Non-seulement j'acquitterai toutes » vos dettes, quelles qu'elles soient.

M. de Vaugelas s'arrêta en grommelant :

— Dettes avec un t.

— Mon oncle, cette assignation^..

— Je voulais dire que ce n'est pas précisément le style qui manque à cette lettre.

— Ni les nobles sentiments, dit mademoiselle de Chaudmonté.

— Sans doute, sans doute, il y a de bonnes phrases, dit M. de Vaugelas, et il reprit :

» Mais encore je vous assurai dans l'avenir une existencs » heureuse, honorable et digne de votre célébrité.

— Ce n'est pas mal, fit de M. de Vaugelas ; la phrase est sonore : « Une existence heureuse, honorable et digne de votre célébrité. »

— C'est même très-bien, repartit mademoiselle de Chaudmonté, avec un doux accent de joie pour les bons sentiments de M. de Lannois.

» Mais je ne puis attendre plus long-temps, et il me faut » une réponse.

— Eh bien! dit M. de Vaugelas, nous verrons : qu'il vienne.

Ce n'était point là le compte de mademoiselle de Chaudmonté; elle redoutait trop la présence et l'accent de M. de Lannois sur l'irritabilité des nerfs de M. de Vaugelas, pour ne pas exiger sur-le-champ un engagement formel de la part de son oncle.

— Ce n'est point une espérance qu'il demande, dit mademoiselle de Chaudmonté, c'est une réponse.

— Eh bien! qu'il vienne, je la lui ferai.

— Ne vaudrait- il pas mieux lui écrire?

— Lui écrire, moi! reprit M. de Vaugelas. Moi, M. de Vaugelas! écrire à M. de Lannois! je lui parlerai, c'est tout ce que je peux faire pour lui.

Et ceci fut prononcé d'un ton si sec, que mademoiselle de Chaudmonté sentit toute espérance s'évanouir. Mais sa douleur fut sur le point d'éclater, lorsqu'elle vit M. de Lannois s'avancer du fond du jardin : elle crut entendre résonner à son oreille le terrible accent de M. de Lannois, et voir le jaune du visage de son oncle se rembrunir encore.

Cependant M. de Vaugelas s'était avancé vers M. de Lannois, et l'avait salué amicalement en lui présentant le bonjour.

Mais M. de Lannois n'avait répondu à cet accueil bienveillant, que par une salutation silencieuse.

— J'ai reçu votre lettre, dit M. de Vaugelas.

M. de Lannois fit un geste qui voulait dire : Je le vois bien, car vous la tenez.

— Les sentiments en sont honorables, reprit M. de Vaugelas.

M. de Lannois salua : mademoiselle de Chaudmonté sourit, elle avait compris son amant; elle avança rapidement vers lui, tandis que M. de Vaugelas le considérait d'un air étonné.

— Les rétractez-vous? dit-il sévèrement à M. de Lannois. Un geste éloquent de M. de Lannois répondit : Non, non !

— Ah! mon oncle, s'écria mademoiselle de Chaudmonté, c'est un affreux malheur, un horrible événement! l'infortuné ! ô mon oncle ! ne le voyez-vous pas, M. de Lannois est devenu muet.

M. de Lannois baissa la tête d'un air profondément affligé, et mademoiselle de Chaudmonté s'écria avec un accent de reproche et de douleur à la fois :

— C'est la manière indigne dont vous l'avez traité qui lui a causé cet épouvantable accident.

Puis se laissant aller à l'entraînement de sa douleur, elle courut à M. de Lannois et lui dit :

— Mais je me dévouerai à votre guérison, je veillerai sur vous, mon amour vous rendra ce malheur moins insupportable ; oui, mon cher Lannois, je suis à vous, pour la vie. Je serai votre femme, votre amie, votre consolation, votre servante.

Et au milieu des embrassements qu'elle lui prodiguait, elle lui disait tout bas :

— Vous êtes adorable, Je vous aime Lannois, je vous

aime.

Les femmes savent bien qu'on ne croit qu'à l'amour qu'elles disent en cachette des pères et des oncles ; les grandes démonstrations de mademoiselle de Chaudmonté n'étaient que pour M. de Vaugelas, les petits mots à l'échappée étaient pour son amant, il fallait ce peu de variété pour faire pardonner la comédie.

M. de Vaugelas craignit que sa nièce ne devînt folle comme M. de Lannois était devenu muet, et il dit avec un accent qui avait quelque chose de plus paternel que ne le supposait sa qualité d'oncle :

— Allons, Antoinette, consolez-vous, je n'ai aucune raison de repousser les propositions de M. de Lannois ; nous en causerons.

A ce mot : Nous en causerons, M. de Lannois fut sur le point de rire au nez de M. de Vaugelas ; mais mademoiselle de Chaudmonté réprima cette gaité par un de ces regards qui rendent les hommes esclaves. C'était une prière de prendre pitié du bonheur qu'il venait de lui donner ; puis elle ajouta :

— M, de Lannois nous fera l'amitié de dîner avec nous.

M. de Vau gelas fronça le sourcil, mais la belle de Chaudmonté se pencha à son oreille, et lui dit :

— J'ai la croix de ma mère.

Et elle s'échappa à travers le jardin, légère, svelte, gracieuse ; elle avait perdu dix ans : le bonheur rend si jeune !

Oh! que M. de Vaugelas était bien grammairien ! Il ne comprit à cela que deux choses ; la première que M. de Lannois était devenu muet ; la seconde que lui, M. de Vaugelas, dînerait.

Il ne vit point qu'aucune femme n'accepte si aisément un malheur arrivé à son amant, et surtout un malheur qui v touche au ridicule. Un mari sourd ou aveugle cela peut encore se prendre, mais un mari muet, où est la compensation ? il voit clair, il entend tout et ne commet ni imprudences ni indiscrétions. Un autre' que M. de Vaugelas ne s'y serait pas trompé.

Ce qu'il ne vit pas non plus, c'est que mademoiselle de Chaudmonté avait trouvé moyen de faire un dîner pour son amant, après qu'elle avait dit qu'il n'y avait point de quoi dîner. Le sacrifice qu'elle faisait de cette croix maternelle ne semblait pas extraordinaire à M. de Vaugelas, et il ne s'étonnait que d'une chose, c'est qu'elle y eût pensé si tard, car une heure venait de sonner.

Et mademoiselle de Chaudmonté, comme elle était rayonnante et légère, comme elle rendait tout propre dans la salle à manger, comme elle faisait reluire la poterie et inspectait le linge blanc, comme elle allait et venait! c'est que son cœur était tout plein de joie, non pas de la joie d'épouser son amant, mais de la joie d'avoir inspiré une si ingénieuse ruse à M. de Lannois. C'est qu'il faut être beaucoup aimée pour qu'un homme s'avise de ces choses-là pour vous obéir. Oh ! qu'une femme qui inspire de l'esprit à un niais ou du courage à un poltron, est bien plus heureuse de ce succès que de leur amour même ! C'est que l'amour n'est que

pour elle, et que ce triomphe est pour tout le monde, il flatte le cœur et la vanité; il enivre deux fois; mademoiselle de Ghaudmonté éprouvait ces deux ivresses.

Toutefois de temps à autre elle jetait un coup d'œil à travers les vitres du salon pour voir ce que faisaient M. de Vaugelas et M. de Lannois ; et elle admirait avec quelle parfaite persévérance celui-ci continuait son rôle de muet.

Enfin le dîner arriva. Charmant festin où M. de Yaugelas fat aimable et affectueux, où M. de Lannois et mademoiselle de Ghaudmonté se dirent les choses les plus tendres du regard : position délicieuse où toutes les tendresses semblaient avouées, set où cependant elles avaient un sens caché qui n'appartenait qu'aux deux amants. Ce diner leur parut bien court, et il le fut en effet ; car quelque excessif qu'eût été ce moment de bonheur, il ne devait pas être une compensation suffisante aux ennuis qui l'avaient précédé ni aux inquiétudes et aux chagrins qui le suivirent.

Les inquiétudes commencèrent bientôt. A peine le repas était-il achevé, que l'huissier bàtonné reparut, accompagné de quelques exempts; M. de Yaugelas pensa qu'il allait être arrêté pour les faits et gestes exercés par son ordre contre ledit huissier ; mais M. de Vaugelas ne se connaissait pas plus en huissiers qu'en amour. Celui-ci (l'huissier) avait calculé qu'une action criminelle contre un homme comme M. de Yaugelas pourrait bien n'avoir d'autre succès que de dévorer en frais le peu qu'il possédait. Il avait donc couru chez le créancier de M. de Vaugelas, et lui avait annoncé qu'il allait poursuivre le grammairien pour son propre compte. Celui-ci avait prévu le même résultat que celui que l'huissier avait calculé, et il y avait ce compromis entre eux : II. de Vaugelas serait poursuivi avec la plus extrême rigueur, et le salaire de l'huissier serait doublé. De cette manière le débiteur et le créancier payaient chacun

une part des frais des coups de bâton reçus. Rien n'était plus juste.

C'était donc tout simplement à l'enlèvement des meubles que venait procéder l'huissier accompagné de ses recors.

La position des personnages principaux de cette histoire devint fort embarrassante, quand cet homme parut au milieu d'eux. M. de Vaugelas comptait bien sur la bourse de son futur neveu, mais il était humilié d'y avoir recours si tôt et en un si pressant besoin. Mademoiselle de Chaudmonté n'osait lever les yeux sur M. de Lannois, la joie qu'elle avait montrée la rendant honteuse. Quant à M. de Lannois, il n'était pas encore assez habile en pantomime pour faire comprendre à l'huissier qu'il se chargeait de payer la dette de M. de Vaugelas. Mademoiselle de Chaudmonté elle-même ne se souciait pas trop qu'il prît cet engagement sans conditions, elle connaissait trop bien l'illustre grammairien pour se livrer ainsi à lui.

Vainement M. de Lannois tâchait d'entraîner l'huissier dans un coin, pour lui dire quelques mots, loin de la vue de M. de Vaugelas ; celui-ci le repoussait brutalement et procédait à la récollation des meubles. M. de Vaugelas était accablé. Il comprenait parfaitement la pantomime de M. de Lannois, mais il n'était pas de sa dignité de l'expliquer à l'huissier ; il ne pouvait décemment lui dire :

— Vous voyez bien que monsieur veut payer pour moi.

Mademoiselle de Chaudmonté pouvait encore moins donner cette explication, et les choses allaient s' embrouillant de plus en plus, lorsque M. de Lannois, qui devait avoir toutes les ingéniosités possibles, s'empara de la plume et de l'écritoire de l'huissier, et lui écrivit ses intentions. L'inspection du mobilier de M. de Vaugelas avait un peu ralenti l'ardeur de l'huissier -, à vue d'oeil il avait estimé que tout l'avoir du grammairien suffirait à peine au paiement de la moitié de la créance ; aussi ne fit-il aucune difficulté

d'accepter une caution comme celle de M. de Lannois; mais mademoiselle de Chaudmonté vint apporter un nouvel obstacle à la conclusion de l'affaire : elle prit l'engagement signé par M. de Lannois, et le montrant à son oncle, elle lui dit qu'il n'était pas de sa dignité d'accepter. M. de Vaugelas et M. de Lannois demeurèrent ébahis ; M. de Lannois fut sur le point de se récrier ; mais combien ne fut-il pas ravi, lorsqu'il entendit mademoiselle de Chaudmonté dire à M. de Vaugelas :

— On accepte de pareils services d'un parent, mais point d'un étranger.

— Comment d'un parent ? rit M. de Vaugelas.

— Oui, mon oncle; d'un neveu, je suppose.

— Mais, M. de Lannois n'est pas mon neveu. L'inintelligence du grammairien lit rougir mademoiselle

de Chaudmonté. Jamais on n'avait réduit une femme à se jeter plus complètement à la tête d'un homme ; elle balança un moment, puis, se rappelant, ses vingt- ciuq ans, se rappelant qu'elle jouait sa dernière chance de bonheur, elle dit à M. de Vaugelas :

— Mais, mon oncle, il peut devenir votre neveu.

— Comment ? reprit M. de Vaugelas.

Oh ! le bourreau ! ô malheureuse de Chaudmonté ! Elle se prit à pleurer. C'était un pressentiment de son malheur. Elle regardait son oncle d'un air qui eût donné de l'intelligence à tout autre qu'à un grammairien ; mais que pouvait comprendre cet homme, qui avait donné sa vie à l'étude du mot; que pouvait-il comprendre à un sentiment qui n'avait d'autre expression que le regard? Enfin, mademoiselle de Chaudmonté prit un grand parti. Elle se livra à la générosité de son amant ; elle lui montra combien elle l'aimait, elle sacrifia sa délicatesse et sa pudeur, à l'espérance d'un bonheur qu'elle lui croyait aussi cher qu'à ellemême, et elle prit M. de Lannois à part :

— Ecrivez sur cet engagement, lui dit-elle, que vous acquitterez cette dette le lendemain de notre mariage.

Et après ces paroles, elle s'éloigna confuse et triste comme si elle s'était donnée : plus confuse, plus triste encore, car elle avait montré à cet homme qu'elle ne pensait qu'à lui appartenir ou qu'à le posséder. Pauvre cœur de jeune fille ! comme il était intelligent de l'égoïsme masculin et de la vanité masculine ! Antoinette avait eu raison d'être triste et confuse ; la première réflexion de M. de Lannois fut :

— 11 paraît qu'on tient étrangement à ma personne.

Et cette réflexion faite, tout le cœur de M. de Lannois fut changé. Ce n'était plus lui qui courait après mademoiselle de Chaudmonté, c'était mademoiselle de Ghaudmonté qui wuiait après lui; et il y eut un grain d'impertinence dans ,a manière dont il rectifia l'engagement qu'il prenait visà-vis de l'huissier. Alors, il montra cet engagement à M. de Vaugelas, qui comprit enfin comment M. de Lannois pourrait devenir son neveu.

Le fâcheux grammairien parut fort satisfait de cette condition de paiement ; il y vit une preuve de la passion exigente de M. de Lannois. Il ne soupçonna pas un moment que si lui-même, M. de Vaugelas, eût dicté cette condition à M. de Lannois, ce n'était plus qu'une précaution de dignité dont celui-ci lui eût su bon gré, mais que, venue de mademoiselle de Ghaudmonté, elle témoignait une soif d'hymen qui lit réfléchir le futur.

11 ne restait plus que le jour à fixer, et M. de Lannois ne précisait pas la date ; mademoiselle de Chaudmonté ne pouvait en dicter une, elle avait déjà compris les réflexions de M. de Lannois ; et quant à M. de Vaugelas, il était un de ces gens pour qui un changement dans la vie était une terreur, et il répondit :

— Nous verrons dans quelques mois.

Quelques mois! s'écria en son cœur mademoiselle de Chaud-

monté, quelques mois pendant lesquels il faudra que M. de Lannois s'impose un absolu silence! Ah! je suis perdue.

Quelques mois! pensa M. de Lannois, pendant lesquels il faudra flatter la manie de ce vieillard insupportable; je préfère renoncer à mademoiselle de Chaudmonté.

Heureusement que l'huissier était pressé, il n'accorda qu'une semaine. Ce terme fit respirer mademoiselle de Chaudmonté. Une semaine ! se dit-elle, M. de Lannois se taira pendant une semaine, je l'espère.

M. de Lannois accepta, mais sans joie, sans transports; il n'eût que cette politesse d'un homme sûr de posséder Ce qu'il désire, et qui, déjà tranquille sur son avenir, ne s'en donne plus le souci.

Après que tout fut convenu, M. de Vaugelas se retira dans sa chambre , et mademoiselle de Chaudmonté demeura seule avec M. de Lannois. Mais combien il fut différent de ce qu'il avait été jusqu'à ce moment ! Il parla, mais ce ne fut plus en suppliant ; il y avait quelque chose de protecteur dans son amour ; il prit des libertés qui firent rougir mademoiselle de Chaudmonté, il lui baisa les mains et voulut l'embrasser. Elle le repoussa tristement; mais au lieu de se montrer désolé de sa rigueur , il en parut piqué ; cet homme avait déjà compris ses avantages, et mademoiselle de Chaudmonté fut obligée d'accorder la faveur qu'elle avait d'abord refusée. Quand une femme a commis la faute de livrer un peu de sa pudeur à un amant, il faut que cette pudeur y passe tout entière, car dès ce moment elle ne fonde plus son pouvoir sur ce qu'elle refuse, mais sur ce qu'elle donne, et c'en est fait d'elle. C'est ce qui a fait dire à madame Stahal qui s'y connaissait : Une femme entamée est une femme mangée.

Heureusement encore pour mademoiselle de Chaudmonté qu'elle n'avait qu'une semaine à subir les exigences de M. de Lannois, et qu'elle espérait le maintenir en appétit en

lui ménageant discrètement les morceaux ; et assurément elle eût réussi si elle avait été seule vis-à-vis de M. de Lannois ; mais mademoiselle de Chaudmonté avait deux bonnes amies, et les bonnes amies sont un fléau pour une fille à marier, surtout quand elles n'ont que dix-huit ans et que la fille à marier en a vingt-cinq.

Le lendemain de ce jour elles accoururent chez mademoiselle de Chaudmonté, où se trouvait H. de Lannois, et firent d'abord à leur amie des compliments de condoléance sur le malheur arrivé à son futur, et puis des compliments de félicitation sur le bonheur qui au fond en résultait pour elle, puisque c'était à ce malheur qu'elle devait de posséder M. de Lannois qu'elle aimait si profondément, et qui ferait bien le meilleur mari du monde, étant sourd et muet. Mademoiselle de Chaudmonté eût donné beaucoup pour arrêter leur importun babil ; mais la difficulté était grande. Enfin elle put leur glisser à l'oreille :

— Taisez-vous, îl vous entend

— Quoi! s'écria mademoiselle de Maillebois, il n'est pas sourd ? Est-ce qu'on est muet sans être sourd ? Mon Dieu ! que c'est singulier !

Puis elle reprit tout bas :

— Lui aurait-on coupé la langue ? pauvre garçon !

— Et mille autres sottes questions faites en regardant M. de Lannois d'un air de pitié.

Celui-ci paraissait d'assez mauvaise humeur d'être l'objet de toutes ces observations, lorsque mademoiselle de Lampadère s'écria :

— Que ie voudrais bien le voir nous faire une déclaration en son langage !

Mademoiselle de Chaudmonté devint toute rouge, et M. de Lannois parut furieux.

— Taisez-vous, dit mademoiselle de Maillebois ; il paraît que cela le fâche.

Et M. de Lannois, à peu près traité comme un fou dont ou redoute les accès, s'écria imprudemment :

— Pardieu ! si je suis muet, je ne suis pas sourd.

— Il parle ! il parle ! s'écrièrent les deux jeunes amies d'un air admirablement surpris : quel événement ! il parle !

— Qui cela? dit M. de Vaugelas en entrant.

— Le perroquet de mademoiselle de Maillebois, dit mademoiselle de Chaudmonté , prévenant avec une admirable présence d'esprit quelque imprudente réponse de la part de ses jeunes amies.

— Oui, c'est mon perroquet, dit mademoiselle de Maillebois en éclatant de rire.

— Oui, c'est le perroquet de mademoiselle de Maillebois, s'écria mademoiselle de Lampadère en se renversant sur sa chaise , tandis que M. de Vaugelas demeurait tout ébahi de cette étrange gaîté , que M. de Lannois jetait des regards courroucés sur sa future, et que celle-ci dévorait ses larmes et son désespoir.

— Et que dit-il donc de si plaisant? reprit M. de Vaugelas.

— Oh ! reprit mademoiselle de Maillebois avec une gaîté barbare, une foule de jolies choses ; il dit : Donnez la patte : du rôt, du rôt, du bon rôt : donnez du rôt à Jacquot : et à chacune de ces phrases accentuées avec l'accent guttural du perroquet , elle jetait un regard plein de moquerie à M. de Lannois, qui rougissait et pâlissait ; puis elle ajouta :

— Il dit tout cela et ne gasconne pas.

— Oh', c'est infâme! murmura mademoiselle de Chaudmonté , pendant que les deux bonnes amies riaient aux éclats.

— En ce cas, dit M. de Vaugelas, à qui cette gaîté paraissait tout à lait hors de propos, c'est taie sotte chose que ia mode des perroquets.

Les rires des deux bonnes amies redoublèrent, et mademoiselle de Lampadère reprit :

62 UN ÉTÉ A MEUD0N.

—Non, monsieur deYaugelas, les perroquets ne sont pas une sotte mode, quand ils sont gentils et de beau plumage. Toutes les demoiselles de bonne maison ont des perroquets. J'en ai un, mademoiselle de Mailtebois en a un, et je suis sûre que mademoiselle de Chaudmonté en a bien quelque part un joli petit mignon, avec qui elle cause en secret.

— Je vous jure que non , reprit M. de Yaugelas ; si je savais qu'il y ait une pareille bête dans la maison, je lui tordrais le cou.

— Hein ! fit M. de Lannois en bondissant sur sa chaise. Les jeunes filles étouffèrent l'exclamation sous leurs rires

furibonds ; elles se pâmaient, elles se tenaient les côtes, en s'écriant :

— Bon, vous voulez lui tordre le cou ! Qu'en dites- vous, ma chère de Chaudmonté , on tordra le cou à votre perroquet? — Pauvre perroquet chéri. — Joli perroquet mignon. — Beau perroquet, prenez garde à vous.

Enfin cette scène eut un terme, car M. de Vaugelas se retira en murmurant :

— Elles sont folles.

Et ces demoiselles quittèrent le salon en riant et en répétant : Joli perroquet. — Beau perroquet. — Du rôt. — Du rôt.

Mademoiselle de Chaudmonté demeura seule avec M. de Lannois qui se promenait avec agitation ; elle n'osait lui adresser la parole, et lui-même ne lui parlait pas. Enfin elle s'approcha de lui et passa son bras dans le sien et lui dit doucement :

— Pardonnez-moi, mon ami, quelques jours encore et cette cruelle épreuve sera finie.

11 y avait tant d'imploration dans la voix de mademoiselle de Chaudmonté, que M. de Lannois s'arrêta, et lui répondit avec moins de colère qu'elle ne s'y attendait.

— Mais pourquoi dire à ces deux écervelées que j'étais un perroquet?

Hélas ! mademoiselle de Chaudmonté voulut taire de l'esprit avec son amour et elle commit une nouvelle faute. Elle dit en souriant à M. de Lannois :

— Ne voudriez-vous pas l'être un moment pour dire comme moi? Allons, monsieur, répondez... ajouta- t-elle avec un sourire divin, dites : Mon cœur, je vous aime.

M. de Lannois fut vaincu, et il répéta en se mettant à genoux devant mademoiselle de Ghaudmonté :

— Mon cœur, je vous aime.

— Pour toujours?;

— Pour toujours!

— Je suis à vous ?

— Je suis à vous !

— A toi?

— A toi !

Mademoiselle de Chaudmonté avait habilement racheté le mot perroquet, mais elle l'avait payé cher, car elle avait dit à M. de Lannois :

— A toi.

Et M. de Lannois l'avait attirée à lui et avait continué la leçon sur les lèvres de mademoiselle de Ghaudmonté. Elle se dégagea de ses bras et s'enfuit en se disant :

— Heureusement il n'y a plus que six jours jusqu'à notre mariage.

Cependant le bonheur de mademoiselle de Chaudmonté résistait aux rires de ses bonnes amies et aux moqueries dont M. de Lannois était devenu l'objet, car en deux jours tout le quartier sut l'histoire du mutisme de M. de Lannois et celle du perroquet ; et partout le malheureux se voyait poursuivi de regards curieux et de cris : Du rôt ! du rôt! Il arrivait furieux près de mademoiselle de Chaudmonté; mais elle le calmait bientôt. Le premier jour elle lui ferma la bouche d'elle-même en lui disant :

— Vous êtes muet.

Ce second jour on permit à M. de Lannois ce que ies plus prudes permettent à leur perroquet quand il ne parle pas. 11 en avait le nom, il en prit les droits, et mademoiselle de Chaudmonté se dit : — 11 n'y a plus que quatre jours à passer.

Mais sa mauvaise destinée lui suscita de bien plus cruels embarras que n'avait fait l'amitié de ses deux bonnes amies. Trois jours après la scène que nous avons rapportée, on annonça M. de Chuyes. M. de Ghuyes n'avait pas renoncé aux bénéfices considérables qu'il pouvait faire dans l'entreprise dont le privilège avait été concédé à M. de Vaugelas. Gomme sa nièce, il avait compté sur les mauvaises affaires du grammairien, pour vaincre sa résistance. Il avait appris par l'huissier et par madame de Maiilebois, le secours que M. de Vaugelas avait trouvé dans M. de Lannois, et désespérant de voir le grammairien faire les premières démarches , il venait pour tâcher de renouer l'affaire; mais au lieu d'ailer à M. de Vaugelas, ce fut à mademoiselle de Chaudmonté qu'il s'adressa. Elle était en ce moment avec M. de Lannois. M. de Ghuyes leur expliqua en peu de paroles par quelle bizarrerie M. de Vaugelas avait refusé sa fortune, et comment il condamnait un galant homme comme M. de Lannois, non-seulement à jouer le rôle ridicule de muet, mais encore à payer des dettes qu'il lui eût été si facile d'acquitter avec un mot. M. de Lannois ignorait cette circonstance, et peut-être l'eùt-il su huit jours plus tôt qu'il n'eût fait qu'en rire; mais au point où il en était venu, assuré qu'il était que mademoiselle de Chaudmonté l'aimait de toute la passion d'une femme qui se débat vainement contre son amour, il trouva que mademoiselle de Chaudmonté avec une dot serait bien préférable à mademoiselle de Chaudmonté sans dot , et il se rangea de l'avis de M. de Chuyes, déclarant qu'il n'y avait qu'un fou qui pût agir comme agissait M. de Vaugelas.

Ces paroles blessèrent au cœur mademoiselle de Chaud-

monté ; elle vit bien tout de suite que ce n'était plus elle seule que désirait M. de Lannois, et jugea qu'il était temps de mettre un terme à ses concessions ; sa réponse fut digne et franche.

— Monsieur, dit-elle à M. de Chuyes , la pauvreté de mon oncle a cessé grâce au noble dévouement de M. de Lannois ; mais ce que. je puis vous certifier, c'est qu'il préférerait s'y résigner que de transiger avec ce qu'il appelle son honneur. Quant à vous, dit-elle à M. de Lannois, si la pauvreté de mon oncle vous épouvante , vous pouvez encore retirer votre parole, vous en êtes le maître. Je ne vous ai point trompé, car j'ignorais ce que vient de m'apprendre M. de Chuyes, vous en êtes témoin. Je vous laisse à vos réflexions.

Après ces paroles, elle se retira ; et M. de Chuyes demeura seul avec M. de Lannois. Ce que le financier dit à l'amoureux est resté dans le secret le plus profond, mais ce qui est certain, c'est que lorsqu'ils sortirent du salon et traversèrent le jardin où était mademoiselle de Chaudmonté, ils riaient tous deux aux éclats et paraissaient de la meilleure intelligence.

Mademoiselle de Chaudmonté s'éloigna avec indignation , mais bientôt M. de Lannois la rejoignit du même air triomphant qu'il avait en parlant à M. de Chuyes.

— Vous avez l'air bien heureux, lui dit froidement mademoiselle de Chaudmonté.

— Et qui ne le serait, répondit M. . de Lannois , d'avoir obtenu un cœur si délicat et si généreux que le vôtre î On se sent devenir soi-même délicat et généreux en présence de si beaux exemples, et on se trouve dans le cœur des vertus qu'on n'y soupçonnait pas.

— Que voulez-vous dire? reprit mademoiselle de Chaudmonté d'un air étonné.

— Je veux dire que j'ai rougi de la bassesse de mes paroles en face de la noblesse de vos sentiments, et que j'ai

fait renoncer M. de Ghuyes à sa pensée d'obtenir le consentement de votre oncle.

— Vous avez fait cela ! s'écria mademoiselle de Chaudmonté, d'une voix où il y avait une si heureuse tendresse, que M. de Lannois en fut touché.

— Oui, vraiment, reprit-il avec quelque embarras, et pour réassurer de la discrétion de M. de Chuyes, je me suis fait de ses amis, il sera un des témoins de notre mariage.

— Oh ! pardonnez, pardonnez-moi , mon ami , dit mademoiselle de Ghaudmonté, je mérite à peine tant d'amour... Vous êtes noble et généreux, et j'ai mal pensé de vous. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez pour n'aimer que moi.

— Toi, et toi seule, dit M. de Lannois en l'entourant de ses bras; toi, mon Antoinette, toi.

Que refuser à un homme si généreux , que craindre d'un amant si dévoué, comment ajouter au tort de l'avoir soupçonné en lui résistant? Mademoiselle de Ghaudmonté se laissait aller aux bras de M. de Lannois , et si ce n'eût été le jardin, si ce n'eût été la voix de M. de Vaugelas, qui se fit entendre, on ne peut prévoir ce qui serait arrivé ; mais Dieu veilla sur elle... et... Cependant elle était si troublée qu'elle s'enfuit d'un côté et M. de Lannois s'échappa de l'autre.

— Hum! fit M. de Vaugelas , il m'avait semblé entendre chuchoter. Puis il continua sa promenade.

Dans la préoccupation de bonheur qui tenait mademoiselle de Ghaudmonté, elle n'avait point remarqué combien les allures de son oncle devenaient de plus en plus bizarres. Quelquefois elle avait été alarmée du regard scrutateur que M. de Vaugelas jetait sur M. de Lannois; mais bientôt elle se rassurait en voyant la bienveillance avec laquelle il le traitait, Aussitôt après le diner, M. de Vaugelas courait s'enfermer et ne sortait pas de la journée de sa chambre. Cette absence servait trop bien les projets des deux amants pour qu'ils allassent troubler le grammairien dans sa retraite. Ce

jour-là il se promena longtemps tout seul en parlant activement, puis il rentra et s'enferma de nouveau.

Le lendemain un mot de M. de Lannois prévint mademoiselle de Chaudmonté qu'il ne viendrait pas chez elle. Ce fut à la fois un chagrin et une joie : un chagrin de ne pas voir celui qu'elle aimait, une joie d'être à l'arbri d'une nouvelle exigence, car il y avait encore deux jours avant le mariage, et mademoiselle de Chaudmonté voulait pourtant garder quelque chose pour le soir de ses noces. Le billet de M. de Lannois l'avertissait en même temps que le lendemain elle recevrait les présents d'usage, et que le soir il viendrait avec M. de Chuyes et son notaire , et qu'on signerait le contrat de mariage. Elle courut en prévenir son oncle et le trouva au milieu d'une quantité de papiers manuscrits.

M. de Vaugelas parut charmé de la nouvelle, et lui répondit gracieusement :

— Demain M. de Lannois t'enverra ses présents; demain je te donnerai ta dot, la voici, dit-il en montrant son manuscrit. Ceci est un livre d'un avantage si immense pour l'humanité, que je ne doute pas que les libraires n'y mettent un prix plus élevé qu'à aucun ouvrage, dès qu'ils en connaîtront seulement le titre.

Mademoiselle de Chaudmonté désira le connaître ; mais ce titre était un trésor que M. de Vaugelas ne voulut pas livrer à l'indiscrétion de sa nièce, et elle se retira dans sa chambre.

Que la nuit qu'elle passa lui fut douce ! que la journée du lendemain fut heureuse! Oh! que l'attente du bonheur est bien plus enivrante que le bonheur lui-même ! Comme tous les soins de la journée furent légers à mademoiselle de Chaudmonté; puis lorsque arrivèrent les présents du futur, comme ils furent admirés et adorés brin à brin ! Ce fut une joie indicible ; car mesdemoiselles de Maillebois et de Lampadère étaient présentes, et comme elles avaient ri du pré-

tendu, il fallait le? châtier en leur montrant la magnificence du prétendu. Rien ne manqua au bonheur de mademoiselle de Chaudmonté,, les présents qu'avaient reçus mesdemoiselles de Lampadère et de Maillebois étaient moindres et de moins bon goût que les siens. Enfin le soir arriva.

Mademoiselle de Chaudmonté avait mis une des robes superbes qui étaient parmi celles qui lui avaient été envoyées, et M. de Vaugelas n'avait pas dédaigné de revêtir l'habit de velours complet que M. de Lannois s'était permis de lui offrir. L'assemblée était nombreuse. M. de Lampadère avait été invité, ainsi que MM. Carton et Boulanger, et, par une bizarrerie étrange, M. de Vaugelas était allé lui-même prier madame de Maillebois et sa fille d'assister à la signature du contrat de mademoiselle de Chaudmonté. Celle-ci ne s'était pas expliqué le motif de son oncle, car depuis le fameux mot patafioler, il avait toujours parlé de madame de Maillebois avec une haine et un mépris furieux. Ce qui eût beaucoup occupé mademoiselle de Chaudmonté, si elle avait pu s'occuper de quelque chose, c'était le regard méchant dont M. de Vaugelas poursuivait mademoiselle de Maillebois. Enfin toutes les personnes invitées, MM. Carton et Boulanger entre autres, étant arrivées, on commença la lecture du contrat.

Ce moment rendit à mademoiselle de Chaudmonté une partie de ses terreurs ; elle s'attendait à voir son oncle s'emporter à l'audition de quelque mot barbare : mais loin de là, il ne faisait qu'en sourire avec une sorte de pitié menaçante. Ce fut donc à peine si elle entendit les avantages superbes que lui faisait M. de Lannois, et elle ne les comprit qu'aux félicitations aigres-douces que lui firent ses bonnes amies.

Chacun s'était levé et on circulait dans le salon. Le notaire était resté seul assis devant la table où il venait de lire le contrat : il échangea un rapide coup d'oeil avec M. de Chuyes et M. de Lannois, et à l'instant même il substitua au contrat un autre cahier parfaitement semblable de forme et d'appa-

rence, ouvert seulement à sa dernière page où se trouvaient écrites la formule de tous les contrats ainsi que la date de Tannée et du jour où il était passé. Mademoiselle de Chaudmonté s'aperçut de la substitution, mais elle n'en devina pas la raison et ne la chercha point.

Aussitôt M. de Chuyes élevant la voix dit à tout le monde :

— Maintenant il ne reste plus qu'à signer, car je ne pense pas qu'il manque rien à un si excellent contrat.

— Il y manque quelque chose, monsieur, dit M. de Yau- •ias, avec un air de grandeur digne d'un moment si solennel.

Puis il s'approcha de la table et mettant le doigt sur le cahier que tenait le notaire, de manière à ce que celui-ci ne pouvait le retirer, il ajouta :

— Ecrivez que je constitue en dot à ma nièce la propriété du manuscrit que voici.

Et il le tira de sa poche et le posa fièrement sur la table.

— Ce manuscrit, reprit- il d'une voix tonnante et qui fixa sur lui l'attention de toutes les personnes présentes, ce manuscrit ayant pour titre :

« Relation d'un fait, suivi de divers raisonnements tendant à prouver que l'usage d'une mauvaise prononciation et l'abus de termes impropres ou barbares peuvent, dans quelques circonstances, occasionner le mutisme. »

L'étonnement, la stupéfaction de toute l'assemblée ne peuvent se rendre. Ce fut d'abord un silence au fond duquel grondaient les rires les plus outrés, les explosions de moqueries les plus indécentes : ce furent des regards de dérision qui coururent d'œil à œil avec une rapidité singulière; niais ce fut un bien autre étonuement quand M. de Lannois, oubliant toute prudence, laissa échapper cette terrible exclamation :

— Que le ciel confonde ce vieux fou!

— 11 parle ! s'écria M. de Vaugelas, frappé de cette voix qu'il n'avait entendue depuis huit jours.

— Eh non ! c'est mon perroquet , s'écria mademoiselle de Maillebois.

Et, à l'instant, les rires retentissent avec une intensité et un fracas indicibles. Mademoiselle de Chaud monté était tombée à genoux dans un coin, et M. de Lannois criait et gesticulait avec fureur.

Quant à M. de Vaugelas , il regardait M. de Lannois en répétant d'une voix sourde et étouffée :

— Il parle ! il parle !

Puis tout à coup, pris d'un transport furieux, il saisit un bâton, et s'élança sur la compagnie. Les femmes s'échappent en riant ; les hommes arrêtent M. de Vaugelas en riant ; le notaire s'esquive; mais M. de Vaugelas se débarrassant des mains qui le tiennent, se précipite sur le notaire et lui arrache les papiers qu'il emportait, et parmi lesquels, dans son empressement, il avait mis le fameux manuscrit.

Alors, commence une lutte vraiment sérieuse entre M. de Vaugelas et les témoins qui veulent ravoir les papiers ; on voyait que ce n'était plus un jeu. M. de Vaugelas allait succomber, lorsque mademoiselle de Chaudmonté s'élance entre lui et les adversaires, et, avec cette autorité qui sied si bien à la sincère vertu, elle leur crie :

— Sortez, messieurs! voulez-vous donc tuer ce vieillard, après avoir tué sa raison ? Monsieur de Lannois, j'en appelle à votre honneur.

M. de Lannois baissa la tête, et entraîna MM. de Chuyes et autres.

Un moment après on avait porté M. de Vaugelas dans son lit. Une fièvre cruelle l'agitait, et, dans son transport, il répétait des mots étranges : il parlait de patafioler, de loterie, de mariage... et gasconnait en prononçant.

Mademoiselle de Chaudmonté passa la nuit près de lui, et

ne le quitta que lorsque le jour fut venu. A ce moment, elle descendit dans le salon ; il portait encore les traces de l'assemblée de la veille et de la scène tragique qui l'avait dispersée. Les chaises étaient renversées çà et là, et les papiers étaient épars à travers la chambre : elle les ramassa lentement, et, lorsqu'elle prit le cahier qu'elle supposait être le contrat de mariage, des larmes lui vinrent aux yeux.

— Oh! se dit-elle avec désespoir, il m'aimait grandement, lui qui m'avait donné sa fortune en échange de mon amour.

Et, par un instinct machinal, elle porta les yeux sur le titre du contrat, et crut être devenue folle à son tour, en lisant :

Contrat de société pour l'établissement d'une blanque sous le nom de loterie.

Elle lut et relut ce titre avec effroi, puis, se rappelant tout à coup la scène avec M. de Chuyes, et la facilité avec laquelle M. de Lannois avait paru renoncer à l'espérance de cette affaire, et la substitution d'un cahier à l'autre quand on l'avait présenté à la signature de son oncle, elle comprit la vérité : tout cela n'avait été qu'une supercherie pour faire signer ce contrat à M. de Vaugelas.

En découvrant cette horrible vérité, la pauvre de Chaudmonté appuya la main sur son cœur et tomba sur un fauteuil. Ce fut un coup terrible et douloureux. Elle perdait son amant et perdait jusqu'au charme de le regretter. Ce n'était qu'un indigne, qu'un malhonnête homme. Pauvre fille! elle baissa la tête et murmura ce mot :

— Adieu!

Oh! si quelqu'un l'avait entendu, ce mot adieu, que de saintes larmes et de sublime résignation il y eût senti renfermées! Adieu à la vie, à l'amour, à la foi; adieu à tout. C'était son arrêt de vieille fille qu'elle venait de prononcer.

En ce moment, Gaspard annonça M. de Lannois. Toute autre moins forte, moins noble que mademoiselle de Chaud-

62 UN ÉTÉ A MRUDON.

monté, eût refusé de le voir, elle donna l'ordre qu'on le fît entrer. M. de Lannois s'approcha le front baissé, et mademoiselle de Chaudmonté lui dit :

— Sont-ce vos présents de noces que vous venez reprendre?

— Mademoiselle... cette pensée...

— Ils étaient magnifiques, monsieur, reprit mademoiselle de Chaudmonté d'une voix altérée ; et je vous en remercie, bien que vous eussiez trouvé de quoi les payer avec ceci.

— Quoi! s'écria M. de Lannois, vous avez vu ce contrat?

— Oui, reprit mademoiselle de Chaudmonté, et je vous le rends; ceci, monsieur, c'est votre honneur que je vous rends; ceci détruit, vous pourrez marcher la tête haute et vous dire galant homme. Eh bien, monsieur, dites-le... mais ne dites pas ce qu'une pauvre fille vous a donné d'amour et ce qu'elle vous a montré de faiblesse ; ne faites pas qu'on raconte d'elle de méchantes choses. Je suis pure encore devant les hommes, et si je gardais une espérance, je pourrais sans déshonneur donner ma main à un mari. Mais celui-là n'aurait pas mon premier baiser, si chaste qu'il ait été; mais, devant moi, nul autre que vous ne pourrait être mon époux.

—Oui, s'écria M. de Lannois; et nul autre que moi ne le sera. Pardonnez-moi! ce sont les mauvais conseils de M. de Ghuyes qui m'ont égaré. Antoinette ! je vous aime de toute la sincérité de mon âme ; pardonnez-moi, implorez la grâce de votre oncle, et le contrat, car nous devions signer celui-ci en même temps, celui-ci lui assurera une honorable existence.

Mademoiselle de Chaudmonté écouta parler M. de Lannois sans l'interrompre, puis quand il eut achevé, elle lui dit :

— Je ne vous crois plus.

Mot terrible en amour, car l'amour c'est la foi. A ce moment M. de Vaugelas appela d'une voix impérative, et mademoiselle de Chaudmonté s'élança vers sa cham-

bre pour que ton oncle ne descendit point et ne vît point M. de Lannois. Celui-ci sortit; dans la journée il écrivit dix lettres qui furent toutes renvoyées.

Deux jours après les meubles de M. de Vaugelas furent vendus, et il se retira avec sa nièce dans un galetas où il y avait un grabat et quelques livres. Il y vécut cinq mois, tantôt pris de bizarres accès qui tenaient à la folie, tantôt continuant ses savants travaux sur la langue. Durant ces cinq mois, bien des propositions lui furent faites pour lui acheter le privilège qu'il possédait, à la condition d'appeler son opération loterie. Les personnes les plus considérables l'en vinrent solliciter, mais il s'y refusa constamment.

De son côté, M. de Lannois tenta tous les moyens d'obtenir sa grâce de mademoiselle de Chaudmonté, mais elle fut inflexible.

Enfin M. de Vaugelas mourut, et mademoiselle de Chaudmonté se trouva l'héritière du fameux privilège.

Elle le vendit à MM. de Chuyes, Boulanger et Carton, pour la somme de vingt mille livres, qu'elle porta en dot au couvent des Filles de Sainte-Opportune.

Le jour où mademoiselle de Chaudmonté prononça ses vœux, la loterie fut instituée en France.

Hier, je reçus le billet suivant de Rodolphe Labié :

« Je quitte Paris à deux heures du matin; je t'attends à minuit. »

A l'heure indiquée, j'étais chez mon ami. Tous les préparatifs de son départ étaient terminés, les malles attachées, les manteaux déposés dans la calèche ; il ne manquait plus que les chevaux de poste, qui étaient commandés pour deux heures du matin.

— - Te voilà, me dit Rodolphe, je te remercie de ton exactitude. J'ai un service à te demander, un singulier service, que je ne puis t'expliquer du premier mot. Pour que tu le comprennes, il faut que tu saches d'abord un secret de ma vie que je ne t'ai pas encore confié ; puis, lorsque je te l'aurai dit, tu feras ce que je te demanderai : tu le peux, toi seul peut-être le peux de manière à atteindre le but que je me propose. Je pars cette nuit; tu sais que mes devoirs ne me permettent pas de différer mon départ d'une heure ; je vais dans un pays où le climat sévit, où. depuis un mois le choléra est venu en aide aux rigueurs du climat; je puis y mourir; je ne le crains pas, mais je le crois. Tu trouveras chez ton père mes dispositions testamentaires.

Je fis un mouvement, Rodolphe continua :

— Que veux-tu, c'est un pressentiment, c'est une folie sans [doute, mais enfin jamais je ne fus si triste de quitter

la France. Je t'ai dit que j'avais fait mon testament : il y a un adieu pour chacun de ceux que j'aime ; tu comprends que je n'ai pas eu à diviser beaucoup mon misérable lot de fortune. Mais il y a un adieu que je n'ai pu mettre dans cet acte de dernière volonté; un adieu que je ne puis confier à un messager, que je ne puis confier à une lettre. Ni le messager ni la lettre ne pénétreraient là où je veux l'adresser. Toi seul peux y parvenir.

Je parus étonné; Rodolphe continua encore, mais avec un certain embarras :

— Tu ne me comprends pas, et moi-même, je ne sais trop comment me faire comprendre.

11 s'arrêta et parut réfléchir un moment, puis il reprit avec vivacité :

— Ecoute! lorsque j'étais près de Douchinka, au fond de la Russie, nous lisions ensemble, et passionnément, tout ce que tu écrivais ; moi parce que tu es mon ami, elle parce que je l'aimais. Maintenant, c'est pour moi qu'il faut que tu écrives. En quelque lieu de l'Europe qu'elle voyage, cela lui parviendra tôt ou tard; et ce message, audacieusement placé à la première page d'une feuille publique, franchira plus aisément le cercle d'espions qui l'entourent, que la lettre la plus indifférente ou le messager le plus adroit. Mais comme tu comprends qu'aucun nom véritable ne peut être écrit dans cet adieu, il faut que des secrets qui ne se sont passés qu'entre elle et moi viennent l'avertir que c'est à elle que je parle; comme c'est probablement la dernière fois que ma pensée s'adresse à la sienne, il faut qu'elle l'apprenne tout entière , qu'elle sache tout ce qu'elle ignore, enfin tout ce que j'ai souffert.

Après ce préambule, Rodolphe se recueillit un momenti et commença ainsi l'histoire que je me suis chargé de raconter à tous nos lecteurs, et qui ne s'adresse qu'à un seul.

— Tu sais pourquoi et comment je quittai la France, en

1826 ; tu sais que je m'exilai en Russie, et qu'après quelques mois de séjour à Saint-Pétersbourg, j'entrai comme gouverneur du jeune Yvan, dans la maison du prince G..., son père. Tu sais aussi qu'au bout de deux ans l'état de ma santé me força de rentrer en France ; qu'après m'y être rétabli, je retournai en Russie, et qu'enfin j'en suis revenu en 1833, chassé par les indignités que les courtisans de la haine de l'empereur Nicolas contre la révolution de 1830 croient devoir faire subir aux Français qui sont dans leur dépendance. Voilà ce que tu sais de ces six ans de ma vie, ce que j'en ai dit à tout le monde, ce qui semble suffisant à la foule pour le compte-rendu d'une existence si longue ; voici ce qu'il faut que tu en apprennes.

La maison du prince C... était une de celles qui représentaient le plus complètement le fastueux esclavage d'un grand seigneur russe. Le prince G... habitait un palais ; dans ce palais, chacun des membres importants de la famille avait son appartement séparé. Celui du prince, celui de la princesse, celui de sa fille Douchinka et de sa gouvernante ; celui de mon élève, le mien, et deux ou trois autres destinés aux professeurs qui, sous ma direction, faisaient l'éducation du jeune Yvan, occupaient les deux étages du palais. Le reste de la maison se composait de près de cinq cents esclaves, entassés pêle-mêle dans les combles du palais, pour y dormir la nuit , et distribués le jour dans les écuries, à la cuisine, aux offices, dans les antichambres, à la sellerie, à l'établi du tailleur ou du bottier : car il est de la magnificence d'un seigneur russe de ne se fournir de rien à l'extérieur, si ce n'est pour l'élégance de sa propre personne.

Le prince C... est un Russe. Si tu avais habité six ans ce pays, ce mot serait pour toi une histoire : je vais te l'expliquer. Le prince C... est un homme qui a toute la sotte vanité de rang que n'ont plus nos vieux gentil làtres ; il se croit sincèrement d'une autre matière que les esclaves qui

'entourent; et comme ce n'est point un homme méchant, il les plaint de ne pas être nés gentilshommes, comme il les plaindrait d'être venus au monde aveugles ou bossus.^ A cette religion pour sa propre noblesse, il faut joindre dans l'âme d'un seigneur russe sa religion pour l'empereur. L'empereur, c'est Dieu. Gela peut expliquer suffisamment le respect d'un grand seigneur russe pour un favori de son maitre| ce favori fût-il sorti de la race la plus abjecte. De même vous connaîtriez bien mal le caractère de ce peuple singulier, si vous vouliez nier cette adoration de l'empereur, en raison de la catastrophe périodique par laquelle chaque règne s'achève d'ordinaire. On assassine ceux qu'on redoute ou même qu'on respecte ; il n'y a que chez les peuples où on méprise les rois qu'on les chasse. C'est l'histoire de toutes les époques sous d'autres formes ; il n'y a plus de sacrilège depuis que la foi est éteinte , ce n'est qu'au siècle des martyrs qu'on foulait aux pieds les hosties saintes, et on ne viole plus les églises depuis qu'elles ne sont plus un asile sacré. Le prince C... était donc un Russe dans toute l'acception du mot, courtisan esclave vis-à-vis de l'empereur, despote insolent envers ceux qui étaient moins que lui ; et propriétaire de bonne foi d'une foule d'hommes qu'il ne maltraitait point, comme je te l'ai dit, parce qu'il n'était ni dans son caractère, ni dans ses habitudes, de battre ses chiens ni ses chevaux : hommes et bêtes profitaient de sa douceur.

Cet homme possédait aussi deux anges dans sa famille ; je dis possédait, car une femme, en Russie, n'est pas de beaucoup distincte des meubles meublants qui ornent un palais. C'est encore un trait remarquable dans le caractère de ce peuple, plein de contrastes, soumis à la loi chrétienne, qui lui a fait de la femme une compagne, et encore imbu des souvenirs de son origine orientale, dont les mœurs la lui donnaient pour esclave.

Aussi serait-ce une chose merveilleuse à étudier et à écri-

re que l'histoire du cœur d'une femme russe : leur vie se passe le plus souvent dans le fond de leur appartement, où la chaleur du poêle les fait croître et se développer aussi vite que les tilles de l'Inde sous les feux de leur soleil; mais où elles grandissent faibles, pâles, étiolées comme les fleurs de nos serres chaudes. Dans l'Orient, cette retraite continue des femmes est accompagnée de la nonchalance du corps et de la pensée. Se peindre les sourcils et les ongles, se peigner les cheveux, se parfumer le corps, s'endormir dans le bain ou fumer sur des coussins, voilà toute la vie et toute l'ambition des femmes de l'Orient. Mais dans l'esclavage métis de la femme russe, dans la prison où la tiennent l'étiquette, le mépris de son mari, la nullité de sa position sociale, dans cette prison tout pénètre excepté le bonheur. Nos livres, nos arts, notre pensée hardie, tout cela encombre le boudoir parfumé où languit une femme russe. Nos livres dédiés aux femmes, signés par des femmes, ces livres où les passions d'un sexe sont élevées à la hauteur des passions de l'autre , toute cette discussion palpitante des droits du cœur et des droits de la vie , toutes ces idées qui émeuvent notre société si libre, si indépendante de préjugés, toutes ces idées sont le passe-temps perpétuel de la captivité morale d'une femme russe. Si elles paraissent dangereuses parmi nous, pour peu qu'elles devancent les idées reçues sur les droits des femmes, calcule quelle perturbation elles doivent apporter dans la pensée de celles à qui ces avantages semblent un rêve irréalisable, et qui pourtant le savent réalisé à quelques centaines de lieues de la terre où elles habitent ; qui le savent réalisé, non point comme se l'imaginerait la superstitieuse ignorance des femmes mahométanes, si on leur faisait goûter ce fruit de l'arbre de la science, réalisé par une race infidèle, maudite, méprisée et séparée de la race du vrai Dieu par la langue et la foi ; mais réalisé pour les femmes russes, chez des peuples dont elles parlent la

langue, dont la religion sort du même principe que la leur ; peuples illustres par leur histoire, et à qui elles sont forcées de demander le peu de civilisation qui leur est permise, le luxe des arts, l'élégance de la vie. les recherches de la parure, les occupations de l'esprit. Et maintenant, vois toutes ces idées tomber dans une vie inoccupée, qui ne trouve de distraction ni dans ses droits, ni dans ses devoirs, ni dans ses plaisirs ; qui, pour peupler sa solitude, les accueille, s'en abreuve, en devient ivre ; et tu comprendras le cœur d'une femme russe ; tous ses désirs effrénés que la captivité égare, car ils n'ont pas la liberté pour mesure ; toutes ses haines contre ses maîtres bouillant sourdement dans son âme : tu comprendras que chez elle un geste, un mot , un regard, peuvent déterminer une explosion terrible. La princesse G... et sa fille étaient deux de ces femmes, avec la seule différence entre elles d'un cœur brisé qui se résigne, et d'une âme jeune qui voudrait s'envoler. La princesse G... avait trentequatre ans en 1830, sa fille Douchinka en avait quatorze.

Quant au jeune Yvan, c'était un naïf enfant dont j'aurais fait un homme et dont j'ai bien peur qu'on ne refasse un Russe. De même que j'avais hérité auprès de lui de tous les droits de son père, de même une gouvernante allemande, madame Stroff, avait hérité de la surveillance de la princesse sur la conduite et les études de sa fille. Il faut te le répéter encore, il semble dans ce pays que ce soit un parti pris d'enlever aux femmes tout ce qui pourrait les intéresser ouïes occuper.

Lorsque j'arrivai dans cette famille, Douchinka était une enfant, mais une enfant singulière, soucieuse et pétulante; tantôt bondissant par les salons comme un jeune chat, évaporant en cris et en gestes désordonnés la jeunesse qui la travaillait déjà ; tantôt rêveuse dans un coin , méditant des heures entières dans le silence, puis terminant ses méditations par un déluge de larmes dont elle ne pouvait rendre compte ni à elle-même ni aux autres , e

finissant par s'endormir la tête sur les genoux de sa mère, calme et paisible comme un enfant. Alors sa mère la regardait et pleurait à son tour ; elle la comprenait, elle savait que bientôt les jeux bruyants et la fatigue physique de ces jeux, que les larmes sans raison et la lassitude de ces larmes ne suffiraient plus à emporter cette surabondance de vie. J'avais été témoin de ces scènes, mais l'état de dépendance où j'étais ne m'avait pas permis de m'en apercevoir visiblement ; d'ailleurs cela m'arrivait rarement. D'après l'étiquette du palais, je ne pouvais voir la princesse qu'après une espèce de demande d'audience, et bien que je susse que cette forme n'avait rien de particulier et par conséquent rien d'injurieux pour moi, je ne pouvais me résoudre à m'y soumettre. Mes visites à la princesse ne furent même assez fréquentes que parce qu'elle-même me faisait demander pour s'informer des progrès de son fils.

La première fois que je vis Douchinka courant dans le vaste boudoir de sa mère, dérangeant tout, ouvrant les meubles, les refermant brusquement; prendre dans les écrins les bijoux de sa mère, s'en charger avec une joie turbulente ; puis, se figurant qu'elle était au bal, danser avec une vivacité étrange une mazourka dont elle chantait l'air; puis au moment où elle paraissait le plus animée par la danse et le chant, s'arrêter soudain, et soudain éclater en larmes et en sanglots qui se terminèrent par un sommeil doux et paisible sur les genoux de sa mère ; la première fois que je vis cela, dis-je, je le trouvai fort ridicule et je haussai les épaules en voyant l'anxiété de la princesse. Cette turbulence et cette tristesse d'enfant gâté me parurent mériter au moins une réprimande.

Plus tard, lorsque quelques conversations avec la princesse m'eurent fait connaître en elle un esprit supérieur, des vues nettes et approfondies sur les conditions du bonheur humain, je m'étonnai de l'aveuglement ou de la faiblesse

qui l'empêchaient de corriger les extravagances de sa fille. Toutefois je n'en dis rien.

Dans ce monde russe où tout est contrat, où, plus qu'en aucun autre pays, plus qu'en Angleterre, plus qu'en Hollande l'argent est considéré comme l'équivalent de tout, dans ce monde, j'avais appris depuis longtemps que ce serait niaiserie et peut-être maladresse que de donner aux gens qui me payaient autre chose que ce qu'ils m'avaient acheté. Ils m'avaient confié leur fils, je leur devais compte de l'éducation de leur fils, et probablement on m'eût trouvé bien osé de faire une observation ou de donner un conseil sur la conduite de leur fille, l'eussé-je vue faire une mauvaise action. Il est même probable que la gouvernante allemande se serait plainte de moi si je me l'étais permis, et m'eût fait prier par le prince de rester dans mes attributions.

Et à propos de cela il est bon de vous dire que ce rigorisme de fonctions est poussé si loin depuis le prince jusqu'au dernier esclave, que si vous demandez au valet chargé des confitures de vous donner un verre d'eau, il vous renverra au valet des verres d'eau ; et si le valet des verres d'eau £st malade et que l'intendant ait oublié d'en désigner un autre pour ce service, il faudra vous passer de boire toute la journée.

Donc, en présence de ces habitudes, je m'étais abstenu de ia moindre réflexion sur les caprices bizarres de la jeune Douchinka ; mais enfin un jour ils furent si violents, si emportés, si bizarrement coupés de rires et de larmes, que ma physionomie et mon air de stupéfaction parlèrent malgré moi. Je ne pus nf empêcher de regarder la princesse pendant que sa fille brisait avec fureur quelques porcelaines qui lui étaient arrivées de France. La princesse me regarda de même,* et sourit tristement à mon regard en levant les yeux au ciel. Pendant ce temps Douchinka s'était mise à son piano, et après y avoir capricieusement préludé, elle avai»

fini par chanter un air italien, d'abord doucement, puis avec plus d'accent, et enfin avec un éclat et une passion qui semblaient vouloir jeter en dehors tout ce qui bouillait dans sa poitrine et semblait près de la faire éclater. Sa mère l'écoutait douloureusement, lorsque tout cela se termina par les larmes et l'affaissement ordinaires et par le tranquille sommeil qui les suivait ; ]e vis la princesse pleurer et je l'entendis murmurer doucement ces deux mots :

— Elle aussi!

Ces paroles de la princesse étaient une confidence ; c'était presque l'histoire de sa vie passée qui se trouvait enfeimée dans ce mot. Je me pris à la considérer. En me rappelant tout ce qu'il y avait de noble et d'élevé dans son cœur, en voyant tout ce qu'il y avait de souffrance résignée sur son beau visage, je me pris aussi à plaindre sa fille, et jugeai que ce que j'avais nommé une extravagance était une douleur. Ce fut le premier pas que je fis vers ces deux femmes. Ce fut à partir de ce jour que je pensai sur leur existence, la voyant écrite pour ainsi dire tout entière en deux chapitres ; pouvant commencer celle de la mère par celle de la fille, finir celle de la fille par celle de la mère. Une fois l'esprit tourné de ce côté, j'étudiai à fond cette vie dont la surface était si brillante, et j'y trouvai non pas l'ennui, non pas le dégoût, j'y trouvai le désespoir. J'y trouvai cette passion qui prouve un véritable malheur, j'y trouvai l'envie, et pour que tu me comprennes, il faut te dire que par ce mot je n'entends pas ce désir vague et dédaigneux qui affecte de regretter un état obscur, du haut de sa haute position : ce n'était pas l'expression exagérée d'un moment de dépit qui fait de la sentimentalité sur des biens dont au fond il ne voudrait pas-, c'était l'envie haineuse et méprisante; l'envie qui déteste et dénigre avec emportement ceux qui tiennent la place où elle voudrait être. Tu ne peux t'imaginer quel fut mon étonnement, un jour qu'elle me dit presque avec colère ;

— Oh! je connais vos sottes bourgeoises mijaurées avec leurs passions de petits plaisirs, leurs rivalités d'amours et db couturières ; leur ennui pour les choses graves, leur haine pour les hommes dont les luttes politiques détournent les regards du monde de leurs petits combats de coquetterie; je sais leurs regrets pour la fameuse prétendue galanterie des vieilles cours ; les misérables se plaignent, elles qui ont des lois qui les reconnaissent comme mères, comme épouses, comme filles; des mœurs qui les admettent au partage de presque toutes les gloires, tandis qu'il y a ici des malheureuses qui achèteraient de dix ans de leur vie une année de cette existence qu'elles méprisent! Comprenez-vous qu'en face de ce délire stupide, on éprouve facilement des mouvements de rage et de mépris contre de pareil êtres; cependant le bonheur est pour eux; et pour d'autres, qui adoreraient à genoux ces bienfaits de la civilisation, il n'y a que mépris, insulte et désespoir. C'est affreux à penser, épouvantable à subir.

Cette violente sortie m'étonna. D'abord, elle mentait aux sentiments habituellement doux et bienveillants de la princesse ; elle mentait encore à l'expression retenue et digne de ses opinions, et elle portait surtout un caractère d'envie profondément senti.

Cette nouvelle confidence me fut une explication de la faveur très-marquée dont je jouissais auprès de la princesse. Excuse-moi si je t'explique mot à mot chaque sentiment de ce pays; en vérité, je te le répète, c'est tout une nouvelle région à explorer où tu t'égarerais en marchant d'après nos idées. Ecoute-moi, le besoin de faire respecter ma dignité personnelle, dans l'état de dépendance où je me trouvais m'a\ait inspiré de l'établir non-seulement sur l'estime qui suit toute bonne conduite, mais encore sur ma qualité de Français. Ce mot qui vous parait fort ridicule en France était d'une grande autorité à Saint-Pétersbourg, et lorsque je disais à tous ces princes, à tous ces généraux qu'un mot de

l'empereur Nicolas peut envoyer mourir en Sibérie, lorsque je leur disais que j'aimais mieux être le plus misérable des citoyens français, qui ne peut être jugé que par ses pairs, arrêté que sur l'ordre d'un magistrat qui tôt ou tard doit compte de la liberté d'un homme à son pays, je ne faisais pas une de ces phrases banales qui traînent dans la polémique des journaux, je disais une de ces vérités fâcheuses à ceux qui les entendent, vérité qui perçait la croûte d'esclavage qui recouvre toutes ces âmes de Russes et y pénétrait vivement. La princesse me savait gré d'estimer si haut ce qu'ellemême considérait comme le premier bien de la vie.

On a beaucoup écrit que le malheur rapproche les distances, mais ce n'est sans doute que quand on espère, dans la confiance mutuelle de deux âmes souffrantes, rencontrer une consolation; car, dès le moment que je crus avoir deviné la princesse, du jour où mon respect prit cette teinte d'intérêt qui pouvait ressembler à de la pitié, dès ce jour elle devint plus réservée avec moi; mes visites furent moins souvent appelées, et toutes les fois que les crises de Douchinka menaçaient de la prendre, on la cachait ou on m'éloignait. Ce fut à mon tour de subir ce travail de réflexion si puissant dans la solitude, et qui fait germer si vigoureusement les pensées qu'on y soumet.

Peut-être ai-je dû à cette préoccupation constante du peu que je savais de la princesse, de la connaître mieux que si je lavais vue tous les jours, sans m'occuper ensuite de ce que j'avais vu. Je pourrais comparer cela à l'étude patiente qu'on fait d'un seul livre, et où l'on apprend davantage que dans la lecture passagère de plusieurs.

Tout cela se passait au milieu de la vie la plus uniforme et peut-être chacun de nous ne croyait s'intéresser qu'à sa propre pensée , lorsqu'un événement bien frêle en apparence nous apprit que nous entrions, l'un pour l'autre, dans cet intérêt.

Mon élève, comme la plupart des entants de son pays et de son rang, avait pensé trouver dans son gouverneur un complaisant qui achèterait le maintien de sa position par l'abandon de ses devoirs. Un jour, pour une faute assez légère dans le fond, mais où se trouvait un mépris complet de l'autorité qu'on m'avait donnée sur lui, je le punis assez rigoureusement : je lui défendis de paraître pendant huit jours à la table de son père. Yvan tenta la révolte jusqu'au bout, et, au mépris de mes ordres, il descendit à l'heure du dîner. J'attendis que toute la famille fût arrivée; l'enfant, se méprenant sur mon intention, s'imagina que je n'oserais le chasser devant son père ; mais lorsque celui-ci fut arrivé, lorsque la princesse et sa fille furent près de s'asseoir, j'ordonnai à l'un des esclaves présents d'ôter le couvert d'Yvan. Son père en fut surpris, et l'esclave n'obéit point.

— D'où vient, dit le prince, que mon fils ne dîne point avec nous ?

*— Parce que je le lui ai défendu.

— Quelle faute si grande a -t-il donc commise pour une si grande punition?

— Monsieur, lui répondis-je, je n'ai point à discuter avec vous la grandeur de la faute et de la punition, Yvan m'a désobéi, cela suffit.

—Désobéi à monsieur, dit l'enfant avec un ricanement, c'est donc un bien grand crime?

— En effet, dit le prince avec cette complaisance vaniteuse qu'il croyait devoir éprouver pour l'enfant qui portait son nom, une désobéissance mérite-t-elle...

Je l'arrêtai à ce mot, pour empêcher la sottise d'être complète, et je lui dis sèchement :

— - Votre fils m'obéirasans réplique et sans recours à votre autorité, ou demain vous lui donnerez un autre gouverneur.

— Nous quitter ! s'écria la princesse avec une vive expression ; non , monsieur , non ; demeurez , je vous en prie, je

vous le demande en grâce. Ne voyez-vous pas que cet enfant a besoin de vous?

Ces derniers mots furent prononcés d'une voix si tremblante que j'en fus étonné moi-même; la princesse se remit tout aussitôt, et dit à son fils :

— Sortez ! monsieur, et ne reparaissez que lorsque votre gouverneur vous l'aura permis.

Le prince était abasourdi ; mais son humeur perçait à travers son étonnement , et peut-être allait-elle éclater lorsque la princesse, avec cette rapide intelligence et cette délicatesse de cœur qui est le plus sûr symptôme de tout intérêt caché, voulant m'en épargner toute expression désagréable, s'approcha vivement de son mari et lui parla à voix basse. 11 est inutile de te dire les excellentes et banales raisons qu'elle employa sans doute pour prouver à son mari qu'il devait, le premier, respecter mon autorité, pour qu'elle fut de quelque poids vis-à-vis de son fils. Je supposais bien que ce devait être le texte de leur conversation; mais tout ce qu'elle pouvait dire sur ce sujet m'importait peu ; je ne pensais qu'à la vivacité de l'intervention de la princesse, qu'à ce cri d'étonnement et presque de désespoir qui lui était échappé à la menace de mon départ. Je ramenais dans ma pensée l'intonation de sa voix, bien plus que les mots dont elle s'était servie, et je me sentais agité d'un sentiment inquiet, heureux et craintif à la fois.

Elle avait persuadé son mari, car il s'approcha de moi et me remercia aussi agréablement qu'il le put ; la princesse ae me dit pas un mot, comme si les expressions banales de la reconnaissance forcée du prince renfermaient suffisamment tout ce qu'elle eût pu me dire; c'était un bulletin de rictoire apporté par le vaincu.

Après cette scène, enfermé dans mon appartement, je me demandai si l'intérêt de l'éducation de son fils n'avait pas prêté seul à la princesse l'émotion qui m'avait frappé; je

finis par me le persuader. Je trouvai ridicule et présomptueuse toute autre supposition à ce sujet, et aujourd'hui je puis dire que ma modestie me compromit plus en cette circonstance que n'eût pu faire la plus impertinente vanité... Véritablement, si, lorsque je me présentai chez la princesse pour la remercier de son intervention bienveillante, je m'étais mis pour quelque chose dans l'intérêt qu'elle m'avait témoigné, il n'est pas douteux qu'avertie à temps que je l'avais comprise, elle n'eût hautainement déjoué mes soupçons à son égard, et ne se fût enfermée dans une réserve qui m'eût toujours laissé à ma place.

En général, soit qu'on fasse de l'amour une passion ou un amusement, c'est un malheur ou une faute que de comprendre trop vite les femmes. La peur d'en avoir trop dit les fait reculer quand elles le peuvent encore. Au contraire, tant qu'elles peuvent avancer en s'imaginant qu'elles ne sont pas découvertes, avec confiance, et à leur insu, elles arrivent à un point où il est aisé alors de les saisir sans qu'elles puissent échapper. C'est ce quim'arriva, et lorsque je lui dis avec une humilité qui n'était point jouée :

— Vous avez dit, madame, que votre fils avait besoin de moi, je le croirai si vous le pensez, et je tâcherai de justifier votre confiance dans mes faibles talents.

Elle parut étonnée de la froideur de ce remercîment, et me dit avec quelque imprudence , si j'avais voulu la comprendre :

— Vous ne pensez qu'à mon fils, vous !

Le même soupçon qui m'avait agité me traversa la tête comme un éclair ; mais il disparut aussitôt, et je répondis directement à ma pensée, et probablement de travers à la sienne :

— Je crois du devoir d'un honnête homme de ne point se distraire des soins qui lui sont imposés.

— Qu'entendez-vous par là? me répondit-elle et m'inter-

rogeant de toute la force de son regard, de quelle distraction parlez-vous?

— J'entends, lui cl is-je, madame, que je n'imiterai point l'exemple de mes collègues, qui passent dans les salons et dans les plaisirs du monde le temps qu'ils devraient consacrer à l'éducation de leurs élèves.

Tout le feu de la physionomie de la princesse tomba à cette réponse, et elle répliqua d'une voix presque sombre :

— Vous avez raison, monsieur.

Puis d'un geste faible elle me fit un signe d'adieu, et se retira dans son boudoir. La portière n'en était pas refermée sur elle, que j'entendis la princesse tomber sur un siège et éclater en sanglots; je ne pus me refuser à la lumière que m'apporta cette dernière circonstance, et , plus embarrassé qu'heureux de la découverte que je venais de faire, je me retirai chez moi.

Eile m'aime! fut le premier mot que je me dis dans ma so litude; peut-être ! fut le second, et le doute me reprit.

Ce fut un long plaidoyer pour et contre cette passion; et enfin, fatigué de ne pouvoir ou de n'oser la résoudre à mon avantage, je m'interrogeai sur moi-même.

Je n'aimais pas la princesse, mais je l'estimais à plus d'un titre. A la bien considérer, elle était encore d'une beauté rare. Tout le luxe de sa vie, de sa parure, de son habitation même, rehaussait cette beauté dun charme indicible. Frêle, blanche, toujours enveloppée des soyeuses vapeurs de la gaze et de la mousseline, languissamment couchée sur les épais carreaux de ses somptueux appartements, c'était en réalité une de ces suaves créations du burin anglais que j'avais tant aimées; j'ajouterai à cela que cette femme était douce, d'une délicatesse toute romanesque. N'oublie pas qu'elle était princesse, qu'aucun nom à la cour de Russie n'égalait l'éclat et l'ancienneté du sien; que sa faveur était

immense, et que parmi tous les seigneurs russes et-étrangers qui se pressaient dans ses salons, à peine donnait-elle le nom d'ami à deux ou trois des plus nobles et des plus distingués ; et tu concevras que la pensée d'aimer cette femme, toujours inséparable de celle d'être aimé, occupa puissamment ma vanité : peut-être n'eût-ce pas été assez ; mais à toutes ces réflexions s'en mêlèrent d'autres plus séduisantes encore. Elle était malheureuse. Pauvre âme étrangère emprisonnée sous un ciel et parmi des cœurs de glace, qu'il serait noble et doux de mettre à ses pieds l'hommage d'un amour dévoué! Je la pris en pitié. Et puis je me rappelai des bruits sourds, une histoire, à moitié racontée à mon oreille, d'un gouverneur amoureux de la mère de son élève, et disparu à jamais. Les uns contaient qu'il avait été assassiné dans quelque château éloigné du boyard qu'il avait outragé ; d'autres disaient qu'il périssait en Sibérie ; je ne sais plus quoi ; mais enfin il avait disparu. Ce souvenir me montra qu'il y avait danger à aimer cette femme, non pas un de ces dangers vulgaires, qui, en France, mènent un amant sur le terrain du duel, et réduisent la grande passion de l'amour à n'exposer un homme qu'aux mêmes chances qu'il peut courir le lendemain, si un fat le heurte dans la rue, ou si un brutal lui dispute la place dans un spectacle. C'était des dangers de mort romanesque, cachée, sans défense, des pièges où pouvait se trouver un esclave avec un poignard, une fête avec un poison ; c'était véritablement un amour dont la vie était le premier enjeu. A voir la chose sous cet aspect, je me serais cru un lâche de ne pas aimer cette femme, et je l'aimai.

Aujourd'hui que j'ai appris que mon cœur n'était entré pour rien dans cette funeste passion, je puis aisément t'en décomposer les causes ; mais alors je m'aveuglai, car je ressentis tous les tumultes, toutes les craintes, toutes les espérances d'un amour véritable.

Faire l'amour de parti pris doit être probablement une

chose fort gauche, et il est assuré qu'à moins d'avoir affaire à la naïveté d'une très-jeune fille, et au besoin d'aimer d'un cœur sevré de passion, c'est un rôle qu'on ne jouerait pas longtemps sans être reconnu. Dans cette position, j'avais pour moi, vis-à-vis de la princesse, sa prévention, si ce n'est son amour ; cependant je me trouvai fort embarrassé, la première fois que je la revis, pour la ramener au point d'où je l'avais laissée échapper. Je me rappelle que j'épiais comme un sot tous les mots qu'elle me disait, espérant y trouver un double sens, auquel je comptais répondre très adroitement. Mais l'occasion me manqua; il n'y eut pas une réticence, pas un oubli, pas même une distraction dont je pusse tirer avantage. Lorsque je me retirai après cette entrevue, j'étais dépité ; ce début fut un nouvel aiguillon à mon amour. Une autre réflexion me poussa plus vivement encore ; je supposai contre moi une résolution de vertu et de résistance qui s'appuyait à Dieu. Cette idée éperonna tout ce que j'avais d'incrédule et de véritablement athée dans l'âme, car j'avais découvert que la princesse était dévote, et je mis Dieu de la partie.

Je vis souvent la princesse, et, malgré tous mes efforts, elle égarait toujours notre conversation sur des questions de métaphysique, où j'étais forcé de la suivre. Ma gaucherie était au comble ; l'œil fixé sur la route assez directe par où je croyais que tout amour doit passer, je ne voyais pas le détour par où la princesse revenait au sien. Gela dura longtemps; nous marchions tous deux sans nous rencontrer, mais nous devions nécessairement nous voir à quelques pas du but.

Je t'ai dit que je n'ai pas été amoureux de la princesse, et véritablement je ne sais si ce fut de l'amour que j'éprouvai pour elle ; mais à l'époque dont je te parle, elle était devenue pour moi une nécessité du cœur et un rêve des sens. Tout me charmait en elle ; son esprit s'était dévoilé à moi grand

et lort ; j'avais vu à nu son cœur passionné ; et mes yeux la cherchaient elle-même sous les guimpes et dans les demijours où elle s'enfermait. Je la désirais ardemment.

Un jour arriva que j'étais près d'elle assez tard dans la nuit; notre conversation avait roulé sur le malheur de l'exil: chacun de nous l'avait déploré selon son âme et sa position, et je me rappelle ce que je lui disais :

— De toutes les peines de la vie, ce n'est pas celle qui sans doute frappe les coups les plus violents, mais c'est la plus incessante et la plus douloureuse. C'est la percussion légère, mais continue, avec laquelle les bourreaux de l'inquisition finissent par tuer un homme; ce sont les mœurs nouvelles, où Ton se heurte sans cesse, comme dans un labyrinthe obscur ; c'est une ville où l'on s'égare, et dans laquelle souvent on n'a pas môme un asile pour se reposer ; ce sont les mille choses dont on vivait et qu'on ne retrouve plus à sa portée ; ce sont d'autres devoirs, d'autres plaisirs, toute une vie à apprendre ; ce sont mille pas hasardés, et sur lesquels il faut revenir; c'est la peur de tout, même de ion bonheur, et, s'il faut tout vous dire, c'est son cœur, son amour, sa vie dont on ne sait que faire ; car dans certains cas, il y a à l'amour et à la vie du cœur des obstacles si redoutables, qu'on peut craindre de s'y briser et qu'on n'oserait jamais tenter, jamais franchir.

Je ne sais si elle me comprit ; mais elle jeta sur moi un regard mêlé d'un sourire presque dédaigneux, puis elle me dit :

— N'est-ce que cela, monsieur ? Une nouvelle vie à apprendre ; des obstacles à franchir ! C'est une bien misérable douleur; c'est l'exil du corps dont vous parlez.

Je la regardai fort étonné ; elle continua avec passion :

— Yous ne savez pas ce que c'est que l'exil de l'âme ; et, pour vous parler votre langage, c'est la douleur incessante d'une substance animée et brûlante, et qui se heurte, à tou-

tes les heures de sa vie, à des cœurs durs et glacés ; c'est comme vous diriez, un étranger dans une ville qu'il ne connaît pas, et qui sait qu'il n'y a point d'asile pour lui, et qui se couche au coin de la borne, sous le vent et sous la pluie, avec le seul espoir que la nuit le cachera à la pitié railleuse des passants. Oh! vous ne me comprenez pas ! Elle s'arrêta et reprit :

— Vous parlez de cœur et d'amour ; mais vous pouvez aimer, vous, monsieur.

* — Il faudrait l'oser, madame, m'écriai-je vivement.

Elle ne m'entendit pas; car déjà elle n'écoutait plus que sa propre pensée.

— Et quel risque courez-vous? reprit-elle; de ne pas être aimé, ou de rencontrer des obstacles de position ou de vertu qui vous empêchent d'arriver? Mais ils existent partout. Mais ce qu'il n'y a qu'ici, ajouta-t-elie en s' exaltant, c'est une vie garrottée, dès la naissance, à un devoir de fer: c'est un oiseau pris au nid et pour toujours attaché par le pied à une branche d'où il voit la campagne et l'espace.

Elie s'arrêta, observa comment je l'écoutais, en éprouva une vive impatience, et reprit avec une humeur manisfeste :

— Vous ne me comprenez pas encore ; faut-il donc tout appeler par son nom? Eh bien! supposons qu'il y ait parmi toutes ces femmes que vous voyez ici, une femme à qui ne sui'iisent pas les plaisirs étiquetés de sa vie, une femme pour qui il fût insupportable de toujours parler faux et de ne croire jamais ; supposez une femme qui eût besoin dun ami; supposez qu'elle aimât, supposez que ce fût moi ; regardez autour de nous, et dites-moi ce que je deviendrais.

Jamais on ne fut plus buse que je ne le fus. Que veux-tu? je n'aimais pas cette femme, je ne la comprenais pas ; elle marchait de son côté et moi du mien. J'eus la grossièreté de lui répondre, en la regardant avec des yeux ardents :

— Oh! madame, quelle que soit la surveillance qui vous entoure, l'apparat qui donne un témoin à chaque heure de notre vie , il est des moments qu'on peut dérober à la vigilance la plus active, des moments rapides, mais enivrants.

L'air stupéfait dont elle me regarda, arrêta le reste de ma phrase sur mes lèvres. La princesse devint pâle. Si j'avais osé la toucher, je l'aurais trouvée glacée. 11 y eut un moment de silence entre nous, et elle me répondit :

— Il y a beaucoup de femmes à la cour de Russie qui ont des amants ; c'est chose presque aussi facile qu'en France : des valets trompés ou gagnés, des escaliers dérobés, des rendez-vous secrets, il y en a partout; et même à l'heure où nous sommes, notre entretien pourrait bien avoir l'air d'un rendez-vous pareil. Je vous remercie de me l'avoir fait apercevoir. Adieu, monsieur.

Je te l'ai dit , je ne l'aimais pas, je ne la comprenais pas. Je me retirai confondu, bien plus, humilié. J'avais beau tourmenter mon cerveau pour m'expliquer cette femme, je ne pouvais y parvenir, c'était comme dans la Gageure imprévue : je scrutais les moindres détails de ma position, comme le marquis fait de sa serrure, et j'oubliais la clef, j'oubliais ce que la princesse m'avait , pour ainsi dire , nommé.

Mes visites cessèrent; mais il était écrit que les accidents me serviraient mieux que je n'eusse pu le faire moi-même. A cette époque , j'éprouvai les premiers symptômes de ces maladies qui n'ont d'autre remède que le sol natal , ce malaise qui n'a point de nom , et qui n'a pas d'article dans les dictionnaires de médecine, cette douleur qui n'a pas de siège et qui tue les corps sans qu'on puisse dire que l'esprit soit malade. Ma santé s'en allait tous les jours, et ce dépérissement s'écrivait sur mon visage aimaigri.

Quoique je ne fisse plus de visites à la princesse, je la voyais tous les jours à l'heure du dîner. Elle m'aimait bien

profondément et bien imprudemment ; car, seule de la famille, elle ne me témoigna aucun intérêt. Je ne le compris pas ainsi à cette époque, et en peu d'heures je défis toute la belle idole que je m'étais créée, et ne vis plus la princesse que comme une femme qui s'amusait à des paroles auxquelles j'avais voulu donner un sens, et dont j'avais insulté l'orgueil.

Ce fut une malheureuse destinée que la sienne ; car tandis que je me la désenchantais ainsi , elle me parait en son cœur de tous les sentiments dont le sien avait besoin. Pour elle, cette maladie, dont on eût pu suivre les progrès sur les degrés du thermomètre, cette maladie, c'était le désespoir ; c'était l'ardeur d'un amour forcené qui me dévorait, lorsque je périssais de froid.

Ce fut longtemps après, ce fut dans des mots épars dans la vie, ce fut par des cris échappés à l'angoisse de son âme, que j'appris peu à peu ce qu'elle souffrit à cette époque. Pour te les dire, il faudrait te faire un récit de mille choses sans importance, et peut-être même ne comprendrais-tu pas, en les entendant raconter, tout ce qu'ils eurent de lumière et de puissance pour moi.

Longtemps elle prit ma tristesse pour une comédie ; longtemps elle crut que c'était ennui ; mais enfin elle en arriva au point que je t'ai dit, et alors ce fut un combat, bien cruel pour elle, entre son amour et le mien.

J'avais été sa dernière espérance ; après une vie désolée, j'avais été l'asile calme et pur où elle avait compté poser son âme comme sur un autel ; elle s'était créé un amour pieux et saint, où tout devait être bonheur et où rien ne pourrait devenir remords. Elle ne voulait pas dégrader cette dernière illusion de sa vie jusqu'à l'amour vulgaire que je lui avais témoigné. Si elle eût souffert seule, peut-être aurait-elle accepté cette suprême déception ; mais j'étais devenu véritablement mourant. La pitié, ce grand auxiliaire

des fautes des femmes, s'unit à son amour contre ses résolutions, et elle se décida à me montrer qu'elle me plaignait. Elle fat malheureuse en tout. Le jour où elle se résigna à me parler, j'étais plus souffrant qu'à l'ordinaire; j'étais aigri par ma douleur, par ma faiblesse à la supporter, par les soins esclaves dont j'étais entouré et que ma mauvaise humeur méconnaissait. Je les eusse traités d'abandon s'ils eussent été moins constants ; et je les appelais importuns, parce qu'ils étaient assidus.

La princesse s'était approchée de moi et me dit :

— Vous souffrez plus qu'à l'ordinaire ; crevez que ce n'est pas pour ceux qui vous témoignent le plus d'intérêt que ce spectacle est le plus douloureux.

J'étais mal disposé, et je répondis aigrement :

— Je comprends qu'il vous déplaise, madame, et vous paraisse maussade. Je vous épargnerai ce que vous appelez ce spectacle.

Je pense que quelquefois- dans ta vie tu as remarqué la perfidie avec laquelle la mauvaise humeur tourne à mal tout ce qu'on lui dit. Les paroles de la princesse eussent été plus explicites, elle m'eût dit alors ce qu'elle me dit plus tard, que j'aurais trouvé moyen, de lui en savoir mauvais gré. Elle fut confuse et malheureuse de ma dureté, plus malheureuse que confuse; car elle crut l'avoir méritée par la sienne. Je ne dis pas un mot pendant tout le dîner, et le lendemain je n'y parus pas. Ce qui pendant deux jours fut le résultat de ma fâcheuse humeur devint une nécessité le troisième ; le médecin me défendit de quitter mon appartement. Le mal s'accrut, et bientôt mon docteur, au bout de toute sa pharmacopée, m'ordonna l'air natal. L'air natal, quand on habite Saint-Pétersbourg ou les colonies , ce sont les eaux de Plombières quand on habite Paris ; c'est qu'il n'y a plus rien à tirer du malade. On ne jette pas facilement son bien par les fenêtres : aussi ce ne fut qu'à la dernière extré-

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mité que le docteur prononça son arrêt. L'espérance confiante de la princesse s'était traînée sur l'espérance intéressée du docteur ; elle avait compté sur une guérison ; elle ne s était préparée ni à ridée de ma mort ni à celle de mon départ : pour elle, c'était la même chose. A son sens, le mal que je portais en moi ne pouvait se guérir que par elle : je mourais d'amour. Alors il lui fallut aussi défaire toute sa belle idole ; mais ce ne fut pas, comme moi, pour la détester, ce fut pour la servir autrement. La pauvre femme crut s'êtr.e trompée ; elle s'accusa d'un rêve impossible ; elle chassa de son cœur cette foi à l'union immatérielle de deux âmes ; elle redescendu aux exigences réelles qu'elle supposait à ma passion ; elle s'humilia jusqu'à s'offrir à un homme qui ne l'avait jamais aimée et qui ne la désirait plus.

Une nuit, elle vint chez moi ostensiblement , en face de toute sa maison. En France, c'eût été une excuse à une pareille visite ; en Russie, la présence avouée de la princesse dans la chambre d'un homme, et d'un subalterne, fut considérée comme une action dont rien ne pouvait expliquer l'audace. Quand elle entra dans ma chambre, j'étais couché. Depuis un mois qu'elle ne m'avait vu , j'étais devenu d'une pâleur et d'une maigreur aur^se. Mon aspect lui serra le cœur comme un reproche. J'étais si faible que je ne pus la remercier de sa visite, et qu'elle prit mon silence pour un désespoir qui se refusait à toute consolation. Elle était tremblante et timide devant moi ; elle me prit la main et me dit à voix basse :

— Vous mourez, et vous ne pensez qu'à vous 1 Tu sais ce que c'est que l'entraînement d'un rôle joué ; on s'obstine malgré soi, et lorsqu'on n'a plus la force de le continuer, on s'attache machinalement à la circonstance qui vous y traîne encore. Je n'avais déjà plus rien dans le cœur des raisons étranges qui m'avaient poussé à aimer la princesse, et cependant je pris au bond cette parole d'amour pour récn-

gager une partie que je n'eusse plus assurément commencée. Je répondis amèrement :

— Dites plutôt, madame, que personne ne pense à moi.

— Et moi ! me dit-elle avec une larme dans les yeux.

— Vous! lui répondis-je, vous êtes heureuse, vous êtes une grande princesse si haut placée , si loin de moi , que de si misérables douleurs que les miennes ne peuvent monter jusqu'à vous.

— Oh ! me dit-elle d'une voix tremblante, je souffre ; si vous saviez tout ce que je souffre, si vous saviez...

Il y a des moments où l'homme est d'une cruauté et d'une fausseté inexplicables. Je ne haïssais point cette femme, je ne l'aimais pas, je ne souhaitais ni me venger ni l'obtenir, et j'agis cependant comme si j'avais été emporté par l'une de ces passions; je retirai brusquement ma main qu'elle serrait dans la sienne, et je lui dis en détournant la tête :

— Je ne sais pas, madame.

J'entendis les sanglots se heurter dans sa poitrine : du coin de l'œil dont je l'observais méchamment, je la vis porter tout autour d'elle des regards effarés; et, malgré la présence de l'esclave qui me servait et de celui qui l'avait suivie, elle se pencha vers moi et me dit d'une voix presque sinistre :

— Eh bien! Rodolphe, je vous aime.

Je poussai un cri de surprise. Elle crut arrêter l'élan de ma joie, elle me posa la main sur la bouche, en se détournant pour regarder derrière elle. Son mari venait d'entrer dans ma chambre; il amenait les médecins de la cour pour consulter sur mon état. J'appris plus tard que sa vanité l'avait empêché de s'irriter de la visite de sa femme, et je sus qu'il avait répondu à quelqu'un qui lui en parlait :

— Ce sont des idées à elle. J'ai toutes les peines du monde à l'empêcher d'aller voir nos esclaves quand ils sont malades.

La consultation ne fut pas longue ; elle se ht en ma pré-

sence et en présence du prince et de la princesse. La conclusion fut qu'il me fallait retourner en France. Le prince était de cet avis. L'incrédulité de la princesse sur l'efiicacité de ce moyen de guérison, la manière dont elle le combattit, me prouvèrent qu'elle croyait m'a voir apporté le souverain remède à mon mal.

— 11 entre beaucoup d'ennui, dit-elle, dans cette maladie ; eh bien! jusqu'à ce que M. Labié puisse revenir parmi nous, nous viendrons lui tenir compagnie.

J'étais véritablement fort mal, et, soit que ce fût soin de moi-même ou pitié pour l'erreur de la princesse, j'arrangeai une phrase que je crus bien significative pour repousser sa déclaration, et je répondis :

— Il est trop tard, madame.

Elle n'en prit que ce qui lui convenait; pour elle ce mot : Il est trop tard, ne voulut pas dire : Je ne vous aime plus ; il signifia seulement : La joie du cœur est devenue impuissante contre la maladie du corps.

— Eh bien! partez, me dit-elle, partez, nous vous attendroDS.

Le prince la regardait me parler, elle s'en aperçut et continua :

— Notre fils n'aura pas d'autre gouverneur que vous. Cet enfant vous aime, il vous estime et vous respecte, il vous a compris comme nous ; revenez, monsieur.

A cette dernière partie de la phrase, le prince s'était éloigné pour laisser sa femme dire ce qu'il appelait ses utopies et ses idées libérales. 11 avait rejoint les médecins, elle prit le moment au vol et me dit tout bas :

— Rodolphe ! pardonnez-moi, et revenez.

J'avais un mauvais démon dans le cœur, ou plutôt cette malheureuse femme était prédestinée à toutes les souffrances. Je lui mentis encore ; et, la dévorant du regard, je lui pria ia main fortement et lui dis tout bas :

— Et si je reviens?

Elle me regarda avec un bonheur dans les yeux qui me perça le coeur.

— Si vous revenez, me dit-elle, oh! alors.. ; Elle s'arrêta. Tout son corps frémissait.

— Alors ? répétai-je tristement et en l'interrogeant toujours du regard. On eût dit que son cœur l'étouffait ; elle passa sa main sur sa poitrine comme pour presser l'explosion, et me dit avec un effort inouï :

— Eh bien! alors tout ce que tu voudras.

Elle s'enfuit de mon lit, et je ne pus lui répondre.

Le lendemain je m'embarquai sans la voir; je revins en France, et, pendant plusieurs mois, je ne pensai qu'à ma santé. On m'écrivait souvent de Poissie. C'était mon jeune élève qui était chargé de cette correspondance, et dans la chaleur de l'intérêt qu'on lui apprenait à me témoigner, je devinais le véritable auteur de ces lettres. Grâce aux mains par lesquelles mes réponses devaient passer, il était facile de traduire la politesse de mes remercîments en témoignages cachés d'un amour reconnaissant. Les raisons qui m'avaient fait quitter la France existaient toujours, et dès que ma santé fut rétablie, il me fallut penser à repartir. Je me consultai pour savoir si je retournerais en Russie. Je ne voulais pas tromper la princesse à cette époque, je te le jure sur mon honneur , je ne le voulais pas ; mais les circonstances conspirèrent contre moi. Saint-Pétersbourg fut encore le seul exil qui me restât libre. Tu sais pourquoi. Une fois forcé d'y retourner, je fis comme il arrive toujours en pareille circonstance, je trouvai les meilleures raisons possibles pour reprendre la vie que j'avais trouvée insupportable, le rôle que j'avais jugé ignoble; et puis, à te dire vrai, j'arrivai encore à être de bonne foi. Enfermé dans une petite ville du Midi, où j'étais allé respirer l'air chaud de notre pays, j'en avais trouvé les mœurs si étroites, les ma-

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nières si vulgaires, les femmes si criardes, les conversations si étiques : te le dirai-je enfin? ces visages mal peignés, ces femmes en vieux chapeaux, qui portaient des socques et des gants de coton, tout cela plaida pour ma princesse si élégante, si suave, si parfumée dans son boudoir de soie, dans ses fourrures d'hermine, dans ses équipages à quatre chevaux : je me trouvais le dernier des sots, le plus imbécile des hommes, je ne méritais pas un pareil bonheur, j'en étais indigne, je ne l'avais pas compris, j'étais un vrai rustre, je me méprisais d'avoir méconnu ce cœur, cet amour ; et alors j'eus peur de l'avoir perdu ; avec cette peur il me devint un besoin, une nécessité, et je n'étais pas encore rétabli que j'annonçai mon retour à Saint-Pétersbourg. La princesse sut que j'y retournais malade, elle crut que j'y retournais fou d'amour. Qui ne s'y serait pas trompé ?

Un an s'était passé quand j'arrivai à Saint-Pétersbourg. Pendant toute cette année, et pendant quelques mois de ma longue maladie, une enfant que j'avais oubliée était devenue une femme. Sa jeunesse avait fleuri tout d'un coup, comme sous les vitres de nos serres les boutons de cactus s'ouvrent en une seconde et s'épanouissent dans toute leur magniiicence. La première personne que je vis, lorsque, entré dans le palais, je me rendis à l'appartement de la princesse, ce fut une belle jeune fille que je crus ne pas reconnaître. Assise à son piano, elle se leva lorsque j'entrai. Une taille fluide, élégante, un visage achevé, calme et souriant, un regard où languissait une espérance, un accueil d'une grâce pleine de dignité, tout cela me surprit le cœur : cette belle jeune fille, c'était l'enfant turbulente dont je t'ai parlé, cet ange c'était Douchinka.

Quand sa mère entra, je la regardais encore; quand j'eus regardé sa mère, j'aurais voulu être resté en France : j'avais déjà un crime dans le cœur, car je tremblais comme un coupable. Tout me perdait, ou plutôt tout perdait la

princesse. Elle fut heureuse du trouble qu'elle vit en moi, elle l'interpréta en sa faveur. Notre entrevue ne fut que d'un moment, je sortis désespéré.

Laisse-moi te faire comprendre, comme je les ai comprises depuis, toutes les douleurs qui ont dû frapper au cœur l'infortunée qui m'aimait.

C'est un grand tort de croire que dans les fortes passions de l'âme les détails de la vie ne sont que de secondaires événements : écoute bien ceci. En Russie, à Saint-Pétersbourg, parmi les femmes d'un rang élevé, toutes les actions de la vie out une heure marquée et donnée à des soins qui ont toujours quelques témoins. L'appartement d'une femme russe n'est ni un harem, ni un gynécée ; on y arrive , mais à des heures de convention, mais en passant par des salons, par des antichambres remplies d'esclaves, mais précédé par un valet qui trouve toujours la porte ouverte pour vous annoncer. Je m'étais fait à cette vie ; je n'en comprenais point d'autre, là où je n'en voyais point d'autre. Quand j'arrivai, ce n'était plus cela. Pendant un an, une femme avait rêvé au moyen d'assurer le mystère et la facilité de son amour, ou plutôt d'un amour auquel elle sacrifiait le sien. Pour cela elle avait dérangé toutes les habitudes de sa vie, qui étaient les habitudes de sa famille et de sa nation. Elle avait éloigné des entours de son appartement ce peuple d'esclaves qui la gardaient des yeux et des oreilles ; elle avait habitué son mari à lui voir prendre des heures de solitude, où elle ne voulait pas être dérangée et dont elle ne rendait pas compte : il y avait moyen d'entrer et de sortir de chez elle sans être vu. Tout un an employé à ce résultat, tout un an de ruse, de volonté, d'exigences, de combats, tout un an où elle avait subi l'accusation de caprices fantasques, et au bout duquel on ne lui avait cédé que comme on le fait à un esprit malade, à une insensée. Insensée et malheureuse en effet, plus malheureuse que je ne puis te le dire ; car moi qui lui ai

donné toutes ses douleurs, qui les lui ai versées goutte à goutte jusqu'à la dernière, qui les lui ai vu subir, c'est à peine si je les comprends et me les rappelle maintenant, tant elles pénétraient dans son âme par des blessures inaperçues, par des piqûres qui ne saignaient pas.

A partir de ce jour, disparut pour moi la vie monotone que j'avais menée à Saint-Pétersbourg ; ce fut une alerte perpétuelle : aucune parole ne m'arrivait indifférente, et je n'en laissais échapper aucune sans en craindre la portée. Je n'eus pas à attendre longtemps l'effet de ma mauvaise foi; le lendemain du jour où j'étais arrivé, je me rendis chez la princesse. Tout était si confus en moi à ce moment, que je ne puis te dire si je n'espérais pas déjà y rencontrer Douchinka ; peut-être n'était-ce pas pour la voir, peut-être ne désiraisje sa présence que pour n'être pas seul avec sa mère. Eniin j'allai dans ce salon où je l'avais vue la veille ; elle n'y était pas : je la supposai dans le boudoir de sa mère, j'entrai ; la princesse était seule. Cette manière inaccoutumée de me présenter chez elle m'embarrassa, elle s'en aperçut et sourit de mon trouble.

— Oh ! me dit-elle avec une voix douce comme une promesse de bonheur, avec un sourire dans les yeux et sur les lèvres; oh ! tout est bien changé.

Le croiras-tu ! toi, faiseur de romans , toi qui fais état d'étudier le cœur, et qui, grâce à la mode actuelle, l'étudiés volontiers par ses mauvais côtés ; croiras-tu qu'à ce moment je me sentis du mépris pour cette femme? Je devinai tout ce qu'elle avait fait, je devinai dans quel but ; il me parut odieux, grossier, vil ; moi qui avais joué la mort pour arriver à ce but, qui avais mis ma vie à ce prix, j'eus la cruauté de méconnaître ce dévouement où elle n'entrait que comme victime, et moi comme vainqueur, et j'eus la lâcheté de le mi laisser voir. C'était une fatalité singulière entre cette »emme et moi. Les circonstances que le hasard semblait ar-

ranger exprès, ou plutôt que son amour arrangeait lorsque nous étions séparés, la flattaient de l'espoir d'un amour digne d'elle ; et, toutes les fois que nous étions réunis, j'apportais immanquablement une déception à cet espoir. Enfin, à ce mot si confiant qu'elle m'avait dit, je me souviens que je répondis cette détestable phrase :

— Je le vois ; mais n'avez-vous pas peur qu'on vous soupçonne ?

Je répondais par une observation, par une raison de prudence, par une frayeur même, à ce dévouement si long et si absolu: et je ne m'étais pas même mêlé à cette crainte. — N'avez-vous pas peur qu'on vous soupçonne? lui avais-je dit. Pour un cœur comme le sien, c'est comme si elle se fût précipitée dans mes bras, et que je les eusse fermés en lui disant : Prenez garde qu'on ne vous voie. Sans doute à ce moment elle ne sentit pas toute la brutalité de ce mot, sans doute elle ne le sonda pas jusqu'au fond, car elle me regarda avec plus d'étonnement que de douleur. Une explication m'épouvantait, je voulais l'éviter à tout prix, et je pensai pour la détourner au moyen sur lequel j'avais compté pour la prévenir. A défaut de la présence de sa fille, je lui parlai d'elle.

— Je croyais votre fille ici? lui dis-je.

Je vis l'âme de la princesse chanceler dans ses yeux; elle fut sur le point de succomber à ce ton froid, à ces réponses inouïes : mais elle se rattacha à une dernière espérance. Dans ce naufrage de tous ses rêves de bonheur elle se reprit à un brin de probabilité. Elle s'imagina que la distance des conditions m'intimidait ; elle qui méprisait souverainement ce préjugé de la naissance, elle me le supposa pour expliquer par quelque chose de vulgaire et de puéril ce qui sans cela eût été épouvantable. Ce fut encore un bienfait de son âme de me sauver l'issue brutale qui menaçait de terminer notre entrevue ; elle espéra du temps, d'une heure peut-être, la

disparition de cette gêne, et m'interrogea sur les circonstances de mon voyage. Conçois-tu ce que devait souffrir cette âme toute de délicatesse qui était restée toute une année sur ce mot : « Alors, Rodolphe, tout ce que tu voudras ! » et qui était réduite à m'interroger sur le nom de mon médecin et le nombre de postes que j'avais courues. Cependant la conversation durait, je répondais haut, vite, mal ; mais je parlais beaucoup, de peur de questions embarrassantes. Toute une heure s'était passée depuis mon entrée ; je regardais la pendule à tout instant, et, en voyant l'heure se passer sans que nous fussions interrompus, je devinais toutes les précautions qu'elle avait prises, je les accusais, je la calomniais, et je ne puis te dire par quel excès d'impatience j'arrivai au comble de la brutalité. C'était la princesse qui me parlait, et son âme retournée en arrière se complaisait dans ses souvenirs ; elle me disait avec quelle anxiété mes lettres étaient attendues, comment on les lisait en famille, comment son fils en était fier, comment le prince lui-même était obligé de les louer, comment sa fille Douchinka en parlait avec chaleur comme du langage d'une âme haut placée. A ce nom je regardai la princesse, et lui dis avec une expression qui ne lui dévoila rien, tant elle était préoccupée elle-même:

— Quoi! elle aussi?

— Oui, répondit vivement la princesse, elle aussi, ma fille, ma Douchinka, qui n'est plus l'enfant gâté que vous trouviez si importun, qui est une âme faite, un cœur que vous aimerez.

Je baissai les yeux et me renfermai en moi-même avec ces derniers mots : — Un cœur que vous aimerez. La princesse continua :

— Oui, tous, tous faisaient votre éloge et moi seule en jouissais. Que de fois, en entendant lire vos lettres, je les comparais en mon cœur à ces bouquets de l'Orient qui, pour les yeux indifférents, n'ont que de l'éclat et des parfums,

mais qui ont une langue d'amour pour celle qui en sait le secret ! Je me retirais seule dans un coin pour n'avoir pas l'air de comprendre comme comprenaient les autres ; puis je demandais au pauvre Y van vos lettres qu'il gardait si bien, et que je l'accusais de laisser traîner partout. J'usais de ruse et de tyrannie pour les avoir ; puis quand je les avais, je disais, pour ne pas les rendre, que je les avais perdues.

C'est ainsi qu'elle me parlait, doucement, le bonheur dans les yeux, en me figurant du geste et de la voix cette scène où elle avait été si heureuse : et moi, moi j'écoutais tout cela comme un importun bavardage. Cette voix ne m'avait dit qu'un mot que j'eusse bien entendu: « Vous aimerez Douchinka, » et ce mot ne finissait pas dans mon cœur. On eût dit qu'il n'était composé que d'un son qui vibrait toujours en se gonflant. Elle m'avait dit : « Vous aimerez Douchinka, » et maintenant que me disait-elle? Pourquoi me parler encore, qu'avais-je à faire de tout cela ? Sa parole m'était insupportable, elle m'obsédait, m'exaspérait; et, l'interrompant tout à coup, je lui dis :

— Vous ne recevez donc plus personne, madame?

Elle était trop accoutumée au malheur pour ne pas le comprendre vite. Si tu te rappelles le désespoir de sa désillusion, lorsqu'en réponse à l'amour saint et pur qu'elle avait rêvé, elle ne trouva en moi que l'expression d'un désir presque brutal, si tu te le rappelles, juge l'horrible convulsion de douleur qui dut la saisir, lorsqu'elle découvrit qu'une humiliation de plus ne lui avait valu qu'un outrage de plus. 11 y eut un éclair d'une si terrible angoisse dans ses yeux, qu'enfin je m'éveillai de ma barbarie : j'eus pitié d'elle, j'eus cette pitié fatale qui est plutôt une faiblesse qu'une générosité, qui s'épouvante du mal qu'on a fait, et cherche à le consoler, en prévoyant cependant qu'il reviendra plus douloureux encore. J'eus cette pitié qui, chez un médecin, consisterait à panser une blessure incurable, tout assuré qu'il

est que tôt ou tard il faudra abattre le membre qu'elle dévore. Pitié détestable qui n'éteint pas les douleurs de la blessure, qui laisse longtemps souffrir, pour finir par arracher le mal avec une douleur de plus, la perte de l'espoir qu'on avait eu de guérir. Epouvanté de l'aspect de la princesse, je ne pus le supporter, et lui dis :

— Oh! pardonnez-moi, madame; je suis un malheureux, un insensé : je vous aime, mais je souffre; je souffre horriblement.

Ma raison s'en allait, je le sentis; je sentis que je n'étais plus maître de mes paroles, que dans mon trouble "je pourrais indifféremment dire à cette femme que je l'aimais ou que je la détestais. Je n'eus le courage ni de tant de mensonge, ni de tant de loyauté : je la quittai brusquement.

En traversant le salon de musique qui précédait son boudoir, je m'entendis appeler, et sur une galerie circulaire qui tournait autour de ce salon, à une grande hauteur, j'aperçus Yvan. Pour la première fois, je vis ouverte une porte qui, de mon appartement, donnait sur cette galerie. Je demandai brusquement à mon élève qui lui avait permis d'ouvrir cette porte, et il me répondit ingénument que depuis mon départ sa mère avait ordonné qu'elle demeurât libre.

— Mais, si vous le voulez, continua l'enfant, elle restera fermée comme autrefois.

— Oui! lui répondis-je avec exaltation, fermez-la, fermez-la, et qu'elle ne se rouvre jamais.

L'enfant se retira, et la porte tomba après lui. J'étais demeuré immobile au milieu du salon, atterré par le tumulte de mes idées, mesurant avec effroi toute la signification de cette porte ouverte. J'avais l'œil fixe et la tête penchée, lorsque je sentis une main s'appuyer doucement sur mon épaule. Je crus que c'était la princesse qui m'avait entendu; je me retournai, effrayé de ce qu'elle avait dû éprouver en voyant fermer, par mon ordre et par la main de son fils,

cette porte, ouverte par elle et pour moi. Ce n'était pasU princesse : c'était Douchinka, qui me dit avec un doux

sourire :

— Nous avions compté que cela vous engagerait à descendre plus souvent dans notre salon de musique.

J'allais répondre, lorsque la princesse entra, A la première parole, je vis qu'elle m'avait entendu; car elle dit en souriant à sa fille :

— Il ne faut pas vous étonner de la colère de M. Rodolphe ; il a cru que c'était Yvan qui avait fait cette faute.

— Est-ce que c'est une faute? dit Douchinka, puisque c'est vous qui l'avez fait ouvrir?

— Avec tout autre que monsieur, dit la princesse, il en eût peut-être été ainsi, mais avec lui, c'est moins que rien.

— Ce n'est pas même une imprudence , ajouta-t-elle à voix basse et en s'adressant à moi.

Il y avait dans le ton de la princesse tant de mépris haineux, que j'espérai qu'elle parlait selon son cœur : il n'en était pas ainsi. Un premier élan de douleur l'avait emportée hors de son caractère -, elle s'était cru la force de faire le mal : elle n'avait que celle de le souffrir. L'idée de son mépris, de quelque manière qu'il m'arrivât, me rendit quelque présence d'esprit, et j'essayai d'aggraver son tort, pour avoir un droit à être irrité.

— Je comprends que vis-à-vis de moi ce ne soit rien ; il importe peu à quelle heure et de quelle manière je pénètre ici : on ne prend pas garde à si peu de chose , et on peut bien me permettre la liberté qui est le droit de vos esclaves.

— Oh ! me dit la princesse, vivement et Rapprochant de moi, ce n'est pas cela que j'ai voulu dire, monsieur; je puis être injuste, mais pas assez ridicule pour vous humilier de votre position. Puis elle ajouta tout bas :

— Ce ne sera pas là ma vengeance.

3 rentrai chez moi, et pour ia première fois je remarquai le c placement qu'on avait fait de plusieurs meubles pour laiss f libre cette fatale porte. Ce fut alors que je pus considérer na position avec quelque calme. Tout ce que je puis appeler Ifcs raisons raisonnées me disait de partir. Nul doute que la princesse ne devînt mon ennemie, qu'abandonné par elle â la capricieuse estime du prince, je ne fusse bientôt en butte à une foule de petites persécutions qui me rendraient mon état insupportable ; mais ce qui parle plus haut que les raisons , ce vague désir qui mène notre vie sans justifier le parti qu'il nous fait prendre , cet instinct inexplicable du cœur me disait de rester. Jamais , à l'époque où j'avais été le mieux placé dans cette maison, je n'avais senti aussi fortement le besoin de ne la point quitter. Enfin , ne voulant pas faire ce qui était raisonnable, et ne pouvant justifier ce qui ne l'était pas, je m'arrêtai à cette résolution des irrésolus, de vivre au jour le jour, et d'attendre du hasard une circonstance qui me dictât mon devoir.

Pendant les huit jours qui suivirent cette misérable scène, je marchai tête baissée. L'expression est vraie dans tous ses sens. Je ne regardais pas plus physiquement que moralement autour de moi. J'écrasais les pieds et le cœur des gens avec qui je vivais. J'éprouvais une sorte d'hébétement féroce qui me poussait en avant. J'émettais les opinions les plus saugrenues que je soutenais avec un entêtement ridicule; à table, je demandais, je refusais, je buvais, je mangeais, je ne mangeais pas sans savoir et sans voir : je répondais sans avoir écouté. Deux fois, en levant les yeux, je vis le regard de la princesse qui m'observait avec une sorte de terreur. Qu'imaginait-elle ? Peut-être y aurais-je pensé si je n'avais vu aussi Douchinka me considérer avec une curiosité inquiète. Je devais lui paraître un fou, un brutal. Je m'en sentis furieux. Je haïs la princesse de m'avoir pour ainsi dire forcé à donner à sa fille cette mauvaise opi-

nion de moi. Alors je rentrais mécontent dans mon appartement; je m'y promenais en poussant des exclamations qui ne s'arrêtaient à rien : il est impossible de rendre par des paroles tous les tumultes de mon âme. lime prenait Jes peurs inconcevables. Ce mot de la princesse : Ce ne sera pas là ma vengeance! m'épouvantait. Que pouvait-elle contie moi? Me chasser? Je l'en aurais remerciée alors. Me tuer0 La vie ne m'importait plus. Et pourtant j'avais peur. Le cœur sentait le malheur que l'esprit ne pouvait apercevoir. J'étais comme ces oiseaux de nos côtes , qui battent l'air de leurs cris et de leurs ailes longtemps avant que le plus expérimenté pilote soupçonne l'orage à l'horizon.

Cependant cette vie était insupportable plus longtemps. Je ne sais toutefois quelle issue elle aurait eue, si un coup de foudre qui a remué le monde ne fût venu secouer ma pauvre existence.

J'avais quitté Paris le 15 juillet 1830. J'étais encore en route quand la nouvelle de notre révolution partit pour toutes les capitales du monde. J'arrivai avant elle à Saint-Pétersbourg. La nouvelle avait fait comme les nuages du ciel qui se poursuivent, s'atteignent, se joignent et éclatent en un seul orage ; partie jour par jour de Paris, l'histoire de chaque jour de cette révolution avait atteint sur les chemins l'histoire du jour précédent, et lorsque nous en fûmes frappés à Saint-Pétersbourg, ce ne furent ni les ordonnances, ni le 27, ni le 28, ni le 29 juillet que nous apprîmes, ce fut le trône renversé, le peuple vainqueur et la vieille famille des Bourbons chassée de France. Saint-Pétersbourg en fut éveill£ en sursaut à quatre heures du matin. Aucune misérable bourgade de France n'en fut plus violemment saisie que cette cité d'esclaves et de soldats. Je dormais quand le prince me fit appeler. Il tenait les journaux que l'ambassade lui avait envoyés ; il les avait lus, il ne les comprenait pas, il me demanda ce que cela voulait dire. Sur

mon âme je te dis vrai : il me lit lui expliquer ce que c'était que le peuple ; un peuple qui se révolte, un peuple qui dur se un roi, qui se bat contre des troupes royales ! Il croyait lire un conte de fées : ils prennent le Code civil rr un roman. Je fus ivre de joie un moment, je ne sais ce que je lui dis. Je le traitai en prince russe, je l'humiliai ant mon grand nom de citoyen français. Je refis en une [îute la conquête de toutes les capitales du monde; et j entrais en vainqueur à Saint-Pétersbourg avec Murât , avec Ney, avec Napoléon, pour rétablir la Pologne et révolutionner la Russie ; quand la princesse et ses enfants arrivèrent, éveillés avant l'heure par des esclaves qui avaient deviné qu'il se passait une chose grave, c'est moi qui leur appris cette grande nouvelle ; j'arrachai les journaux des mains du prince pour les lire. Je leur expliquais Paris, l'Hôtel-de-Ville, le Louvre, les quais, le Palais-Royal, les Tuileries. Je prenais les mains de la princesse, je lui parlais avec transport, je parlais de même à Douchinka ; ni plus ni moins pour elle que pour sa mère : à ce moment, je n'aimais ni ne haïssais personne ; de la hauteur des sentiments patriotiques où j'avais monté mon àme, tout m'était de niveau au-dessus ; je criais France ! France ! France ! c'est mon pays! ! ! Je pleurais, j'étais fou.

Oh ! les misérables qui demandent compte à la jeunesse de ses délires forcenés et de ses pensées dissolvantes; qui font crime aux uns de conspirer haut le front et de mourir sous le soleil qui les fit vaincre, à d'autres d'inonder la société de leurs récriminations acharnées contre tout lien social; de verser dans leurs livres, dans leurs drames, dans leurs paroles, l'audacieuse négation de ce qu'on a si longtemps appelé devoir : oh ! les misérables qui ont fermé la France et l'Europe aux généreuses croyances de la jeunesse ! ces deux douzaines d'escrocs qui se sont glissés dans le fort politique et ont baissé la herse après eux; ils de-

mandent pourquoi tout s'en va, pourquoi s'en va toute religion, pourquoi tout respect des familles, pourquoi Uute sainteté du mariage, pourquoi toute probité, pourquoi enfin rien n'est plus solidement vrai? C'est que la grande promesse des temps n'a pas été fidèlement tenue. C'est que la sainte liberté ne s'est pas trouvée dans la royauté démcHe comme une prisonnière au fond d'une autre Bastille. CYst que la révolution de juillet a été un mensonge !

A la colère qui m'emporte, tu dois juger du bonheur que j'éprouvai. Je sortis du palais pour aller courir dans Saint- Pétersbourg. La ville se taisait. J'entrai chez quelques amis. Je trouvai un jeune officier des gardes qui dansait sur son uniforme : il avait emprunté un habit bourgeois, il voulait sortir en bourgeois (un des plus grands crimes russes) ; s'il eût trouvé une veste, il l'eût mise pour ressembler à ce magnifique peuple français. Je n'étais pas en disposition de le calmer. Je ne connaissais guère que des jeunes gens, et je ne connaissais guère que ceux qui savent que l'esclavage en Russie date à peine de deux siècles, et que le sauvage pouvoir de Nicolas n*est qu'une insolente usurpation. Je fus émerveillé de trouver chez ceux que je visitai quelque chose de l'orgueil que j'éprouvais comme Français. Mes Russes s'y associaient comme hommes, les pauvres diables n'y avaient pas d'autres droits. Je passai presque toute ma journée à me féliciter. Pais je rentrai chez mon prince ; il rentrait de son côté. Je venais de chez quelques sous-lieutenants, il venait de chez l'empereur ; nous avions un air bien différent : j'étais radieux, il prit un ton rogue.

— Eh bien? lui dis- je d'un air de confiance.

— Eh bien ! me répondit-il, vous avez fait de jolies choses I L'empereur est furieux.

Je m'imaginai que cela n'y faisait rien. Le jour même, je m'aperçus que cela faisait quelque chose à la France, quelque chose à moi, pauvre Français obscur.

Si • voulais faire de la politique, j'aurais bien des choses à tf acontcr sur nos ambassadeurs ordinaires et extraordir es ; mais je réduis toutes mes observations sur notre d imatie à ce qui me regarde. Huit jours avant celui d l je te parle, tout ce qui était français était choyé, ca- ;, distingué à Saint-Pétersbourg ; huit jours après, nous éticis en haine, huit jours encore après en mépris à la domesticité de l'empereur Nicolas. J'eus ma part de tous ces sentiments. Les épigrammes sur le roi bourgeois me torturaient. C'est que l'amour du pays à l'étranger est tout diiïérent de celui qu'on éprouve dans l'intérieur. Ici, vous vous êtes vite séparés du gouvernement qui vous représentait mal, vous imaginant que l'étranger en tiendrait compte : c'est une erreur. En Russie, la France est un nom collectif qui comprend le souverain et le savetier ; on ne sépare pas, à cinq cents lieues, le gouvernement du peuple. Quand le gouvernement est traité de lâche, le peuple est souffleté ; quand le souverain passe pour ridicule, le peuple se trouve un pasquin. J'entendais tout cela, je m'en indi- Ë aais, je me récriais, on me battait par de bonnes raisons, on me battait encore plus par ces mille insolences qui n'autorisent pas un homme à demander raison et qui l'insultent par tous les endroits.

Ce que je t'ai dit du prince doit te faire deviner que, du moment que l'empereur eut témoigné qu'il trouvait mauvais que la France eût remué sans sa permission, celui-ci s'arrangea pour être de son avis , et ce fut par l'impertinente froideur qu'il me montra quïl manifesta cette opinion. Tout cela avait duré quinze jours, pendant lesquels j'avais soutenu le combat, espérant de chaque courrier une mesure d'énergie qui me vint en secours et m'apportât un argument. Pendant ces deux semaines, je n'avais guère pensé à mon cœur, et cependant je l'avais laissé s'engager dans un sentier que, peut-être plus calme, j'aurais craint

d'aborder. Voici un des plus inexplicables moments ai ma vie.

Tous les soirs, autorisé par l'intérêt des nouvelles du ^our, je descendais à ce salon de musique, où la famille se rémissait quand nous étions seuls; l'indifférence de la prin sse vis-à-vis de moi, l'intérêt de son âme, qu'elle semblait a oir dirigé exclusivement vers ces idées de liberté sur lesquelles nous pouvions nous entretenir sans nous blesser, tout cela m'avait rassuré, et je m'étais accoutumé à ce bonheui de tous les jours, à ces entretiens intimes, où la politique tenait une si grande place, que je me figurais que je n'y cherchais pas autre chose. Parmi toutes les circonstances de cette révolution que je cherchais à faire comprendre à la princesse et à sa fille, elles avaient souvent remarqué l'enthousiasme excité par la Marseillaise. Un soir elles me demandèrent si je la savais, et voulurent l'entendre. Je me mis au piano; je la chantai. La princesse était assise en face de moi, sa fille était debout à mon côté. Au second couplet, Douchinka savait le refrain, et le répétait avec moi à la fin du chant ; elle y mettait une énergie qui semblait épouvanter sa mère qui la regardait avec anxiété.

Oh! que cette circonstance semblera sotte et ridicule aux grandes dames de nos petits salons parisiens ! Gomme elles poufferont de rire à l'idée d'une femme chantant la Marseillaise avec un éclat et une chaleur qui me faisaient tressaillir ! Quelque associée d'agent de change demandera si ce n'était pas une marchande de pommes? Et c'est ici que je voudrais que tu sentisses comme moi combien les lieux modifient la portée des moindres choses! Véritablement, en France, à Paris, une jeune fille chantant la Marseillaise à un piano , ce serait une grosse réjouissance d'un quart d'heure qu'il ne faudrait pas recommencer tous les jours, sous peine de ridicule ; mais dans ce palais de prince, cette lille de prince ; dans ce pays d'esclaves, cette maîtresse de

tant d'esclaves; mais loin de noire France, cette fille de la Russie me chantant la chanson de gloire de mon pays, cette noble et suave créature prêtant sa voix du ciel aux rudes accents de l'hymue de la patrie, cela, rien que cela, c'était un charme indicible, enivrant ; et quand je la contemplais, le front haut, l'œil élevé, le sein haletant, chantant et criant liberté avec une sorte d'ardeur extatique, je la voyais comme une de ces blanches valkiries de la vieille théogonie du Nord présidant au combat, et excitant le courage des guerriers. Elle me devenait une divinité/

C'est alors que j'appris ce que signifiait pour elle et pour moi cette union de nos voix dans un même chant; c'est alors que je démêlai dans cette âme céleste pourquoi elle allait demander à la chanson d'une nation étrangère le droit de crier liberté ! Sa mère ne s'y était pas trompée, sa mère nous observait. J'avais été témoin des efforts de la nature pour arracher la jeunesse de Douchinka aux liens trop tôt dénoués de son enfance. Je ne me doutais pas que c'était le tour de son âme, et que d'autres sentiments que ceux que je lui croyais, et pour lesquels elle voulait être libre, parlaient dans cette invocation à la liberté.

Un jour nous étions réunis dans ce salon, et là, comme c'était notre coutume, nous chantions ensemble, nous chantions la Marseillaise; le prince entra, il écouta quelque temps avec impatience, puis il finit par nous dire brusquement :

— Vous avez un grand amour de musique depuis quelque temps? La princesse était présente, elle se tut et nous regarda.

— Mon père, dit Douchinka, est-ce donc mal de chanter ensemble?

Si le prince n'eût été sous l'influence d'une préoccupation de courtisan, il eût pu dans cette question trouver matière à comprendre et à faire cesser sans retour ce qui lui déplai-

sait ; mais il ne pensait qu'au but présent, et il répondit avec humeur :

— II me semble, au moins, que vous devriez avoir assez de cette chanson de jacobins!

— Eh bien ! dit Douchinka toute joyeuse, nous chanterons autre chose.

Une larme que je vis border la paupière de la princesse, m'en dit plus que cette réponse de Douchiuka. La soirée se finit sans que j'osasse regarder en moi-même. L'alarme que j'avais éprouvée à la première observation du prince, la joie que je retrouvai à la réponse de Douchinka, me confondirent. 0 faiblesses inexplicables de l'âme, misères de la vie du cœur! Croiras-tu jamais à quoi je passai cette nuit? A me consulter sur ce que je sentais, n'est-ce pas, comme j'avais tait un an avant; à réfléchir à mon avenir? Crois-tu que je pensais à ma position précaire en Russie, devenue plus précaire que jamais, par la haine qu'on portait au nom français? Oh! non, non; ces misérables soucis de la raison ne me vinrent pas même à l'esprit. Il y avait en moi une nécessité bien autrement impérieuse, une nécessité à laquelle il fallait satisfaire, pour un jour, pour une heure peutêtre ; une nécessité comme la soif, comme la faim, qui s'attaque à tout pour le besoin du moment; n'importe, c'était un jour, c'était une heure. Je passai la nuit à composer une chanson sur l'exil de Henri V. Je fis les paroles, je fis la musique, je l'écrivis, je la copiai; et le soir même, je l'essayais, avec Douchinka, au piano du salon de musique, sous les yeux du prince, qui riait de la versatilité du peuple français ; sous ceux de la gouvernante allemande, qui s'émerveillait de mon atmiraple dalent, et sous le regard de la princesse qui souffrait. Quand le prince fut sorti, Douchinka courut à sa mère qui était seule dans un coin du salon, et lui dit :

— Maman, remerciez M. Rodolphe; on dirait qu'il a de

viné combien vous aimez à l'entendre; et c'est d'autant plus aimable à lui d'avoir fait cette chanson, que, pour ïlatter mon père, il a sacrifié ses opinions à votre plaisir.

La princesse sourit amèrement en me regardant ; la rougeur venait de me monter au front. Je ne savais comment expliquer cette misérable chanson. Au fort de la fièvre que me donnait l'idée de ne plus revoir Douchinka, de ne plus chanter avec elle, j'avais couru au moyen qui me paraissait le plus sûr pour me garder ce bonheur, pour me le faire presque commander par la sotte admiration du prince pour les exilés d'Holyrood. Je n'avais d'abord vu là-dedans qu'une ruse d'amour; le peu de mots de Douchinka m'avaient mis ma folie à nu ; et puis quelque chose de plus poignant peutêtre que le démenti donné à mes propres opinions me rongeait au fond : c'est que Douchinka dédiait à sa mère cette complaisance de mon cœur, et n'en gardait rien, elie pour qui tout avait été fait. J'étais confus, triste, courroucé ; je balbutiai avec un mauvais ricanement :

— Oh! c'est un jeu ! une plaisanterie !

La princesse me regarda d'un air indéfinissable ; il y eut dans sa physionomie un combat de sentiments amers qui finit par se faire jour dans une parole lente, mais fortement appuyée ; elle me répondit :

— Si les opinions politiques d'un homme lui sont une plaisanterie , il faut lui pardonner de se faire un jeu de tout.

— Madame ! m'écriai-je vivement, vous ne me supposez pas assez lâche pour...

La princesse me regarda encore ; je m'arrêtai, car j'allais lui répondre sur ce que sa fille devait ignorer, sur ce qui n'avait de confident qu'elle et moi.

— Assez lâche pour quoi? me dit- elle, pour avoir fait cette chanson? Je ne le crois pas. Aussi je suis persuadée qu'elle n'est pas de vous.

— Oh ! si, s'écria Doucbinka d'un ton triste , elle est de M. Rodolphe, et c'est pour cela que je la trouve charmante.

— Elle est surtout admirablement sentie, dit la princesse ; c'est bien l'expression d'un cœur qui pense sérieusement ce qu'il dit, qui aime sincèrement ses princes exilés.

— Oh! vous êtes bien méchante , maman, dit Doucbinka en faisant une petite moue charmante à sa mère ; M. Rodolphe n'a fait cela que pour nous , et vous devriez lui en savoir gré.

— Je ne puis que lui savoir gré d'exprimer avec chaleur ce qu'il sent si vivement ; c'est si naturel ! répondit la priucesse en me raillant de la tête aux pieds et m'accablant de son air de mépris.

C'était trop. Je rompis la glace, je risquai tout; je regardai insolemment la princesse et lui dis en face :

— Vous avez plus raison que vous ne croyez , madame. Jamais romance ne fut l'expression d'un sentiment plus vrai, et si vous vouliez la comprendre, vous jugeriez qu'il n'y a qu'un amour bien puissant qui ait pu me la dicter.

La princesse ne répondit pas , tant elle fut stupéfaite de mon audace. Douchinka n'y vit pas autre chose qu'un amour-propre d'auteur, et elle s'écria :

— Eh bien ! je la prends pour moi.

Je me sentis heureux ; je triomphai. La princesse était froide et pâle.

— Je la chanterai, continua Douchinka, à la première réunion que nous aurons, et comptez sur moi, monsieur Rodolphe ; je vous en ferai honneur.

Tout mon remords me reprit, et la princesse triompha à son tour ; elle me jeta son triomphe au visage en disant doucement :

— Vous ferez bien, ma fille, et je suis assurée que cette romance fera beaucoup d'honneur à monsieur.

Je me retirai malheureux, ne sachant que résoudre, que

devenir, désespéré de ce que j'avais fait et sans courage pour le détruire. L'espérance que Douchinka me comprendrait me retenait de reprendre cette romance , de la déchirer et de l'anéantir. Oh ! ne souris pas de mes douleurs d'ahord pour si peu de chose : je te le répète encore , ici une action pareille eût passé inaperçue; mais dans ma position, elle avait une portée que tu ne peux sentir. Si petit qu'on soit à l'étranger, on porte avec soi une part de la dignité de sa patrie, et lorsqu'on compromet son propre caractère, on fait tort au nom de son pays. L'idée que le lendemain on dirait partout qu'un Français, de ceux qui s'étaient enthousiasmés sur la révolution , avait renié les opinions qu'il avait montrées la veille, cette idée m'était effroyablement odieuse ; car ne t'imagine pas qu'on raconte de pareilles anecdotes avec le nom propre. Ce n'est pas IL Rodolphe Labié qui eut été coupable : c'est un Français, un Français ! comprends l'étendue de ce mot à cinq cents lieues de la France ! Moî qui avais tant souffert de l'indignité de quelques-uns de mes compatriotes, moi qui, pour les exciter à bien vivre, leur avais fait sonner bien haut à l'oreille ce mot : Pensez que vous êtes Français ; ce mot que vous ridiculisez dans vos vaudevilles, et qui nous semblait si saint à quelques-uns qui avions tâché jusque là de le maintenir en honneur , moi j'allais le mettre encore à la merci dune impertinence russe. Et à propos de ceci, je les ai vus représenter à Saint-Pétersbourg ces turpitudes impudentes, où l'on a mis pour dernier terme de sottise dans la bouche d'un drôle, ces mots : Je suis Francès. On les jouait sur le théâtre impérial, où l'on ne rit jamais, et où l'on riait ce jour-là de mépris pour nous; et lorsqu'il nous arrivait, à nous, d'élever la voix pour protester contre ces ignobles parodies, on nous répondait :

— Ce ne sont pas les Poisses qui disent cela de vous ; ce sont vos compatriotes. Ce n'est pas notre faute si vous vous méprisez vous-mêmes.

Que dire à cela ? Répondre en reniant les auteurs de ces sottises. Il nous eût fallu renier aussi les mille journaux qui les approuvaient, les cent mille spectateurs qui allaient y applaudir. Pauvre France! à qui ses enfants crachaient ainsi au visage ! Et moi j'allais aussi apporter à ce noble pays } révolté , en butte à la calomnie et à l'outrage des barbares, j'allais lui apporter ma part de désertion! Oh! j'étais fou ; et la femme qui m'avait fait honte de mon crime, car c'en était un , cette femme m'était odieuse, et je n'accusais pas celle pour qui je l'avais commis. Cependant le remords l'emporta. Je cherchai un moyen de réparer mon imprudence; je le trouvai. Je pensai à cette porte qui ouvrait sur la galerie qui dominait le salon de musique. On pouvait y descendre par là. Je me décidai à m'y glisser quand dormirait tout le palais , à prendre cette romance, à la soustraire, et puis à laisser chercher comment elle avait disparu, à me refuser à en donner une autre copie , et j'espérais qu'ainsi elle tomberait dans l'oubli et qu'on n'en parlerait plus.

Quand une heure du matin sonna, j'entr'ouvris doucement cette porte, que j'avais ordonné à Yvan de fermer à jamais. G'était la faute d'un amour bien malheureux qui l'avait ouverte : c'était la faute d'un amour déjà coupable qui la rouvrait. J'étais tremblant lorsque j'avançai sur celte galerie ; je regardai dans le salon; mais la faible lueur de ma bougie, interceptée par le pied même du flambeau, ne jetait pas assez de lumière pour descendre jusqu'au parquet. Je ne vis rien , je descendis rapidement : j'allai plus rapidement encore jusqu'au piano, je cherchai sur le pupitre, sur l'instrument, dans le casier, et je dis tout haut, sans m'aperce voir que je parlais :

— Elle n'y est pas.

— Non, elle n'y est pas, dit une voix à côté de moi.

Je me retournai épouvanté» et vis la princesse denout a

côté de la portière qui séparait son appartement du salon. Sa vue me rappela tout ce que j'appelais mes griefs contre elle, et je lui dis :

— C'est vous qui l'avez prise, madame.

— Moi ? me dit-elle d'un ton amer.

— Oh ! m'écriai-j e vivement, ne croyez pas que ce soit par un sentiment de vanité que je le suppose. Je sais que vous me haïssez, que vous me méprisez peut-être, et je comprends que vous vous soyez emparée d'une arme si puissante contre moi ; mais enfln, madame, cette romance est à moi, on ne peut me la dérober ainsi, on ne peut la rendre publique sans violer toute confiance : ce serait une lâcheté, une calomnie , une dénonciation.

La princesse se taisait et me laissait parler. Ce silence m'exaspéra tout à fait.

— Oh ! repris-je, madame, il faut me la rendre, il le faut; je saurai bien vous y forcer.

Elle se tut encore.

— N'oubliez pas, madame, que je puis dire tout ce qui m'a été dit, que moi aussi j'ai des secrets à divulguer qui peuvent perdre ceux qui me voudraient déshonorer. Madame , me comprenez-vous? 11 faut me rendre cette romance.

Je m'arrêtai encore, espérant une réponse. La princesse me regardait toujours, immobile à sa place. Elle avait un mot à me répondre ; mais la malheureuse comprenait peutêtre toute la 'joie qu'il me donnerait, et elle ne se sentait pas la force d'en subir la torture. J'étais hors de moi.

— Oh ! madame, m'écriai-je, voilà donc la vengeance que vous vous étiez promise ? Eh bien, malheur à vous ! J'en trouverai une qui vaudra la vôtre. N'oubliez pas que c'est par votre ordre que cette porte a été ouverte. Me comprenezvous enfin?

La princesse me répondit alors.

—Vous êtes un infâme ! me dit-elle froidement.

— Eh bien ! m'écriai-je en rougissant de ma fureur, rendez-moi cette romance, je vous en supplie; je vous le demande en grâce : par pitié, rendez-la-moi.

— Ce n'est pas moi qui l'ai prise, me dit doucement la princesse.

Elle rentra chez elle et me laissa anéanti.

Parce que ma romance avait été prise, peut-être pensestu que je me crus perdu? Non.

Le premier cri qui retentit en moi, à ce mot , fut un cri de joie inouïe.

— C'est Douchinka ! me dis-je en moi-même, et je me sentis battre le cœur d'un bonheur ineffable, d'une espérance enivrante.

Ah ! qu'elle me sembla noble, grande , adorable , cette jeune fille qui pour moi oubliait son haut rang, où elle était si loin de moi ! ah ! quelle âme je lui devinais ! quelle reconnaissance je lui devais ! quel respect pour cette virginale confiance ! quel dévouement absolu pour cette attention qu'elle faisait à moi, pauvre exilé! Je tombai à genoux, et à genoux je dis tout bas :

— 0 Douchinka ! merci ; merci, Douchinka !

Oh ! quelle funeste passion que l'amour ! Cette nuit je ne dormis pas et je veillai sans remords.

Le lendemain, la princesse était malade ; sa fille passa la journée près d'elle. Je ne les vis point. Je fus assez malheureux pour retrouver le pouvoir de rélléchir. Ces réflexions ne me menèrent qu'à douter de l'intention de Douchinka. Ce que j'avais pris pour un intérêt qui m'était personnel n'était peut-être qu'un enfantillage. D'abord quelques jours se passèrent sans que je pusse rien apprendre.

Le prince était allé passer une semaine à un château impérial. On me servait dans mon appartement. Je ne pus y tenir plus longtemps ; je fis demander à la princesse la permission de la saluer pour avoir des nouvelles de sa santé. Je

me confesse à toi de tous les mauvais sentiments qui sont dans le cœur d'un homme. La raison m'était un peu revenue, et je comptais que cette malheureuse romance était restée dans les mains de Douchinka. Du moment que je doutais qu'elle pût servir à mon amour, je ne voulais plus qu'elle nuisit à ma réputation; et sais-tu qui je rendais responsable en moi-même des torts que j'en pourrais subir? La princesse, à qui je créais des devoirs de mère, et qui devait empêcher sa fille de faire des imprudences qui la compromettraient pour rien. Pour rien : remarque ce mot. Si cette jeune fille eût voulu se perdre pour moi, j'aurais maudit sa mère si elle eût voulu me faire obstacle ; j'aurais pensé que c'était vengeance si elle l'eût fait alors, et je pensais que c'était vengeance, parce qu'elle n'avait rien empêché. Oh ! je comptais bien lui faire querelle de< mes ennuis, de quelque côté qu'ils me vinssent, et j'avais assez maladroitement calculé que la princesse éloignerait Douchinka si elle me permettait de pénétrer chez elle. Un esclave vint m'avertir qu'on m'attendait. J'allai chez la princesse ; j'entrai. Elle était étendue sur un divan ; sa fille était à côté d'elle. Il me parut qu'elle craignait une explication, et j'en conclus qu'elle m'avait rendu quelque mauvais service. Elle me salua tristement ; je fis le révérencieux et m'approchai lentement. Douchinka avait un petit air d'humeur, moitié gai, moitié chagrin; elle me regardait en dessous, et finit par me dire en riant :

— Ah ! vous avez grand tort de vous intéresser à cette méchante.

Elle alla s'asseoir à côté de sa mère, et l'embrassa en la caressant et en lui faisant une petite mine lutine.

— Vous ne savez pas ce qu'elle a fait. Mon père m'a demandé une copie de votre romance pour la présenter à l'empereur et la faire arranger pour la musique du premier régiment de la garde : eh bien ! maman n'a pas voulu que j'y misse votre nom, et elle a fait promettre à mon père de

ne pas vous nommer. N'est-ce pas que c'est bien mal? Oh ! que je me sentis humilié et repentant ! je n'osai regarder la princesse. Je ne me sentis pas le courage de la remercier; j'étais trop battu, trop indigne de tant de générosité.

— Pourtant, me dit Douchinka, j'avais bien arrangé cela. Voyez, ajouta-t-elle en se levant, voyez comme c'était bien.

Elle prit, et me remit une feuille de musique. Il y avait écrit en tête, avec un soin particulier, d'abord le titre de la romance, puis plus bas : « Paroles et musique de M. Rodolphe Labié, dédiées par l'auteur à la princesse Douchinka G... »

— Et madame votre mère, dis-je avec l'espérance de trouver à lui en vouloir, madame votre mère a effacé tout cela?

— Mais non, me répondit Douchinka, elle a effacé votre nom, voilà tout. Elle sait bien que c'est pour moi que vous avez fait la romance. Moi je n'y perds rien, il n'y a que vous de sacrifié. Car, voyez- vous, quand à la parade on fera défiler les troupes sur l'air de l'exilé d'Holy-Rood, on dira : C'est la romance de la princesse Douchinka G..., et personne que moi ne pensera à vous.

— Oh! m'écriai-je les larmes aux yeux, c'est assez... c'est tout...

— Moi aussi j'y penserai, dit la princesse, si je l'entends jamais, si la maladie qui me tient me laisse encore un jour de force pour assister à quelque grande pompe militaire.

Je regardai alors la princesse. Quelques jours l'avaient cruellement changée.

— Oh ! s'écria Douchinka, ne parlez pas ainsi, maman ; vous guérirez bien vite, vous viendrez entendre avec nous labeile romance de votre fille; et puis nous vous la chanterons. Tenez, je vais faire porter votre piano ici.

— Non ! non... dit vivement la princesse, non... la musique me ferait mal... je n'aurais pas la force de la supporter... Plus tard... plus tard...

Et se cachant la tête dans les coussins de son divan, elle se laissa aller à des larmes et à des sanglots abondants.

— Oh ! mon Dieu! me dit Douchinka, je ne sais pas ce qu'a ma pauvre maman, mais elle est bien malheureuse, monsieur Rodolphe ; mais Dieu ! si elle voulait me dire ce qui lui fait mal, je Ja consolerais : nous la consolerions, n'est-ce pas? Maman, maman, ajouta-t-elle en se mettant à genoux devant elle, parlez-nous. Je vous aime tant, M. Rodolphe aussi vous aime.

La princesse se détourna, ses sanglots redoublèrent et devinrent presque convulsifs.

— Oh! reprit Douchinka, vous ne m'aimez donc plus?... Et moi aussi je vais être bien malheureuse, si vous ne m'aimez plus.

La princesse se souleva, regarda sa fille, et lui ouvrant ses bras, elle l'y tint longtemps embrassée avec force. Ses larmes se calmèrent pendant ce temps : elle les ramena toutes à elle, car elles faisaient mal à un autre en se versant au dehors, et enfin, d'une voix où il y avait quelque chose d'exalté et de résigné en même temps, elle dit à Douchinka :

— Pauvre enfant! non, tu ne seras pas malheureuse, tu ne le seras pas, si Dieu me permet de disposer de ton bonheur.

Crois-tu que si je me fusse mis à genoux devant cette femme et que je lui eusse demandé pardon comme un enfant à son père irrité, crois-tu que je lui eusse fait bien au cœur? crois-tu que si je lui eusse offert de partir et de la délivrer de mon odieuse présence, cela l'eût un peu consolée ? crois-tu que si, subjugué par tant de noble clémence, j'eusse enfin reconnu que là était l'àme qui aimait, crois-tu que, revenu à elle, j'eusse cicatrisé la blessure que j'avais faite? Je ne sais pas, moi. J'étais confondu, brisé, anéanti ; j'étais si petit devant elle, elle avait si bien sur moi la supériorité d'un

cœur mystérieusement céleste, que j'acceptai cette promesse de bonheur pour sa fille, comme l'assassin reçoit sa grâce de sa victime, comme Zamore accepte le pardon de Gusman sans comprendre la religion qui le lui ordonne et dont il n'est pas. Je n'étais pas de l'âme de la princesse : elle appartenait à une meilleure, à une plus haute nature que la mienne.

A partir de ce jour, l'histoire de ma vie n'est presque plus qu'un doute qui n'est pas encore dissipé. Elle se trouve enfermée entre deux grands événements, dont le premier a été pour moi une loi de fer, et le second une explication que sa solennité n'a pas encore sauvée dans mon cœur d'un soupçon de vengeance et de ressentiment. Tu remarqueras peutêtre que j'appelle grands événements de très-petits incidents, selon la politique de la vie romantique qui a cours aujourd'hui; comme les Parisiens nomment le petit monticule où est le Panthéon, la montagne Sainte-Geneviève. Mais relativement à ce qui fut l'intérêt de ma vie entre ces deux époques solennelles , les deux circonstances dont je te parle furent véritablement de grands événements. Il faut d'abord te parler du premier. Ce fut quelque temps après la scène que je viens de te raconter qu'eut lieu l'entretien qui a réglé ma conduite.

Je te l'ai déjà dit et je dois te le rappeler, depuis que l'empereur Nicolas avait exprimé son mécontentement contre la France, depuis qu'il avait reçu M. Athalin avec la morgue d'un professeur à qui les plus humbles d'une classe d'écoliers viennent demander grâce, depuis qu'il avait publiquement insulté aux égards usités en pareille occasion, en recevant de la main de l'aide-de-camp de Louis-Philippe la lettre du roi des Français sans la lire, c'était une émulation parmi les courtisans à qui dénigrerait la France. Mon prince ne s'en faisait faute, et nos repas étaient devenus une perpétuelle discussion. Il me pardonnait volontiers mon emportement

sur ce? madères, en m' excusant sur ce que j'étais partie intéressée et par conséquent aveugle. Mais tout à coup il rencontra près de lui un adversaire sur lequel il ne comptait pas : cet adversaire était Douchinka. Te dire que ce qu'elle aimait de la France dans le secret de son cœur, était la même chose que ce qu'elle en défendait, je n'en sais rien encore ; mais, par une sorte d'obstination que rien ne pouvait lasser, elle ne laissait passer aucun mot du prince contre notre pays qu'elle ne le relevât avec soin, souvent avec amertume, quelquefois avec colère, et il arrivait alors que de la défense de la France elle passait à l'accusation de la Russie. Dans ces moments d'exaltation elle avait une verve d'indignation et de moquerie qui écrasait le prince. Tu comprendras maintenant, et par cet exemple, combien l'éducation des femmes dans ce pays est antipathique à la vie qu'elles doivent mener. Pour le plus grand nombre, ce qu'elles apprennent ne sert à autre chose qu'à parler de tout dans un salon avec une certaine supériorité. Jamais il n'est arrivé à un Russe de prévoir que quelqu'un eût envie de mettre en pratique ces maximes d'égalité et de liberté qu'on laisse apprendre à la jeunesse. Le dernier ukase de Nicolas, qui interdit à la jeune noblesse russe de suivre le cours des universités étrangères, te prouve que ce danger, particulier à quelques âmes privilégiées, a commencé à se généraliser. Ce que je vais te dire est un peu dix-septième siècle chez nous, mais c'est l'histoire contemporaine russe, avec la barbarie de ses formes de plus qu'en France.

Une jeune veuve, la comtesse L était fort éprise d'un

jeune officier des chevaliers gardes. La comtesse avait une immense fortune en terres ou plutôt en esclaves : mais la volonté de l'empereur l'empêchait de la faire partager à son amant. Le chaste Nicolas avait défendu le mariage. Tu n'ignores pas qu'il est presque impossible à un Russe de réaliser sa fortune sans la permission de l'empereur. Dès que celui-

ci s'aperçoit qu'un de ses sujets cherche à se faire des ressources qu'il peut emporter à l'étranger, il interpose sa volonté suprême et attache le propriétaire à sa glèbe comme l'étaient autrefois nos serfs. Il n'est permis qu'au vice d'aliéner ses terres ; celui que le jeu ou la débauche a ruiné, peut vendre ce qu'il possède, parce qu'après liquidation, la misère le garde à son maître. La comtesse, qui savait cela, emprunta sous prétexte de dépenser ; elle acheta des bijoux, des diamants, tout ce qui pouvait être compté en dépense dans le luxe d'une femme jeune et belle. Puis lorsqu'elle eut amassé des valeurs suffisantes pour vivre médiocrement hors de Russie, elle se résolut à partir secrètement avec son jeune officier, en abandonnant deux ou trois cent mille roubles de revenu à ses créanciers et à la confiscation impériale. Toutes les mesures furent prises avec une précaution de prisonnier, une patience merveilleuse, une persistance admirable ; c'est l'histoire de Latude avec cinq cents lieues de prison autour de lui, et des millions d'habitants pour espions. Ce fut un bien misérable motif qui fit tout découvrir. Le jeune officier se faisait malade depuis un an, depuis un an il s'infectait l'estomac de vinaigre, il se brûlait les yeux à regarder le soleil. 11 était arrivé à être étique et presque aveugle. 11 surprit par ce moyen un pass-eport à la police russe sous prétexte d'aller se rétablir aux eaux d'Aix-la-Chapelle. Une fois armé de ce passe-port, il prépare tout pour son départ. Un domestique devait le suivre ; ce domestique n'était autre que la comtesse déguisée. Une livrée avait été faite pour un jeune esclave de sa taille, une perruque noire commandée par un ami chauve. On avait triomphé de tout : la comtesse ne put triompher d'un mouvement de coquetterie téminine. La livrée lui allait assez bien, mais la perruque la rendait laide. A trois lieues de Saint-Pétersbourg, elle avait quitté sa perruque ; à quatre lieues, le premier officier de police venu la trouva trop jolie pour être un homme, et par

cela seul que le passe-port portait un officier et son domestivue et que le domestique était suspect, le policier arrêta tout et expédia sa prise à Saint-Pétersbourg. La dame fut chassée de la cour, l'officier exilé, et le chaste Nicolas fut décrété d'admiration nationale pour tous les maris de la Russie.

Or, le prince G.... nous racontait cette aventure avec un cortège de grossièretés sur la pauvre comtesse. La princesse la plaignait doucement, mais sa plainte ne portait guère que sur le malheur qui avait empêché la fuite des deux amants. Tout à coup Douchinka, qui avait écouté son père avec impatience et sa mère avec pitié, s'écria impétueusement :

— Ce n'est pas cela qui est affreux, maman, c'est de vivre dans un pays où une femme n'est maîtresse ni de sa fortune, ni de sa vie. Qu'on lui prenne sa fortune, soit, encore ; mais qu'on lui interdise l'exil et la pauvreté, c'est la barbarie la plus honteuse qui puisse peser sur une créature humaine.

— Que dites-vous là, ma fille? s'écria le prince, stupéfait de ces idées dont il n'avait pas d'idée.

— Calmez-vous, Douchinka, dit la princesse doucement et comme pour retenir l'élan d'une pensée qu'elle comprenait et qu'elle savait exister au fond du cœur de sa fille.

La discussion fut vive, elle devint violente. 11 est inutile de te la rapporter. Elle retomberait pour toi dans des lieux communs usés depuis des siècles chez nous, et qui à Saint- Pétersbourg sont d'une nouveauté souverainement audacieuse. Le prince s'écriait que la comtesse se serait dégradée en épousant un petit officier. Douchinka lui demandait s'il n'était pas honnête homme, brave, etc. Le prince répliquait que c'était un homme de rien. Sa fille lui demandait si la naissance était préférable à la vertu, à l'honneur. Le père finit par dire :

— Tout cela est bon dans les livres, mais ce sont des folies indignes d'une âme un peu noble.

Ta vois dans quel cercle de vieilles récriminations s'enfermait la discussion. Douchinka exaspérée la conclut par un mot qui m'-épouvanta moi-même.

— Eh bien ! monsieur , dit-elle à son père, je ne sais si j'aurais le courage de le faire, mais j'estimerais la femme la plus noble qui, sûre de l'estime de l'homme qu'elle aime, se donnerait à lui, fût-il... esclave... et qui punirait par le déshonneur de sa famille l'insupportable orgueil qui lui refuserait le bonheur de sa vie.

Le prince devint pâle de colère. La princesse se jeta à rencontre pour la recevoir tout entière, et dit à Douchinka:

— Il ne faut pas, ma fille, vous armer de tout ce qu'il m'est arrivé de dire devant vous, que si j'avais cru trouver mon bonheur dans l'alliance d'un homme obscur, je l'eusse préférée à celle du plus grand prince.

— Vous avez dit cela, madame? s'écria le prince irrité.

— Oui, monsieur, répliqua la princesse avec une expression où le prmce seul ne vit point l'amertume qui remplissait le cœur de sa femme, oui, monsieur, je l'ai dit ; et cette forte volonté de mon âme vous est un meilleur garant que l'obéissance que l'on m'a supposée, du bonheur que j'ai éprouvé en recevant le nom que je porte aujourd'hui.

Le prince demeura tout embarrassé de cette flatterie presque perfide, et il finit par répondre gauchement :

— Gomme mari, je vous remercie de ces sentiments ; mais comme père, je ne puis les approuver; car enfin... il suffit; rendez votre fille plus raisonnable.

Douchinka sourit amèrement ; elle fut sur le point d'attaquer cette différence que mettait le prince dans l'appréciation des sentiments de la princesse. Un regard de celle-ci l'arrêta. Nous nous retirâmes tous assez embarrassés. Douchinka seule me salua avec une affectation évidente. Le soir venu, je voulus me rendre chez la princesse. J'appris que depuis deux heures elle était enfermée avec son mari. J'en devinai la

cause, et jem'apprêtai à voirprendre contre Douchinka, et par conséquent contre nos réunions, quelque mesure énergique. Je n'en cloutai plus, lorsqu'à l'heure où tout le monde se retirait d'habitude, un esclave vint me prévenir que la princesse désirait me parler. Je descendis sans penser à autre chose qu'à Douchinka et à ce qui la regardait, oubliant complètement combien pour moi un entretien particulier avec la princesse devait être embarrassant. La princesse paraissait avoir pour ainsi dire rédigé d'avance ce qu'elle avait à me dire,, elle en avait probablement calculé toutes les expressions, car dès que je fus entré, elle me fit signe de m'asseoir et me dit sans se donner le temps de recueillir ses idées :

— Monsieur , aucun de mes ressentiments personnels, aucune des douleurs que j'ai eu à subir ne m'a rendue injuste envers les autres. Je veux le bonheur de ceux qui me font mal ; je crois à l'honneur de ceux qui ne croient pas au mien. Ma fille, monsieur, car n'oubliez pas que c'est une mère qui vous parle, ma fille est pour ainsi dire dans l'enfantement de son âme. Des rigueurs maladroites pourraient tuer cette nouvelle vie qui cherche à s'allumer en elle, ou peut-être l'égarer dans la voie qu'elle doit choisir : j'espère que vous me comprenez, monsieur; je ne suis point la maîtresse de prévenir ces rigueurs aussi complètement que je le voudrais. Je ne sais jusqu'où iront les écarts qu'elles peuvent faire naître... Mais je sais vers qui ils iront !

Je tressaillis, j'avais les yeux baissés; la princesse continua :

— A celui-là je dirai : Vous avez reçu l'hospitalité sous notre toit ; le contrat public qui vous lie à nous vous a confié uue part de notre honneur; l'enfant qui doit porter notre nom a été remis à vos soins. Vous avez fait ce que vous deviez, et nous sommes assurés qu'en sortant de vos mains, notre fils nous sera un sujet d'orgueil. Aujourd'hui, mon-

sieur, je mets, moi, sous la sauvegarde de votre probité le reste de l'honneur de notre famille. Grâce à vous, nous n'aurons à maudire aucun de nos enfants ! Je puis y compter, n'est-ce pas, monsieur?

Ce langage indirect était clair pour moi. Devant tant de confiance, je ne me trouvai dans l'âme qu'un cri de générosité ; j'oubliai ce qu'il y avait de douloureux entre la princesse et moi, et je lui répondis vivement :

— Oh! je vous le jure, madame, elle me sera sacrée.. * sacrée comme vous !

Tu dois, je suppose, admirer la maladresse brutale de toutes mes paroles vis-à-vis cette pauvre femme. Je lui avais répondu dans le sincère élan d'une bonne intention, et j'étais arrivé à la blesser au plus secret de son cœur. Mon dernier mot pouvait ressembler à une grossière équivoque. Cependant je crois qu'elle comprit ma bonne foi, je crois qu'elle sentit que je l'avais remise en mon âme à une place où mon respect était sincère ; en effet, elle me tendit la main et me dit avec un sourire où descendit une larme :

— Je vous remercie, monsieur.

Je voulus parler.

— Non, me dit-elle, pas d'explications d'aucune sorte; il n'est pas toujours bon de donner leur nom aux choses sur lesquelles on s'entend de reste ; on les ravale presque toujours à des applications vulgaires et odieuses. Si vous ne trouvez pas l'heure trop avancée, parlons d'autre chose. IN 'allez-vous pas demain avec Y van chez l'empereur, et mon fils ne passe-t-il pas la journée avec le sien ? Il faut que je vous parle de cette visite, afin de prévenir votre étonnement à propos des règles d'étiquette que vous ignorez encore.

Et, sans autre transition, elle me raconta quelques usages de cour avec cette raillerie triste qui annonçait si bien les deux maladies de son âme, le malheur et le mépris -, je me relirai sans m'expliquer encore le but de la princesse, mais

avec un engagement dont les termes n'avaient point de faux jour.

Maintenant, toi, l'un des prétendus fiers explicateurs du cœur humain, me diras-tu comment il se fit qu'avec cet engagement solennel, comment avec cette borne posée à toute espérance, avec cette limite que je ne voulais pas franchir, et au delà de laquelle est ce qu'on nomme d'ordinaire le bonheur; me diras-tu comment il se fit que je m'abandonnai avec joie et confiance au charme d'aimer Douchinka? J'étais comme un malade affamé à qui on a donné un carré de jardin pour se promener, et qui y descend tout joyeux sans regarder que le fruit qu'il aime est juste au delà du carré qui lui est permis, et que la faim et la soif seront seules avec lui. Ce n'est pas que je suppose qu'il eût mieux valu me faire à moi-même une morale régulière pour me dissuader de l'amour qui me tenait. Hélas ï de même que je n'avais pu aimer la princesse avec toutes les bonnes raisons possibles pour m'en faire amoureux, de même j'étais au pouvoir de Douchinka, sans que raison, crainte, malheur, pussent m'arracher à ce pouvoir! Tu as dit une assez bonne chose dans ta vie, c'est celle-ci : J'aime parce que. Il n'y a pas d'autres raisons présentables après celle-là. J'aimais, j'aimais donc comme un fou ! Je ne veux pas te faire toutes les peintures probantes de mon amour, te dire comment je tremblais à l'approche de Douchinka, comment sa robe frôlant mon genou me touchait au cœur d'une atteinte si vive que j'étouffais, comment je baisais de mes lèvres la place où sa main et son pied avaient posé. A qui dirais-je : j'aimais! qui ne fasse vite en soi-même le roman de toutes ces folies ? Une seule peut-être n'a pas été décrite, parce qu'elle était particulière au pays que j'habitais. Je savais assez de russe pour parler aux esclaves qui me servaient, mais jamais je ne m'étais servi de cette langue en d'autres circonstances, car elle est complètement exclue des salons, où le français est seul

admis. Je n'avais pas autrement fait attention aux règles, aux habitudes, aux usages de ce langage, que je parlais sans l'avoir pour ainsi dire appris, lorsqu'un jour où je donnais un ordre à mon cocher, j'entendis Douchinka me dire gracieusement en russe :

— Rodolphe, tu parles bien.

A ce nom de baptême, qui jamais en Russie n'est précédé d'aucun titre, fût-ce à l'empereur qu'on s'adressât, .à ce tutoiement, qui est la règle de la langue russe, je ne sais quel éblouissement de joie, de délire me prit ; je me retournai vers Douchinka, et lui dis en la regardant avec une crainte et une espérance folles :

— Douchinka, qu'avez-vous dit?

— J'ai dit, me répondit-elle en français, j'ai dit : M. Rodolphe, vous parlez bien !

Ce monsieur, ce vous, me tombèrent comme un bloc de glace sur le coeur. Ils brisèrent mon rêve d'un moment; je me sentis pâlir et devenir froid, mes genoux m'échappèrent, et je faillis m' évanouir. Depuis ce moment, sais-tu quel fut l'un de mes plus chers bonheurs? Ce fut d'aborder Douchinka en lui parlant russe, rien que pour lui dire :

Douchinka !

Rien que pour lui faire répondre :

Rodolphe !

Cependant la révolte de Douchinka contre son père continuait; son mépris des habitudes russes devenait de plus en plus hardi ; son amour de la France s'exaltait de jour en jour; elle en affectait les coutumes, la manière d'être, la liberté d'opinions, toujours elle me faisait le complice de tout ce qu'elle osait, en invoquant mon témoignage. Je remarquais avec étonnement que sa mère, sans la soutenir ouvertement, la laissait cependant libre de contrarier les volontés du prince ; elle accueillait même assez volontiers les exigences de sa fille, et cédait sans sembler y prendre garde,

à tout ce qu'elle voulait. Je ne me rendais pas bien compte de cette faiblesse apparente, et je n'y voyais que l'abandon d'une âme qui ne voulait plus lutter ni pour son propre bonheur, ni pour celui d'un autre ; cependant, comme tout cela ne portait que sur des généralités, je ne m'en occupais que très-secondairement.

L'expression me manque pour te dire cette vie de tous les jours, cette vie où chaque mot, chaque geste, était le prétexte d'une argutie sur le droit de parler ou d'agir : c'était une impatience de tout obstacle qui s'irritait encore de ce que l'obstacle s'abaissait trop vite. Imagine-toi un jeune daim dans un désert plat, et cherchant quelque chose à franchir ; suppose une main qui élève une barrière vers laquelle s'élance le léger animal, et une autre main qui l'abaisse avant qu'il soit arrivé et ait pu essayer ses forces ; c'est l'image de Douchinka entre le prince et sa mère ; tout paraissait blâmable au priuce, tout excusable à la princesse, et qui sait si toute cette bouillante impatience de jeunesse ne se fût pas usée à de vains désirs d'affranchissement, si l'heure ne fût venue où le prince mit aux désirs de Douchinka une limite qu'il s'entêta à maintenir, qu'elle s'acharna à dépasser. En vérité, je te le dis, elle était, au milieu de notre vie, seule debout, le front haut, regardant à l'horizon où pouvait se trouver un précipice à franchir. Une question bien simple, à laquelle je répondis, sans prévoir, je te le jure, l'effet de ma réponse, dirigea cette inquiétude du côté prévu par la sagacité d'une femme que je n'appréciais encore que pour son cœur.

— Dites-moi, monsieur, me dit un jour Douchinka, en France, entre gens qui ont des talents différents, et dont l'un fait hommage à l'autre de l'une de ses œuvres, n'est-il pas de bonne façon, de façon française enfin, que celui qui a reçu ce témoignage d'amitié le reconnaisse par un don pareil?

A ce moment, j'étais à mille lieues de Douchinka et de moi, je lui répondis tout simplement :

— C'est véritablement une habitude qui me parait pleine de fraternité et de bon goût entre artistes, que celui qui donne un livre à son ami en reçoive un dessin ou une partition.

— Voilà qui est admirable ! dit Douchinka en regardant le prince, bien assurée sans doute qu'elle allait le blesser. J'ai reçu quelque chose de quelqu'un, et je veux lui rendre autant qu'il m'a donné.

Le prince -regarda sa fille, et lui dit :

— Vous avez raison. C'est sans doute ces livres que vous avez reçus du comte B... 11 faut lui envoyer un objet de choix. Faites prendre des ananas dans ma serre ; je sais qu'il en est très-curieux, et que les siens sont mal venus cette année.

— Ce n'est pas cela! dit Douchinka.

— C'est donc cette corbeille, reprit le prince, que vous a envoyée votre cousine ? Il y a de nouveaux bijoux très-élégants chez... Il faut. en choisir quelques-uns...

— Ce n'est pas cela, répondit encore Douchinka.

La princesse semblait ne pas entendre ; le prince demanda alors ce que c'était. Douchinka dit tranquillement :

— C'est pour M. Rodolphe qui m'a dédié une romance, et à qui je veux offrir un dessin que j'ai fait pour lui.

Le prince regarda sa fille comme si elle était devenue folle ; la princesse dit rapidement :

— C'est fort bien ! ma fille ; il n'y a rien de plus naturel- Mais le prince avait été touché à une partie trop sensible

de sa sottise vaniteuse, et la précaution de la princesse était trop délicate pour qu'il pût l'apprécier.

— Certes, dit le prince, cela ne sera pas ; je vous le défends, et If. Rodolphe lui-môme comprendra combien cela serait inconvenant.

Je fus tout à coup au supplice. Accepter après cette défense était impossible dans ma situation; refuser était trop contre

mon cœur. Je jetai encore le fardeau de mon embarras à celle qui avait déjà le poids de sa douleur, et je lui répondis :

— Je ne saurais comment résoudre cette question, et madame me paraît la seule qui puisse être un juge impartial en tout ceci,

La mauvaise humeur du prince sauva la princesse d'un nouveau dévouement ; il me répondit sèchement :

— Impartial ou non, monsieur, je suis le seul juge de ce qui est convenable, et je défends à Douchinka de vous donner ce dessin.

— C'est ce que nous verrons, dit Douchinka.

— Mademoiselle! s'écria le prince exaspéré.

— Mais, mon père, où est le mal? dit la jeune princesse.

— Le mal! s'écria le prince, le mal! Vous, donner un dessin à monsieur, à...

Le prince marchait sur des charbons ardents ; il n'avait nul droit de m'insulter, et je ne l'eusse pas souffert. 11 s'arrêta en serrant les poings, puis il reprit :

— Où est le mal? mademoiselle... Je vous le défends : voilà tout.

— Si ce n'est point mal, me le défendre est une tyrannie odieuse.

— Oh! c'est trop! s'écria le prince..

— Monsieur, dit la princesse à voix basse et en retenant son mari, vous perdrez votre fille. Laissez-nous, Douchinka. Monsieur Rodolphe, j'ai besoin de parler à mon mari.

Nous sortîmes avec Douchinka. L'effort de sa volonté était épuisé; elle se mit à pleurer, et elle me dit avec un reproche amer :

— Vous aussi, vous m'abandonnez...

Ce mot fut la première épreuve que j'eus à subir. Toute mon âme vola vers cette noble et belle fille. A ce reproche, ii me sembla que je devais répondre par l'engagement de ma vie entière; mais ma parole, mes protestations, s'arrêtèrent à ia

pensée de ce que j'avais promis à la princesse. Je m'étais avancé vers Douchinka avec transport; je me reculai presque avec épouvante.

— Oh ! me dit-elle, vous n'osez pas résister à mon père...

Cette accusation de lâcheté me fit frissonner. Me sentir dégradé à ce point dans le cœur de Douchinka ! ce fut comme un fer rouge qui me traversa le cœur. Je doutais de la sainteté du serment que j'avais fait ; je fus près de le rompre : un moment de réflexion me fit voir que là seulement serait la lâcheté. Je me tus encore.

— Eh. bien! s'écria Douchinka en reprenant sa résolution, j'aurai du courage pour deux. Vous aurez ce dessin, vous l'aurez... Je vais vous le chercher.

Elle sortit sans que j'eusse la force d'accepter ni de refuser. Je fis un pas pour quitter le salon, pour m'enfuir. J'avais peur ; mais je sentais en môme temps une joie funeste m'inonder et me rendre fou. Douchinka m'aimait : je le voyais, je le sentais, j'en étais ivre ; puis je réprimai mes frayeurs. Je me rappelai les saintes paroles de sa mère. J'étais bâillonné.

Avant que Douchinka revînt, la princesse rentra avec son mari; elle me demanda où était sa fille; je lui répondis qu'elle était restée chez elle. La princesse se dirigea vers l'appartement de Douchinka, et celle-ci en sortit avec son dessin à la main. La princesse marcha rapidement vers elle et lui dit :

— Ma chère enfant, vous êtes si vive que vous avez fâché votre père sans raison. IL croyait que vous aviez acheté un dessin et que vous vouliez l'offrir à M. Rodolphe, et cela n'eût pas été convenable; on ne rend pas avec de l'argent des attentions comme celles qu'il a eues pour vous ; mais du moment où je lui ai expliqué que c'était un dessin de votre main, il a trouvé cela fort naturel. Donnez-le à M. Rodolphe : c'est fort bien.

Douchinka, qui était entrée le front haut et Pair résolu, demeura confondue; elle baissa la tête. A ce moment, elle eût mis en pièces ce dessin qu'on lui permettait de me donner. On faisait, de ce qu'elle croyait un acte d'indépendance, un simple échange de petits présents. Elle devint soumise et triste ; et, me tendant son dessin, elle me dit d'un ton cruellement désappointé :

— Le voilà, monsieur, prenez-le.

J'eus la maladresse de montrer la joie que j'éprouvai à le recevoir. Le regard de la princesse me la reprocha; celui de Douchinka me la reprocha aussi. L'une voulait dire : — Estce là ce que vous avez promis? L'autre signifiait : — Ge ne devrait plus être rien, donné de cette manière.

Il me serait impossible de te faire marcher comme moi dans l'obscurité où j'étais et où je demeurai jusqu'au dernier jour de cette vie étrange. Tu dois entrevoir déjà ce qui ne me fut révélé qu'à la dernière heure de mon séjour en Russie ; et moi-même, à mesure que je ramène ces événements en moi, je me demande comment je m'y trompai. C'est qu'alors l'aveuglement de l'amour me tenait. N'importe : écoute encore, et pardonne-moi d'être long, de te dire tout, jusqu'aux détails les plus vulgaires de cette vie pleine de tortures.

Ge fut à cette époque que quelques-uns de tes ouvrages arrivèrent en Russie. Je parlai de notre amitié, ce fut comme une couronne sur ton front. Ne t'en fais pas orgueil, et tu verras bientôt que moi-même je n'en dois peut-être pas tirer vanité ; mais Douchinka te prit en admiration ; ton nom était sans cesse le premier dans ces éloges : le nom de l'ami de M. Rodolphe. Voilà tout! Nous te lisions ensemble, et seul je te lisais à son gré. Elle t'apprenait par cœur, elle te citait à tout propos. Le prince ricanait; mais la princesse tuait le charme de cette admiration que nous nous faisions à deux, en s'y mettant, en surenchérissant. Elle t'admirait

encore plus que sa fille; mais elle t'admirait pour toi, en te faisant un vrai génie. Alors il ne restait plus rien de l'éloge qu'on n'accordait qu'à l'ami de M. Rodolphe, et cela dépitait Douchinka ; elle s'irritait alors du Lien qu'on disait de toi : on usurpait sur son privilège de te louer. Pour moi, j'étais comme fou; j'étais arrivé au vertige du cœur : j'aurais infailliblement succombé. Sur la route où je marchais, je trébuchais à chaque pas ; il me fallait dire que j'aimais, ou me tuer : je pensai au suicide. La prévoyance de la princesse me donna un moment de relâche.

Douchinka fut présentée à la cour avant l'âge voulu par l'étiquette ; elle ne put résister aux prières de sa mère, qui lui fit seulement valoir des raisons de complaisance pour l'impératrice. Gela rendit nos réunions plus rares. Je trouvais dans ma solitude des heures pour me rasseoir en moimême et me donner quelque force. Cependant j'avais le cœur trop plein, et peut-être il eût débordé si je n'avais trouvé une misérable, issue par où s'échappait la ilamme qui sans cela eût tout brisé.

Lorsque Douchinka revenait de la cour, en passant par le salon de musique, elle s'arrêtait à son piano et y jetait quelques accords. Je les entendais de mon appartement. La première fois je les écoutai sans oser croire qu'ils me parlaient. Mais c'est une force bien puissante que l'amour ; c'est un charme qui étend le cœur aux plus misérables choses de la vie. Le lendemain de ce premier jour, Douchinka fut triste et me parla à peine ; quelques jours après elle retourna à la cour, et en revenant, elle toucha encore à ce piano. Je la compris alors. Je remuai un meuble dans mon appartement ; elle m'entendit et se retira. Le lendemain, son visage rayonnait de joie et de remercîment. Rien ne fut dit cependant. Elle et moi nous avions assez parlé. Ce furent, durant tout un hiver, nos seuls entretiens d'amour.

Je vais te conter aussi notre correspondance.

On jouait le soir chez le prince. Jamais Douchinka n'avait sa bourse, toujours elle m'empruntait de- l'argent. Jamais elle ne me le rendait le soir même, qu'elle gagnât ou qu'elle perdit. Mais le lendemain un esclave m'apportait un petit paquet soigneusement cacheté. Sur ce paquet était écrit : Ma dette à M. Rodolphe; et le montant de cette dette était compté sous ces papiers parfumés, en pièces neuves et choisies. Ces enveloppes avec ces deux mots écrits de sa main, ces pièces d'argent qu'elle avait touchées, voilà toute notre correspondance pendant six mois, voilà tout ce qui me reste d'elle, c'est là tout le trésor de mes souvenirs. Quant à moi, je ne savais, je n'osais rien lui rendre. La princesse me surveillait, et, je dois te le dire, j'avais fait une horrible découverte : ce n'est pas comme mère qu'elle souffrait seulement ; elle était jalouse, elle se mourait. Elle me comprenait mieux que moi même, elle avait bien senti que c'était dans la pureté et dans le respect de mon amour que je prenais tout mon courage contre Douchinka. Elle voyait bien que je l'adorais comme un ange que je n'eusse pas voulu llétrir d'un désir impur; et, en retournant à ce qui s'était passé entre elle et moi, elle était honteuse et brisée de la part que lui avait fuite mon cœur. J'appris cela un jour que Douchinka trouva enfin le moyen de recevoir quelque chose de moi.

Nous étions à Jelaguin, à quelques milles de Saint-Pétersbourg. 2'A nous promenant dans le parc où tout le monde est admis, nous rencontrâmes un moujick qui nous offrit quelques misérables bijoux qu'il portait dans une boîte. Ni la princesse, ni moi, ni Douchinka, n'en avions que faire ; mais Douchinka se prit à désirer une pauvre paire de boucles d'oreilles, en pastilles du sérail, qu'on eût à peine offerte à une esclave ; elle voulut les acheter, et me demanda de quoi les payer. Le soir, elle les portait; le soir, on joua encore ; le soir, je lui prêtai encore de l'argent : mais le lendemain, quand elle me restitua ce que je lui avais prêté, il

n'y avait que l'argent du jeu, le prix des boucles d'oreilles n'y était pas : il ?e trouva que je les lui avais données. Oh ! ce me fut un bonheur contre lequel faillit se briser toute ma résolution. J'écrivis à Douchinka. Ma lettre achevée me parut un crime, je la brûlai. Je repris ma vie. Douchinka portait mes boucles d'oreilles; elle n'en avait pas d'autres pour rester chez elle, point d'autres pour les plus brillantes fêtes. 11 en fallait moins à la princesse pour deviner le secret de cette prédilection. Que te dirai-je? Tant que sa fille avait été seule à s'avancer dans cet amour qui nous tenait, elle avait tout accepté, tout souffert pour le bonheur et l'innocence de son enfant : mais dès que mon bonheur parut s'en mêler, elle ne put le supporter, elle n'y résista pas ; elle redevint femme contre moi. Toutes les fois que Douchinka entrait dans le salon où j'étais, son doigt dirigé vers ses oreilles me disait :

— Les voilà.

fcamère pâlissait chaque fois.

Un jour vint où le hasard la servit à son gré.

Un orage accompagné d'une pluie terrible nous surprit dans le parc de Jelaguin. Le premier soin de Douchinka futd'ôter ces frêles boucles d'oreilles dont la pluie eût bientôt dissous la pâte. Elle voulut me les remettre pour les cacher : sa mère lui offrit de s'en charger. Douchinka les lui confia sans rien soupçonner. Nous courûmes vers le palais. A dix pas, je vis la princesse les briser dans le sac de velours où elle les avait enfermées. Son regard était furieux, sa démarche presque folle. Lorsque nous fûmes arrivés, Douchinka redemanda ses boucles d'oreilles. Le transport de la princesse était passé : elle se prit à pleurer, et mentit. Elle répondit :

— Pardonnez-moi, elles se sont brisées dans m^nsac.

La douleur de la princesse arrêta la mauvaise humeur de sa fille. La pauvre femme vit que j*3 l'avais devinée, et honteuse et torturée à la fois, elle eut une attaque de nerfs qu'on attribua à Forage. Le lendemain elle était sérieusement ma-

lade. Douchinka ne portait plus de boucles d'oreilles. La première fois que ]a princesse la vit ainsi, elle se reprit à pleurer : sa force était à bout, la mienne aussi.

Tout ce que je te dis n'est rien; mais à ces vaines circonstances qui m'aiguillonnaient le cœur, joins tous les instants de la vie où j'avais à lutter contre des regards, contre des mots, contre un appel constant à cet amour que Douchinka sentait en moi et dont elle semblait me demander une assurance, et tu comprendras mon supplice.

Enfin ma dernière épreuve m'arriva. Nous étions retournés à Saint-Pétersbourg ; la santé de la princesse était visiblement altérée, son indisposition devenait dangereuse. C'est à peine si je voyais Douchinka, qui ne la quittait pas. Je dois te dire que pendant tout ce temps le prince était devenu visà-vis de moi d'une hauteur marquée. Je vis bien à sa haine qu'il savait notre secret; mais il n'en disait rien. 11 savait aussi que bientôt il allait être délivré de la main qui l'empêchait de se livrer à sa manière de conduire et de réprimer une passion. Enfin la santé de la princesse lui interdit de recevoir, et dès lors, hors de cette chambre où elle souffrait, le prince devint maître absolu. Le piano disparut du salon de musique ; chacun de nous était servi dans son appartement ; je ne voyais plus personne, et Ton me répondait à peine, quand je m'informais de la santé de la princesse, qu'elle allait de mieux en mieux.

Il faut te dire que le palais du prince était dominé par un belvéder d'où l'on voyait tout Saint-Pétersbourg. L'escalier qui conduisait à ce belvéder passait par mon appartement. Un soir que j'étais seul chez moi, un esclave vint me demander si je voulais permettre à madame Stroff et à Douchinka de passer par mon salon pour voir une éclipse qui devait avoir lieu. Je m'empressai de répondre que j'attendais ces deux dames, et je demeurai troublé du pressentiment que cet instant allait décider de ma vie. Mon trouble était si grand

qu'aucune résolution ne me vint à l'esprit. Madame Stroff arriva avec Douchinka. Je pris une bougie et montai devant ces dames l'escalier du belvéder. Une fois parvenu au sommet, ?.l se trouva que Douchinka avait laissé sur la table de son appartement la clef qui ouvrait sur la plate-forme. Moi je ne pouvais aller la chercher dans cet appartement, Douchinka ne s'offrit point à le faire. Elle prit la bougie de mes mains, et la donnant à madame Stroff :

— Allez, lui dit-elle, ma bonne amie, nous vous attendons.

La bonne Allemande n'y comprit rien, elle descendit et nous laissa seuls dans l'obscurité, loin de toute surveillance, en proie à la nuit, à l'occasion, à notre amour. J'entendais battre le cœur de Douchinka, le mien me brisait la poitrine. Je tremblais comme un criminel, Douchinka était immobile près de moi ; une minute se passa ainsi. Je voulus rompre ce silence qui me tuait. Je ne trouvai qu'un mot à dire que je ne voulais pas dire... J'essayai deux fois de parler, deux fois un son inarticulé monta à ma gorge et s'y arrêta. Douchinka fut plus forte, elle me dit soudainement :

— Ma mère se meurt ! monsieur.

— Votre mère, m'écriai-je.

— Oui, reprit-elle avec un accent résolu... Oui, elle se meurt! Que ferons-nous maintenant?

Si j'avais eu un poignard, je me serais tué. Je vis la princesse sur son Ut de mort se dresser entre moi et sa fille, et m'arrêter comme un fantôme. Je reculai en poussant un cri.

— Qu'avez-vous ? me dit Douchinka.

J'étais fou ; je lui répondis :

— Nous avons tué votre mère!

— Oh ! miséricorde du ciei ! s'écria Douchinka en tombant à genoux, miséricorde du ciel! je comprends tout... elle vous aimait !

Elle se releva, et marchant vivement, elle laissa échap-

per de vives et de cruelles exclamations. Je voulais me rapprocher d'elle, elle se recula de moi comme d'un monstre. Je voulus lui parler, elle descendit. La voix de madame StrofT se fit entendre. Douchinka remonta avec elle. Nous entrâmes sur la plate-forme ; nous y restâmes quelques minutes, pendant lesquelles Douchinka parla sans cesse avec une volubilité étrange. Quant à moi, je me sentis perdu. Douchinka retourna chez elle après m'avoir gracieusement salué. Je ne me couchai point. A quatre heures du matin, le prince entra chez moi : il était pâle et horriblement agité.

— La princesse veut vous voir, me dit-il, descendez...

Je le suivis. En traversant le salon de musique; je vis madame Stroff assise dans un coin, et pleurant à chaudes larmes. Je lui demandai ce qui s'était passé. Le prince était entré chez sa femme pour m'annoncer. Madame Stroff me raconta qu'il y avait eu une scène horriblement douloureuse entre la princesse et sa fille. A peine celle-ci avait-elle quitté le belvéder qu'elle s'était mise à courir vers la chambre de sa mère, et à peine entrée, sans faire attention à la présence de son père, elle s'était jetée à genoux devant sa mère et elle s'était écriée :

— Grâce! grâce! maman; il ne m'aime pas, c'est vous... Le prince s'était approché alors, et Douchinka l'avait

aperçu.

— De qui parlez-vous? lui avait-il dit en la relevant brutalement.

Douchinka demeura glacée. Cette fois le prince n'eut pas besoin de réponse, et il se tourna vers sa femme.

— C'était donc vous? reprit-il; c'était donc vous, madame?

— Monsieur, dit la princesse, je suis tellement près de répondre à Dieu, que vous n'exigerez pas que je vous réponde sur un secret qui n'est pas le mien. Je désire voir M. Rodolphe.

Le prince avait paru s'irriter de cette demande.

— Ce sera en votre présence, monsieur, avait répondu la princesse.

Le prince était sorti alors pour me venir chercher, et la princesse avait dit à sa fille, qui venait de lui raconter la scène du belvéder :

— Tu vois, ma fille, ce qu'il en coûte d'aimer contre son devoir ; on en meurt, et on n'est pas aimée.

Ensuite elle avait éloigné Douchinka. Tout cela s'était passé comme une scène fantastique, à travers des larmes, des sanglots, en face de la mort, sans rétlexion d'aucune part. On m'introduisit chez la princesse ; ce n'était plus la femme que j'avais connue, la mort l'avait éteinte et défigurée. Quand je m'approchai d'elle, je la regardai avec un étonnement stupide et douloureux. Elle me sourit d'un sourire qui me glaça ; puis elle me dit lentement :

— Vous êtes un honnête homme, monsieur ; mais je ne demande pas à vos forces plus que ce qui est possible : demain vous quitterez Saint-Pétersbourg. Et maintenant, monsieur, sachez mon secret, sachez-le aussi, vous, monsieur le prince. A l'âge de Douchinka j'aimai, comme elle, un homme qui était placé trop loin de moi. On égara notre amour en lui créant à chaque heure des obstacles qui ne faisaient que l'irriter. Si je fus coupable, Dieu me pardonnera, car ma fille est pure. Malgré tout ce qu'elle a fait, elle est restée innocente en son cœur, parce j'ai su ne lui faire un crime de rien, et que vous ne l'avez pas entraînée là où le crime eût existé ; ce qui l'emportait était plutôt son esprit que son cœur; j'ai su garantir celui-ci. Si elle se fût crue compromise, elle se fût perdue-, c'est l'histoire de presque toutes les fautes. Elle croit ne pas vous avoir aimé, elle ne vous aimera pas et ne se doutera jamais que vous l'avez aimée. Je vous remercie encore, monsieur, et si les paroles d'une mourante vous sont sacrées, ne tentez jamais de revoir ma fille.

Je ne répondis rien.

Le lendemain je quittai Saint-Pétersbourg, et voilà un an que je suis en France.

Rodolphe s'était arrêté, il réfléchissait profondément.

— Eh bien! lui dis-je, que veux-tu que je fasse de ce récit?

— Ce que tu voudras, me dit-il ; mais écris à la dernière ligne :

Douchiuka, Rodolphe vous aimait ! Rodolphe vous aime !

J'étais bien jeune quand on me raconta l'histoire qu'on va lii*e ; mais elle me frappa tellement, qu'elle n'a pas peu contribué à me garantir du dédain de notre époque pour tout ce qui est exaltation dans les sentiments iatimes. Voici comment j'appris ce secret, qui n'appartient plus qu'à moi et que je puis divulguer maintenant, s'il est vrai que la mort des héros affranchisse le confident de toute discrétion.

En 1818, j'allais souvent dans la maison de madame de G***, veuve, et fort riche. Elle avait alors quarante ans, était encore fort belle, et n'était déjà plus coquette. Je ne me rappelle pas avoir trouvé dans aucune femme plus de bienveillance et de dignité. Elle était assurément fort spirituelle; mais un ton de mélancolie si profond accompagnait tout ce qu'elle disait, qu'à mon âge de dix-huit ans, où la moquerie est le seul esprit qu'on connaisse, je n'appréciais pas sa supériorité. Ce ne fut que longtemps après que je m'aperçus combien il était difficile d'être aussi charmante qu'elle l'était, sans méchanceté ni calonmie. Ce qui m'avait amené chez madame de G**\ moi, pauvre étudiant en droit, sans nom ni recommandation, c'était mon intimité avec ses deux fils, qui étaient entrés au collège et en étaient sortis le même jour que moi. Leur mère, tout en désirant les présenter dans le monde, ne voulait pas rompre leurs anciennes relations, et

espérant faire à ses fils des amis de leurs camarades, elle avait reçu chez elle ceux dont elle avait entendu parler avec quelque éloge. Pour ma part, je trouvai dans son accueil une grâce si attrayante, que je me hasardai à renouveler mes visites plus souvent que je ne me l'étais promis, et bientôt je dus à mon assiduité une sorte de confiance qui ne semblera ni étrange ni suspecte, lorsque je dirai qu'elle consistait, de la part de madame de G***, à me charger, comme camarade, de conseils pour ses fils, voulant ainsi leur épargner de les recevoir d'une mère souvent mécontente.

Les jeunes de G*** répondaient mal en effet aux soins de leur mère ; et pour elle, si élégante et si distinguée, c'était un véritable chagrin que de les voir affecter des habitudes de maquignon et de garde-chasse, ne parlant que chiens et chevaux, bonne chère et joyeuse vie.

Je préférerais quelquefois, me disait madame de G***, qu'ils eussent le ridicule de ces petits messieurs qui, à dix-neuf ans, se disent usés pour les passions.

Car il est bon que nos jeunes successeurs sachent que la prétention de ne pas avoir encore de barbe et de n'avoir déjà plus de cheveux n'est pas plus une création du jour, que la plupart de celles dont on bâtit des renommées à nos artistes, peintres et poètes. Cependant madame de G*** voulut combattre les fâcheux penchants de ses fils, et jugeant d'eux avec son coeur de femme» et peut-être aussi avec ses souvenirs de femme, elle forma autour d'elle une réunion plus intime, où ne furent admis que quelques hommes cités pour leurs manières, et deux ou trois amies de la maîtresse de la maison, gracieuses et belles, et toutes charmantes à aimer. Cette tentative eut si peu de succès auprès de nos jeunes rustres, qu'après un dîner où ils avaient été placés à côté de deux personnes pleines de grâce, j'aperçus madame de G*** assise seule dans son salon, tandis que le reste de la société se promenait dans le jardin. Je devinai que les façons

grossières et presque impolies de ses iils pour leurs voi?iDes causaient toute sa tristesse, et je me permis d'entrer et de lui parler. Après un moment de conversation où elle se plaignit à peine de la conduite de ces messieurs, elle me parut suivre la pensée qui la dominait au moment où je l'avais abordée, et elle me dit :

— Maintenant que j'y réfléchis, je vois que ce n'est pas autant leur faute que je le croyais ; ils sont dans les conséquences de la marche du siècle. On fait mépris aujourd'hui de tout ce qui fait un homme illustre et un homme comme il faut. La peur de l'Empire fait insulter aux grandes idées de cette époque, la haine de l'ancien régime frappe de ridicule les dévoùments chevaleresques qui avaient fait de la société française le modèle de toutes celles de l'Europe. Que cela continue, et dans dix ans la France n'aura plus que des financiers, des avocats et des palefreniers; les promenades seront des estaminets, et les salons des cafés gratis.

— Cependant, madame, lui répondis-je, les passions ne se détruisent pas sous des habitudes, et quand elles seront puissamment excitées, elles arriveront...

— A des scandales odieux, reprit-elle en m'interrompant, à des crimes peut-être, mais à aucun de ces sentiments purs et désintéressés qui suffisent au bien-être du cœur de la femme qui les a inspirés.

En ce moment se promenait devant les fenêtres du salon le comte de W***, militaire d'une bravoure et d'un mérite rares. 11 avait perdu un bras à l'armée, et était déjà assez vieux en services pour avoir été mis à la retraite. Madame de G*** le regarda passer avec je ne sais quelle tendre pitié, et elle ajouta aussitôt :

— Voyez cet homme, dont la froide politesse vous étonne et vous glace quelquefois ; il a fait pour une femme ce dont aucun de vous, avec vos propos délibérés et votre hardiesse à vous vanter de tout, n'eût même conçu la pensée.

Je la pressai de me raconter ce dont elle parlait, et alors, après un moment de silence, le temps nécessaire d'inventer des noms, se rappelant tout haut quelque doux souvenir, plutôt que me confiant une aventure, voici ce qu'elle me dit:

« Il y a vingt ans à peu près , la maison de M. de Leurtal était citée pour l'éclat de ses réunions. Contre la coutume, ce n'était pas à. Paris et durant l'hiver qu'elles avaient heu. M. de Leurtal possédait près d'Auteuil une fort belle résidence, où étaient invitées les personnes les plus renommées. Parmi celles qui y venaient avec assiduité, était le comte W***« A cette époque, il s'était déjà fait quelque réputation comme militaire ; il avait toujours eu celle d'un homme d'esprit, et quelques femmes, de celles qui ont illustré le Directoire et donné de la fatuité à tant de mamans, s'étaient chargées de le mettre à la mode. Je ne vous dirai pas tous les détails de la passion qu'il éprouva bientôt pour madame de Leurtal ; je ne vous dirai rien des premiers temps de leur amour ; j'arrive à l'événement dont je vous ai parlé.

» Un matin, il était deux heures à peine; et quoique ce fût en été, l'obscurité était complète; un matin, dis-je, une fenêtre s'ouvrit silencieusement à l'un des angles du château de M. de Leurtal, et un homme en descendit plus silencieusement encore. Une femme, penchée en dehors de la croisée, le suivait des yeux avec anxiété. Lorsqu'il fut tout à fait descendu, ils échangèrent un signe, et M. de W***, car c'était lui, échappa dans les bosquets d'arbres précieux semés autour de la maison. Amélie ne quitta point la lenêtre.

Madame de G*** s'arrêta, et avec un accent presque embarrassé, elle se reprit en disant :

Madame de Leurtal s'appelait Amélie.

Je ne fis point observer à madame de G*** que c'était aussi can nom; et elle continua :

» Amélie ne quitta point la fenêtre jusqu'à ce qu'elle eût

laissé écouler le temps nécessaire pour que M. de W*** eût atteint la grille du parc. Elle se retira alors; mais, soit que l'espagnolette eût grincé en tournant sous sa main, soit que la grille du parc eût été fermée avec moins de précaution qu'à l'ordinaire, soit le cri d'un homme, toujours est-il qu'un bruit inaccoutumé la frappa soudainement. Elle rouvrit brusquement sa fenêtre et écouta longtemps; mais rien ne se fit plus entendre, et le complet silence de la nuit calma bientôt son inquiétude. Le jour vint, et bientôt l'heure où l'on avait coutume de servir le déjeuner. Madame de Leurtal descendit pour en faire les honneurs avec son mari aux personnes qui demeuraient au château, et, comme de coutume, la conversation fut vive et gaie : l'on s'occupa beaucoup de plaisirs et surtout de la fête que madame de Leurtal donnait le soir même. Chacun se promettait d'y être aimable et brillant, lorsque tout à coup Antoine, le jardinier de la maison , se précipite dans la salle à manger, en poussant toutes sortes d'exclamations.

— Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écriait-il, qu'est-ce que j'ai trouvé là? C'est fini : on va tout remettre au pillage; oui, monsieur, les brigands sont entrés dans le parc : ce sont des chouans ou des jacobins ; qui sait si ce ne sont pas des chauffeurs?

— Qui est-ce qui s'est introduit dans le parc? reprit M. de Leurtal, interrompant les lamentations d'Antoine.

— Comment, monsieur! s'écria vivement le jardinier; qui est-ce qui s'est introduit dans le parc? mais des assassins, monsieur, des faussaires qui ont des doubles clefs de la giUlë qui donne sur le bois.

» Amélie se sentit pâlir à ces mots. Mais Antoine criait si

fort, qu'il appelait toute l'attention sur lui. M. de Leurtal

l'arrêta encore une fois dans ses lamentations sans suite, et

emanda ce qu'il avait trouvé de si surprenant pour avoir

J'air ainsi renversé.

— Comment, monsieur, s'écria presque avec colère le malheureux jardinier, qu'est-ce que j'ai trouvé! Voilà ce que j'ai trouvé.

» Et à ces mots, il jeta sur la table, devant M. de Leurtal, deux doigts horriblement écrasés et mutilés. Tout le monde recula d'effroi. Amélie poussa un cri, mais aussitôt elle sentit qu'elle allait jouer sa vie à celle de son amant : elle reprit presque courage. Pendant le silence qui suivit le cri d'horreur qu'avait fait jeter l'aspect de ce sanglant débris, le jardinier eut le loisir de continuer.

— Oui, monsieur, ajouta-t-il, ils étaient pris dans la grille du parc; et ce qui prouve que c'étaient des voleurs et des assassins qui étaient entrés et qu'ils étaient plusieurs, c'est que la grille n'avait fait qu'écraser les doigts et qu'on a achevé de les couper avec un couteau; et certainement il n'y a pas un homme capable de ce courage sur lui-même.

M. de Leurtal considéra ce triste objet avec une sombre attention, puis promenant un regard singulier autour de la tabie," sans cependant l'attacher sur aucune femme, pas même sur Amélie, il dit avec un sourire cruel :

— La peau de ces doigts est bien blanche, et ces ongles bien soignés, pour que ce soient ceux d'un voleur : ne trouvez-vous pas, mesdames?

» Chacun de ces mots tomba brûlant et acéré dans le cœur d'Amélie. Ses dents claquaient, elle ne voyait plus; mais les vives interpellations que cette phrase de M. de Leurtal lui attira de la part de toutes les femmes présentes l'empêchèrent de rien laisser deviner. L'indignation des autres servit de voile à la honte d'Amélie. Cependant M. de Leurtal, après s'être excusé assez froidement, demanda à Antoine si les traces de sang pouvaient conduire à quelques renseignements.

— Impossible, dit le jardinier; elles cessent au pied de la grille.

— Et tu n'as rien découvert de plus, ajouta M. de Leurtal, rien qui puisse nous mettre sur la voie? un lambeau d'habit, une cravache, une clef, que sais-je, enfin, quelque chose qui aura échappé au blessé?

— Non, monsieur, non je n'ai rien découvert, répondit le jardinier; mais une preuve qu'ils étaient plusieurs, et par conséquent que c'étaient des voleurs, c'est qu'il y en a un qui a essuyé le couteau après un brimborion de papier, ce qu'un homme seul n'eût pu faire avec deux doigts de moins à une main. Tenez, j'ai mis ce chiffon dans ma poche.

— Donnez! s'écria vivement M. de Leurtal, et il s'empara avec anxiété du papier ensanglanté que lui présenta Antoine : il l'examina avec attention et bien longtemps. Chacun se taisait, et ce silence était si profond, qu'Amélie entendait son cœur battre dans sa poitrine. Tout à coup M. de Leurtal lève les yeux sur elle, et lui tendant le papier, il lui dit, sans que rien trahît un soupçon :

— Voyez, examinez ceci, et vous serez de mon avis. Voici un pli profond et bien marqué, c'est là qu'on a appuyé le tranchant de la lame; de chaque côté, remarquez ces deux plis à peine indiqués , et au-dessous desquels il se trouve encore du sang. Ce n'est pas un couteau ordinaire qu'on a essuyé avec ce papier, c'est un poignard à lame plate, et légèrement quadrangulaire.

— Précisément , un poignard ! s'écria Antoine ; des brigands, des jacobins, des chouans ! m

» M. de Leurtal imposa durement silence à l'interrupteur et le renvoya de la salle à manger. Amélie avait pris le papier , et par un mouvement machinal , comme une maîtresse de maison qui fait les honneurs de la table, elle le passa à son voisin. Celui-ci l'examina avec curiosité, et jetant un nouvel effroi dans l'âme de la malheureuse Amélie, il ajouta tout à coup :

— Mais il y a quelque chose d'écrit sous ce sang.

— Voyons, voyons! s'écria M. de Leurtal, l'œil ardent et la voix altérée. On lui rendit le papier, et sur son extrémité il déchiffra lentement ces mots :

« Monsieur et madame de Leurtal ont l'honneur d'inviter » Il s'arrêta : le papier était déchiré.

« Les syllabes de cette phrase épelées à travers le sa: sonnèrent comme un glas de mort à l'oreille d'Amélie. M. de Leurtal froissa le papier avec une violence horrible, et décelant alors pour la première fois toute la tempête de son âme, il s'adressa à sa femme et lui dit d'une voix farouche :

— Eh bien! nous verrons celui de nos invités qui manquera à la fête de ce soir.

Il sortit, et tout le monde le suivit dans un silence soupçonneux. Amélie resta seule, et pour la première fois elle osa regarder l'horrible objet d'accusation. Elle le regarda, et faut-il vous dire tout ce qu'une femme peut remarquer dans son amant, elle reconnut ces doigts à cette beauté des ongles que son mari avait si bien vue ; elle les reconnut. Elle était seule, elle les emporta. »

Ici madame de G***, s'arrêta accablée par la terreur de son récit. Je le crus fini, et dominé moi-même par l'intérêt qu'il m'avait inspiré, je lui dis vivement :

— Et vous jugez assez mal notre jeunesse, madame, pour la croire incapable du courage de M. de W***î

A ces mots, madame de G***, me regardant avec un tris Le sourire, ajouta doucement :

— Ah ! ce n'est pas là que fut le dévoûment ; ce n'est pas là que fut le soin de la réputation de celle qu'il aimait. Se mutiler, c'est affreux; mais écoutez la fin de cette histoire. Je me rapprochai d'elle, et elle continua.

« Dire les inquiétudes, les projets désespérés et les angoisses qui déchirèrent le cœur de madame de Leurtal durant cette journée, ce serait vouloir vous raconter ce qui dans une autre vie eût suffi à des années de douleur. Tou-

tefois, il arriva à Amélie ce qui arrive à ceux dont le malheur n'est pas accompli : un vague espoir flatte toujours parmi ce choc de toutes les souffrances . L'empire des devoirs du monde et des habitudes journalières vint aussitôt à son secours, et ce fut en paraissant donner des soins attentifs aux préparatifs du soir, qu'elle passa cette journée. Que vous dirai-je ? elle parut au salon resplendissante et calme. A mesure que l'heure du danger approchait, elle s'était sentie devenir forte. Elle avait fait ce que doit faire toute âme résolue qui veut être à la hauteur de son sort. Au lieu de laisser venir le malheur pied à pied dans sa vie, elle l'avait reçu tout entier dans son imagination ; elle s'était dit que la fin de cette journée pourrait être pour elle le déshonneur et la mort, et elle s'était fait une résolution pour une si grande catastrophe.

» La fête commença, et les conviés arrivèrent en foule. M. de Leurtal, debout à quelques pas de la porte, affecta ce soir-là une politesse qui lui permit de compter pour ainsi dire ceux qui entraient. Cependant l'heure s'avançait et M. de W*** ne venait pas ; quelques-uns des merveilleux du jour se faisaient aussi attendre. Madame de Leurtal était alors assez belle pour avoir excité plus d'un désir et reçu plus d'un hommage, de façon que les soupçons de M. de Leurtal pouvaient encore rester indécis. La fête continue, et quelques invités manquent encore; mais ce sont des femmes, des vieillards ou des inutiles, pas un homme à soupçonner, si ce n'est peut-être M. de W***. Amélie s'en aperçoit, et son mari lui jette ces mots au moment où elle passe près de lui : — Le cercle de mes soupçons se resserre, il n'enferme plus que trois noms, et déjà j'oserais choisir et m'assurer que monsieur.,.

» A l'instant où il allait prononcer le nom fatal, il retentit avec fracas à la grande porte du salon, et M. de W*** y parait. M. et madame de Leurtal furent, chacun de son côté,

si empressés de le dévorer de leur regard, que ni l'un ni l'autre ne put observer le trouble qui les trahissait tous deux. Mais cet aspect jeta dans l'âme de tous deux des sentiments bien différents. M. de W*** entra, son claque sous le bras , caressant son jabot de la main gauche, et de la main droite jouant avec la longue chaîne de montre que portaient alors les élégants du temps.

— Ah ! ce n'est donc pas lui ! pensèrent ensemble monsieur et madame de Leurtal.

— Ce n'est donc pas lui que je dois soupçonner! se dit le mari, devenu soudainement honteux et embarrassé.

— Ce n'est donc pas lui qui a été blessé ! s'écria en son âme la triste Amélie.

» Oh! dès ce moment comme tout changea pour elle! La grandeur de son danger évanouie , son amant sauvé, ses angoisses éteintes : tout cela lui allégea le cœur au point que si M. de Leurtal n'eût encore attendu les autres invités, qui ne vinrent point, il eût deviné la vérité aux regards heureux de sa femme. A plusieurs fois, M. de W*** passa près d'elle, et lui parla avec cette aisance et cette politesse dont il était le modèle. Le bal avançait, tout était sauvé. Bientôt, selon l'habitude de cette époque, on propose de danser une gavotte. Quelques voix désignent les danseurs les plus renommés et les danseuses les plus à la mode de nos salons d'alors. M. de W*** est désigné le premier ; on ne donna à madame de Leurtal que la seconde place parmi les femmes , de façon qu'ils étaient en vis-à-vis. Jusqu'à ce moment un reste d'inquiétude avait murmuré au fond de la joie de madame de Leurtal; elle ne supposait ni ne devinait rien, mais elle craignait encore. Cependant toute anxiété se tut lorsqu'elle vit avec quelle légèreté et quelle perfection M. de W*** dansait devant tout ce .monde attentif. Le regard et le sourire tranquilles et polis, les passes légèrement faites, sans être évitées , la main sur laquelle on devait s'appuyer librement

présentée : tout cela mit au cœur de madame de Leurtal tant de certitude d'avoir si inutilement souffert, qu'ellemême se livra avec plus d'abandon à cette danse alors si admirée, et que, dans un moment où la rapidité des mouvements pouvait tout cacher, elle se laissa aller à serrer la main de M. de W**, comme pour le féliciter d'un bonheur qu'il ne devait pas comprendre. A ce moment, un cri horrible se fit entendre...

— Ah! m'écriai-je, en interrompant malgré moi madame de G***, c'était M. de W*** !

— Non ! reprit madame de G*** avec une énergie que je ne lui avais jamais vue ; non, monsieur, non, il ne pâlit point et ne cria point; ce fut la malheureuse Amélie qui tomba évanouie, en sentant céder sous sa main la main mutilée de son amant, en pressant, sans qu'ils répondissent à son appel, ces doigts de coton si habilement préparés.

» Le lendemain, une fièvre horrible s'empara de madame de Leurtal, et M. de W*** vint tous les jours s'informer de sa santé pendant plus d'une semaine, continuant ainsi son sublime dévoûment. Après ce délai, il partit pour l'armée, emportant avec lui son secret.

— Et il l'a toujours gardé? dis-je à madame de G***.

— Oui , monsieur, reprit- elle tristement, et bientôt nous apprîmes que dans une rencontre il s'était exposé si témérairement, qu'il avait dû subir une terrible opération. Quand il revint, il avait déjà un bras de moins.

— Ah ! s'écria madame de Leurtal en le voyant, qu'avezvous fait?

— C'était le plus prudent, répondit simplement M. de

Après ces mots, madame de G*** tomba dans une profonde rêverie, et je n'osai lui dire combien je la plaignais d'avoir tant souffert.

COELINA

Madame la baronne de Villois était une grande femme sèche, mal venue à sa taille de cinq pieds cinq pouces comme à son titre de baronne; nulle en tout ce qui distingue physiquement une femme d'un grenadier ; riche en ce qui peut les confondre moralement. Elle avait pour mari M. le baron de Villois, se disant général et Espagnol, appuyant ces deux prétentions, la première, d'une boutonnière garnie d'un ruban si confusément rayé de rouge, de bleu, d'orange, de vert, de noir, qu'on pouvait dire qu'il avait toutes les décorations de l'Europe sans pouvoir désigner une seule de celles qu'il avait; la seconde, d'un langage barbouillé de terminaisons en a et en o, en as et en os, qu'il appelait son ignorance de la langue française. Du reste, très-soupçonné de voler à l'écarté (ceci se passait en 1822). Nous autres jeunes gens qui n'avions rien à faire qu'à nous moquer des vieilles femmes qui font patienter leur âge mûr jusqu'à cinquante ans, comme un créancier dans l'antichambre, nous avions appelé la baronne de Villois madame Carmin. Ce nom n'avait d autre origine qu'une phrase habituelle de madame Villois : « Je ne puis pas souffrir les femmes qui mettent du carmin. » En raison de quoi elle se plâtrait le visage d'un rouge brique tout à fait odieux. Le ruban du mari lui avait valu le sobriquet d'Arc-en-Ciel. Avec la tournure de la baronne, la réputation du baron et leur style à l'avenant, ces

deux personnes avaient de rares privilèges. Le plus inconcevable était d'être reçus dans quelques salons de bonne compagnie ; un autre non moins étrange, d'avoir pour fille une admirable personne; distinguée de corps, de tête, de langage, d'esprit, quelque chose de mieux qu'une femme ravissante, car elle était souverainement froide et retenue. Quant au dernier privilège des Yillois, que les méchants expliquaient par le second, il consistait à avoir pour ami un certain M. Ourdan, homme supérieurement spirituel, de manières parfaites, fournisseur échappé aux regorgements de l'Empire et aux liquidations de 1815, riche à éclabousser les simples millionnaires, causeur adorable : il avait connu tout l'Empire, hommes et contrées, il savait des histoires burlesques ou épouvantables sur tous les noms célèbres qui tombaient par hasard dans l'intime conversation qui survivait d'ordinaire entre huit ou dix privilégiés au tumulte de la soirée où M. Ourdan n'arrivait jamais qu'à une heure du matin. Ces bonnes orgies d'esprit dévergondé, nommé médisance par les sots qui en étaient exclus, commençaient d'ordinaire à deux heures du matin et finissaient à quatre par un souper délicat désigné par les adeptes sous le nom de morceau sous le pouce: c'est là que régnait M. Ourdan.

Souvent nous avions voulu retenir la baronnie Yillois dans ces réunions attardées, mais M. Ourdan ne l'avait jamais souffert; il ne nous en donnait pas d'autre raison que sa haine pour un grand, énorme, riche monsieur, marié à une spirituelle et gracieuse femme que nous aimions beaucoup, et qu'il traînait partout comme un gros cheval normand attelé à un frêle tilbury. Cet homme faisait des calembours et en riait à foison. « Jamais, nous disait M. Ourdan, je ne donnerai à ce butor l'avantage de ne pas être le plus bête de la soirée. » Quoiqu'il fit si aisément les honneurs de l'esprit des Villois, M. Ourdan ne permettait pas la moindre plaisanterie sur leur compte, et se montrait im-

COELJNA. 153

patient des éloges qu'on donnait à leur fille Cœlina. Ce nom de Cœlina était peut-être la seule chose qui fût du fait des Villois dans cette adorable personne, aussi n'avaient-ils pas manqué à le choisir stupidement ridicule. Il en arrivait que beaucoup de gens, en entendant ce nom étrange, continuaient le titre du livre où les Villois l'avaient puisé et ajoutaient : Ou l'enfant du mystère. Et alors, Ourdan murmurait avec colère un de ses sophismes solennels : « Je n'ai rencontré nulle part tant de sots que chez le peuple le plus spirituel de la terre. » Le peu de personnes qui pénétraient chez les Villois en rapportaient de singulières observations. C'était un grand appartement où il y avait suffisamment de chaises, de fauteuils, de rideaux, de glaces, une pendule sur chaque cheminée avec ses candélabres aux deux bouts ; une de ces maisons meublées par le tapissier et non point par l'habitation ; tout ce qui peut appartenir à tout le monde, rien de ce qui ne peut être qu'à une seule personne. La curiosité de notre coterie avait, pendant une semaine entière, relayé des visites chez les Villois pour y devenir quelque chose ; mais Cœlina avait fait salon durant ces huit jours et sans désemparer d'une heure ; Ourdan n'avait point paru ; nous connaissions l'emploi de ses nuits et des heures de sa matinée exclues du droit de visite : nous ne savions plus que penser d'Ourdan, de Cœlina, des Villois. Nous étions piqués au jeu comme des provinciaux. De cette curiosité déçue naquit un complot. L'un de nous fut choisi pour jouer une passion fatale aux pieds de Cœlina, un autre fut dévoué à faire la cour à la baronne. Le premier nous trahit. A la seconde entrevue il devint fou de Cœlina : c'était un allié perdu. L'intrépide séducteur de madame Villois marchait devant lui comme un furieux et les yeux fermés. Il ne demandait plus que vingt-quatre heures pour être arrivé à ous les droits d'un homme aux confidences d'une femme, lorsque dans ces vingt-quatre heures tous les Villois, père,

154 UN ÉTÉ A MEUD0N,

mère et fille, disparurent subitement de Paris pour ne reparaître que quatre mois après en Italie, comme ce? plongeurs qui s'engouffrent tout d'un coup sur un côté de la Seine et ne se remontrent qu'à l'autre bord. Ces quatre mois de la vie des Yillois se passèrent entre deux eaux sans qu'on pût découvrir quelle route ils avaient prise, ni s'expliquer comment ni pourquoi Gœlina avait été annoncée dans les salons de Kaples sous le nom de comtesse d'Andressi, et y étalait une opulence si respectable, qu'elle tenait lieu du comté d'Andressi dont personne n'avait jamais eu la moindre connaissance. Quelques-uns prétendaient cependant que ce nom avait appartenu autrefois à une riche et noble famille du Piémont, ruinée et disparue dans la révolution. On essaya de pénétrer Ourdan sur ce mystère : il tourna le dos aux hommes, rit au nez des femmes et ne garda d'autre rancune de notre essai de perfidie que d'appeler à tout propos le poursuivant de la baronne, mon brave. Le mot se répandit. N'ayant plus de Yillois à sacrifier, nous nous tournâmes contre notre complice. Il mabordait pas un de ses amis qu'il ne s'entendit nommer mon brave ; il en rit d'abord, puis s'en fâcha ; il en résulta trois duels qui désorganisèrent nos nuitées. Le monsieur aux calembours y fut tué. Quand on l'apprit à Ourdan, il dit froidement : Toute chose en ce monde a son bon côté. Puis il se fit l'amant de la veuve, et les Yillois furent oubliés.

Je changeai de monde, je quittai les restes expirants du bel esprit impérial, et je me rapprochai des peintres et des hommes de lettres qui perçaient péniblement la croûte romaine où étaient enfermés tous les arts, comme une macédoine de gibier dans un pâté de Chartres. Dans un salon où ils étaient admis en grand nombre, je rencontrai un beau jeune homme, exalté, grand artiste de cœur, fécond en paroles inspirées de nobles mouvements, mais désordonné, trop tumultueux encore pour que la langue et le pinceau

CÛELINA. 155

ne manquassent pas souvent à l'élan de sa pensée ; de là bizarre, mal compris, rebuté, et retombant de ces jets impétueux dans une tristesse lourde, dormante, immobile. Il s'appelait Georges Leister, et était marié à une femme plus Agée que lui, elle pouvait avoir vingt-huit ans. Madame Leister, qui s'appelait Thérèse, était une séduction incarnée. Petite, délicatement faite, souple et lente, elle avait un visage qui souriait si négligemment quand on la flattait, et qui s'exaltait d'une si avide attention quand on louait son mari, qu'on commençait à l'adorer pour s'arrêter à la respecter. Cependant, ses grands yeux noirs, ses cheveux si noirs, qu'ils donnaient de la blancheur à sa peau un peu brune, tout cela semblait promettre une fougue de passions qui devait rompre tôt ou tard le cercle étroit de la vie uniforme qu'elle menait.

Leister était arrivé depuis un an à Paris. Il y tenait une maison aisée, y jouissait d'une existence oisive et qui supposait une fortune faite. Cependant on ignorait sur quoi reposait cette fortune, on ne savait pas davantage ses antécédents ni ceux de sa femme. Mais un homme qui n'emprunte point d'argent, qui ne s'endette pas et qui n'est pas à marier peut vivre vingt ans à Paris sans que personne s'informe ni d'où il sort, ni de ce qu'il peut être. Je le voyais souvent, et quelquefois j'avais eu à remarquer dans ses habitudes et parmi la gaité de ses soirées, quelquesuns de ces longs silences, de ces oublis de ce qui nous entoure, où l'esprit s'absente du présent pour retourner au passé et s'y occuper de quelque infortune ou de quelque félicité qui domine toute la vie. Averti dans ses rêveries par l'humeur de Thérèse, il s'en éveillait avec éclat, et c'est dans ces moments qu'il devenait parleur exalté, bruyant, paradoxal ; il fallait que le souvenir où il se plongeait fût bien profond pour^qu'il lui fallût un si grand effort pour s'en arracher. Tous ses amis avaient remarqué ces contras-

156 UN ÉTÉ A MECDON.

tes. Moi qui l'aimais, j'y avais cherché une cause : les autres en faisaient son caractère. Avec le caractère, les indifférents expliquent tout. 11 n'y a point de peine cachée qui s'agite convulsivement dans le cœur d'un homme, qu'on ne traduise facilement en caprice. Leister était un homme fantastique. Gela dit, il pouvait se brûler la cervelle sans qu'il y eût de quoi s'en inquiéter.

Tout cela durait depuis deux ans, lorsqu'un jour, en arrivant chez Leister, je le trouvai plus soucieux qu'à l'ordinaire ; mais d'un souci présent, d'une peine active. 11 était agité, il était colère, il tournait dans son cabinet comme un homme qui ne sait sur quoi jeter son humeur. Sa femme pleurait dans un coin.

— Eh ! mon Dieu ! qu'y a-t-il ? lui dis-je, lorsque je vis qu'il ne pensait pas à me parler.

— Il y a que je quitte Paris, me répondit-il.

— Mais pourquoi ? repris-je aussitôt.

A cette question, il devint tout à fait furieux, et, prenant un air de hauteur, il me répliqua :

— Est-ce que je vous dois compte de mes actions?

Je me contentais de prendre mon chapeau et de sortir ; Thérèse s'élança vers moi en s'écriant :

— Ne prenez pas garde à ce qu'il dit , il est fou aujourd'hui!

Leister était tombé dans un fauteuil en pressant sa tête de ses poings fermés, Thérèse ajouta tout bas :

— Il est sorti ce matin de fort bonne heure. Deux heures après, il est rentré dans l'état où vous le voyez, et , au heu de me répondre , il m'a jeté un paquet de billets de banque sur la table en me disant : Soldez toutes les dépenses de votre maison , nous quitterons Paris demain.

Dans le premier instant, j'avais pensé à des embarras d'argent, ceci paraissait devoir détruire ce soupçon.

CQEL1NA. 157

Un moment après, Georges se leva, il vint à moi, me tendit une main et l'autre à Thérèse :

— Elle a raison, me dit-il, je suis un fou, je m'irrite comme un enfant, je me frappe la tête contre des murs de fer, et je n'avance à rien qu'à faire du mal à moi et à ceux que j'aime. Maintenant c'est fini.

— Et vous ne partez plus ?

— Je pars, reprit-il froidement. Je pars demain.

— Si promptement ! lui dis-je.

— Oh! s'écria-t-il en s'emportant de nouveau, ce soir, tout à l'heure si je le pouvais, jamais assez tôt pour les fuir.

— Qui donc? s'écria Thérèse en se dressant tout à coup devant lui avec une explosion de doute et de jalousie qui éclata dans les regards ardents dont elle cherchait à le pénétrer.

Leister ne fut point blessé du ton impératif de cette interrogation, tant il demeura stupéfait du mot qu'il avait laissé échapper ; il chercha à répondre en plaisantant, mais il s'embarrassa dans sa phrase ; puis, obsédé du regard inquisiteur de sa femme, et irrité du sourire amer dont elle accueillait sa réponse, il finit par lui dire :

— Vous êtes folle, Thérèse ; puisque je vous dis que nous partons !

11 sortit de la chambre et me laissa seul avec madame Leister. Elle était demeurée à la place où elle s'était levée devant lui, immobile et pensive; enfin, elle résuma tout le tumulte de son âme en un mot, elle me regarda en mâchant convulsivement ses lèvres du bout de ses dents, et me dit d'une voix altérée :

— Georges me trompe, monsieur.

— - Madame...

— Oh ! s'écria-t-elle en m 'interrompant violemment, il m'a toujours trompée !

Je ne comprenais rien à tout cela, je n'étais j)as fort épris du rôle de pacificateur entre deux époux irrités ; cependant je ne pouvais ni m'en aller ni rester sans rien dire. Madame Leister marchait vivement dans sa chambre. Je me rappelai quelques-unes des phrases banales appliquées communément à ces sortes de crises, et je dis le plus paternellement que je pus à madame Leister :

— Allons, madame, vous n'êtes pas raisonnable.

Elle secouait la tête en poursuivant ses propres pensées.

— Georges vous aime.

Elle laissait échapper un sourire brusque.

— Il n'aime que vous.

— Qui sait ? dit-elle amèrement.

— Votre mari est un homme d'honneur.

— C'est qu'il n'est pas mon mari, me dit-elle en s'arrêtant en face de moi et en écrasant du poids de ses regards fixés sur les miens la niaiserie de mes consolations. Puis elle contina à voix basse, mais résolue :

— Non, monsieur, non, il n'est pas mon mari. Il m'avait promis...

Leister rentra.

— Ne lui dites rien, me dit Thérèse rapidement, je vous conterai tout.

Leister paraissait tout à fait calme.

— Mon ami, me dit-il, vous dînerez avec nous, n'est-ce pas? C'est peut-être mon dernier jour d'amitié, continua-til tristement, car je vous aimais, vous. 11 faut m'exiler, il faut que j'aille en Angleterre, et peut-être un jour faudrat-il aussi que je quitte l'Angleterre pour l'Amérique, et l'Amérique pour le désert ou pour la tombe.

Tandis qu'il parlait ainsi, doucement et d'une voix abattue, des larmes étaient venues aux yeux de Leister. Je ne lui avais pas répondu.

C0ELINA. Ï59

— Ne me refusez pas, ajouta-t-il, ou je croirai que vous m'en voulez.

— Non ! m'écriai-je, je reste. Mais comme j'avais une invitation bien promise, permettez-moi d'écrire un mot pour me dégager.

Je pris une plume. Leister sonna un domestique. En remettant ma lettre à cet homme je lui dis tout haut :

— Chez M. Ourdan, rue...

— M. Ourdan! s'écria Georges vivement. Vous connaissez M. Ourdan?

— Beaucoup.

— Et c'est chez lui que vous deviez dîner ?

— Chez lui.

— Vous le connaissez? lui dis-je à mon tour.

■— Oui, reprit Georges d'un air indifférent ; c'est mon banquier .

— Ah! répliquai-je assez étourdiment, je le croyais retiré des affaires.

— Cependant, dit Georges sèchement, il fait les miennes. Madame Leister nous regardait causer, l'œil attaché sur

nos paroles, comme pour y découvrir quelque chose. Le silence où nous tombà:nes tous trois ne me montrait guère d'issue prochaine, lorsque le domestique me dit :

— Où demeure ce M. Ourdan ?

Je lui donnai l'adresse, assez étonné qu'un domestique que je savais depuis trois ans chez Leister ne sût pas où demeurait l'homme qui faisait les affaires de son maître. Madame Leister profita de l'occasion pour rompre l'embarras de notre situation par quelques phrases d'usage.

— Je vous remercie, me dit-elle, du sacrifice que vous voulez bien nous faire d'une réunion sans doute très-brillante.

— Oh ! madame, lui répondis-je en me croyant sur un terrain où la conversation pourrait marcher en sûreté, je ne

160 UN ÉTÉ A MBUDON.

me fais point un mérite de préférer mes amis à mes connaissances. Cependant j'avoue que ce dîner avait un grand attrait pour moi, car je devais y revoir une personne qui m'a singulièrement occupé.

— Une femme ?

— Une femme belle, jeune, spirituelle, parfaite.

— Et comment se nomme cette merveille ? me dit madame Leister en me raillant de ce sourire dont les femmes accueillent l'éloge d'une autre femme lorsqu'elles le croient exagéré par la passion.

— De mon temps, lui répondis-je, elle s'appelait mademoiselle de Villois ; maintenant elle se nomme la comtesse d'Andressi.

— De votre temps ? me dit Leister d'une voix serrée à la gorge, et en me dévorant d'un regard où il y avait autant d'épouvante que de fureur ; de votre temps? répéta- t-ii.

— De mon temps, répondis-je tout interdit et presque en balbutiant, veut dire du temps où je la voyais... dans le monde... fort rarement , car je n'ai jamais été admis chez elle. Mademoiselle de Villois était une femme sur laquelle on ne pouvait tenir aucun propos.

Et pendant que j'entamais assez gauchement l'apologie de mademoiselle de Villois, comme si je l'eusse défendue devant son juge, sans trop me rendre raison de l'intérêt que pouvait y prendre Leister, et même sans savoir s'il y prenait quelque intérêt, poussé par je ne sais quoi qui m'avertissait que je m'étais fourvoyé; madame Leister, plus rapide que moi à comprendre l'exclamation de son mari, et voulant lui renfoncer le trait que je cherchais à retirer, et qui l'avait jeté hors de lui, madame Leister se prit à dire d'un ton dont la légèreté affectée ne déguisait pas complètement l'intention :

— Oh ! mon mari n'a que faire de la vertu de mademoiselle de Villois, ni moi non plus. C'était donc votre maîtresse ?

COELINA. 161

— Sur mon honneur ! madame, m'écriai-je, je vous proteste.

— Àh ! s'écria Thérèse en éclatant de rire, vous rougissez. Leister était livide, madame Leister frissonnait dans son rire. Madame, répondis-je d'un ton à imposer à sa prétendue

gaité, sur mon honneur, je n'ai jamais connu mademoiselle de Yillois que comme une femme bien digne des respects du monde entier.

J'avais exagéré la réponse pour mettre fin aux plaisanteries de madame Leister. J'étais en veine de maladresses. Georges haussa les épaules, et sa femme me répondit d'un air sec :

— Je vous crois, monsieur, et je crois que cette demoiselle s'est acquis plus d'un défenseur de sa vertu.

Elle finit sa phrase en l'appliquant du regard au visage de son mari ; mais Georges était redevenu indifférent en apparence. .L'épigramme tomba à terre repoussée par son impassibilité, et l'on vint nous prévenir que le dîner était servi.

J'étais tout abasourdi et fort contrarié, abasourdi de tout ce que je venais d'apprendre, et peut-être encore plus de ce que je ne savais pas, mais de ce qui se laissait deviner de romanesque et peut-être de tragique dans les réticences de Georges ; dans son départ précipité, le jour même de l'arrivée de Cœlina, qu'il connaissait assurément, et dont la réputation le touchait en quelque chose ; puis la confidence de madame Leister : tout cela allait et venait dans ma tête confusément, comme un mélange incohérent de circonstances auquel il ne fallait cependant qu'un mot pour les accorder, les mettre ensemble, et en faire un drame complet : il en est de même d'un orchestre dont les instruments préludent pêle-mêle, et qui à l'archet du maître se réunissent dans un commun accord, partent du même pied, et font une parfaite harmonie. J'étais contrarié de l'humeur de madame Leister, qui proba-

blement ne tiendrait plus la confidence promise, quoiqu'il me semblât que j'en apprendrais davantage du côté de Georges, ou du moins du plus original que de la part de sa femme. Je calculai que de ce côté c'était quelque vulgaire séduction d'une fille de bonne maison tombée dans la détresse, avec une promesse de mariage ; enfin tout ce qui constitue l'ordinaire des filles séduites. Mais Georges était silencieux ce soir-là, et en général peu confiant. Après beaucoup d'hésitation, je me décidai à me retirer pour aller rejoindre M. Ourdan aux Italiens, où il devait être avec la comtesse d'Andressi. J'avais eu d'abord la tentation d'annoncer l'emploi de ma soirée pour voir l'effet que je produirais. Mais je ne savais pas à quel degré était chargée la mine à laquelle j'aurais mis le feu, et je m'abstins. Pendant le dîner, Georges avait annoncé qu'il avait beaucoup d'emplettes à faire pour son voyage, et qu'il y occuperait une partie de sa soirée. Nous sortîmes ensemble.

— Où allez-vous ? me dit-il assez machinalement et en homme qui ne veut parler de rien.

Je cédai au diable qui me poussait. Jamais herbe tendre ne s'offrit si complaisamment à la voracité d'un curieux.

— Je vais, luirépondis-je du même ton d'indifférence qu'il avait mis dans sa question, je vais rejoindre, aux Italiens, Ourdan et la comtesse d'Andressi.

Le diable m'avait bien poussé. Ces deux noms ne touchaient pas à l'oreille de Georges qu'il ne tressaillit ; cependant il se contint et me répondit :

— Ah ! elle est aux Italiens.

Un moment après, il me quitta, en prenant une route tout à fait opposée à celle qui me menait aux Bouffes, car on appelait encore le Théâtre-Italien de ce nom. Quand j'arrivai dans la loge d'Ourdan, la comtesse d'Andressi était seule. Je demeurai ébloui : elle était belle à faire crier d'admiration ; j'en devins muet. Elle m'accueillit comme un ami.

C0ELINA. 163

Celait tout à fait une femme : plus de demoiselle qui ne sait ni écouter ni répondre sans embarras, une grâce enchanteresse, un sourire de bonheur qui me rendait tout joyeux. Jamais je ne fus si tenté de me mettre à genoux et demander pardon à une femme. Pardon de quoi? Je ne sais; mais je prenais tant de plaisir à la voir et à la trouver belle, que cela me semblait inconvenant. Une femme n'arrive pas à un effet si puissant sans le voir et sans en être flattée. Elle m'acheva en me disant :

— Donnez-moi votre bras , nous nous promènerons un instant dans le couloir.

Nous sortîmes ; elle s'appuya sur mon bras et se mit à me causer de moi, de ce que j'étais devenu, de ce que mon nom lui était quelquefois arrivé à Naples. Je croyais rêver. Toutes les femmes me regardaient; quelques élégants, qui d'ordinaire me jetaient leur bonjour du bout du gant , me saluèrent de façon à être assez vus pour que la comtesse me demandât qui ils étaient; mais elle ne prenait garde à rien, s'informant beaucoup de mes nouvelles habitudes, de mes liaisons, si elles m'empêcheraient d'aller la voir souvent. Jamais on ne chargea à ce point un homme de bonheur et de fatuité. Je devais étinceler comme une machine électrique. Tout à coup la comtesse s'arrête et devieut muette. Je la regarde et la vois haletante ei pâle sous le regard d'un homme qui la considérait avec une avidité insolente. Cet homme était Leister. A tout homme, même à Leister, il fallait demander compte de l'audace d'une telle attention. Je fis un mouvement vers lui.

— Rentrons, me dit la comtesse d'une voix troublée, rentrons.

Elle m'entraîna dans sa loge; elle était inquiète, impatiente ; non-seulement elle ne me parlait plus, mais elle ne répondait pas. Ourdan rentra ; elle lui parla bas et avec vivacité. J'étais descendu de mon troisième ciel. Je sortis de

îa loge pour ne pas gêner la querelle qu'elle faisait à Ourdan. Les acteurs étaient en scène, les couloirs vides, et je commençais à m' expliquer les gracieusetés de Cœlina par des informations à prendre sur le compte de Leister, lorsque j'aperçus celui-ci à un carreau de loge d'où il pouvait voir et d'où il regardait attentivement la comtesse. D'abord je voulus l'éviter; mais j'étais irrité de ma félicité stupide, et je voulus savoir quelque chose. J'abordai Georges, en le tirant de sa contemplation, pour lui dire :

— Eh bien ! c'est là que vous faites vos emplettes ?

11 se retourna fort surpris, et, son premier étonnement passé, il me répondit avec un de ces airs mystérieux qu'il avait si souvent :

— Oh ! je ne pars plus maintenant.

J'en fus ravi. L'intrigue se nouait ; les relations mystérieuses de Leister et de la comtesse étaient évidentes. Il me sembla que je lisais un roman. Le départ de Georges m'eût laissé peut-être au premier volume ; son séjour à Paris me promettait le dénoûment. Seulement ce n'était pas moi qui tenais le livre et qui tournais les feuillets. Ma curiosité doubla par l'impatience; je me promis un hiver très-occupé. Je quittai Leister et retournai dans la loge de la comtesse. Elle était redevenue charmante : Ourdan l'avait sans doute calmée. J'arrangeai dans ma tête qu'il lui avait promis le départ de Leister. Je voulus m'en assurer; et, revenant sur mon manque de parole pour le dîner, je racontai que j'avais été retenu chez un ami qui partait le lendemain. Un coup d'oeil échangé entre Ourdan et la comtesse se traduisit pour moi de cette façon :

— Eh bien ! ne vous l'avais-je pas dit?

— A la bonne heure, répondait la comtesse.

— Alors, me dit Ourdan, qui cette fois parla de la bouche comme Junon {sic ore locuta est), nous n'avons pas de chance de vous voir demain ?

CŒLINA. 165

— Je ne sais, répondis-je avec une parfaite perfidie; mais je viens de le rencontrer, et il n'est plus si décidé à quitter Paris.

Ce mot fit tonnerre. La comtesse redevint pâle, et ses grands yeux s'animèrent d'une colère qui fit presque peur à Ourdan. Quant à moi, j'étais ravi ; ma finesse me paraissait merveilleuse, et je joignais à cette ivresse de vanité une petite saveur de vengeance qui me rendait fort considérable à mes propres yeux. Je me retirai, en habile homme, sur un triomphe et ne risquai pas mes avantages. Je passai deux bonnes heures de la nuit à me figurer deux billets m'arrivant le lendemain, chacun d'un côté. Le lendemain se passa sans nouvelles, le surlendemain de même. Evidemment on s'arrangeait ou on se faisait la guerre sans moi; on m'avait fermé le livre au nez. J'en fus dépité au point de penser à ne plus revoir ni Leister ni la comtesse, m'imaginant presque que tout ce que j'avais supposé m'avait été dit, et que je devais me retirer, du moment que l'on m'excluait de la confiance qui m'était due. J'eus beaucoup de peine à me persuader qu'on ne m'avait rien révélé, et qu'en m'éloignant ainsi sansraison, je jouerais le rôle d'un mal appris. La curiosité vint au secours de cette sage réflexion, et j'allai, le troisième jour, faire visite à Leister, à sa femme et à la comtesse. Les deux premiers me reçurent comme si de rien n'était, Cœlina de même. Elle fut bonne, charmante, aisée. Ce ne fut que ce jour-là que je remarquai l'absence des lois paternels. Ma visite me paraissait devoir finir comme elle avait commencé, dans une insignifiance complète, lorsqu'on amena à la comtesse un bel enfant de deux ans, sur les traits duquel je crus lire le nom de Leister, visiblement écrit. Je m'étais prémuni contre toute surprise de toutgenre, bien persuadé que j'étais qu'on me laisserait tout voir si j'avais l'air de ne rien regarder. Cœlina avait cherché sur ma figure l'impression que me faisait la vue de son enfant. Je

n'y laissai arriver qu'une vive admiration pour sa charmante beauté. Elle parut délivrée d'un grave souci. Je poussai l'audace de ma niaiserie jusqu'à demander à la comtesse si nous verrions bientôt à Paris son mari, le comte d'Andressi, le père de ce bel enfant. En embarrassant Cœlina, je la rassurai. Elle me répondit que son mari avait de graves intérêts dans Tlnde, et qu'il était parti pour les surveiller. L'Inde me parut bien choisie : il était difficile de l'envoyer plus loin, et je me préparai à apprendre sa mort par un prochain naufrage. Je gagnai à cela de trouver toute cette intrigue, ou plutôt celle que je bâtissais, assez vulgaire pour me désenchanter de Cœlina, et je m'épargnai d'en devenir fou, ce qui ne m'eût certes pas manqué. Le souvenir des relations jadis suspectées entre Ourdan et mademoiselle Villois, me revint en mémoire. J'expliquai tout cela par une infidélité de Cœlina avec Leister, pendant son absence de Paris, pardonnée par Ourdan et couverte d'un mariage supposé et d'un titre in partibus.

Je m'étais arrangé de cette idée; c'était une affaire réglée avec moi-même. Je continuais donc à voir tous les acteurs de ce drame passé et probablement fini : j'y avais fait un dénouement, et déjà je n'y mettais plus grand intérêt, lorsqu'au bout de quelques mois je crus remarquer chez Leister un changement notable. L'aisance de la maison avait disparu peu à peu ; des emprunts avaient été contractés ; Leister n'était jamais chez lui; sa femme ne sortait plus, et je la surpris souvent à pleurer. Quelquefois j'avais voulu l'attirer à la confidence qu'elle m'avait promise; mais on eût dit qu'elle me considérait en ennemi. D'une autre part, j'observais de l'inquiétude chez Cœlina ; et souvent quand j'arrivais inopinément, elle cachait des lettres dont elle paraissait fort émue. Un soir, je sonne chez elle, un domestique vient m'ouvrir, et, tout surpris de me voir, il me dit assez gauchement :

COELINA. 167

— Ah ! c'est vous, monsieur ***.

Puis il se reprit et ajouta :

— Vous pouvez entrer, vous.

Cela voulait dire clairement : Il y a quelqu'un qui doit venir et qu'on ne doit pas recevoir. Comme j'arrivais à la chambre de madame d'Andressi, j'entendis une porte qui se fermait violemment de l'autre côté. On m'annonça. La chambre était déserte.

— Ah ! me dit le domestique, c'est que madame ne croit pas que c'est vous, et il sortit pour l'avertir. Il y avait un billet ouvert sur la cheminée ; il ne contenait qu'une ligne de l'écriture de Georges :

« Madame, il faut que je vous voie ce soir ; il y va de ma vie et de la vôtre. Je serai chez vous à dix heures. »

Il en était neuf et demie. Je compris la fuite de la comtesse et son effroi. Elle rentra doucement et me surprit les yeux sur le billet. J'en fus honteux ; elle ne parut pas irritée de mon indiscrétion.

— Vous avez lu ce billet ? me dit-elle. Je ne répondis pas.

— Tant mieux, ajouta-t-elle ; j'aurais peut-être hésité plus longtemps à tout vous dire. Vous connaissez Georges ?

— C'est mon ami.

— Eh bien ! il faut que vous me délivriez de ce furieux ; il faut que vous lui fassiez entendre raison.

Elle s'assit, me montra un siège et s'apprêta à me faire un long récit. Tout à coup la sonnette vibra de nouveau ; Cœlina se leva avec un tremblement universel.

— 11 n'est pas dix heures cependant ! s'écria-t-elle.

— Ne craignez rien, lui dis-je.

Et nous entendîmes les pas d'un homme : ce fut Ourdan qui entra.

— Eh bien! s'écria-t-elle rapidement, en se jetant vers lui.

— Rassurez-vous, répondit-il l'un air sinistre, il ne viendra pas.

Jamais je n'aurais cru le visage joyeux d'Ourdan capable d'une expression si fatale. Madame d'Andressi demeurait dans une des rues les plus reculées et les plus désertes du faubourg Saint-Germain. Je ne sais quelle idée de crime me passa dans la tête, et je m'écriai, sans y songer :

— Oh! pas de violence, au moins.

Ourdan me regarda comme s'il ne m'avait pas vu en entrant. Son visage reprit son expression habituelle, et il me répondit avec un sourire malaisé :

— Oh ! ce n'est pas avec un poignard qu'on saigne les fous.

Cette réponse sembla à la fois rassurer la terreur de madame d'Andressi, et épuiser ses forces ; elle tomba sur un fauteuil en murmurant sourdement :

— Oh ! le malheureux ! le malheureux !

J'étais le plus embarrassé des trois acteurs de cette scène, quoique je ne fusse pour rien dans ce qui l'avait amenée. La comtesse pleurait, et Ourdan, assis dans un coin, battait la terre du pied avec impatience. Je voulus me retirer, et m' approchant de la comtesse, je lui dis à voix basse :

— Adieu, madame ; je pense que vous n'avez plus rien à me dire.

— Restez, me dit-elle tout bas; restez.

le vis qu'elle avait autant de peur d'Ourdan que de Georges ; je ne prévoyais pas comment tout cela pouvait finir. J'aurais voulu aller m'informer de Leister ; mais je ne voulais pas abandonner la comtesse. Je me taisais ; un bruit violent qui éclata dans l'antichambre nous surprit tous trois en sursaut. Cette fois, c'était bien Georges qui menaçait de mort quiconque oserait l'arrêter. Je m'élançai vers la porte pour prévenir quelque malheur. Je l'ouvris ; Georges aperçut la clarté de la chambre à travers le salon obscur ; il s'y précipita comme un forcené, et entra. 11 était sanglant, déchiré,

COELIXA. IfiG

épouvantable; il tenait deux pistolets à sa main. Il regarda Ourdan et Gœlina avec une joie sauvage, et s'écria :

— Ah ! vous voilà tous deux ; tant mieux !

Il voulut fermer la porte, deux domestiques s'y opposèrent ; M. Ourdan leur cria de s'éloigaer. Georges tourna la clef dans la serrure et la mit dans sa poche. 11 entra tout à fait dans la chambre, et m'aperçut alors.

— C'est le ciel qui me protège ! s'écria-t-il ; eh bien ! vous saurez tout. Vous allez entendre une affreuse histoire ; mais vous, au moins, vous pourrez la redire ; vous n'êtes pas un misérable sans famille, qu'on peut faire disparaître impunément ou comme un fou, ou comme un malfaiteur. Vous avez un père, des amis, quelqu'un qui vous aime !

— Oubliez-vous Thérèse? m'écriai-je.

— Autre infamie, me dit-il ; puis, -se tournant vers Ourdan, il ajouta :

— Oui, monsieur, elle m'a tout dit, tout jusqu'au prix que vous mettiez aux scènes qu'elle me jouait. Mais ce n'est pas d'elle qu'il s'agit; c'est de vous, de cette femme.

La comtesse fit un mouvement d'indignation.

— Oh! patience, madame; il faut pourtant bien m'entendre une fois. D'abord, monsieur, continua-t-il en se tournant vers moi et en me prenant à partie, il faut que vous sachiez qui je suis ; vous ne savez que la moitié de mon nom. Je m'appelle Leister, Leister, comte d'Andressi ; vous comprenez que madame est ma femme.

Je demeurai confondu. L'agitation de Georges ne se calmait pas.

— Vous êtes le comte d'Andressi?

— Le comte d'Andressi, un nom honorable qui n'a jamais été porté que par des hommes d'honneur jusqu'à moi et que par des femmes pures jusqu'à elle.

Et il montra Gœlina avec un mépris désespéré. Elle était anéantie de cette rage ; elle se tut.

— C'est donc vrai ! s'écria Georgis exaspéré de ce silence.

— Tenez, me dit-il en s'adressant encore à moi , c'est épouvantable ! Voici comment cela s'est fait. Vous savez que mon père n'était pas français ; il fut ruiné lors de l'envahissement du Piémont par les armées de la République. U se cacha en France sous le nom de Leister, qui était celui de ma mère; il s'y fit commerçant, y prospéra d'abord, puis il se ruina. En 1810, il fut mis en prison pour une dette de cent mille écus. Vous savez cette exécrable loi qui condamne un étranger à mourir en prison quand il ne peut pas payer; loi homicide qui dit à l'homme : Marche, agis, prospère, et qui l'enchaîne de ses quatre membres ; insolence et crime tout ensemble qui range le malheur ou l'imprudence au-dessous des forfaits les plus atroces. Car le plus honteux scélérat du bagne a un point d'espérance dans sa vie : un caprice de clémence du souverain peut le délivrer. L'étranger débiteur appartient à son créancier ; c'est une vie à ronger que nulle puissance ne peut lui ôter. Le créancier de mon père était cet homme que vous voyez là. J'avais douze ans quand il ôta mon père du nombre des hommes. Je me fis vieux de dix ans de plus; à douze ans je gagnai ma vie, et j'amassai. Mais cent mille écus, monsieur, cent mille écus ! J'avais vingt-deux ans, et je possédais dix mile francs, et je soutenais mon père dans sa prison, mal, misérablement, sans le sortir de sa détresse; il me semblait que tout ce que je donnais à son bien-être, je Volais à sa libéré. Malheur et infamie! je lui ai fait demander deux fois un vêtement chaud pour s'abriter l'hiver. Un jour qu'il était malade, et que je lui envoyai un médecin, des médicaments, et qu'il me fallut payer tout cela, je compris que j'étais ua insensé d'espérer sauver mon père, et je pensai à venir assassiner cet homme.

Ourdan tressaillit, Cœïina écoutait Georges avec une curio-

COELINA, 171

site avide. 11 s'était arrêté sous le poids des émotions qui le déchiraient.

— Eh bien! dit Cœlina haletante.

— Eh bien! madame, lui répondit Georges qui, tout à la pensée de son père, semblait oublier à qui il parlait, eh bien! je ne le fis pas ; oh! non point parce que c'était un crime, mais parce qu'il fallait quelqu'un à mon père pour qu'il ne mourût pas de faim, de froid, de désespoir. Je ne vous dis pas que j'ai prié cet homme. Je suis venu trois fois à Paris, à pied, pour me traîner à ses genoux. Oh 1 le misérable! le misérable!

Georges s'était rapproché. d'Ourdan, et, du bout de son pistolet, il le désignait; il semblait prêt à lui briser la tête,

— Georges! m'écriai-je, en me jetant devant lui.

— Oh ! non, me dit-il, ce n'est rien. C'était la troisième fois que je venais. Monsieur, me dit-il, je puis sauver votre père. Je suis le tuteur d'une jeune fille qui a commis une imprudence qui peut la perdre.

— Moi! s'écria Cœlina avec un accent d'épouvante.

— Vous, madame ; vous, lui dit Georges. Cœlina retomba dans son fauteuil.

— Cette jeune fille doit être mariée; mais elle est d'une famille qui ne peut, sans la déshonorer publiquement, la sacrifier à un nom obscur, Vous en avez un qui a quelque éclat, épousez-la ; sa dot sera la liberté de votre père et une pension de vingt-quatre mille fraucs, à condition que vous ne la reverrez plus après votre mariage. Vous vous cacherez sous le nom de Leister, et elle portera légitimement le titre de comtesse d'Andressi. De tout cela je n'avais entendu qu'un mot, la liberté de mon père. J'acceptai tout ; je ne réfléchis à rien. Je me remis dans les mains de cet homme, et je repartis pour Lyon. Tout se fit comme par enchantement, et le jour même où devait se célébrer notre mariage, une demi-heure avant le moment convenu, madame arriva avec

cette famille si distinguée, que vous savez. Je ne voulais rien, je ne comprenais rien, je ne vis pas même alors combien elle était belle; la prison de mon père devait s'ouvrir après la cérémonie, elle s'ouvrit en effet. Oh! je fus heureux alors, heureux à en mourir ; ce qui eût été juste, monsieur, car si j'étais mort alors, j'aurais cru à quelque chose de bon au monde, j'aurais cru à un Dieu; enfin, je vécus. Je n'avais rien dit à mon père, ou plutôt je lui avais menti. Je lui avais parlé d'un mariage honorable, d'une transaction avec Ourdan. Je ne voulus pas troubler les premières heures de sa liberté, en lui faisant de pénibles aveux. J'étais fou, insensé ; au lieu de mener mon père chez moi, je le conduisis à l'hôtel où demeurait ma nouvelle famille. La voiture de voyage était attelée dans la cour ; je me rappelai les conditions d'Ourdan, et, malgré mon embarras, je présentai mon père au baron et à la baronne, qui étaient descendus pour hâter les préparatifs du départ, de ce style que vous connaissez.

— Quoi! s'écria mon père en regardant le misérable qui se faisait appeler baron de Villois, c'est là le père de celle que tu as épousée?

— Oui, lui répondi s-je.

— Ce malheureux ! reprit-il, le laquais de cet infâme Ourdan ! Oh ! la prison, plutôt la prison !

11 s'échappa. Je le suivis, je lui avouai tout.il ne me maudit point, il me plaignit tant qu'il crut que cette femme ne porterait que notre nom inconnu de Leister. Mais lorsqu'il apprit que je lui avais vendu ce nom d'Andressi qu'il avait caché dans la misère, comme un joyau paternel qu'on ne donne pas même pour du pain, mais qu'on n'étale que le jour où on peut l'enchâsser d'or ; alors il se désola, alors il me repoussa, alors il en mourut, et pourtant il n'a pas vu un être plus infâme que ces deux êtres, il n'a pas vu son Hs, maudit, déshonoré, tramer son front plus bas que les pieds de ces gens de fange, car, monsieur

COELÏNÀ. 173

Et à ce mot, Georges, qui était arrivé aux larmes par le souvenir de son père, Georges se mit à sangloter, et il continua ces mots pénibles et entrecoupés :

— Car, monsieur, je suis plus infâme qu'eux, moi. Cette femme, celle que vous voyez là, qui m'a acheté mon nom, le nom de mon père qui en est mort, pour le prostituer, cette femme, je l'aime ; je me suis traîné à ses pieds, je lui ai demandé de me laisser porter à côté d'elle ce nom qui est à moi, ce nom qu'elle a sali en en faisant celui de la maîtresse du bourreau d un vieillard.

— Mon père ! s'écria Cœlina en courant à Ourdan en le secouant violemment, mais répondez, mon père ; mais c'est abominable, ce qu'il dit.

A ce cri, à cette exclamation, à ce geste désespéré de Cœlina, Georges resta terrifié. Je crus assister à un de ces rêves fantastiques du cerveau des poètes. Mais Ourdan ne répondait pas. A ce moment le malheureux rêvait un crime ou un repentir.

— Mais, dit Georges d'une voix où la colère laissait déjà percer une vague espérance, mais, madame, cet enfant qui porte mon nom, cet enfant?...

— C'est le vôtre, monsieur, répliqua Cœlina. N'avez-vous pas eu de....

Le mot ne lui revint pas, elle se reprit :

— N'avez-vous pas eu un enfant?

— Oui, s'écria Georges, un enfant mort en nourrice.

— Enlevé par mon père, ou plutôt par moi, monsieur.

— Enlevé ? reprit Georges ; Thérèse l'a vu mort.

— Eh bien? s'il faut tout dire, ajouta Cœlina, acheté à sa mère.

— A Thérèse? m'écriai-je.

Oui, me dit Georges, tombé soudainement dans un abattement profond, à cette Thérèse que j'ai aimée comme un ange consolateur, car je l'ai rencontrée au milieu du déses-

poir de ma vie ; quand, resté seul sur la terre, je ne savais où abriter mon âme, elle est venue à moi, et je l'ai aimée. Comprenez-vous que pendant trois ans j'ai dévoué chaque minute de mon existence à un mensonge ; car cette femme, monsieur, cette femme, elle aussi était un piège de cet infâme, une fille perdue qu'il avait attachée à ma vie pour l'espionner et la perdre; pour me montrer à vous sans doute, madame, à vous, innocente peut-être, comme un débauché! Et la malheureuse, madame, elle a été victime comme nous, si misérable qu'elle fût ! Cet homme lui a menti, il lui a donné l'espérance de m'épouser, et c'est lorsque pressé par ses importunités ardentes, j'ai voulu les faire taire pour jamais, c'est lorsque je lui ai déclaré que j'étais marié, qu'elle s'est écriée : — Ah! l'infâme Ourdan m'a trompée ! Alors j'ai tout su, car je lui ai fait tout avouer; c'est alors que je vous ai écrit. C'est deux heures après qu'en me rendant ici j'ai été attaqué par des assassins. Mais vous qui connaissez cet homme, vous qui l'avez appelé mon père, expliquez-moi donc l'âme de ce monstre, madame ?

Cœlina se tut. Ourdan ne sortait pas de sa terreur ou de sa rêverie; enfin il fit un violent effort sur lui-même; il se leva, prit son chapeau, et s'approchant de sa fille, il lui dit:

— Cœlina, vous pouvez annoncer publiquement que le comte d'Andressi est de retour.

Il voulut sortir. Georges s'élança au-devant de lui.

— C'est mon père, monsieur ! s'écria Cœlina.

Georges tira la clef de sa poche, il la remit à Ourdan, dont nous entendîmes la voiture s'éloigner bientôt.

— Merci, monsieur! dit Cœlina à Georges. Moi, j'ai tué le vôtre !

Et elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Georges était accablé ; il s'était retiré dans un coin de la chambre et réfléchissait, absorbé par le tumulte de ses pensées, accusant

CŒMNA. 17-r»

tans doute et justifiant Cœlina. Enfin il s'approcha d'elle et lui dit :

— Mais vous, madame, comment avez-vous pu consentir à ce mariage ?

— Moi ! monsieur, répondit Cœlina ; il était si facile de me tromper! Mais je vous dois une explication. Ma mère...

Cœlina s'arrêta à ce mot, et s'adressant à moi, elle me dit:

— Si avant que vous soyez entré dans la confidence de nos malheurs, je dois taire son nom. Vous le saurez, monsieur, dit-elle à Georges.

Je voulus me retirer.

— Oh ! non, me dit Cœlina, restez et ne m'en veuillez pas. Je compris son embarras.

— Ma mère était d'un rang qui rendait vraisemblable tout ce qu'on me disait avoir été arrangé d'avance pour mon existence. Mon père m'avait toujours dit que je devais être mariée à dix-huit ans. Toujours il m'avait dit que j'étais destinée au comte d'Andressi ; cet homme, quel qu'il fût, devait devenir mon mari. Cette idée grandit avec moi, et lorsque mon père m'annonça mon futur mariage, ni le mystère qui y présida ni la condition de vous quitter une heure après, pour ne vous retrouver qu'à Naples, rien de cela ne m'étonna. Vous savez ce qui arriva. A Naples, les prétendus parents qu'on m'avait imposés me furent retirés, et j'y vécus dans la maison de la sœur de M. Ourdan. Je vous attendais, vous ne vîntes pas, et bientôt les lettres de mon père m'apprirent votre abandon, votre liaison avec une fille publique, votre vie commune avec elle. Tant que mon père vit par ma correspondance que je gardais l'espoir de vous voir revenir à une meilleure conduite, il me retint en Italie ; lorsqu'enfin il comprit que j'avais pris mon parti sur mon singulier veuvage, il me rappela à Paris ; je savais que vous y étiez. Je vous haïssais alors, je faisais plus, je vous mépri-

sais. Je ne supportais pas l'idée d'habiter la mémo ville que vous. Mou père m'apprit que vous deviez partir le lendemain.

— Oui, dit Georges, et c'est en refusant de me payer la pension stipulée dans son marché, qu'il a essayé de me lasser par la misère ; mais je vous avais vue, Gœlina, je vous aimais, et déjà cet amour forcené qui m'a tout fait braver...

Cœlina baissa les yeux et reprit doucement : — Ne me parlez pas ainsi; vous ne savez pas encore tout. Quand je vis que vous vous obstiniez à rester, je vous détestai plus véritablement. Mon père me traduisait cet amour que vous m'écriviez, en un lâche calcul ; il en faisait une honteuse spéculation.

— Oh ! vous ne le croyez plus, madame?

— Non, reprit Cœlina, vivement émue, non, mais je l'ai cru; le seul tort que je me reprochasse envers vous, c'était de vous avoir ravi votre fils. Mais mon père me disait tant qu'il l'avait arraché à l'abandon, presque aux portes d'un hospice, et puis, ce n'était pas une usurpation que ce nom que je lui donnais; d'ailleurs, j'aimais cet enfant; je l'aimais, il vous ressemble tant.

— Assurément! m'écriai-je.

— Vous l'avez donc vu? me dit Georges. Et moi?

— C'est votre fils! dit Cœlina d'un air triste, et vous êtes ici chez vous.

Je vis à ce mot que du moment que Georges pourrait être le mari de Coeiina, cet enfant ne deviendrait plus que le fils d'une étrangère. Georges n'insista pas et nous nous retirâmes assez avant dans la nuit; il en passa le reste chez moi. Une chose restait inexplicable pour nous, c'était la conduite d'Ourdan. Nous bâtimes des romans sans fin pour la comprendre; une phrase de trois lignes nous la mit à jour. Le matin, Georges reçut un billet ainsi conçu :

COELINA. 177

« Monsieur le comte,

« M. Ourdan vient de me prévenir de votre arrivée. Veuil- » lez passer à mon étude, où je vous remettrai des papiers » qui vous concernent.

» N..., notaire. »

Nous allâmes chez ce M. N..., et il remit à Georges un papier contenant ces mots :

« Lorsque ma fille Cœlina aura atteint l'âge de vingt et un » ans, M. N... lui remettra les papiers ci-joints. Si elle ne se » marie avant cet âge, M. N... ne les remettra qu'à son mari, » quelque personne qui se présente pour les réclamer.

» Signé »

Je lisais par-dessus l'épaule ; je vis la signature : ce n'était qu'un nom de baptême ; sur la cire du cachet qui fermait l'enveloppe des titres, il y avait une couronne souveraine.

Ces papiers consistaient en une reconnaissance de 300,000 livres de rentes, inscrites au grand-livre, dont Ourdan se reconnaissait détenteur, au nom de Cœlina, à laquelle il en était fait donation par un acte joint à cette reconnaissance.

Le notaire nous annonça qu'il était chargé, de la part de M. Ourdan de remettre à Georges les inscriptions mentionnées clans la reconnaissance, en échange de cet engagement. Quand tout fut fini :

— Eh bien! dis-jeà Georges, comprenez-vous maintenant? 11 a marié Cœlina à dix-huit ans pour qu'on ne lui remît pas ces papiers, et il Ta mariée à un homme qu'il avait fait civilement disparaître, pour qu'on ne les lui remît pas davantage.

— Quoi ! s'écria Georges, tant de crimes pour un peu d'or f

— Ma foi! lui répondis-je, dites donc si peu de crimes pour tant d'or!

— Mais qu'est devenu ce malheureux?

— Vous l'apprendrez sans doute chez sa Clle.

Georges y courut. Je jugeai plus discret de l'y laisser aller

seul; je l'attendis toute la journée, je l'attendis une partie de la nuit. Le lendemain, il vint m'apprendre qu'Ourdan était parti pour l'Amérique, et que lui-même allait voyager avec sa femme pendant quelques années. Il me chargea de faire payer par son notaire une pension à Thérèse, et me fit ses adieux. J'allai porter les miens à Cœlina; elle fut très-embarrassée de me voir. Jamais elle ne m'avait paru si belle; elle appela son mari, Georges, et je m'en allai mécontent. Ils quittèrent Paris. Bien souvent, depuis, en me rappelant le nom que j'avais vu sur les papiers du notaire, je ne m'étonnai plus qu'Ourdan sût si bien les aventures de la cour impériale.

C'était du temps de l'Empire. Or l'Empire fat une époque dont personne au monde n'a encore rien écrit de raisonnable. Nous pouvons vous dire facilement pourquoi : c'est que lorsqu'on se retourne vers ce passé qui est si près de nous, la première chose qu'on aperçoive est un immense soleil qui s'appelle Napoléon et qui rayonne par huit cent mille hommes qui se nomment la Grande Armée. Cette magnifique pyrotechnie scintille d'épaulettes, de sabres d'honneur, de croix, de cordons, de titres, de manants faits rois, de rois faits rien, d'immenses batailles avec douze cents pièces de canon, de capitales prises, des myriades de combats, etc., etc., etc., et mille autres choses encore. Il en résulte que ce soleil avec ses franges de lumière s'étend comme un réseau sur toute cette période d'années, et que tout ce qui est dessous reste obscur, terne, inaperçu. Aussi qu'est-ce que le drame, le vaudeville, le roman ont pris à l'Empire? des colonels, une infinité de colonels, une non moins infinie infinité de sergents, et deux ou trois généraux grognards. A ce propos, quelqu'un pourrait-il me dire pourquoi on ne met jamais en scène le sergent-major? Jusqu'à présent je n'ai pu en découvrir aucune bonne raison, car je ne puis accepter celle qui me fut donnée par une dame de charité à qui je faisais cette question, et qui me répondit : — C'est tout simple; c'est parce que tous les majors ont du ventre. —

D'où diable avez-vous tiré cela? — Je ne sais pas ; mais un homme qui s'appelle major doit avoir du ventre. — Je n'ose croire que ce préjugé tout français explique congrùment l'exclusion des majors de nos livres et de nos romans. Nous avons dit préjugé français, attendu que nous nous sommes assuré qu'en Autriche et en Prusse le major est représenté comme un être toujours fort maigre, et le plus souvent trèslaid.

Quoi qu il en soit, sergent ou sergent-major, colonel ou empereur, le militaire domine toutes les histoires, contes, drames, vaudevilles tirés de l'Empire. 11 y avait cependant d'autres hommes que des rois ou grenadiers de la garde. Mais de ces hommes, personne ne s'en est occupé; il semble que pour eux il n'y eut jamais d'amours, jamais de bons soupers, jamais rien du tout. Eh bien ! l'on se trompe, et voici une histoire toute civile, vous remarquerez que je ne dis pas honDête, et qui arriva à un homme qui ne fut jamais employé qu'à manger sa fortune, et à une femme de sénateur que vous connaissez tous, dont le nom commence par un R, et que je nommerai la comtesse de Landry pour que l'on ne m'accuse pas d'indiscrétion; l'homme s'appelait

F et maintenant est au service de la Prusse. D'après le

même système je l'appellerai de Mareuil, et vous voyez qu'il n'y a plus le moindre scandale à craindre.

En 1810, ils étaient jeunes et superbes. La comtesse de Landry était une de ces belles femmes que les hommes de l'Empire tirèrent de leurs cottes de bure pour les habiller de velours. Car il faut le reconnaître, les femmes de l'Empire étaient presque toutes belles ; et presque toutes surent parfaitement bien à quoi sert la beauté. Madame de Landry brillait entre les plus courtisées; il n'était bruit parmi les feux des bivouacs étoiles que des charmes divers de la comtesse de Landry. Quand madame de Landry n'était pas de la conversation, on balançait entre mesdames A., B., G.,

D.,etc, mais sitôt que le nom d'Albanie de Landry venait à être prononcé, on ne disputait plus que sur elle, on ne balançait plus qu'entre son nez et son menton : les uns voulaient ses yeux, les autres sa noire chevelure, ceux-ci ses belles mains, ceux-là ses beaux bras ; les plus connaisseurs adoraient ses pieds blancs et menus, sa jambe achevée; les plus grossiers voulaient tout. L'homme est un animal insatiable.

Pendant ce temps, que faisait Albanie dans son hôtel désert et pendant que son mari gouvernait une province conquise et y établissait les systèmes de la conscription et des patentes? Elle s'ennuyait, la belle et jeune femme, elle n'avait d'autre plaisir que de se plonger dans des bains parfumés ; et là, enveloppée d'une eau blanchie par les essences à la mode, elle admettait quelques merveilleux à la deviner sous son voile liquide ; ou bien d'autres fois, couchée sur un lit à la romaine, couverte d'un peignoir de gaze, elle les agaçait du bout de ses pieds nus et blancs qu'elle laissait négligemment entrevoir, et riait de leurs ardents compliments. 0 faiseurs de Pompadour, restaurateurs de la régence, roués modernes qui rajustez la poudre et le panier, tout entourés que vous êtes de petites femmes maigres, pâles, étiolées, combien je préfère cette belle galanterie impériale qui coquettait à la romaine et avec la nudité, car toutes ses femmes pouvaient se parer de leur seule beauté! C'est pour cela que l'école de David n'a peint que le nu.

Mais ces occupations du matin que mada. le de Landry copiait de celles de ses amies, s'arrêtaient précisément à l'heure où elles eussent pu devenir amusantes. L'imitation cessait à la nuit close, c'est-à-dire à la nuit de la civilisation, quand les bougies s'éteignent ; et madame de Landry dormait toute seule. Erreur ! elle ne dormait pas; elle rêvait seule. Elle rêvait éveillée, et se rappelait alors les exemples et les conseils qu'elle recevait tous les jours. Un amant, deux

amants, trois amants, dix amants, voilà la vie, voilà le bonheur. Cela se disait tout haut, cela se faisait comme cela se disait ; et, la vanité s'en mêlant, c'était devenu une mêlée, une bataille, une orgie superbe à laquelle la famille impériale avait fourni son chef, comme chacun sait : beauté idéale dont plus d'un homme a payé de sa vie les baisers souverains; car Napoléon savait faire tuer à l'armée et avec honneur les heureux qui ne savaient pas se taire ou se cacher. Albanie vivait dans cette atmosphère de lubricité physique plutôt que de corruption morale. Car il faut le reconnaître, toutes ces femmes qui donnaient si souvent leur corps, ne donnèrent point leur âme. Et ce fut une merveilleuse chose, quand l'heure du malheur et de la proscription arriva, de les voir retourner à leurs maris avec une fidélité et un dévoùment admirables. Toutefois, Albanie ne pouvait se résoudre à prendre un amant; un amant, c'était le lot de la moindre baronne, c'était se confondre avec tout le monde ; en prendre deux, en avoir dix, cela répugnait à Albanie : il faut avoir l'habitude de ces choses-là pour les croire possibles. Enfin, tourmentée de l'absence de son mari, obsédée des conseils de toutes les femmes qui l'entouraient, elle se décida à profiter de la première occasion un peu présentable pour se débarrasser de cette virginité matrimoniale qui la rendait ridicule, mais à en profiter avec une impertinence qui du premier amant, et à peu de frais, la mettrait de pair avec les plus opulentes de ses rivales.

A la même époque vivait (nous entendons par vivre être jeune), vivait M. de Mareuil, un gentilhomme d'autrefois, d'une figure et d'une taille qui supportaient à ravir les frisures à crochet, les habits carrés et la culotte courte de i'époque, possesseur d'une fortune qui eût fourni à Napoléon des remplaçants tant qu'il en eût demandé, et garçon d'une bravoure qui se souciait peu de l'uniforme et dont i'épée petiduu à la cheminée s'était usée contre les épées accro-

chées au flanc gauche des plus déterminés de l'armée. H. de Mareuil, n'ayant rien à faire et ne faisant rien, avait des femmes. C'était son état, son métier, samanie= Quoique lancés tous deux dans le grand monde de cette époque, M. de Mareuil et madame de Landry ne s'étaient jamais rencontrés. Cependant ils se connaissaient. Albanie savait jour par jour le bulletin des conquêtes de M. de Mareuil. Ernest, il s'appelait Ernest (prononcez ceci avec la grâce parfaite de mademoiselle Mars et ce sera un mot ravissant), Ernest donc savait que madame de Landry était belle comme Vénus, qu'elle le laissait voir assez volontiers, mais qu'elle n'en profitait point, ou n'en faisait profiter personne. Durant l'une de ses insomnies, Albanie se dit tout bas : Si M. de Mareuil s'adresse à moi, il sera le héros et la victime de ma gloire. Ernest gris de romanée, on buvait beaucoup de Romanée sous l'Empire, Esnest cria dans un souper : — Je parie cinq cents napoléons, que j'aurai madame de Landry.

A partir de ce jour les ennemis se cherchèrent ; mais madame de Landry savait les propos de M. de Mareuil, et M. de Mareuil ignorait la résolution de madame de Landry. L'aptitude à cacher est prodigieuse chez les femmes. Je ne connais pas un homme qui sache cacher une bosse au front ou une bonne fortune : il n'y a pas de petite fille qui ne sache cacher une grossesse ou un amant.

Eatre gens qui se cherchent, la rencontre a bientôt lieu. Celle de M. de Mareuil et de madame de Landry eut lieu aux Français, aujourd'hui nous dirions à l'Opéra. Alors c'était aux Français, la comédie française était à la mode. Tout le monde avait sa loge aux Français. En vérité, je vous l'atteste, c'était une époque toute particulière que celle de l'Empire, une époque dont les habitudes habilement exhumées des chroniques du temps, seraient pleines de pittoresque et d'originalité. Comme tout le monde, madame de Landry avait sa loge aux Français. Ce qu'on appelle aujourd'hui une loge

de la galerie, ce qu'on nommait alors une première loge. Aujourd'hui où l'on ne paie plus sa place aux spectacles, il n'y a guère que les marchands de foulards et de tabac prohibé, qui vont à la première galerie. Alors les plus merveilleux venaient y prendre place, pour se trouver devant les loges, où brillaient les souveraines de la mode. M. de Mareuil Tint s'asseoir un vendredi sous la loge de madame de Landry, et écouta Andromaque en lorgnant Albanie, mais sans lui adresser une parole. Madame de Landry se laissa lorgner, mais sans demander à ses voisins quel était cet intrépide lorgneur. Deux jours, trois jours, dix jours se passèrent ainsi sans qu'il y eût d'autres marques d'une lutte offerte et acceptée, que le retour constant de madame de Landry dans sa loge, et la présence immanquable de Mareuil à sa place. Tous deux étaient trop habiles pour entamer une conversation sans raison apparente. Cependant cela commençait à être remarqué, ou plutôt à ne l'être plus. Quelques amis de Mareuil étaient venus les premiers jours pour voir commencer l'attaque ; mais cette tactique imitée de Fabius Cunctator parut mortelle aux hommes qui n'entendaient parler que de villes prises en vingt-quatre heures et de femmes séduites en cinq, et l'on se prit à se moquer d'Ernest et à le laisser lorgner silencieusement sa belle. Mareuil lui-même s'ennuyait de cette attente muette et espérait une occasion ; madame de Landry n'en fournissait aucune; elle venait assidûment, comme pour dire : Me voilà; mais jamais elle ne s'informait vaguement du nom d'un comédien, de manière à ce qu'Ernest pût répondre, quoiqu'on ne lui eût point parlé. Jamais son éventail n'était tombé, jamais une circonstance où il put faire l'empressé. Albanie le réduisait, ou à se faire présenter, ce qui eût été du dernier ridicule, ou à lui parler sans motifs, ce qui n'eût pas semblé fort adroit. Un soir où Mareuil, en désespoir de cause, allait en venir à ce dernier moyen, un ofûcier de hussards qui vint s'asseoir à coté de lui,

et devant la loge de madame de Landry, lui fournit une occasion charmante de se montrer galant. Par mégarde ou autrement, l'officier de hussards garda son shako sur la tête au moment où la toile se leva. Ernest ne s'en fut pas plutôt aperçu , qu'il arracha le shako de l'officier, et le jeta dans le parterre en lui disant : — Est-ce que vous ne voyez pas qu'il y a une dame derrière vous? L'officier stupéfait et furieux voulut souffleter Mareuil, mais pendant qu'il levait les mains, Mareuil le jeta dans le parterre après son shako, et se retournant gracieusement vers madame de Landry, il lui dit d'un ton parfaitement humble et poli :

— Veuillez m'excuser, madame, d'avoir appris à ce manant le respect qu'on doit à une femme comme vous.

— Mon Dieu, monsieur, vous êtes trop bon ! lui répondit madame de Landry, toute troublée de ce premier hommage. Ce soir-là, la conversation n'alla pas plus loin. Mais le lendemain, lorsque Ernest reparut blessé, madame de Landry ne put s'empêcher de lui dire avec le plus doux intérêt :

— Quoi! monsieur, vous êtes blessé?

— Hélas oui! madame, répondit Mareuil d'un ton de sincère douleur, mon adversaire a été plus heureux que moi. Je l'ai tué.

— 11 est mort ! s'écria Albanie en pâlissant.

— Il est mort, répondit Mareuil d'un air sombre ; il no souffre plus, il ne souffre pas d'un amour sans espoir.

Il était difficile de refuser une pareille déclaration. Soit étonnement, soit adresse, madame de Landry l'accepta, car elle baissa les yeux et devint toute rouge. Mais cette première émotion passée, Ernest ne se trouva avoir gagné que le droit de causer avec madame de Landry, car dès qu'il parlait amour, elle le regardait d'un air si moqueur qu'il en était stupéfait. Cependant, quoi qu'il osât dire, elle n'en semblait ni étonnée, ni fâchée; seulement elle ne répondait pas. Près de quinze jours se passèrent ainsi, et Mareuil commençait à.

se dire : Ali çà! est-ce que je suis un enfant? est-ce que je suis joué? Certes, si jamais j'ai montré quelque esprit, c'est vis-à-vis de cette femme, il n'est aucun point par où je ne l'aie attaquée : tendresse passionnée, vanité, ennui de femme seule, j'ai tout éveillé ou appelé en elle. Désespoir, dépit, assiduité, larmes, maigreur, je lui ai tout prodigué, car j'en deviens maigre. Est-ce que j'en serais amoureux? Baliverne! je ne l'aime pas : je l'aurai.

Quant à Albanie, elle écoutait Ernest comme un acteur de premier ordre. Quelquefois cependant elle pensait : Qu'il est étonnant qu'on joue si bien la comédie, sans éprouver rien de ce qu'on débite ! et elle ajoutait tout bas : En vérité, je suis bien heureuse de savoir que ce n'est qu'un jeu.

Cependant les amis d'Ernest lui riaient au nez, les amies d'Albanie lui répétaient que ce qu'elle appelait un triomphe é * .lit la plus sotte et la plus vulgaire puissance de l'amour. Garder un homme à ses pieds parce qu'on lui résiste! mais c'est de la dernière facilité, la plus médiocre fille de portière obtiendra ce succès quand elle voudra. Il fallait en finir, Ernest et Albanie le sentaient bien. Mais rien n'est gauche comme un séducteur vis-à-vis d'une femme qui veut se donner et qui n'en a pas l'habitude. Cependant Ernest avait pris un parti. Le soir de cette résolution , il sortit de sa galerie, un moment avant qu'Albanie ne quittât sa loge, et lorsqu'elle partit, il se trouva là pour lui donner la main. Madame de Landry l'accepta, et il la reconduisit jusqu'à sa voiture : il pressa doucement la main qu'il tenait, et s'apprêtait à demander la permission de l'accompagner plus loin, lorsque madame de Landry se retourna et remercia M. de Mareuil de son obligeance, monta dans son équipage et s'éloigna, tandis qu'Ernest demeurait immobile à sa place. Ernest était comme un homme qui marche à la prise d'une ville ennemie et qui en trouve les remparts déserts et les portes ouvertes. Cet homme qui se fut intrépidement jeté à la gueule d'un

canon pour escalader les murs, entre en tremblant dans cette enceinte non défendue ; il lui semble qu'il doit y avoir un piège sous chacun de ses pas. Ernest avait compté sur une observation, sur le moindre étonnement, sur quelque chose enfin à propos de quoi il pût plaider sa cause ; mais il ne sembla pas qu'on se fût aperçu qu'il eût plus fait qu'à l'ordinaire. Cette aventure commençait à faire réfléchir Ernest très-sérieusement. D'ailleurs, depuis qu'il faisait tous les soirs sa seule occupation de causer avec madame de Landry, il croyait avoir découvert en elle un esprit grave au milieu de sa légèreté affectée, une sorte d'innocence de cœur au milieu de la dépravation de ses théories parlées; et un autre sentiment que la vanité commençait à l'intéresser à la défaite d'Albanie. Le petit manège sur lequel il avait compté n'ayant rien amené, il essaya de le cesser, puis de le reprendre : tantôt au sortir du spectacle il offrait sa main, tantôt il se retirait sans rien dire ; mais une égale impassibilité accueillait les soins qu'il prenait et l'oubli de ces soins.

Enfin, voyant que cette prétendue conquête devenait tout à fait une passion d'écolier, M. de Mareuil se détermina à tenter un grand effort, et, le soir venu, il se rendit au Théâtre-Français et retrouva madame de Landry. Nous pensions avoir suffisamment prouvé l'intérêt que nos deux héros mettaient à triompher l'un de l'autre, en constatant que pendant un mois ils allèrent tous les soirs au Théâtre-Français; en vérité il devait y avoir un commencement d'amour sérieux dans un si grand dévouement. Le soir dont il est question, M. de Mareuil offrit sa main à madame de Landry pour descendre de sa loge et regagner sa voiture. Madame de Landry accepta. Ils causaient paisiblement de Nicomède qu'on avait joué ce soir-là. Mais au lieu de saluer et de se retirer quand le domestique baissa le marchepied, M. de Mareuil atteudit qu'Albanie fût montée dans la voiture, et à peine y fut-elle assise qu'il monta après elle et s'assit à ses côtés. Le do-

mestique ferma la porte avec cette rapidité parisienne qui, aux portes des théâtres, est stimulée par les cris des gendarmes chargés de faire défiler les voitures. Mareuil cria à l'hôtel sans s'occuper où on le conduisait, et se retourna vers madame de Landry, décidé à supporter les reproches les plus vifs sur son impertinence.

— En vérité, monsieur, lui dit Albanie, je ne suis pas de votre avis ; Talma a été superbe ce soir.

Certes, si madame de Landry, par une outrecuidance inouïe, eût donné une paire de soufflets à Mareuil, il n'eût pas été plus confondu de cette injure qu'il ne le fut de cette phrase tranquille, qui continuait sans étonnement la conversation qu'il avait avec elle sur le vestibule. Madame de Landry, sans paraître s'apercevoir ni de cette impertinence ni de la confusion d'Ernest, poursuivit la dissertation sur Nicomède, et la voiture arriva dans un bel hôtel de la rue de Bourgogne. Elis entre dans la cour, on ouvre la portière, et madame de Landry descend. Mareuil, étourdi, stupéfait, anéanti, se demande s'il ne devait pas saluer et se retirer, mais en vérité c'eût été d'un sot si complet, qu'il chercha dans l'attitude de madame de Landry un indice qui l'engageât à se retirer ou à entrer dans l'hôtel-, madame de Landry était parfaitement calme-, prête à dire adieu ou à accepter de nouveau la main qu'on lui présenterait ; Mareuil se dit : Cette femme a des gens aposlés ici sans doute, et je m'engage dans quelque mauvaise affaire, c'est assuré ; n'importe ! je ne reculerai pas, le sort eu est jeté.

!! otl'rit son bras, on accepta son bras : et madame de Landry et M. de Mareuil, précédés de deux domestiques de cinq pieds six pouces, entrèrent dans une riche suite d'appartements et les traversèrent, madame de Landry causant toujours avec gaîté, M. de Mareuil regardant un peu autour de lui ; ils arrivèrent ainsi dans un boudoir délicieusement décoré. A peine Ernest et Albanie y furent-ils, que celle-ci

demanda et prit la permission de se retirer un moment, et que de Mareuil se trouva seul.

Ce n'est point douteux, se dit-il, c'est un piège, et je suis pris; mais jusqu'où cela va-t-il aller? oserait-on exercer des violences sur moi? est-ce seulement une plaisanterie de femme, une mystification ? il faut m'en assurer. Il alla vers la porte par laquelle madame de Landry était sortie, elle était fermée.

J'en étais sûr! s'écria-t-il, véritablement alarmé, je suis prisonnier.

11 alla vers une autre porte; celle par laquelle il était entré ; il la trouva ouverte, elle donnait sur les appartements qu'il avait traversés et qui étaient éclairés faiblement : il s'y engagea en tenant à la main une énorme pincette qu'il avait prise dans le foyer du salon ; il gagna ainsi l'antiehambre qui ouvrait sur le perron de la cour, quatre domestiques qui s'y trouvaient se levèrent à son aspect, et Mareuil les compta d'un coup d'oeil : il serra sa pincette avec force ; les domestiques demeurèrent debout immobiles.

— Est-ce par là que l'on sort ? dit Mareuil.

— Oui, monsieur, répondirent-ils , et ils lui ouvrirent la porte. M. de Mareuil entra dans la cour toujours la pincette à la main.

Je crois que je ferais bien de m'en aller, se dit-il ; cependant de quels rires vais-je être accueilli demain si on sait cette aventure ! et certes elle est trop ridicule pour moi , pour qu'on ne la sache pas : pourtant si je demeure, je n'en puis douter, je tomberai dans quelque infâme guet-apens. Cette madame de Landry aura appris les propos que j'ai tenus sur son compte, elle est femme à me faire rompre les os : et qui sait si elle s'arrêtera là? Il descendit trois marches du perron, et s'arrôtant tout à coup, il s'écria en lui-même : Je serais le dernier des hommes si je sortais d'ici ; il n'y aurait

pas assez de quolibets contre moi si je fuyais; rentrons, dussé-jé périr.

11 rentra.

11 y avait cette fois huit laquais dans l'antichambre. 11 prit envie à Mareuil de les charger à coups de pincette ; mais ils étaient dans la position respectueuse de gens qui attendent un ordre. Mareuil regagna les appartements et retourna dans le boudoir.

Il se trouva devant une glace qui descendait jusqu'au parquet et s'y regarda. 11 était impossible d'avoir un air plus ridicule que le sien. Le chapeau sur la tête, le visage inquiet, une pincette à la main ! il se regardait encore lorsqu'on ouvrit la porte par où était passée madame de Landry. Une négresse entra, et, sans paraître l'apercevoir dressa une table et y mit deux couverts. De Mareuil demanda à cette femme si madame de Landry allait venir. La négresse lit signe qu'elle était sourde et muette, continua à apprêter le couvert, et se retira quand tout fut fini. De Mareuil demeurait toujours debout, la pincette à la main , bien décidé à assommer le premier homme qui se présenterait. On ouvrit encore, et ce fut madame de Landry qui entra vêtue du plus agaçant négligé. A l'aspect d'Ernest qui s'était vivement retourné en levant sa terrible pincette , madame de Landry ne put retenir un léger sourire, mais elle dit aussitôt avec son indifférence aisée :

— Comment ! monsieur, on vous a laissé le soin de raranger ce feu qui s'éteint ? permettez-moi de prendre ce soin.

Elle s'avança et tendit la main pour prendre l'énorme pincette.

— Ah ! mon Dieu, fit-elle, où avez-vous été chercher cela? mais il y a ici tout ce qu'il faut.

Et s'asseyant au coin de la petite cheminée de marbre blanc de son boudoir, elle se mit à tisonner. Au même instant où madame de Landry était entrée, il s'était fait un

grand bruit dans la cour, et une voiture était sortie de l'hôtel avec fracas. Mareuil était enragé de sa sotte figure, il jeta la pin cette avec humeur, et s'écria :

— Madame! il faut...

— Pardon, dit madame de Landry en l'interrompant, c'est l'heure de mon souper.

Elle sonna, la négresse parut et servit. Madame de Landry se mit à table.

Après tout, se dit Mareuil, on n'assassine pas un homme de ma sorte.

Il prit place et soupa. La négresse ne faisait qu'entrer et sortir, et madame de Landry avait repris sa conversation sur Nicomède. Enfin la négresse disparut tout à fait. La voix de madame de Landry commençait à devenir émue.

Bien, se dit Mareuil, voilà le moment venu, elle m'excite à quelque imprudence, tant d'émotion après tant d'audace n'est pas naturelle, nous allons voir ; et du bout du pied il s'approcha la pincette pour pouvoir la saisir facilement. Presque aussitôt il entendit attacher la barre de fer de la porte cochère. La pendule sonnait deux heures.

— Il paraît, dit Ernest, que toute retraite m'est fermée, madame ?

— Vous voulez sortir ? monsieur, répondit Albanie ; je vais sonner et vous faire reconduire.

Je suis joué, pensa-t-il. Sortir? je suis déshonoré ; rester pour rien? je suis encore plus déshonoré. Oser? c'est peutêtre là qu'on m'attend pour donner le signal. Il faut en finir.

— Madame, dit-il tout haut, qu'est-ce que tout ceci signifie ?

— Quoi, monsieur ?

— Mais ce qui se passe .

— Que se passe-t-il de si étonnant?

— Il me semble, madame, que ce n'est pas ordinairement ainsi. . . que l'on reçoit...

— Pardon, monsieur, reprit Albanie, je vous ai fait attendre longtemps dans ce boudoir... c'est qu'en vérité je ne comptais pas sur votre visite, et que rien n'était préparé pour vous recevoir.

— Pour me recevoir! répéta Mareuil en jetant un regard inquiet autour de lui; pour me recevoir, reprit-il encore, la manière est étrange !

— Quelqu'un de mes gens vous aurait-il manqué de respect? dit vivement madame de Landry.

— Non, madame, repartit brusquement de Mareuil ; mais, vous-même...

— Ai-je manqué de politesse?

Je ne puis le dire, cependant,..

-Eh bien!...

Ernest se mit à regarder madame de Landry ; elle avait baissé les yeux, et sa poitrine qui soulevait la gaze de son peignoir, attestait une puissante émotion. Ernest la regarda longtemps : la beauté d'Albanie lé troubla. Mille pensées vinrent à l'esprit de Mareuil durant ce court examen. Il se disait : Si cette femme eût été bonne et franche, je l'aurais aimée, car elle est plus belle qu'aucune que je connaisse; car jamais je n'ai rencontré tant de complète élégance et d'esprit supérieur. Peu à peu cette idée le gagna, et il se sentit presque honteux et attendri. Par un mouvement lent et doux, il mit un genoux à terre devant Albanie, et reprit sa main qu'elle lui abandonna.

— Madame, lui dit-il d'un ton humble et digne à la fois, si je vous demandais mon pardon, me l'accorderiez-vous ?

— Quel pardon? dit madame de Landry froidement.

— Vous ne le savez que trop, madame, repartit Mareuil. Tant de femmes m'avaient donné le droit d'être fat, que j'ai eu la sotisse de l'être avec vous. Vous m'en punissez cruellement.

— Je ne vois pas en quoi ! dit Albanie en souriant.

— Ah! madame, ne me raillez pas davantage. J'ai tenu des propos dont je rougis depuis que j'ai appris à vous connaître. Une sotte vanité, que j'avoue, me rend peut-être in digne de vous dire la vérité. Mais sur mon honneur, madame, je vous aime ; sur mon honneur, je vous respecte.

Un léger tressaillement accueillit ce mot de Mareuil ; un sentiment de bonheur se répandit sur le visage de madame de Landry. Mareuil n'y vit que le triomphe d'une vanité satisfaite. Il se releva, et à haute voix :

— Madame! et pardonnez si je parle assez haut pour qu'on m'entende hors de ce boudoir, je n'ai donné le droit à personne de douter de mon courage. Quelque soit le piège qu'on m'ait tendu, vous êtes comme un otage entre mes mains, et avant qu'on ne fût arrivé à votre secours, je pourrais vous punir des violences qu'on voudrait exercer contre moi.

Il marcha vers les portes et en tira les verroux.

— Maintenant, ajouta-t-il, vous êtes à moi; on peut me tuer, mais on me tuerait dans vos bras, et peut-être trouverez-vous que la leçon n'en vaut pas la peine. — Eh bien, reprit-il à voix basse, si vous voulez me pardonner, si vous voulez oublier que je vous ai indignement jugée, je sortirai de cet hôtel, je subirai le ridicule de cette aventure, je vous vous permettrai d'en rire. Je vous ferai le plus grand sacrifice que puisse faire un homme... celui de sa vanité. Car avant tout j'ai besoin que vous croyiez à une chose vraie... madame, reprit-il encore plus bas, et à ce point que toute ma vie se passera à vous la prouver.... c'est que je vous aime d'an amour que je n'ai jamais senti, et que vous seule méritez.

Eu l'écoutant, madame de Landry, tout à fait conl'use et agitée, détournait les yeux et s'éloignait de Mareuil.

— Monsieur, lui dit- elle après avoir rassuré sa voix, vous pouvez sortir.

Elle prit un flambeau, et précédée de Mareuil, elle lui fit

traverser un long couloir. Un calme absolu régnait dans la maison ; Ernest prêtait l'oreille au silence pour y surprendre un rire étouffé, pour saisir un bruit qui attestât qu'il était surveillé; mais rien ne s'émut autour de lui, tout demeura désert et muet. Ils gagnèrent ainsi une petite porte qui ouvrait sur la rue, et ce fut au moment où madame de Landry mit la main sur la clef, que Mareuil pensa tout à coup que ce n'était peut-être que de lui-même qu'il avait été la dupe. En effet, si toutes ces suppositions d'hommes apostés étaient fausses, si tous les dangers auxquels il croyait avoir échappé n'avaient existé que dans son imagination, jamais il n'y aurait assez de rues contre lui, jamais assez de quolibets. Cette idée arrêta Mareuil et le fit rougir. A ce moment il eût donné dix ans de sa vie pour pouvoir risquer le reste contre dix hommes armés. L'envie lui prit tout à coup de souffler la bougie et de profiter de l'obscurité. Il réfléchit qu'il n'en serait pas moins ridicule, et qu'il deviendrait brutal. Ernest arrêta madame de Landry au moment où elle allait tourner la clef ; il la regarda en face, et assez longtemps pour qu'elle en fût troublée :

—- Madame, lui dit-il enfin, pouvez-vous être franche avec moi ?

— Pourquoi non?

— Quel a été votre dessein en m'attirant ici?

— Voilà une expression que je ne puis accepter, monsieur ; vous m'avez abordée au spectacle, je vous ai laissé faire ; vous êtes monté dans ma voiture, je n'ai rien dit ; vous êtes entré chez moi, je vous ai reçu; vous voulez sortir, je vous reconduis.

Ernest demeura assez embarrassé de la réponse; il garda un moment le silence.

— Monsieur, lui dit madame de Landry, décidez-vous, prenez un parti; ce corridor est humide, et je sens le froid qui me gagne.

— Madame, répondit Ernest, ouvrez-moi cette porte, je veux sortir ; car je ne puis expliquer votre conduite que de deux manières. La première, c'est celle qui me fait sortir, c'est la supposition que vous avez voulu me punir de ma fatuité, et s'il en est ainsi, je vous en remercie. La seconde manière d'expliquer votre conduite de ce soir, serait si outrageante pour vous et si affreuse pour moi, que je n'ose vous le dire, car je n'ai pas le courage d'y penser.

— Et quelle est cette seconde manière, monsieur?

— Ce serait de supposer que pour de plus grandes hardiesses que celles que je me suis permises, j'eusse rencontré la même facilité que vous m'avez montrée.

— Et s'il en était ainsi, monsieur?

— Je vous mépriserais.

— Vous m'aimez donc beaucoup?

-Oui.

— Monsieur, répondit madame de Landry en ouvrant la porte, je vous souhaite le bonsoir.

— Madame, quand vous reverrai-je?

Elle poussa la porte violemment, et Mareuil se trouva dans la rue, seul, à trois heures du matin.

Il regarda autour de lui, mais tout était aussi tranquille dans la rue que dans l'hôtel, et Ernest put regagner sa demeure sans combat à livrer. Certes, jamais en sa vie, même dans la nuit qui précéda son premier rendez-vous d'amour, ou d'honneur, il ne fut aussi tourmenté du lendemain que cette fois. La sincère passion qui en face de madame de Landry avait un moment dominé sa vanité, se laissait à son tour dominer par ce dernier sentiment. L'idée de sortir de chez lui épouvantait Mareuil; il lui semblait que tous les visages qu'il rencontrerait allaient lui rire au nez, il hésitait même à sonner son valet de chambre pour se faire habiiier, le drôle aurait bien certainement l'air goguenard. Enfin il coupa court à toutes ses craintes en prenant une résolution

pleine de sens. Je romprai les os à mon drôle s'il sourit, se dit-il, et je souffletterai le premier venu qui me regardera de travers. Sur cette détermination, il sonna. Le \alet de chambre entra. Ernest inspecta sa figure, elle n'avait rien que de fort ordinaire, il apportait les journaux, et sur les journaux une lettre et une bourse. Dans la lettre il y avait : « Vous avez gagné votre pari. »

Dans la bourse il y avait cinq cents napoléons. Ernest sauta de son lit, et reprit le valet de chambre à ïa gorge.

— Qui t'a remis cela , misérable ? réponds, ou je t'étrangle.

— Mais, monsieur le comte... j'étouffe.

— Veux-tu parler?...

— Heugh!...

— Parleras-tu?

Le valet de chambre était violet. Mareuil le lâcha, et la suffocation ayant été suspendue, le malheureux put répondre aux questions de son maître :

— C'est un valet de pied qui m'a remis cette lettre et cette bourse.

— Quelle livrée?

— Bleu et or.

— Pievers ponceau?

— Oui, monsieur le comte.

— C'est elle!

-Qui?

— Hein ?

— Pardon, monsieur le comte.

— Donne-moi de quoi écrire.

11 écrivit ce qui suit :

« Madame, » C'est trop de raillerie ou d'impudence. Si je n'ai été qu'un sot. dispensez-moi de vous dire ce que vous eussiez

été si j'avais été un homme d'esprit. Voici vos cinq cents napoléons; si quelqu'un les a gagnés cette nuit, ce n'est pas

moi; gardez-les.

» Je vous hais.

» Ernest de Mareuil. »

Tout en fermant ce billet stupide de colère, Ernest remarqua la bourse ; elle était en filet, et brodée de petites perles d'or figurant un A et un L ; il en tira les cinq cents napoléons, les enferma dans une autre bourse en filet bleu sans chiffre, et remit le tout à son valet de chambre.

— Pierre ?

— Monsieur le comte.

— Tu vas aller toi-même rue de Varennes, hôtel de M. de Landry; tu demanderas à voir la comtesse de Landry, et tu lui donneras cette bourse et ce billet. Songe que si cette bourse et ce billet ne lui parviennent pas, je te chasse.

— Il suffit, monsieur le comte.

— Défends ma porte à tout le monde.

— Oui, monsieur le comte.

Le valet de chambre partit. Trois heures après il était de retour.

— Eh bien ! as-tu vu madame de Landry ? bourreau ! voilà trois heures que j'attends.

— Non, monsieur le comte.

— Gomment ! drôle !

— Pardon, monsieur le comte ; mais madame de Landry n'est plus à Paris.

— Gomment 9

— Elle est partie cette nuit à une heure du matin.

— A une heure du matin?

— Oui, monsieur le comte.

— G'est impossible.

— C'est certain.

— D'où le sais-tu?

— Je suis allé à la poste, les chevaux avaient été commandés pour minuit, ils sont partis à une heure ; le postillon qui a conduit me Ta déclaré.

— Qu'a-t-il conduit ?

— Une berline.

— Que renfermait cette berline ?

— Deux femmes, la comtesse de Landrj et sa femme de chambre, une négresse.

— A une heure du matin?

— A une heure du matin.

— Impossible.

— C'est certain. Je suis allé à la barrière par où elles sont sorties; la voiture y a passé à une heure un quart.

— Avec deux femmes ?

— Avec deux femmes.

— Qu'as-tu fait de la bourse et de mon billet ?

— Je les ai remis à l'intendant, qui allait partir avec les autres domestiques pour rejoindre madame de Landry à Mayence où elle va trouver son mari.

— Stupide animal !

— Vous m'avez dit : Songe que si cette bourse et ce billet ne lui parviennent pas, je te chasse.

—C'est bon! ma chaise, un passe-port, des chevaux. Dans deux heures nous partons.

— Où allons-nous ?

— A Mayence.

— Tant mieux, j'aime beaucoup le jambon.

De Paris à Mayence ils coururent comme des banqueroutiers, et demandèrent à la première poste :

— A-t-il passé une berline hier. ?

— Oui.

-- Avec deux femmes dont une négresse ?

— Avec deux femmes dont une négresse.

A la seconde poste ils apprirent qu'une roue de la ber- \ine s'était Drisée, et qu'au milieu de la nuit il avait fallu trois heures pour la réparer.

— Que faisaient les dames pendant ce temps?

— Elles ont attendu en se promenant sur la route.

— Seules, dans la nuit ?

— Seules, dans la nuit.

— C'est extraordinaire.

— En quoi, monsieur le comte 9

— Tu es un imbécile. Au galop, postillon!

Puis à partir de là c'était toujours une berline qui avait passé, sans que Mareuil pût gagner un quart d'heure sur elle. Ils allaient comme des enragés, elles couraient comme des folles.

Connaissez-vous Mayence? Je déclare n'avoir aucune idée de la ville de Mayence ; seulement elle est si intimement liée dans ma tête à l'idée de jambon, qu'il me semble qu'hommes et femmes, maisons et rues doivent y avoir un air de fumée et un petit goût de salé qui doit faire boire au premier aspect. Lorsque Mareuil approcha de Mayence, à quatre lieues delà ville il reconnut au loin, sans l'avoir jamais vue, la berline de madame de Landry. Son cœur, aidé de tous les renseignements quïl avait pris sur la route, lui dit qu'Albanie n'était qu'à quelques pas devant lui. 11 jeta une bourse au postillon (style d'opéra-comique), c'e^t-à-dire qu'il lui dit qu'il lui paierait les guides double, quadruple, etc., etc., ce qui ne pouvait guère dépasser quatre petits écus, s'il pouvait atteindre ladite berline , l'accrocher et l'arrêter.

Il n'y a pas de postillon qui pour cent sous ne crève les deux meilleurs chevaux de son maître, ne brise une voiture de Baptiste, et ne risque de rompre les os à dix personnes. Le postillon obéit et lança la chaise de Mareuil avec une rapidité eilïayante. Mais soit que le postillon de la berline

sentit l'affront qu'on voulait lui faire, soit que les habitants de la berline eussent à échapper un intérêt égal à celui que Mareuil avait à poursuivre, la berline se prit aussi à courir du galop forcené de ses quatre chevaux. Mais outre qu'une chaise roule mieux qu'une berline, Mareuil avait inventé une manière d'éperonner les chevaux qui les faisait aller comme des furieux : au moyen d'une fourchette de voyage qu'il avait attachée au bout d'une canne, il piquait si assidûment les coursiers, qu'enfin ils gagnèrent du terrain, et approchèrent la berline. A travers la poussière qu'elle élevait dans sa course, Mareuil apercevait de temps en temps une tête qui sortait de la portière pour s'assurer du terrain que gagnait la chaise. Enfin la distance se rapprocha tellemeut, que les chevaux de la chaise touchaient du harnais les roues de derrière de la berline. Alors Mareuil s'écrie d'une voix exaltée par la chaleur de la lutte :

— Accroche! accroche:

Le postillon tente un dernier effort, Mareuil laisse sa fourchette dans le derrière du porteur, la roue de la chaise s'engage entre les roues de la berline ; tout se casse, se brise, et s'arrête avec un fracas épouvantable que domine une violente explosion. Mareuil s'élance hors de la chaise et court vers la portière opposée pour l'ouvrir. Un homme qui était déjà descendu de la berline, y était debout et tenait une paire de pistolets à la main, l'un d'eux fumant encore du coup qui venait de partir.

— Vous êtes Monsieur de Mareuil ? lui dit-il.

— Oui.

— Voici pour vous.

Et de son second pistolet, il l'étend par terre. Huit jours après cet accident, l'Empereur reçut la lettre suivante :

« Sire, » J'ai vengé mon honneur. Informé que ma femme était en

» butte aux poursuites d'un homme fameux par ses con- » quêtes amoureuses, et qui l'avait rendue l'objet d'un pari » déshonorant, je me suis échappé de ma résidence. Je suis » arrivé secrètement à Paris, et je me suis glissé dans mon » hôtel la nuit même où madame de Landry y avait reçu son » amant ostensiblement, et devant tous ses gens. Cependant » ce fut trop tard, elle venait de le faire évader par une porte t. secrète ; elle me jura qu'elle était innocente ; elle avait » trop bien arrangé la preuve de cette innocence pour ne pas » être coupable. Par une infernale adresse, elle avait tout » préparé pour faire croire à son départ, à l'heure même où » elle était avec son amant. Deux femmes de service étaient » parties à une heure du matin dans la berline, sous le nom » de madame de Landry et de sa femme de chambre. A quel- » ques lieues de Paris, la voiture devait se briser et attendre « que madame de Landry vînt la rejoindre pour remplacer » les femmes qui à leur tour devaient regagner Paris dans » la voiture de louage qui aurait conduit madame de Lan- » dry. Tant de précautions annonçaient trop de culpabilité. » Cependant, aussi incertain qu'irrité, j'ai forcé madame de » Landry à exécuter ce qu'elle avait si bien ordonné. Seule- » ment nous avons rejoint ensemble la berline brisée. J'y ai » accompagné madame de Landry en me cachant avec soin » aux regards des postillons. Ne sachant si je devais croire à » ses protestations d'innocence, j'allais lui pardonner, lors- » qu'à quelques lieues de Mayence, la poursuite de M. de Ma- » reuil, que je reconnus dans la chaise qui courait derrière » nous, me montra la vérité et m'exaspéra : je saisis mes » pistolets pour le punir. A ce geste, la pâleur de madame » de Landry m'a révélé ce dont je doutais encore. Elle était » coupable, sire, elle l'aimait! Alors elle s'est écriée : Tuez- » moi, c'est moi qui ai tout fait, il est innocent. Elle l'ai- » niait ! donc je l'ai tuée ; je l'ai tué aussi, lui. Maintenant, » sire, il ne me reste plus qu'à mourir ; quand vous rece-

» vrez cette lettre vous pourrez pourvoir à mon rcmplace-

» ment.

» Comte de Landry. *

A cette lecture l'Empereur s'écria :

— Trois personnes tuées pour un tête-à-tête ! Je n'ai jamais vu de bataille si meurtrière !

Régnier, vous présenterez au corps législatif une loi qui rapporte l'article 324 du code pénal. Les maris l'ont pris un peu trop au sérieux. Je ne veux pas que la France se dépeuple.

Cela se passait en 1810.

Cette anecdote fut racontée il y a deux mois à Tœplitz, un soir où il y avait dans le salon grande assemblée debaigneurs. Après le récit qu'en fit un monsieur d'une cinquantaine d'années, aux manières nobles et élégantes, il s'éleva une grande discussion pour savoir si le mari avait eu raison de tuer sa femme. Toutes les dames disaient que c'était un assassin.

— A supposer, dit un vieux homme à figure triste, à supposer que l'histoire soit comme monsieur vient de ;la raconter, la femme n'en était pas moins coupable. Car je voudrais bien savoir ce qui serait arrivé si M. de Mareuil n'eût pas été pris d'une peur subite ?

— Ma foi, reprit le narrateur, depuis vingt-cinq ans que dure l'union de M. de Mareuii avec madame de Landry qu'il a épousée après la mort de son mari, elle n'a jamais voulu le lui dire.

— Comment ! s'écria le vieux monsieur, ils ne sont donc pas morts?

— Non, monsieur ; M= de Landry les avait seulement blessés l'un et l'autre. Il fît les choses à merveille, et il a eu la galanterie d'y ajouter de se brûler la cervelle une heure après.

Le vieux monsieur regarda le narrateur très-attentive-

ment ; puis il ôta gravement son chapeau, et dit paisiblement :

— Je vous prie de croire, monsieur de Mareuil, que je n'ai pas été assez bête pour ça.

Sur ce mot il sortit, et on ne l'a plus revu.

A sept milles de Vienne et sur la rive gauche du Danube, se trouve l'abbaye de Kleusterneubourg. C'est un superbe monument élevé au milieu d'une vallée, qu'environnent des coteaux plantés de riches vignobles ; tout autour sont répandues des milliers de fermes dont les toits, couverts de tuiles, se détachent sur le fond vert d'une foule d'arbres fruitiers. De loin en loin, un bouquet de noyers domine cette plaine de feuillage. Ces noyers abritent l'entrée des vastes celliers creusés en terre, où sont déposées les richesses des paysans autrichiens. Aucune partie de la France ne peut ncus donner une idée de la grasse et joyeuse prospérité de ce pays. La physionomie des habitants répond complètement à l'aspect de ces campagnes : des hommes vigoureux et massifs, des femmes propres et rebondies, de gros enfants joufflus et rosés, peuplent cette riche végétation. Partout un sourire de bienveillance accueille l'étranger qui passe, un salut amical lui souhaite une bonne route, et s'il laisse deviner seulement l'intention de se reposer un instant, tout aussitôt la porte s'ouvre, et le fermier l'introduit dans la grande chambre de sa maison. Là, sur la table couverte d'un tapis tyrolien, où demeurent sans cesse remplis deux flacons de vin, prêts à être vidés en l'honneur du premier venu, il lui offre une tranche de jamhon fumé et du raifort préparé avec du vinaigre et du poivro ; tout cela sans embarras ni osten-

tation, tant pour ces braves gens l'hospitalité est une habitude de tous les jours! L'époque de la fête des vignobles présente, sous son point de vue le plus large, cette cordiale assistance accoutumée à tendre la main au premier passant. Pendant quelques jours il se mêle un grand mouvement au calme laborieux du vigneron allemand; le riche fermier laisse entrer un peu d'orgueil dans la satisfaction habituelle que lui donne sa fortune ; son bonheur devient de la joie. Au dimanche convenu, les habitants du village où se célèbre la fête et leurs invités se rendent à un pavillon de feuillage préparé à l'avance. Là se trouve un arbre, ordinairement le plus beau de la forêt voisine, qu'on a dépouillé de ses branches , et au sommet duquel on suspend une couronne de pins, de larges cruches pleines de vin, des fruits de toutes sortes, des rubans de toutes couleurs. C'est comme le phare de la fête, qui avertit les paysans des villages voisins de l'endroit où l'on se réunit. A midi on sert dans ce bosquet un repas immense, où n'assistent que les hommes; à trois heures, les jeunes gens partent en corps et se rendent dans une ferme où sont rassemblées les jeunes filles, et les ramènent processionnellement au lieu du banquet, qui se transforme alors en salle de danse. Un orchestre de vingt ou trente musiciens, composé de harpes et d'instruments à vent, joue les valses favorites du pays. Cette musique a le charme de toute chose facilement sentie et exprimée. L'instinct musical de l'Allemand donne à ces concerts un accord bien plus intime que la supériorité étudiée de nos meilleurs artistes; la danse, qui s'anime au son de cette parfaite harmonie, est, comme elle, si aisée à la nature allemande, il en résulte un ensemble si justement mesuré, si naïvement complet, qu'on passe des heures entières à regarder et à écouter sans ennui ni fatigue, soit quand la fête commence par la valse lente et posée, appelée landser, soit lorsque, plus tard, à la clarté de mille lampes suspendues au feuillage., les

groupes tourbillonnent aux accents vifs et pressés du deudeusthen. Alors on peut dire que le pays et les hommes se montrent dans leur plus haute expression de richesse matérielle et de félicité modérée.

Pour celui qui vit et meurt dans ce monde et dan* ces habitudes, pour celui dont la pensée a compris la destinée humaine dans l'aisance des biens corporels et dans le repos de l'âme, ce peuple, à un jour de travail comme à un jour de fête, est la réponse la plus puissante à toutes les plaintes des idéalistes contre les misères de la vie et à toutes les diatribes des libéraux européens contre les gouvernements absolus. Mais pour tout homme qui porte en lui une activité d'âme et d'esprit qui a besoin de se répandre au dehors pour ne pas se rabattre sur elle-même, et user rapidement la vie qui lui est départie, pour cet homme rien n'est plus insupportable que ce peuple engraissé de repos, ruminant mollement sa pâture de bonheur, et au cœur ni à la tête duquel il ne doit point frapper pour leur demander une passion ou une idée. Si parmi ce peuple il se trouve des êtres ainsi malheureusement doués, il faut qu'ils s'enfuient s'ils veulent vivre ; il faut qu'ils meurent s'ils ne peuvent fuir.

Il ne manque pas non plus dans ce monde de ces hommes, optimistes décidés, qui trouvent plus commode d'accuser le malheur que de le secourir ou même de le comprendre, qui s'arment de la lâche complaisance de leur nature à supporter toute condition humaine, pour appeler révolte insensée le désespoir d'une âme trop à l'étroit ou trop bas placée pour sa taille et son ambition. Ceux-là, lorsqu'ils ont comprimé tout élan de douleur, lorsqu'ils ont étouffé toute plainte, à force de banalités sur la sagesse qu'il y a à savoir se contenter de son sort, lorsque la victime ne s'agite plus et se tait, ceux-là se font gloire d'une guérison, et répètent avec un sourire inepte de triomphe : « Rêves de jeunesse, folies d'une imagination malade, que quelques bons conseils devaient bien-

tôt remener à la saine raison ! » Et ils ne s'aperçoivent pas que ces forces, qui demandaient la gloire et l'avenir pour se déployer, s'acharnent à détruire le corps où il les refoulent, et que cette flamme généreuse, mais implacable, à laquelle ils refusent tout aliment, se nourrit de la vie qu'elle devait éclairer.

Lorsque nous nous sommes décidé à publier l'histoire qu'on va lire, ces réflexions nous sont venues plutôt comme une supposition que comme une certitude ; car dans le peu d'événements qui la composent, deux choses seulement pourraient justifier notre opinion à ce sujet, le nom de celui qui en fut le mystérieux et principal acteur, et le dénouement qui vint la conclure d'une manière si inattendue.

C'était à la chute du jour, pendant une de ces fêtes dont nous avons parlé tout à l'heure, aux environs de cette abbaye de Kleusterneubourg, que nous avons nommée en commençant. Un jeune homme, il pouvait avoir vingt ans, monté sur un gracieux cheval arabe et suivi d'un domestique sans livrée, subissait, sans l'écouter, la conversation d'un homme d'une cinquantaine d'années, dont le cheval marchait au pas à côté du sien. Tous deux étaient vêtus de noir, et rien n'annonçait que ce ne fussent pas deux simples gentilshommmes qui revenaient d'une longue promenade ; un père et son fils peut-être; peut-être aussi un gouverneur et son élève. Mais dans le premier cas, le père eût eu une plus tendre sollicitude pour la préoccupation sinistre de son fils, et dans le second, l'élève eût montré plus de dédain moqueur pour les exhortations ennuyeuses de son gouverneur. Ici c'était, d'un côté l'obséquieuse tyrannie d'un homme qui surveille Pâme comme le corps, et qui la poursuit d'attentions outrées jusque dans le silence où elle se réfugie; de l'autre, c'est une résolution persévérante d'insensibilité contre laquelle venaient se briser toutes les phrases vides du parleur. Il y avait quelque chose de particulier entre ces deux hommes.

A un certain moment, le cheval arabe, qui marchait doucement, libre sous le poids qu'il portait, et jouant entre ses dents avec le mors détendu de sa bride, le cheval pointa vivement ses oreilles à l'horizon, et aspira l'air avec un long hennissement. Averti par ce sûr instinct que quelque chose approchait à quoi il fallait prendre garde, son cavalier leva les yeux et vit devant lui un de ces grands arbres couronnés par une fête. Quelques pas après, il entendit les harpes et les cors qui animaient la danse. Quoiqu'il parût refuser les secours que son importun compagnon lui offrait contre sa mélancolie, il n'y avait pas sans doute en son àme un désespoir si arrêté qu'elle n'acceptât du hasard la chance d'une' distraction.

« Une fête ! » dit-il en regardant cet arbre tout orné de festons : puis, comme s'il voulait se défaire à la fois de ce qu'il entendait et de ce qu'il pensait, il reprit avec un doux et triste sourire : « Allons à cette fête. »

Aussitôt il lança son cheval au galop à travers les arbres bas et branchus qui entouraient au loin le lieu de la réunion, sans prendre garde, ni pour l'épargner ni pour en rire, à l'embarras de son compagnon, qui le suivait péniblement dans sa course rapide. On eût dit la chaîne attachée au pied du forçat qu'il traîne après lui indifféremment, et qu'il use sur le pavé du bagne sans attention ni espérance, certain qu'il y en a une autre toute forgée pour la remplacer. Arrivé à ce cercle d'obscurité que donne autour d'elle toute vive lumière allumée dans le crépuscule, le jeune homme s'arrêta et contempla le spectacle qui s'oifrait à lui. Au milieu du bosquet, une nombreuse jeunesse, le sourire aux lèvres, le teint coloré de la chaleur de la danse; tout autour les vieux vignerons embrassant de leurs larges mains leurs larges gobelets d'argent, qu'ils laissaient reposer un moment sur la table, sans les quitter, pour suivre de l'œil le balancement régulier de la valse; dans un cota, un vieux noble

des environs, qui honorait la fête de sa présence, et qui avait permis à sa fille d'ouvrir le bal avec le plus beau des vignerons; çà et là quelques moines de l'abbaye qui s'entretenaient avec leurs fermiers de la richesse de la récolte, tandis que quelques autres, béatement penchés sur une chaise, les yeux demi-clos, la lèvre avinée, faisaient tourbillonner dans leurs têtes leurs rêves monastiques au bruit des instruments. Un moment les yeux du jeune cavalier s'arrêtèrent avec une douce expression de bienveillance sur ce tableau de joie innocente. Gomme un malade dévoré de fièvre, et qui trempe ses bras brûlants dans une eau fraîche et pure, il semble qu'il baigne un moment son âme dans cette pure et fraîche atmosphère de bonhenr et d'insouciance où s'enivrait tout ce peuple. Mais une voix fatale ne lui permit pas longtemps cet oubli de lui-même. Ce n'était pas, à coup sûr, méchanceté noire et calculée de la part de ceiui qui vint l'arracher si tôt à cette douce contemplation : ce fut ce pédantisme ignoble d'un moraliste lourdaud, qui marche tête haute sans regarder où il pose le pied, et qui heurte le cœur brutalement et à son insu. Le vieux compagnon du jeune homme, en voyant le plaisir que celui-ci prenait à regarder cette fête, ne put laisser échapper cette excellente occasion de faire sa leçon. Il se pencha vers lui, et avec le sourire satisfait d'une philosophie stoïque :

— Vous voyez, lui dit-il, le bonheur est partout, quand on veut le trouver où l'on est.

Et après ces paroles, il se reprit à considérer la danse, sans s'apercevoir que déjà le jeune homme ne la regardait plus; qu'il avait de nouveau baissé la tête, et que ses yeux, vaguement fixés devant lui, ne voyaient plus qu'en luimême. Ils eussent ainsi longtemps gardé le silence, si la satisfaction qu'éprouvait cet homme n'eût ramené ses yeux sur son jeune compagnon pour y admirer l'excellent efL't de ses paroles. Il s'étonna comme un sot, et comme un sot il se

fâcha presque du mal qu'il avait, l'attribuant à un parti pris de souffrir, à uu entêtement de désespéré. Mais il paraît qu'il n'avait autorité que pour tyranniser d'en bas cette vie qu'on lui avait confiée ; car il supprima toute expression de surprise et de mécontentement, et dit avec un ton de soumission particulière :

— Pourquoi ne pas vous mêler à cette fête 9 ce serait une distraction pour

Un profond soupir du jeune homme l'arrêta : il avait détourné la tète sans répondre ; mais au moment où son compagnon attendait un refus, il le vit se jeter vivement à bas de son cheval. Pendant que lui-même descendait du sien et le remettait à un domestique, le jeune homme lit quelques pas dans l'ombre, passa derrière un arbre, le temps d'essuyer une larme, et se rapprocha de lui. 11 portait alors sur son visage une austère et simple dignité.

— Vous voyez, dit-il, que je ne suis pas ingrat; vous direz, j'espère, que j'accepte avec reconnaissance les plaisirs qu'on me permet.

Il y avait dans ces paroles la résolution d'un homme qui se sent certainement mourir, et qui se résigne cependant à tous les remèdes qu'on lui oiï're et qu'il sait inutiles, pour ne pas être au moins accusé de sa mort. Aussitôt il entra dans la salle de bal. Il n'y avait pas fait dix pas qu'un mouvement universel se manifesta à son aspect; quelques gentilshommes, les fermiers, les moines, se levèrent soudainement, les joueurs d'instruments se troublèrent dans ltur mesure, les valses furent presque suspendues. Un doux regard de remercîment de la part du nouveau venu salua ce bienveillant accueil; mais tout près de lui et derrière lui, son implacable compagnon arrêta ce mouvement d'un signe de la main. Son geste et l'expression de son visage dirent à toute cette assemblée qu'elle ne devait rien voir et rien manifester; et l'habitude de l'obéissance est telle au cœur du

peuple autrichien, il comprend comme si absolu tout ordre qu'il suppose venir du pouvoir, qu'au même instant tout reprit son cours régulier, danse, musique, joie ; on ne se permit plus de faire attention à celui qui arrivait, on n'osa pas môme songer à être curieux. Ce coup ne pénétra pas moins avant que le précédent au cœur du jeune homme ; mais à ce moment il faisait jour autour de lui; l'orgueil couvrit la douleur : rien ne parut sur son visage. Il continua à parcourir le bal, et pour achever toute sa victoire sur lui-même, il se résolut à y prendre part. Quelle misérable vie pour un homme que d'employer toutes les forces de son âme à jouer le calme à propos d'une valse, que de réduire toute la puissance d'un esprit supérieur à faire choix d'une danseuse telle qu'on n'y pût rien deviner de ce qu'il sentait ! Ainsi il dédaigna de donner cette leçon à ceux qui le regardaient, d'aller dans un coin obscur chercher quelque jeune Qlle décaissée, pour leur montrer que l'abandon de l'abandonné n'est pas une loi pour tout le monde. Peut-être il prêta à toutes ces âmes plus d'intelligence qu'elles n'en avaient, ©t peut-être ne l' eût-on pas compris comme il craignait de l'être; mais il satisfit à son intime pensée, et depuis longtemps c'était sa seule occupation. Il chercha donc dans l'assemblée la plus belle de toutes les danseuses, la plus invitée, celle qu'on se disputait, et lui demanda de valser avec lui.

—Je ne puis point, répondit-elle librement ; voici mon danseur pour toute la soirée.

Et elle lui montra un grand et beau vigneron qui se tenait près d'elle. Celui-ci devint tout rouge, et, jetant un regard furtif autour de lui, il dit avec un léger tremblement dans la voix :

— Non, non, dansez avec... avec monsieur.

La jeune fille regarda son danseur avec surprise , et consulta de l'œil une vieille femme qui était à son côté, et qui

de la tête, mais en regardant aussi avec inquiétude si ou l'observait, lui fit un signe d'assentiment. Le triste jeune bomme devina, à la surprise de la jeune fille et au trouble du danseur et de la vieille femme, que la première ignorait qui il était, mais que les autres le savaient ; et il leur sut bon gré, à ces pauvres gens, d'avoir eu pour lui tout le courage dont ils étaient capables. Puis, comme il avait besoin d'être reconnaissant, il parla d'eux à sa belle danseuse, non pas en calculant ce qu'il pourrait faire pour eux , car il ne prévoyait pas qu'il pût les récompenser, mais pour s'en occuper et pour les mieux remercier en lui-même en les connaissant mieux. Alors, pendant qu'il suivait les tours rapides d'une valse ravissante , où les musiciens s'appliquaient de cœur, il dit à la jeune fille :

— Cette excellente femme est votre mère, n'est-ce pas?

— Hélas ! non, répondit la valseuse ; c'est la mère de mon danseur, ma mère est une Française. »

A ces mots, le jeune bomme trembla comme à une commotion électrique, et sa danseuse, qui se complaisait à valser avec lui, tant il lui semblait plus habile et plus gracieux que son vigneron, le sentit perdre la mesure et se troubler un moment; mais il se remit aussitôt , et la pénétrant de son regard d'aigle, il ajouta en baissant la voix :

— Et vous, vous êtes Française aussi?

— Non, vraiment, dit-elle ; mon père est Hongrois, et je suis née en Hongrie comme lui.

— Mais votre mère est ici, sans doute? dit le jeune homme ; faites-la-moi voir.

— Hélas! reprit la jeune fille, elle est morte! et à son tour, elle se troubla et baissa tristement les yeux.

Le regard du jeune homme perdit tout aussitôt cette tension ardente qui l'attachait au front de cette belle enfant : il devint triste et plein de compassion; mais elle se trompa lorsqu'elle crut que c'était pour elle qu'était cette subite pitié.

Elle ne put pas deviiîer qu'elle venait d'éteindre une espérance, une espérance bien vaine sans doute, celle de voir des yeux qui avaient vu la France; et rien au monde ne pouvait avertir cette pauvre jeune fille que c'était sur lui-même qu'était triste ce beau et noble jeune homme. Elle voulut répondre à son intérêt, et crut lui devoir une confidence en retour:

— Oui, elle est [morte voilà bientôt deux ans ; mon père n'a pu supporter plus longtemps de demeurer dans le village où nous l'avons perdue ; c'est pourquoi nous avons quitté, il y a un mois, les environs de Pétersbourg pour venir habiter auprès de Vieime.

Cette circonstance expliquait au jeune homme comment il était inconnu de cette paysanne ; mais il n'y fit point attention, et la valse s'acheva en silence. En reconduisant sa danseuse à la place où il l'avait prise, il vit que son compagnon parlait bas à la vieille femme, qui fit asseoir la jeune tille auprès d'elle sans lever les yeux sur lui. Il s'éloigna de quelques pas, soupçonnant aisément les ordres qu'elle avait reçus ; mais à quelque distance, il voulut s'en assurer tout à fait, comme un homme accoutumé à souffrir et qui veut faire pénétrer jusqu'au fond de son âme toute douleur qui l'effleure. Il se retourna et vit au geste actif de la jeune fille, qui désignait l'endroit par où il s'était échappé, qu'elle s'informait de lui, et en même temps il comprit, à la façon dont on lui répondait, qu'on lui disait l'ignorer. « Oh ! pensat-il en lui-même, on proscrit mon nom de la curiosité innocente de cette pauvre fille, parce qu'on est sans doute informé déjà qu'il y a un peu de sang français dans ses veines. » Sans doute il eut cette pensée ; mais il n'en témoigna rien, ni par un regard de colère, ni par un mot de mépris adressé à son compagnon ; seulement il s'élança sur son cheval, et partit comme une flèche, en disant au domestique :

— Au palais, à Vienne !

Mais avec l'accent d'un homme qui eût crié : A la prison, à la torture, au cachot, à la tombe !

Le lendemain, dans la salle gothique d'un vieux palais, quatre personnes étaient réunies j celle qui paraissait la plus importante était assise dans un fauteuil, le coude appuyé sur une table et la tête dans sa main ; une autre placée devant un bureau et parcourant attentivement des papiers, les deux autres debout devant la première. L'une de celles-ci était le compagnon du jeune homme ; le vieillard qui était assis près de la table, car c'était un vieillard, releva la tête après un si long silence, et dit tristement : ,

— Vraiment, je ne sais plus quel parti prendre, monsieur le baron, et il désignait celui que nous connaissons déjà. Monsieur le baron prétend qu'il a paru charmé de sa promenade d'hier, et vous dites, docteur, qu'il est aujourd'hui plus triste et plus accablé que jamais 9

— C'est que l'on n'a pas fait, répondit le docteur, ce que j'avais demandé.

— Cependant, reprit le vieillard, il est libre, il sort à toute heure et va où il veut.

— Sans doute, ajouta le médecin, on a allongé la chaîne ■ mais il la voit encore. Si Fon ne peut la briser, il feut du moins essayer de la lui cacher.

— Que peut-on faire de plus? dit le vieillard.

— Beaucoup, répondit le médecin ; on peut le laisser seul seul surtout dans ses promenades.

— Ce n'est pas convenable ! s'écria vivement le baron avec le courage désespéré d'un courtisan qui croit voir supprimer son emploi.

— Est-ce prudent ? dit le vieillard en consultant du regard le silencieux personnage qui feuilletait toujours des papiers, et qui lit semblant de n'avoir pas entendu ; est-ce prudent? répéta-t-il avec un soupir.

— Je ne sais, répondit fermement le médecin, si cela est convenable et prudent, mais ce sera humain. 11 faut qu'il ait la liberté de son âme comme de sa personne, ou il faut qu'il meure.

— Monsieur! s'écria le vieillard en se levant soudainement et en parcourant la chambre avec rapidité, non, non, il ne faut pas qu'il meure ! lui aussi, mourir de prison et de captivité ! Je ne veux pas, je ne veux pas ! Ils diront ce qu'ils voudront; on me blâmera, on me fera la guerre, n importe ! Oh ! non, non, il ne faut pas qu'il meure ainsi ; c'est bien assez de »

Et il s'arrêta peut-être devant le nom qu'il allait prononcer, peut-être aussi devant le regard que leva sur lui Thomme qui lisait les dépêches du jour. Celui-ci, après un moment de silence , après avoir consulté sur la figure du vieillard la douleur qui l'agitait, dit d'un air de bonhomie compatissante :

— Mais tout peut s'arranger au gré du docteur. Puisqu'il croit cette liberté nécessaire à la santé de son malade , eh bien ! le baron ne l'accompagnera plus ; il sortira seul et comme il voudra.

— Vous croyez que c'est possible? dit le vieillard.

— Oui vraiment, répondit l'homme aux papiers avec un sourire où un plus adroit e t deviné une restriction.

— Je vous remercie, dit le vieillard avec joie ; c'est encore un service que vous ajoutez à tant d'autres; je vous remercie.

Puis il ajouta en se retournant vers le médecin : — ."Vous devez être content, docteur; vous lui donnerez cette^bonne nouvelle tout de suite, n'est-ce pas?

Et^Dut aussitôt il sortit en saluant amicalement celui qui l'avait tiré d'embarras, et sans prendre garde à l'air consterné du baron ni au regard préoccupé du médecin. Dès que les autres acteurs de cette scène furent seuls, l'homme aux papiers dit sèchement :

UN NOM. 2l7

— Eh bien ! monsieur, vous pouvez aller faire ce que l'empereur vous a commandé.

Le docteur le regarda fixement, et lui répondit avec un accent où l'on sentait qu'il mettait tout son courage :

— Monseigneur, par pitié, ne gâtez pas votre bienfait ! Celui à qui ces paroles s'adressaient congédia le médecin

avec un regard de mécontentement hautain et un geste impératif, et il demeura seul avec le baron.

— Et moi, monseigneur ? dit le courtisan avec une piteuse figure de désespoir.

— Vous, lui répondit le ministre, avertissez le chef de la police que je l'attends à l'instant même.

Dans cette conférence rien ne fut convenu sans doute contre la liberté de notre jeune inconnu, dont le nom semblait si difficile à prononcer à tous ceux qui avaient à s'occuper de lui, qu'ils s'entendaient aisément en employant, pour le désigner, cette tournure de phrase qui ne va qu'aux êtres qui tiennent une place à part dans lesintérêts d'une vie. Ainsi le geôlier du masque de fer comprenait M. de Louvois, ainsi une femme entend suffisamment son amie intime à ces seuls mots : — Que fait-il aujourd'hui ? — l'avez- vous vu? — parlez-moi de lui. En saine grammaire, ce pronom qui tient lieu d'un nom qui n'a pas été dit est une faute ; mais il est admirable comme éloquence d'un fait, car il montre à lui tout seul que ce nom qu'il remplace occupe si incessamment la pensée de chacun, qu'il est inutile de le prononcer pour en éveiller le souvenir. Donc, contre lui, contre le triste et beau jeune homme dont nous racontons cette histoire, rien n'avait été sans doute convenu, ou tout avait été si bien arrangé qu'à quelques jours de là il était seul à cheval dans les environs de Kleusterneubourg, sans que rien pût faire soupçonner qu'il ne fût pas l'homme le plus indifférent du monde à lïnquiète police autrichienne. Cette fois, il était monté sur un souple et facile andalous dont il aimait à faire

piaffer la superbe mollesse. Qu'il nous soit encore permis de faire à ce sujet une réflexion, de remarquer qu'il n'avait pas gardé son agile et vigoureux arabe. Disons même qu'il arrivait rarement qu'il se servît plusieurs fois de suite de l'un de ses chevaux. Ceci est une bien futile observation ; mais chez une vie stérile en événements, comme ce n'est pas dans de grandes choses qu'on peut observer l'âme qu'on veut mettre à nu, c'est dans les moindres qu'il faut savoir en saisir l'intime disposition.

Dans rhumanité, il ne manque pas d'existences exilées de presque toutes les affections de ce monde; ainsi, le soldat, le pauvre, le marin. Parmi celles-là, il y en a quelquesunes à qui leur insouciance rend ces affections inutiles ; il y en a d'autres qui sentent le besoin de les remplacer par des attachements bien misérables en apparence, mais qui prennent sur ces hommes tout le pouvoir des liens qui leur manquent. Ainsi, quelquefois le soldat aima son cheval, le pauvre son chien, le marin son vaisseau. Il y en a aussi dont l'orgueilleuse exigence ne veut rien, parce qu'elle ne peut avoir tout. A ces âmes, il faut le malheur tout entier de leur destinée. Pour elles, aimer quelque chose, si petite qu'elle soit, ce serait fournir une excuse au sort, ce serait donner a ceux qui ne cherchent qu'un prétexte à n'avoir ni remords ni pitié, le droit de dire à tous propos : «Mais qu'a-til besoin de gloire ; il passe tous ses jours à la chasse ? que lui servirait d'avoir un ami ? il est heureux lorsqu'il monte son cheval de choix. » C'est pour cela, c'est parce qu'il savait qu'on épiait dans sa vie un sourire pour crier au bonheur, une préférence pour en faire une passion ; c'est pour cela qu'il s'était même interdit d'avoir une occupation favorite, un cheval, un chien, un meuble préféré. Il s'indignait de cette infâme prétention de lui remplacer par un jouet l'avenir qu'on lui avait arraché ; il s'indignait bien plus de ce qu'on pût faire croire qu'il avait accepté l'échange.

Ce jour-là cependant il courait au soleil, livrant son àme et son corps à la liberté de la solitude, n'ayant point de comédie à jouer, car il n'était en spectacle à personne; maître d'être impatient ou rêveur à son gré, de s'agiter avec fureur ou de cheminer paisiblement selon la pensée qui l'occupait, de laisser tomber sa tête sur sa poitrine avec d'amers soupirs, ou de la relever au soleil avec de longues aspirations comme pour lui demander de l'air, de la chaleur, de la vie, de l'espoir. Sa promenade s'était passée de cette façon, et il en éprouvait un bien-être tout nouveau, tant le malheur et la jeunesse demandent peu à la vie pour en faire une joie puissante. Tout à coup, comme il rasait au galop la longue avenue d'un bois, il entendit un cri au détour d'une allée qui croisait celle où il se trouvait, et vit reculer épouvantée une jeune fille qui s'était presque jetée en courant sous les pieds de son cheval. Il s'arrêta pour s'excuser. Mais avec cette disposition habituelle de ne rencontrer qu'avec déplaisir tout être qui pouvait lui donner le nom qu'il portait et qu'il détestait, il fut vivement contrarié lorsque la jeune paysanne se prit à le considérer comme quelqu'un qu'on reconnaît, et qu'elle lui dit avec un doux sourire et une voix encore tremblante :

— Ah, mon Dieu ! que vous m'avez fait peur, monsieur ! Le regard de la jeune fille disait qu'elle le connaissait ; ce mot de monsieur pouvait faire croire qu'elle ne savait à qui elle parlait. Dans ce doute, il la regarda à son tour, et se rappela pour les avoir vus quelque part les traits charmants de cette belle enfant. Elle devina 'sa pensée, et, y répondant naïvement sans qu'il la lui eût dite, elle reprit :

— Vous ne me reconnaissez pas ? oh ! c'est mal, je vous reconnais bien, moi.

Il y avait dans ces paroles et dans l'accent dont elles furent prononcées une si naïve coquetterie de femme, un si étrange et si libre reproche d'ingratitude pour avoir été si

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vite oubliée, que le jeune cavalier se prit à sourire, et qu'il lui répondit gracieusement :

— Sans doute, j'ai le tort de ne pas savoir qui vous êtes, mais je n'ai pas celui d'avoir oublié que j'ai déjà vu une si belle personne.

La jeune fille devint toute rouge en souriant; elle baissa les yeux. Puis, s'approchant doucement du cheval immobile, elle posa sa main sur la crinière, et relevant doucement sa tête et ses regards sur le jeune inconnu, elle lui dit comme avec amitié :

— Je suis votre danseuse de la fête de Kleusterneubourg. Sous un mouvement involontaire, le cheval se recula de

deux pas, et la figure du maître se rembrunit soudainement. La pauvre paysanne en devint toute sérieuse. Elle demeura devant lui, droite et isolée ; et lorsqu'il lui dit d'une voix grave et sévère :

— Ah ! oui, vous êtes la fille d'une Française, n'est-ce pas? Elle lui répondit presque avec tristesse :

— Oui, monsieur.

— Vous êtes Hongroise?

—Oui, monsieur.

Mais ce souvenir exact de leur entretien, ce souvenir qu'il semblait qu'elle eût accepté avec joie un instant avant, ne lui fit pas relever ses yeux qu'elle tenait humblement fixés à terre ; tant elle éprouvait de surprise et de crainte de l'effet de ses premières paroles. Le jeune homme remarqua ce changement, et comme il n'avait point voulu blesser cette enfant ni repous ser sa douce confiance, il crut devoir lui faire une question dont la réponse ramènerait la jolie causeuse à sa facile familiarité.

— Et vous vous promenez souvent dans ces bois ?

— J'y passe tous les jours à cette heure, mais je né m'y promène pas, répondit-elle avec un léger mouvement de tête, comme fâchée de ce qu'après ne l'avoir pas reconnue on la soupçonnait encore d'une habitude de désœuvrement.

J'y passe tous les jours pour aller à l'abbaye chercher des remèdes pour mon pauvre père, qui est malade.

Cette réponse était bien simple, elle était l'expression bien ordinaire d'une circonstance bien ordinaire ; mais il y a des êtres chez l'existence desquels toute parole éveille un écho de douleur : il y a aussi des hasards qui font qu'entre deux personnes qui ne se connaissent pas, aucun mot ne peut rester indifférent. C'est ce qui arriva de la réponse de la jeune hlle. Elle ]eta une sombre tristesse sur le front de celui qui l'écoutait, et comme elle se hasarda à le regarder, elle en fut toute saisie, tandis que lui, comme s'il se parlait î lui-même, et non pas à elle, répéta tristement :

— Vous allez chercher des remèdes pour votre pauvn père malade?

— Oui... oui, monsieur... répondit-elle en le considérant attentivement.

— Pour votre père, continua-t-il en accentuant amèrement ses paroles sans pourtant élever la voix, pour votre père, que vous voyez tous les jours! pour votre père, qui guérira!

— Je l'espère, dit-elle en levant les yeux au ciel. —Eh bien! reprit le jeune homme le visage tout ému et

attendri, pardonnez-moi de vous avoir attardée d'une minute dans l'accomplissement de ce saint devoir.

Et tout aussitôt il lança son cheval au galop en laissant la paysanne si stupéfaite de ce brusque départ, que lorsqu'il tourna dans la première allée qui s'offrit à lui, il la vit immobile à la place où il l'avait laissée, et le suivant attentivement des yeux.

Sans doute, cette rencontre ne laissa aucune trace ni aucun désir dans l'esprit préoccupé de cet être singulier, car durant tous les jours qui la suivirent, il dirigea sa promenade de divers côtés, assez loin de cet endroit des environs de Vienne pour n'y pas repasser, assez près pour ne point paraître la fuir. Quelques semaines après, cependant, la so-

litude de cette forêt l'y ramena. La régularité avec laquelle il distribuait l'emploi de son temps lit que ce fut à la même îieure. Comme il suivait la même avenue que la première Fois, il entendit à l'angle de l'allée où il allait arriver la course d'une femme et sa respiration haletante. Il arrêta son cheval pour la laisser passer, mais celle qui courait s'arrêta aussi dès qu'elle fut près de lui, et lui dit avec cette facile naïveté d'une enfant de seize ans:

— Ah! j'étais bien sûre que c'était vous, quoique vous ayez un cheval gris au lieu de ce bel andalous noir que vous montiez l'autre jour.

— Vous m'avez donc vu de loin?

— Oui, à travers les arbres ; mais je n'étais pas bien sûre que ce fût vous, c'est pour ça que j'ai couru...

— Pour me voir ? dit le jeune homme, à qui tant de douce franchise charmait le cœur.

La pauvre fille devint si confuse qu'une larme vint presque mouiller ses paupières baissées. Elle se tut, et lui, pour venir à son secours, faisant un effort sur son habitude de silence, lui dit :

— Et votre père, va-Ml mieux?

— Oh ! bien mieux ! dit la pauvre enfant avec une effusion de reconnaissance pour ce mot qui venait en aide à son trouble. Ce n'est pas une maladie, ce sont de vieilles blessures qui le font souffrir.

— Votre père a été militaire ?

— Oui, monsieur, jusqu'en 4815.

On eût dit que chaque mot avait pour notre inconnu une signification à part. Ce mot de mil huit cent quinze le troubla, et il ajouta avec une expression sévère de dédain :

— Et votre père est Hongrois?

— - Vous le savez bien, reprit-elle en s'approchant de lui.

— Adieu, adieu! lui cria-t-il rapidement, votre père vous attend ! !

Et il s'éloigna aussi brusquement que la première luis, mais sans retourner la tête, sans curiosité pour cette pauvre paysanne qui le regardait fuir.

Ce jour-là. il emporta assurément le souvenir de cette rencontre ; mais ce fut sans doute avec celte indifférence qu'on a pour tout événement qu'on ne remarque que parce qu'il est répété. La vie de cet homme était si singulièrement posée, et lui-même s'en était fait un fantôme si redoutable, qu'il ne lui vint pas à la pensée que rien d'ordinaire pût y prendre place, ni de lui aux autres, ni des autres à luimême. Cependant lorsque deux jours après, en traversant le bois à la même heure et à la même place, il y trouva encore la jeune fille, il prit garde à ce hasard, et lorsqu'elle l'aborda en lui disant avec curiosité :

— Vous n'êtes pas venu hier?

Il vit bien qu'il y avait une préoccupation formelle de cette jeune fille à son égard. Peut-être l'avait-elle espéré, peutêtre attendu, et pour la première fois il ne sut pas mauvais gré à quelqu'un de s'enquérir de lui. Etaii-ce parce qu'il était assuré qu'elle ne le connaissait pas? était-ce parce que cette franchise de curiosité, car il traduisit ainsi cette préoccupation, lui paraissait charmante, à lui qui vivait dans un monde où tout était apprêt et convention ? Il serait bien difficile de l'expliquer, tant sont inappréciables sur le cœur les premières atteintes de la passion qui doit le pénétrer, comme sur le rocher les premières marques de la goutte d'eau qui le percera un jour. Cependant rien ne l'intéressait à cette rencontre, et s'il revint le lendemain, s'il revint plusieurs jours de suite, c'est que vraiment cette jeune fille avait raison lorsqu'elle lui disait que cette promenade était la plus belle des environs de Vienne. Ainsi se passa toute une semaine où à chaque jour ils s'arrêtèrent quelques minutes; mais rien de plus intime ne s'établit entre eux, si ce n'est l'habitude de se rencontrer. Seulement il avait appris

qu'elle s'appelait Catherine, et son père Tillraann, et que sa santé se rétablissait tous les jours. Peut-être la moindre occupation imposée au jeune inconnu, le plus frivole accident arrivé à cette jeune fille, eussent rompu cette habitude peur ne la laisser dans leur vie que comme un souvenir léger sans émotion ni regret, si un mot, qui eût pu être prononcé plus tôt, n'eût réveillé ces soudaines réticences qui avaient rompu leurs premiers entretiens, et que Catherine ne remarquait déjà plus. Le jour que cela arriva, c'était un samedi, elle aborda le jeune cavalier avec une charmante mine de tristesse :

— Vous ne savez pas? lui dit- elle, je suis bien contrariée; il faut que j'aille me divertir demain.

— Comment cela? reprit le jeune homme en riant presque de sa phrase.

— C'est que madame Apsberg,vous savez bien, celle que vous preniez pour ma mère, est venue m'inviter à la fête de son village, et mon père a consenti à m'y laisser aller.

— Eh bien ! dit le jeune homme en souriant encore.

— Eh bien ! répliqua-t-elle toute fâchée de ce qu'elle n'était pas comprise, eh bien! si j'y vais, je ne pourrai pas venir demain.

A tout autre âge qu'à vingt ans, pour un autre cœur que pour celui à qui ces paroles s'adressaient, elles eussent été un aveu complet d'un amour qui s'ignore. Mais lui n'avait jamais tant rêvé pour sa vie, et il lui suffit d'y croire un naïf intérêt à sa rencontre pour qu'il en fût reconnaissant ; et pour remercier cette enfant de cet innocent intérêt, il fit plus pour elle qu'il n'avait fait jusque là pour personne, il lui engagea une heure de son avenir, et lui répondit avec une douce complaisance :

— Eh bien ! ce sera pour lundi.

— Ah ! bien oui, dit-elle avec joie, pour lundi ; mais alors

de bonne heure, n'est-ce pas? car j'ai bien des choses à vous dire.

— Oui, de bonne heure, reprit-il avec un doux sourire de consentement ; et comme elle s'éloignait en lui souriant aussi :

— Adieu, Catherine, lui dit-il.

— Adieu, monsieur!... Puis elle s'arrêta, et revenant sur ses pas, elle ajouta avec son facile et habituel abandon :

— Dites-moi donc votre nom ?

— Mon nom ! s'écria-t-il en tressaillant et en jetant sur la jeune fille un regard désespéré ; mon nom! ajouta-t-il en parcourant la forêt d'un regard encore plus terrible et farouche ; mon nom ! Puis il se tut, et après s'être laissé aller à une sorte de rire amer, il ajouta : Mon nom ! je n'en ai pas!

La jeune fille, à cette expression cruelle, à cette réponse inconcevable, se recula avec épouvante et le regarda presque comme un insensé, mais avec l'expression dévouée d'une ardente pitié ; et lui, pendant ce temps, en voyant le résultat de ses paroles, en calculant que pour lui tout bonheur, de si petit prix qu'il fût, si caché qu'il pût être, avait à tout instant un danger de périr, une chance de se briser contre la fatalité de sa vie, lui-même se prit aussi en pitié : il prit en pitié cette douce habitude de s'oublier lui-même, qu'il avait contractée avec cette jeune tille et qu'un mot venait de rompre si violemment, et il lui dit avec désespoir et en s'éloignant d'elle lentement :

— Ah! pourquoi m'avez-vous demandé mon nom?

Ce jour-là ce ne fut pas paisiblement qu'il retourna à Vienne ; ce fut comme un condamné éveillé et qui a rêvé la vie, comme un prisonnier qui a touché la liberté. Alors, et sans pitié stérile, sans lâcheté pour lui-même, il examina sa probable destinée et se blâma impérieusement de l'avoir détournée un moment de ce régime d'abandon auquel il l'a-

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vait vouée depuis longtemps; et ce blâme ne fut pas pour la douleur qu'il en éprouvait, car il l'accepta comme une leçon de prudence, mais pour celle qu'il allait causer ; car il était arrivé à s'inlerroger sérieusement sur ses rapports avec cette pauvre fille. Il repassa dans son esprit chaque geste, chaque mot de leurs entretiens, et il y reconnut enfin de l'amour, de l'amour qu'il allait désespérer et briser; car, selon son âme, il devait le faire, il considérait comme un crime d'attacher une vie à la sienne par quelque lien que ce fût. 11 se railla amèrement de s'être si maladroitement laissé aller à être heureux, se donnant cependant pour excuse qu'il ne s'en était pas aperçu, et qu'il n'avait pas au moins commis cette faute de s'en faire une espérance. Mais cette force qu'il avait contre lui, il ne l'avait pas contre Catherine; il la plaigûait, voyant bien que tout était fini entre eux, du moins d'après sa propre résolution, il n'avait pas douté un moment qu'il ne dût rompre ces entrevues, auxquelles il prenait tant de charme ; mais il ne savait comment le faire. Devait-il ne plus y retourner et laisser Catherine l'attendre , la pauvre fille ? C'était brutalité et ingratitude. Fallait-il la revoir et lui dire un éternel adieu9 Ceci semblait naturel et convenable : les prétextes ne manquaient pas à une absence, et cette attente de chaque jour, chaque jour déçue et plus affreuse que le désespoir décidé, ne resterait pas au moins au cœur de Catherine. Cette conduite était la seule à suivre, et ce fut cependant pour la première qu'il se décida. C'est qu'en agitant ainsi avec luimême les plus intimes secrets de son cœur, il s'aperçut peut-être qu'il lui fallait moins de courage pour ne plus revoir Catherine que pour la revoir et la quitter. Aussi il se résolut à dire en son âme un éternel adieu à ces heures sans nuage qui avaient éclairé sa vie. Le lendemain il était inébranlable dans sa résolution, et le jour du rendez-vous venu, il le passa à Vienne chez lui, pour qu'aucun hasard

ne le jetât à cette rencontre, jusqu'à l'heure où il savait fiiejj que Catherine était rentrée depuis longtemps. Alors il monta à cheval, et sûr d'être seul au coin de cette avenue dont le souvenir devait lui rester, comme au cœur d'un homme perdu sur la mer celui d'une terre où il pouvait aborder, apparue un moment et disparue aussitôt, il alla vers le bois accoutumé, mais si lentement que la nuit était presque close quand il y pénétra, mais bien assuré qu'à l'endroit désert maintenant qu'il allait chercher, rien ne manquerait, à quelque heure qu'il arrivât. Rien n'y manquait véritablement, rien, pas même Catherine, qui, dès qu'elle l'aperçut au bout de l'allée, agita son mouchoir; et lui, honteux et ravi, emporté par un remords ou par un désir, précipita vers elle le vol de son cheval, et dès qu'il put l'entendre :

— Mon Dieu! lui dit-elle, comme vous venez tard!

— Vous m'attendiez! s'écria-t-il.

— Depuis ce matin, reprit-elle vivement, et j'avais tant de choses à vous dire'; maintenant je ne puis plus, car mon père m'attend, sans doute. Il me croit morte peut-être!!! Mais demain !

— Demain ! dit le jeune homme avec incertitude.

— Il le faut bien, puisque je ne puis vous parler. Ah! ditelle avec un singulier mouvement de désespoir, c'est que nous allons avoir beaucoup à souffrir.

Ce mot, si franchement échappé, et qui montrait sans détour leur exister.ee intimement liée dans l'âme de la jeune tille, ce mot pénétra vivement dans le cœur du jeune homme; il lui fit venir aux yeux des larmes de tristesse et de joie; mais un reste de sa sévère résolution résistait encore en luimême, et lui inspira de chercher à refuser ce rendez- vous.

— Mais demain! dit-il en hésitant, demain! je ne sais....

— Oh! s'écria-t-elle en l'interrompant, demain je pourrai attendre, je m'arrangerai pour attendre. Je vous attendrai tant qu'il le faudra.

Et aussitôt elle s'enfuit avant qu'il eût pu lui répondre, s'il en eût eu la force ou la volonté.

Le lendemain il était le premier au rendez-vous. C'est que dans toutes choses de ce monde, il y a une heure fatale où elles se serrent ou se dénouent à jamais. Ainsi, que la journée de la veille se fût tout entière passée sans revoir Catherine, et c'en était fait pour ne plus la revoir; mais il l'avait revue, et c'en était fait aussi , mais pour qu'il la revit sans cesse. Et maintenant qu'après s'être laissé mener à son insu par le naïf entraînement de cette enfant dans une voie d'amour, il prenait le parti d'y marcher de sa volonté, il lui convenait d'y être le premier. Cette longue attente de la veille, qu'il avait sans le vouloir imposée à cette jeune fille, et qui lui avait valu l'aveu palpitant de son innocente adoration, cette attente qu'un habile séducteur n'eût pas plus heureusement calculée, il eût trouvé coupable de la renouveler : il y eût eu mensonge de son amour du moment qu'il se mettait de moitié dans les espérances de la jeune fille, il vint donc le premier. Elle ne l'en remercia pas plus qu'elle ne lui avait reproché son retard de la veille. Cette enfant, qui se donnait si entièrement à la tyrannie d'un sentiment qu'elle ne comprenait pas, n'avait pas songé un instant que celui qui en était l'objet pût faire moins qu'elle ne faisait; et s'il venait de bonne heure ce jour-là comme il était venu tard la veille, c'était sans doute parce qu'il n'avait pu faire autrement. Pour la première fois, il était descendu de cheval, et marchait à grands pas dans l'allée par où elle devait arriver. Elle s'arrêta de loin, car elle ne le reconnut pas ainsi. Il y a dans toutes les choses qui se gravent dans la mémoire ou le cœur un certain aspect sous lequel on les adopte ; c'est celui qui survit dans l'âme à travers les changements que le temps ou les habitudes amènent à leur suite, c'est celui sous lequel on rêve à une personne, celui sous lequel on l'attend; et souvent il faut quelque réflexion pour nous avertir qu'une

circonstance a dû le changer. Ainsi pour Catherine, cet homme à pied, à la taille haute et élancée, et marchant activement, ne fut pas dès l'abord celui qu'elle attendait; mais à l'instant même elle revint de sa surprise, et accourut.

— Eh bien ! dit-elle en l'abordant, mon père est guéri tout à fait, je ne vais plus avoir de prétexte pour sortir ; comment ferons-nous pour nous voir?

Devait-il répondre : «Eh bien! nous ne nous reverrons plus! » Qui oserait dans un conte d'imagination prêter àuncœur de vingt ans cette froide et misérable réponse?iQui pourrait en lisant cette histoire véritable blâmer celui qui ne se sentit pas la force de la faire? Et d'ailleurs, c'était une puissance dont il est difficile de se faire une idée, que celle de cette jeune fille avançant à l'étourdie dans une passion sérieuse, et entraînant avec elle celui qu'elle aimait, bien plus rapidement que n'eût fait le manège de la plus adroite coquette; car déjà elle avait établi entre eux toutes les exigences d'une complicité de cœur, toutes les conséquences de ces mots : Je vous aime, vous m'aimez ! nous devons nous revoir à tout prix! et cela sans que ces mots eussent été véritablement prononcés ; peut-être y avait-il aussi dans le naïf abandon de la jeune fille une force étrangère dont plus tard le dénoûment de cette aventure nous expliquera le secret. Cependant le jeune homme se taisait, n'osant offrir aucun moyen ou craignant même d'en chercher. Elle se taisait aussi ; mais rassemblant, pour les lui proposer, toutes les précautions qu'elle avait imaginées :

— Voici à quoi j'ai pensé, lui dit-elle; avant que mon père fût malade, il avait coutume de sortir tous les soirs et de ne rentrer que bien avant dans la nuit. Depuis quelques jours qu'il peut travailler, il a repris cette habitude, et voilà maintenant les seules heures où je puisse être libre. L'êtes-.vous aussi?

— Libre ! reprit le jeune homme avec un sourire rêveur, moi, libre ! Puis il sembla secouer la pensée qui l'attristait,

et il ajouta, en regardant Catherine avec amour : Je le serai du moins pour vous !

— Eh bien ! reprit-elle vivement, le soir, après sept heures, je pourrai me trouver, non pas ici, car à ce moment les paysans passent par cette avenue pour rentrer au village, mais un peu plus loin, là-bas, dans un taillis écarté où ne pénètre jamais personne. Venez, je vais vous le montrer.

A ce moment elle passa son bras dans celui du jeune homme et l'entraîna doucement; tandis que lui, la dominant de sa taille élevée, et penchant vers elle son front et ses yeux mélancoliques, ne put s'empêcher de lui dire avec une émotion profonde :

« Ah! Catherine, que vous êtes bonne! »

11 ne lui eût pas dit davantage en lui prononçant les véritables mots de sa pensée : Oh! Catherine, que je vous aimel Et peut-être alors l' eût-il alarmée sur ce qu'elle faisait; mais déjà il avait besoin de cet amour, il en comprenait toute l'innocence et il le ménageait avec ce sûr instinct du cœur dont la délicatesse est un mystère même pour celui qui la met dans ses actions. Ils arrivèrent ainsi à cet endroit choisi, si bien choisi, si parfaitement examiné, qu'elle lui détailla en un moment comment on pouvait y arriver de tous côtés sans être vu du dehors, et en sortir de même, et comment on y pouvait aisément observer ceux qui en approchaient. Puis, quand tout fut dit sur ce sujet, ils revinrent en silence vers l'endroit qu'ils avaient quitté. Pourquoi ce silence, et que devaient-ils se dire le lendemain qu'ils ne pussent se le confier tout de suite? Rien, sans doute. Mais leur existence si calme, ce changement de quelques heures et de quelques pas était comme une grande résolution pour laquelle ils réservaient une conversation particulière, et leur retenue à ce moment était comme un mystérieux rendez-vous pris de cœur à cœur pour ne parler que le lendemain. Ils en étaient là de leur émotion lorsque, revenu à l'allée accoutumée, le

jeune homme vit près de son cheval, qu'il avait attaché à un arbre, un officier qui paraissait l'attendre. A cet aspect, le visage du jeune homme se couvrit dune vive rougeur; mais le regard hautain qu'il jeta sur cet officier laissait voir suffisamment que ce n'était pas pour lui qu'il rougissait.

— Monseigneur! dit l'officier. Mais un signe l'avertit que ce titre était maladroitement placé en cette circonstance, et le jeune homme s'écria brusquement :

— Eh bien! que me voulez -vous, monsieur? L'officierreprit sans se troubler, et en faisant pour ainsi

dire servir le titre indiscret dont il s'était servi à déguiser sa maladresse :

— Monseigneur l'archiduc Charles vous attend , monsieur.

— Mons... Et envoyant le regard curieux dont Catherine les écoutait, l'inconnu supprima aussi le mot qu'il allait prononcer, et se hâta d'ajouter avec un empressement bienveillant : — Eh bien ! monsieur, dans une heure je serai près de lui. Je vous remercie. L'officier s'incliua profondément et s'éloigna au galop. Lej£une homme se retourna vers Catherine qui le considérait avec un étonnement alarmé, et qui lui dit avec un soupir :

— J'ai cru que c'était vous qu'il appelait monseigneur !

— Et cela vous étonnait, sans doute ?

— Je ne sais pas; je suis'bien aise que ce ne soit pas vous.

— Vous avez entendu que ce n'était pas moi ?

— Oui, oui, vraiment. Cependant vous êtes un seigneur de la cour, » ajouta-t-elle sans perdre la timidité qui avait remplacé sa douce confiance. Le jeune homme sourit doucement, tant cette crainte le charmait, et il répondit :

— Un seigneur de la cour? Pas précisément cela...

— Un officier de l'archiduc, n'est-ce pas? dit Catherine en reprenant un peu de hardiesse.

— Oui... à peu près.

— Mais pas un officier très-élevé, n'est-ce pas? Vous

n'êtes pas colonel? Vous n'êtes pas major? Vous êtes...

— Sous-lieutenant, peut-être? lui dit-il en souriant.

— Oui, c'est cela, reprit-elle vivement, sous-lieutenant!... Je m'en doutais bien.

Et lui, devinant qu'elle l'avait ainsi placé dans son âme, qu'elle l'avait ainsi rapproché d'elle, et avait mis sa vie à la portée de la sienne pour pouvoir plus aisément rêver à une cnance d'être aimée, lui n'osa pas lui dire le contraire ; et comme il se taisait, il fut bien établi entre eux qu'il était souslieutenant attaché à l'archiduc Charles; et ils allaient se séparer sans se rien dire de plus lorsqu'elle s'écria vivement :

— Mais comment a-t-on su que vous étiez ici?

Cette observation frappa le jeune homme d'une cruelle surprise; il regarda un momeut autour de lui avec une expression de vive indignation, et il reprit en réfléchissant soudainement :

— Comment l'ont-ils su, en effet?

— Vous en avez parlé à quelqu'un? lui dit Catherine, comme si elle lui rappelait une indiscrétion passée, mais qu'il ne commettrait plus maintenant.

— A quelqu'un? répéta-t-il; ai-je quelqu'un à qui parler de vous, à qui parler de moi? lui répondant ainsi comme si elle savait le secret de sa vie, comme si elle pouvait le comprendre ;puis il ajouta :

— Mais, vous-même?

— Moi! dit-elle en baissant les yeux, moi! je l'ai caché même à mon père; et si mon confesseur le sait, si je lui ai avoué que je vous rencontrais tous les jours, c'est parce qu'il m'a demandé si je n'aimais pas quelqu'un.

Et la pauvre enfant était si honteuse et lui si préoccupé qu'ils ne s'aperçurent ni l'un ni l'autre de l'aveu complet que renfermaient ces paroles.

— Mais vous ne lui avez pas dit mon nom? s'écria- t-il vivemejut.

— Votre nom ! reprit-elle en baissant les yeux tristement, votre nom!

— Ah ! vous avez raison, dit-il en se rappelant qu'elle n'avait pas même un nom à répéter dans ses rêves, un nom à invoquer dans ses tristesses ; vous avez raison , il faut que je retourne à Vienne; que je sache qui m'a trahi. Adieu, Catherine ! Et comme il s'éloignait sans la regarder, elle se prit à pleurer, et lui dit avec un sanglot :

— Adieu, monsieur.

Il se retourna, vit les larmes qui descendaient à larges gouttes sur sa figure triste, et lui répondit tendrement :

— A demain.

Un sourire de joie traversa les larmes de la jeune fille. Ce fut toute sa réponse, et elle le regarda s'éloigner, joyeuse et tout d'un coup débarrassée, par cet espoir de le voir le lendemain, des craintes qui la tourmentaient un instant avant. Le jeune homme, au contraire, les emportait avec lui. Il cherchait à découvrir par quel espionnage si adroit et si inaperçu on avait trouvé si précisément l'endroit de ses rendezvous. Il éprouvait une vive irritation de cette surveillance à laquelle il croyait avoir échappé, non pas en ce qu'elle était une tyrannie politique, comme autrefois, mais parce qu'elle blessait sans commisération la pudeur de son amour. Peu à peu toutes les douleurs de sa position se réveillèrent en lui, et il discutait dans sa pensée s'il reverrait jamais Catherine, orsqu'il entra chez l'archiduc Charles. L'idée qu'on pouvait raconter quelque chose de lui, l'idée qu'on pouvait l'approuver ou le blâmer lui était insupportable, et il frémit de rage à la supposition qu'on en pouvait causer frivolement comme d'une nouvelle de salon, ou qu'on en pouvait rire entre soi. Jeter son nom à la curiosité et à la raillerie de tous ces courtisans qu'il méprisait, mieux valait, selon lui, fuir Catherine, ne plus la revoir ; et peut-être il eût pris cette résolution désespérée si un seul mot de l'archiduc Charles lueû ti

laissé entendre qu'on savait son secret. Ce fut avec cette pensée qu'il l'aborda.

— Mon enfant, lui dit l'archiduc, je vous ai fait appeler pour vous donner un avis.

— Je suis prêt à le recevoir, repondit le jeune homme avec quelque réserve.

— Ecoutez-moi bien, et ne voyez dans mes paroles aucun désir de vous pousser à entreprendre ce qui n'entrerait point dans vos desseins, ni de vous détourner de ce que vous auriez entrepris. Il y a des choses dans les affaires de ce monde pour lesquelles on ne doit consulter que soi-même, et lorsqu'on est arrivé à l'heure de jouer sa destinée, personne, selon mon avis, n'a le droit d'influencer par un conseil la résolution que l'on veut prendre ; c'est une responsabilité que la tendresse la plus profonde ne peut et ne doit pas encourir : or, mon enfant, écoutez ce que je vais vous raconter. Je vous le dis comme un marin qui arrive à terre et qui raconte qu'il a vu un rocher redoutable à tel endroit de la mer, sans savoir si celui qui l'écoute a l'intention ou non de s'embarquer.

Les précautions de l'archiduc, l'émotion solennelle qui perçait en lui, malgré ses efforts pour paraître calme, étonnèrent le jeune homme, et changèrent son humeur en attention sérieuse, L'archiduc continua :

— Un homme a sollicité mon audience ce matin; je l'ai fait introduire. Dès que nous avons été seuls, il m'a remis un papier écrit que j'ai lu attentivement. Lorsque j'en ai eu fini la lecture, il s'est approché et m'a dit : « Je m'appelle... — Je n'ai rien lu, lui ai-je dit; » et, l'interrompant aussitôt : ■ Je ne veux pas savoir votre nom. » Il m'a regardé en silence, puis il a repris son papier, et m'a répondu : « C'est juste, c'est à un autre que je dois m'adresser; » et il est sorti. Cet autre, mon enfant, c'est vous.

— Moi? s'écria le jeune homme étonné.

— Vous. Ce qu'enfermait ce papier, vous le devinez aisément. Rien n'est fini en France, et peut-être que de vieux et Vaillants amis !...

— Ah! s'écria le jeune homme avec une joie qui vibrait convulsivement dans son regard et sur son front où s'épanouissaient de hautaines espérances, ah ! des Français !

— Peut-être aussi... des intrigants subalternes...

Un second cri, mais de funeste désespoir, interrompit encore l'archiduc, qui s'épouvanta également de l'extrême de ces deux émotions, et se hâta d'ajouter :

— Mon enfant, mon enfant, j'en ai plus dit que je ne voulais. A ma place je ne puis avoir d'opinion ; tout m'est interdit, si ce n'est de vous aimer et de vous avertir. Lorsque cet homme est sorti je l'ai vu, à travers cette fenêtre, traverser la cour de ce palais. 11 y a rencontré un homme avec lequel il a causé un moment. Cet homme est un moine de Kleusterneubourg, cet homme est une créature de M***. Vos fréquentes absences m'alarmaient : j'en ignore l'objet; mais je vous devais cet avis, je vous l'ai donné le plus tôt que j'ai pu.

— Et je ne vous demande plus rien, répondit tristement le jeune homme, et comprends que je ne puis rien vous dire. L'avenir n'a que deux issues pour moi, la tombe ou la France; et qui sait si c'est moi qui pourrais choisir?

Alors l'enfant et le vieillard se quittèrent. Mais cette conversation avait répoussé bien loin le souvenir de Catherine ; elle préoccupa longuement l'esprit du jeune homme; mais à force d'y penser, il se souvint comment elle était arrivée, et il reconnut qu'elle n'avait aucun rapport avec ses rendezvous habituels, et que si l'officier de l'archiduc l'avait si bien rencontré, il avait été guidé ou par le hasard ou par quelques indices fortuits. Ce fut dans ce choc de mille pensées si dissemblables que s'écoula pour lui cette journée et celle du lendemain.

Deux jours après, un entretien de tout autre genre avait lieu entre le baron et le ministre silencieux dont nous avons parlé au commencement de cette histoire. Le baron s'était fait annoncer de grand matin chez le ministre, qu'il trouva déjà occupé au travail, ce qui n'étonna pas médiocrement le courtisan, qui s'était fait du pouvoir une idée d'oisiveté et de repos chèrement rétribués. Le baron aborda le ministre avec une importance si prodigieusement mystérieuse que celui-ci perdit une bonne seconde à le regarder : puis, baissant la voix et hochant la tête avec gravité :

— Eh bien ! monsieur? fit le baron.

— Eh bien! monsieur? reprit le ministre.

— Eh bien ! il est sorti hier à sept heures et n'est rentré qu'à une heure dans la nuit.

Tout Allemand que fût le ministre, il ne put pas s'empêcher de rire au nez du baron ; et celui-ci, qui avait apporté sa confidence en hâte et comme une nouvelle d'État qui intéressait le monde dans ses quatre parties, en la voyant ainsi cavalièrement accueillie, ne put pas non plus s'empêcher de croire un moment ou que les facultés du vieux ministre baissaient, ou qu'il préparait une guerre générale, ou même qu'il trahissait. Une seule pensée ne lui vint pas, c'est qu'il était un sot, et qu'on se moquait de lui. Mais un sot est toujours un malheur en toutes choses; un sot dérange les plus habiles combinaisons des plus fins politiques; un sot évente un projet qu'il ne sait pas ; un sot vous tue en jouant avec l'arme qui tremblerait peut-être dans la main d'un assassin ; un sot vous attire dans les filets de son imbécillité, et y prend votre secret, que vous vous seriez bien gardé de confier à, un individu capable de le comprendre. Et voici comment cela arriva entre le ministre habile et le courtisan idiot.

— Eh bien ! dit le ministre, il est sorti hier soir, et il sortira ce soir, et demain, et tous les jours.

Aucun homme n'a une grande finesse sans une grande va-

nité. Cette vanité a deux manières de s'exercer. Vis-à-vis des hommes rusés elle est discrète et patiente, et elle attend du succès des événements que la finesse prépare le jour du triomphe, assurée qu'est la vanité que la finesse sera dignement comprise. Vis-à-vis d'un sot, au contraire, elle n'a rien à espérer de sa pénétration, ni avant ni après les événements ; alors elle devient imprudente, elle laisse échapper quelque chose de ses calculs pour se faire apprécier, et si la sottise est dure à percer, elle va jusqu'à se trahir ; elle met les points sur les i à l'admiration qu'elle demande, et elle se laisse aller à dire :

« Eh bien! ne faut-il pas que chaque chose ait son cours? Après les rendez-vous du jour, les rendez-vous de nuit : c'est l'histoire de tous les amours ; et faut-il s'en alarmer, surtout quand la belle est une enfant bien innocente, qui s'accuse régulièrement de tout ce qu'elle fait à son confesseur, qui se confesse à nous ? »

Et quand Je sot reste béant de surprise et d'admiration à une pareille confidence, on ajoute à sa joie celle de lui dire :

« Ah ! mon pauvre baron, vous n'êtes qu'un enfant.

» — Merci, monseigneur, » dit celui qui se retire et cfu'on a congédié d'un geste de mépris amical.

Grand merci, en effet, diplomate rusé qui viens de mettre dans la main d'un gauche courtisan le poignard qui n'eût pas blessé dans la tienne; grand merci, en effet, voici une vie perdue à un jeu de vanité! Est-ce donc une prévision sans raison que celle de grands malheurs pour une si légère faute? Les événements vont répondre. Que si l'on peut remarquer qu'ils sont empreints d'une fatalité inconcevable, on sera forcé de reconnaître que c'est le moment que nous venons de raconter qui leur donna toute cette fatalité.

Trois mois après, en effet, le jeune homme inconnu à Catherine, car il ne l'a pas été un moment à nos lecteurs, ce jeune homme dont nous n'osons écrire le nom dans ce fiï-

yole récit, tant il nous semble qu'il devait contenir de place dans l'histoire, ce jeune homme et Catherine étaient seuls dans le bois, la nuit était sombre. Comme il arrivait à peine, elle s'approcha de lui, mais lentement, mais sans se jeter dans ses bras avec effusion, et elle lui dit solennellement :

— Il faut que je vous parle ce soir.

— Catherine, qu'as-tu à me dire ? je t'écoute. Tu es triste, tu te tais ; mais, mon Dieu, qu'as-tu donc?

— Je voudrais vous parler, mais pas ici.

— Où donc, Catherine?

— Dans la maison de mon père.

— Dans la maison de ton père, enfant? Pourquoi dans la maison de ton père ? Je ne te comprends pas.

— Là vous me comprendrez. »

Une singulière émotion agite à ce moment l'âme de ce jeune homme. Ce n'était point crainte assurément ni pour ses jours, ni de quelque piège qu'on voulait lui tendre ; mais it lui sembla qu'en pénétrant dans cette maison il outrageait plus sensiblement le père qui en était le maître. Dans un espace illimité, sous le ciel, à l'ombre des arbres, dans le silence et la solitude, son amour pour Catherine s'était pour ainsi dire exhalé sans que rien ne lui renvoyât au cœur comme un remords ; mais dans cette maison chaque mur devait avoir un écho, chaque objet un langage qui lui répéteraient : Ici il y a un vieillard trompé, une confiance trahie, un nom déshonoré.

— Oh! parle-moi ici, dit-il avec tristesse; ici où nous sommes seuls.

— Non, reprit-elle avec fermeté et résignation; là, là, je

t'en supplie !

— Viens donc? s'écria-t-elle en baissant la tête, comme un homme qui ne veut pas reculer dans la voie où il s'est engagé.

Elle le prit par la main, et ils marchèrent silencieusement vers la maison. Ils entrèrent. D'abord c'était une salle basse où veillait, pour les attendre, un flambleau allumé. Rien de remarquable que sa propreté parfaite, cette sainte dignité de la misère. Catherine prit le flambeau et marcha la première. Elle monta un petit escalier et ouvrit une porte. C'était sans doute la chambre de la jeune fille où elle voulait l'introduire, et il ne put s'empêcher d'y jeter ce regard rapide et curieux qui anime chaque objet aperçu de l'emploi auquel il est destiné, et qui le lie à une action, à un mouvement de la femme qu'on aime. Mais ce n'était pas la chambre d'une femme. Une paire d'épées pendues au mur, des pistolets et un fusil accrochés au fond du lit, un large sabre soigneusement étalé sur une console, quelques caries de géographie sur une table., des livres épars, des papiers longuemeut écrits et raturés, un uniforme mal caché sous un rideau : c'était la chambre d'un homme, celle de Tillmann, celle du père de Catherine. Le jeune homme regarda la jeune fille avec surprise, puis il regarda encore cette chambre, comme pour deviner le motif qu'avait Catherine de l'y conduire. Elle aussi le regarda longtemps en silence, jusqu'à ce que les larmes vinssent troubler ses regards. Puis elle les essuya soudainement, et au soupir qui s'exhala de sa poitrine il put deviner qu'elle se décidait à exécuter ce qu'elle avait résolu.

— Ecoute, lui dit-elle, regarde bien et comprends-moi. Tu vois ces armes, ces pistolets, ces deux épées : tout cela te dit que c'est ici la chambre d'un vieux soldat, d'un homme qui estime peu la vie pour la vie. Mais ce soldat est Hongrois, un de ces fiers et superbes sujets de l'Autriche qui, n'ayant plus de patrie, en ont cherché une dans l'honneur; un de ces pauvres Hongrois qui, n'ayant pas de richesses, ont fait de leur nom tout leur patrimoine ! Ne baisse pas ainsi les yeux, tu ne le connais pas ; ce n'est pas à toi qu'il avait

confié son trésor, ce n'est pas toi qui l'as dissipé, tu ne l'as pas trahi : mais il faut que tu Je connaisses.

À ces mots elle écarta le rideau qui cachait l'uniforme qu'il avait à peine aperçu.

— Regarde, lui dit-elle, ceci n'est point l'habit d'un simple et obscur soldat cependant; ceci est l'habit d'un officier, d'un capitaine, d'un gentilhomme, mais non pas d'un capitaine et d'un gentilhomme comme il s'en trouve, qui traînent dans les antichambres des princes : c'est un gentilhomme de haute race, un capitaine de guerre et de combat, un homme qui a été nommé brave par le grand brave des Français. Regarde, en voici le titre solennel.

Et elle détacha quelque chose qui pendait au chevet du lit, et elle le remit au jeune homme, qui, poussant un cri et tombant à genoux, se prit à suffoquer de larmes et de sanglots en pressant cet objet sur ses lèvres ; et elle continua :

— C'est une croix de l'empereur Napoléon, qui la lui donna à Smolensk, quand l'Autriche comme la Prusse lui fournissait des armées. Vois, c'est une croix de l'empereur Napoléon ; et maintenant que tu vois que mon père est un officier comme toi, un gentilhomme comme toi, dis-moi quel nom je donnerai à l'enfant que je porte dans mon sein ? »

Le jeune homme se releva à ce mot, et le moment qui le suivit eut un caractère de folie et de désordre qui épouvanta Catherine.

— Ton enfant, s'écria-t-il avec des yeux effarés, ton père, le mien ! Ali ! misérable, misérable ! »

Puis il se prenait à pleurer avec désespoir. Il meurtrissait son front sous ses doigts, il comprimait avec fureur sa poitrine qui éclatait en sanglots, si bien que la pauvre enfant fut obligée de le consoler, si bien que ce fut elle, la malheureuse, qui lui dit en se mettant à genoux :

— Eh bien ! pardonne-moi.

11 la releva.

— Demain, lui dit-il, je te reverrai, je te dirai tout, je te sauverai.

Donnèrent-ils tous deux le même sens à ces paroles? ce n'est pas probable ; cependant quand il quitta Catherine, elle était pleine de joie et d'espérance.

Le lendemain de grand matin il se leva et fit appeler le docteur. La nuit qu'il venait de passer avait été si cruellement agitée qu'il était encore plus pâle que d'ordinaire; ses yeux llambaient de fièvre dans leur orbite cerné et bleuâtre; une agitation nerveuse faisait trembler tout son corps. Le docteur s'avança rapidement.

— Vous souffrez! lui dit-il avec intérêt.

— Non, ce n'est rien, ne vous alarmez pas. Nous en parlerons plus tard. J'ai autre chose à vous dire.

Puis il se promena activement dans l'appartement. Après ce silence, pendant lequel il semblait résumer tout ce qu'il avait arrêté dans son esprit, il se plaça en face du docteur et lui dit :

— Docteur, j'ai besoin d'un ami ; voulez-vous être le mien ? Le médecin accepta en mettant la main sur son cœur, et

en prononçant d'une voix étouffée :

— Oui.

Le jeune homme lui tendit la main, que le médecin saisit avec transport et pressa dans les siennes, en laissant échapper quelques larmes.

— Eh bien, dit le jeune homme, puisque vous voilà mon ami, j'ai un service à vous demander; mais, écoutez-moi bien, un service qu'on ne peut demander qu'à un ami bien dévoué ou à un serviteur qu'on méprise.

— Monseigneur, dit le docteur, vous venez de me donner un titre qui justifie tous les services ; je vous écoute.

A ce moment le jeune homme parut embarrassé. On voyait qu'il ne savait trop comment aborder sa confidence. Cependant il reprit bientôt :

— Ce que vous venez de me dire, docteur, change un peu les choses. Peut-être vous demanderai-je plus qu'un service : vous me donnerez vos conseils.

— J'y suis tout prêt, reprit le docteur.

— Eh bien! ajouta le jeune homme avec effort, il s'agit de sauver une femme, un ange de beauté et de candeur, une pauvre fille dont j'ai perdu la vie.

Comme en parlant ainsi le jeune homme marchait vivement, il ne s'était pas aperçu qu'à son premier mot le médecin avait subitement baissé les yeux ; il n'avait pas vu non plus un sourire de triste pitié glisser sur ses lèvres. Mais comme il ne lui répondait pas, il s'arrêta devant lui et ajouta lentement :

— Cela vous étonne, docteur ?

— Non, monseigneur, répondit tristement celui-ci.

— Cela vous semble donc dangereux?

Le docteur le regarda à son tour et ajouta, avec une expression mal déguisée de dédain :

— Cela n'est pas dangereux assurément.

— Alors, cela vous déplaît, dit le jeune homme. Eh bien! n'en parlons plus.

— Monseigneur, reprit le docteur avec dignité, commandez, j'obéirai à vos ordres.

— Docteur, lui dit le jeune homme affectueusement, ce n'est pas ainsi que je l'entendais avec vous. Je croyais avoir affaire à un ami.

— Et c'est parce que je veux mériter ce titre qu'en cette circonstance je ne dois exécuter que vos ordres.

— Je ne vous comprends pas; expliquez -vous, de grâce.

— Si je n'étais que votre ami, je m'expliquerais ; mais j'ai une autre mission qui me le défend. Cependant je suis prêt, vous dis-je, à vous obéir,

— Ah! vous vous jouez de moi, docteur, de moi! Je ne

vous dirai pas que cela est sans pitié, à vous, à vous à qui j'en avais cru un peu dans le cœur.

Le médecin sentit des larmes venir à ses yeux; mais il les comprima, et le jeune homme reprit hau.tainement :

— Allons, monsieur, allons; je chercherai des complaisants à défaut d'amis.

— Je l'aime mieux ainsi, dit le médecin en s'éloignant, et après avoir salué profondément.

Le jeune homme le suivit de l'œil. Jamais il ne s'était confié à cet homme, mais il croyait ravoir compris, et dans le fond de son cœur il l'avait pour ainsi dire réservé pour la première occasion de sa vie où il aurait besoin d'un absolu dévoùment. C'était encore une déception, une déception affreuse : trop heureux cependant si c'eût été la seule de cette fatale journée! Après quelques soupirs amers où sembla s'exhaler la première amertume de sa douleur, le jeune homme passa vivement la main sur son front, comme pour en écarter la pensée qui l'absorbait. Il sonna et fit demander le baron par le domestique qui se présenta. N'ayant plus à compter sur un dévoùment, il s'adressa à la plus servile obéissance.

— Monsieur, dit-il au baron dès qu'il fut entré, vous me trouverez dans Vienne une maison petite, isolée; vous la louerez, vous la ferez meubler convenablement.

— Pour une femme? reprit le baron avec un gros sourire de finesse.

Le jeune homme le regarda fixement, mais cette question ne l'étonna pas, car il n'y supposa d'abord que l'admirable pénétration de la complaisance. Mais, pour en rester là, le baron portait depuis trop longtemps en lui un secret dont il avait à peine parlé à quelques intimes pour les écraser de sa supériorité, de son importance, et leur faire mesurer la confiance qu'on avait en sa discrétion; ce secret dont on ne lui avait dit d'abord que les premiers mots, il en avait successj-

vement découvert ou appris tous les détails; ce secret enfin lui pesait trop pour qu'il résistât au besoin d'en laisser voir quelque chose. Il lui donnait d'ailleurs accès auprès de cet homme auquel il était attaché, et dont la réserve l'avait toujours tenu à distance. La faute du ministre porta ses fruits.

— Pour une femme, en effet, dit le jeune homme.

— Et pour la location de cette maison, dit le baron en croyant admirablement servir les projets de celui qui lui donnait ses ordres, pour cette location, il n'est pas convenable que je donne le nom de Votre Altesse. Puis il ajouta, toujours avec son air stupide d'intelligence : Et il ne serait pas prudent, sans doute, de donner celui de Catherine Tillmann.

— Catherine Tillmann! s'écria le jeune homme; vous savez ce nom, monsieur, vous? Qui vous l'a dit, comment l'avez-vous appris?

Le baron, stupéfait et épouvanté, balbutia quelques mots inintelligibles; mais le jeune homme exaspéré reprit violemment :

— Répondez, répondez, monsieur : par quel infâme espionnage avez-vous appris ce nom? Mais répondez donc misérable !

— Monseigneur, reprit le baron, fier d'être faussement accusé d'une lâcheté qu'il n'avait pas commise, parce qu'on

ne la lui avait pas confiée, monseigneur, c'est à M. de à

répondre à vos questions.

— Lui! s'écria le jeune homme. Ah! lui. Puis, après un moment de silence terrible : Sortez, dit-il au baron, sortez. Et dès qu'il fut seul, il s'écria en se jetant sur un fauteuil : Ah! c'est infâme.

Oh! pour tout homme jeune et aux sentiments purs et élevés, l'idée qu'on a espionné son âme, écouté ses soupirs, surpris ces moments d'extase ou de faiblesse, ces doux enivrements, ces enfantillages de cœur qui sont la vie de l'a-

mour, oh! c'est infâme, c'est atroce en effet! mais ce coup, si épouvantable qu'il fût, n était pas le plus terrible qui dût le briser ce jour-là. Gomme il était assis, la tête penchée avec désespoir, il entendit un léger bruit et vit le docteur devant lui, le regardant avec une profonde expression de douleur.

— Ah! s'écria le jeune homme en se tournant vers lui, vous le saviez, docteur, et vous ne me l'aviez pas dit; et cependant vous êtes mon ami!

— Oui, dit le docteur, l'ami devait le dire, mais le médecin ne le pouvait pas. Comment vous révéler, sans craindre l'état affreux où vous êtes, que la jeune fille, que l'enfant dans laquelle vous aviez mis toutes vos joies de ce monde, était vendue à un lâche métier d'espionnage, dont un prêtre était l'émissaire ?

Le coup fatal était porté, car voilà ce qu'était devenue la

confidence de M. de en passant par la bouche du baron.

Le jeune homme poussa un cri, et prenant les mains du docteur dans les siennes, il lui cria, en le dévorant du regard : . —Elle! Catherine!

Alors le paroxysme de la douleur fut porté à une effrayante énergie. Elle, Catherine! criait-il sans cesse ; elle, Catherine ! comme pour chasser de sa poitrine un charbon qui le brûlait, une main de fer qui le tordait. Elle, Catherine! Puis il courait, s'arrêtait, il criait encore, mais sans parler. 11 jetait autour de lui des regards effrayants, et quand la force de ce corps fut brisée à tant souffrir, il s'affaissa lentement, et le docteur n'entendit plus qu'un râle convulsif que le malheureux poussait encore en se roulant par terre,

Le médecin appela du secours, on plaça l'infortuné sur un lit, et ce ne fut qu'après une heure de soins qu'il revint à lui. Il regarda d'un œil étonné ceux qui l'entouraient. Le docteur, ne voulant pas qu'ils fussent témoins du premier moment où ses souvenirs, en faisant une nouvelle irruption dans son cœur, le briseraient encore, le docteur les éloigna.

Le jeune homme le remercia par un sourire, et lui dit dès qu'ils furent seuls :

— Je suis fort, docteur! c'est fini. Pensons à autre chose. Il faut que je sorte.

— Vous n'en avez pas la force.

— J'en ai besoin, dit le jeune homme en se levant, et j'en trouverai la force. Il faut que je sorte, vous dis-je.

— Où voulez-vous donc aller ?

— Oh! s'écria le jeune homme, pas là! 11 y a dans l'âme d'un ami trahi, d'un homme indignement trompé par une femme, des reproches inutiles peut-être, indignes souvent ; mais enfin celui qui est abandonné peut se plaindre, il peut pleurer, il peut accuser. C'est le désespoir qui parle à l'oubli. Mais de moi à cette femme, qu'y a-t-il? rien. Que comprendrait-elle, ou que lui dirais-je? Il n'y a ni colère ni reproches possibles entre nous. Du jour qu'elle a accepté son métier, elle était si bas descendue que ce serait folie et ignominie de l'aller chercher où elle est. Non, je veux sortir pour ne pas être ici, pour respirer, pour voir autre chose que cette chambre. Oh! ne craignez rien, vous viendrez avec moi; nous parlerons de mille choses que j'ai oubliées, de sciences, d'études, du monde, de tout; ce sera bien.

Le docteur sentit qu'il fallait livrer passage à toutes ces furieuses pensées qui s'animaient dans le cœur du jeune homme. Ils sortirent ensemble en voiture, ils parcoururent les environs de Vienne, et rentrèrent à la nuit tombante. Le commencement de la promenade fut assez calme, la conversation s'engageait, loin du sujet qui occupait tout entier l'esprit et le cœur de ces deux hommes; cependant elle avait un caractère de fermeté calme qui faisait espérer au docteur que l'énergie de cette âme dominerait bientôt son désespoir, Mais quand l'heure du rendez- vous habituel approcha, la parole du jeune homme devint incandescente : il n'écoutait plus, il parlait, il parlait avec obstination, il débordait; e'û-

taient de hardis sophismes sur toutes les questions qui lui venaient à la parole, des jugements rapides sur le mérite des plus grands hommes, des moqueries cruelles sur les ridicules de salons, des appréciations sublimes sur la politique des Etats; et tout cela jeté à pleines mains, pêle-mêle, audacieusement, plus en un moment que dans toute sa vie, plus qu'aucun homme ne pouvait en supposer dans cette existence silencieuse. Us étaient rentrés, et le docteur, voyant avec quelle rage il s'animait ainsi de toutes les autres pensées de son âme pour en étouffer une seule, le laissait aller et se fatiguer à son gré, comptant sur l'épuisement et la lassitude pour les éteindre toutes, lorsqu'un domestique entra et parla tout bas au docteur. Il s'agissait d'un homme qui depuis quelque temps, venait obstinément tous les soirs pour demander son maître, et qui n'avait encore pu le rencontrer. Le médecin ne fut pas fâché de donner une occupation, frivole sans doute, en aide à cette profusion d'efforts inutiles pour oublier l'heure, et il ordonna qu'on fît entrer. C'était un homme de cinquante ans, pâle et maigre, l'air sombre et sévère ; il remit au jeune homme un papier qu'il tira de son sein. Celui-ci le lut : mais loin de le calmer dans sa fougue ou de l'en distraire comme l'avait espéré le docteur, il sembla que ce fût un nouvel éperon à cette exaspération déjà si loin poussée. Pendant la lecture, une joie sauvage éclaira sa ligure, ses narines se gonflèrent avec un frémissement superbe, et après l'avoir achevée il s'écria dans une sorte de délire irrésistible :

— Eli bien, oui! c'est cela, au fait. Le plan en est admirable. Moi seul et mon épée. La France, c'est ma mère, c'est ma terre d'Àntée ; en la touchant, je deviendrai géant. La France ne peut vouloir ce qu'elle a ; la France a besoin de gloire, de force, d'étendue ; elle est en prison comme moi, elle a la même soif que moi. J'irai, j'irai. Nous nous verrons face à face ! et si je me suis trompé, eh bien! un coup de

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fusil au cœur, et ce sera fini. Mais Sainte-Hélène avant Marengo, avant Austerlitz, avant Montmirail, non! c'est absurde, c'est infâme ! Nous verrons. -

Et le docteur et l'étranger, tous deux stupéfaits, l'écoutaient religieusement et le regardaient allant et venant avec des gestes emportés, terribles, décisifs. Enfin, il s'arrêta devant l'étranger et lui dit :

— Votre nom, monsieur ?

— Le capitaine Tillmann.

Lorsqu'une machine à feu est lancée à son plus haut degré de chaleur, quand la chaudière bouillonne et exalte l'eau à une puissance deux mille fois supérieure à son volume ; à ce moment, qu'il tombe quelques gouttes d'eau glacée dans le tube où s'amoncellent toutes ces forces, et soudain la vapeur s'affaisse, elle se condense, elle devient impuissante, et la terrible machine n'est plus qu'un corps inerte. Ce fut l'effet que produisit le nom de cet homme sur l'âme bouillante et dilatée de ce jeune homme. Il devint pâle et froid.

— Le capitaine Tilmann ! répéta-t-il.

Et le temps de prononcer ce mot suffit à cet esprit de feu pour se rappeler son entretien avec l'archiduc, l'avertissement de celui-ci, les rapports de cet homme avec un moine de Kleustemeubourg, de ce moine avec Catherine. Il vit ce père vendu, lui et sa fille, à la surveillance de sa vie : toutes les menées de cette intrigue convergèrent au même but ; il crut deviner, enfin, l'infâme espionnage auquel cet homme ajoutait la provocation : il se sentit frappé au cœur de mort et de désespoir, et il n'eut d'autre force que de regarder ce misérable en laissant échapper quelques exclamations sans suite, jusqu'à ce qu'enfin il tomba anéanti sur le parquet.

Tillmann se retira, Tillmann que le docteur avait chassé et maudit, Tillmann épouvanté de ce qu'il avait vu et qu'il ne pouvait comprendre, et qui regagna tristement sa demeure.

Une espérance dont il était le dépositaire et qui venait de

se briser dans ses mains, cette espérance l'avait jusque là soutenu, jusque là occupé au point qu'il ne prenait garde à rien de ce qui se passait près de lui. Ce soir-là il rentra bien avant l'heure accoutumée. Dans la salle basse il trouva un flambeau allumé ; ce n'était pas l'ordre habituel de la maison, il pensa que Catherine l'avait oublié en allant se coucher. Il monta l'escalier sans autre pensée ; mais il vit la porte de la chambre de sa fille ouverte ; ce n'était pas non plus la coutume. 11 s'étonne et y jette un regard, elle était déserte. Catherine sortie, Catherine sortie à cette heure ! Le malheur appelle le malheur. Tillmann conçoit des soupçons, il parcourt toute la maison, appelle Catherine, et sort à son tour. Mais les soupçons avaient grandi de minute en minute. Il sort, mais en sortant il s'arme d'une épée, car il sort non plus pour chercher sa fille, mais pour la surprendre ; aussi ne l'appelle-t-il pas : il marche dans l'ombre, en silence, écoutant le moindre bruit, se glissant le long des arbres. Enfin, au bord d'une allée, il voit se détacher une ombre blanche sur le fond noir de la forêt : cette ombre était immobile. Le vêtement d'un homme pouvait se perdre dans l'obscurité ; il y pense et prend un long détour, et, comme un tigre qui tourne sa proie, il arrive sans bruit à quelques pas de cette ombre. C'était une femme, mais elle était seule, appuyée contre un arbre, la tête pendant sur la poitrine, ses bras pendant le long de son corps. Il doute que ce soit Catherine, il s'avance pour s'en assurer ; elle relève la tête, et se jetant à lui, elle lui dit avec un cri :

— Enfin, c'est toi !

— Non, ce n'est pas lui! répond Tillmann en la prenant par le bras.

— Oh ! s'écria-t-elle en tombant à genoux, vous l'avez tué ! .— Pas encore, répondit-il avec une colère terrible, mais il

viendra.

Mais l'amour et le désespoir inspirant Catherine pour le

salut de celui qu'elle aimait, mieux que ne l'eût l'ait la plus profonde réflexion, elle se releva en s' écriant :

— Et il ne viendra pas, car il m'abandonne.

— Tu mens! cria le capitaine, tu mens !

Cette pauvre fille, qui croyait véritablement mentir, la malheureuse, Catherine tomba dans les sanglots et les larmes ; alors commença la scène terrible d'un père outragé et de sa fille coupable : scène vulgaire et épouvantable où tonnent les malédictions et les reproches, où. les larmes se versent à flots, où la prière se traîne à genoux, où un père tient son épée levée sur la tête de son enfant pour la tuer, où il ne le peut pas, et où il finit par se venger en la chassant du toit paternel qu'elle a déshonoré. Et Tillmann eût chassé Catherine, s'il n'avait rêvé une autre vengeance avant celle-là, et si, lorsqu'il lui demanda le nom de son séducteur pour le tuer, elle ne lui avait pas simplement répondu : — Je ne le sais pas ! »

Il crut que ce mot était une insolente dérision ; mais lorsqu'elle lui dit courageusement : « Si je le savais, je ne vous le dirais pas, ce n'est pas la peine de mentir ; mais je ne le sais pas! » il prit sans doute une autre résolution, et, sans s'arrêter à la singularité de cette circonstance, il lui dit seulement : « Eh bien! je le saurai, moi! » Puis il demeura à cette place, elle assise par terre, lui marchant à grands pas, tous deux silencieux, tous deux immobiles, sous une pluie fine et glacée; et la nuit se passa ainsi, et quand le jour eut paru sans que personne fût venu, Tillmann fit lever sa fille et la ramena sans une parole dans cette maison désolée et où il n'y avait plus d'espérance ni de consolation pour le vieillard.

Les jours qui suivirent celui-ci se passèrent tous de même. Chaque soir le capitaine sortait armé ; il allait à cette place où il supposait que les rendez-vous avaient lieu; il attendait durant la moitié de la nuit, puis il rentrait pendant ce temps.

Catherine attendait aussi; mais ce n'était plus celui qu'elle aimait, c'était son père qu'elle attendait, son père qui la tenait enfermée, et dès qu'il paraissait, elle lui jetait ses regards au visage, et comme elle le voyait toujours sombre et triste, elle se réjouissait, devinant alors qu'il n'avait pas rencontré celui qu'il cherchait, qu'il ne s'était pas vengé. Ensuite, lorsqu'elle s'était ainsi rassurée, elle demeurait seule, et alors un autre désespoir prenait la place du premier. A la fin de l'anxiété qui la torturait pendant l'absence de son père, elle s'écriait en son âme : Grâces au ciel, il n'est pas venu! Et lorsque l'heure était passée, elle se demandait : Pourquoi n'est-il pas venu ? Alors c'était le désespoir de l'abandon, de la fille perdue, de la maîtresse trompée; c'était la lâcheté de celui qu'elle avait aimé la délaissant à l'heure du danger, la méprisant peut-être, qui lui tordait encore le cœur : et tout cela sans pouvoir rien éclaircir, espérance ni douleur; c'était trop, si cela eût duré, pour ne pas en devenir folle ou en mourir. Un événement qu'elle et son père croyaient en apparence bien étranger à leur douleur, lui donna un tout autre cours, et amena la fatale explication de ce drame obscur.

Un matin un homme se présenta chez Tillmann, celui-ci, après avoir échangé quelques signes avec lui, ordonna à sa fille de se retirer. Catherine obéit; mais comme il lui semblait que rien ne pouvait exister au monde qui ne touchât son amour, elle voulut savoir pourquoi cet homme était venu. Elle écouta. Un nom fut d'abord prononcé, un nom qu'elle avait souvent surpris dans les espérances politiques de son père; l'étranger ajouta :

— Décidément tout est fini ! le mal est incurable, on désespère de sa vie. Nos réunions ne seraient plus que des imprudences inutiles, il faut y renoncer. Quelques-uns d'entre nous pensent même qu'il serait prudent de quitter l'Autriche ; il est possible, d'après quelques indices, que le gou-

vernement n'ignore pas nos projets ; il est possible aussi que tant que le lionceau a été dangereux et à craindre pour les autres, il ait feint de ne pas connaître ceux qui avaient dessein d'ouvrir la cage : mais une fois mort, peut-être aussi s'empressera- t-il de les sacrifier pour s'en faire un mérite vis-à-vis de ses alliés.

— Gela se peut, dit Tillmann, et je crois que vous agissez prudemment; mais moi je ne puis partir. Quoi qu'il en arrive, ce sera comme si j'étais parti ou mort, nous ne nous connaissons plus.

Catherine n'en écouta pas davantage ; d'abord elle avait tremblé à l'idée de quitter Vienne, elle tremblait maintenant de la persévérance de Tillmann qui refusait de s'en éloigner. Tout le reste du jour il parut plus sombre et plus soucieux qu'à l'ordinaire ; le soir il enferma sa fille comme il faisait toujours, sortit de même, et, le milieu de la nuit venu, il rentra de même sombre et soucieux. Elle vit bien qu'il n'avait rien trouvé; elle se leva pour monter chez elle, il se leva aussi, alla fermer la porte, et lui fit signe de s'asseoir : c'était la première explication depuis la scène du bois. Elle pria dans son cœur pour elle et son enfant, et elle espéra de lui la vie qu'elle devait lui donner.

—Catherine, lui dit son père, votre amant sait-il votre état?

Elle ne le comprit pas. Tillmann, forcé d'articuler des paroles qui le brûlaient pour ainsi dire au passage, ajouta brusquement :

— Sait-il que vous êtes grosse?

— Vous le savez? s'écria Catherine sans rép jndre à la question de son père. Celui-ci la mesurant du geste, lui répondit avec mépris :

— Regardez-vous ! Elle baissa les yeux et rougit. Noble pudeur qui se lit jour à travers tant de souffrances, pureté clans le crime, virginité de l'âme dans la souillure du corps ! fillmann ajouta :

— Et maintenant répondez à ma auestion : Le'savait-il?

— Il le savait, dit Catherine.

— Il le savait, et il n'est pas revenu ! Ah ! c'est plus qu'un infâme, c'est un monstre ! c'est un père qui abandonne son enfant !

Pauvre père qui parlait ainsi, et dont l'enfant attendait de lui sa condamnation ! Pauvre père qui comprenait si haut l'amour paternel et la colère paternelle ; qu'il devait souffrir! Catherine aussi, qui n'osa pas même excuser son amant dans son cœur î [Tillmann, reprenant la parole, lui dit alors :

— Catherine, il ne faut pas que cela soit ! Ecoute, écoutemoi ; c'est ton père qui s'engage à toi, qui te donne sa parole de soldat ; c'est ton père qui fait sa cause de la tienne, qui ne voit plus que ton malheur, qui renonce à se venger pour te venger, qui te jure de l'épargner s'il le mérite, qui te demande le nom de cet homme pour le donner à ton enfant!

Catherine se mit à genoux, brisée au cœur de ce terrible pardon auquel elle ne pouvait rien rendre en retour, car il lui fallut encore répondre :

— Mon père, je ne le sais pas !

Tillmann ne pouvait comprendre cette ignorance, et Catherine ne voulant pas avoir ce tort aux yeux de son père, de lui mentir après un si touchant appel, Catherine lui raconta comment elle était restée dans l'ignorance de ce nom; et dans son récit elle se laissa aller à lui dire le peu qu'elle savait, que son amant était un officier, qu'il était sans doute attaché à l'archiduc Charles; et pendant ce temps, son père l'écoutait attentivement, il prenait note en son esprit de chaque parole, et lorsqu'elle eut fini, il répondit :

— Eh bien ! nous le trouverons; cela suffit pour le trouver. A partir de ce jour, commença pour Tillmann et sa fille

une autre existence. Chaque jour ils partaient de grand ma-

tin pour Vienne ; là, dans les églises où se rendaient les plus hauts seigneurs de la cour, au Prater, où défilait la longue caravane de tous les équipages de la ville, aux revues où assistaient les officiers de la garnison, partout enfin où il y avait une espérance de découvrir cet inconnu, partout Tillmann et sa fille, constants, attentifs, passaient les loDgues heures de leur journée, jusqu'à ce qu'enfin la nuit les renvoyât dans leur demeure, tristes et désespérés. Dans cette longue et douloureuse perquisition, la résolution de chacun demeura- t-elle inébranlable dans leur âme? Tillmann se trouva-t-il toujours le courage de ne pas tuer sur-le-champ le lâche qui avait séduit et abandonné sa fille ? Catherine ne pensa-t-elle pas quelquefois à se taire si elle le rencontrait ? Qui sait, et qu'importe ! Tous les jours ils allaient et revenaient dans un affreux silence ; tous les jours à leur désespoir habituel s'ajoutait une déception de plus. Enfin, c'en était fait : déjà l'état de Catherine lui rendait ces voyages pénibles, ces longues attentes plus pénibles encore ; depuis quelques jours ils étaient demeurés chez eux. Un soir, un soir encore que Tillmann avait parcouru toute la forêt avec ce vague espoir qui, après avoù" perdu toute chance raisonnable, en demande une au hasard, à une impossibilité, ce soir-là Tillmann monta dans la chambre de Catherine, où elle veillait dans son lit, trop malade de corps pour se tenir debout, trop malade de cœur pour dormir.

— Catherine, lui dit son père, une chance nous reste, la

dernière, la seule pour laquelle je te demande encore de la

force et du courage. Demain, il y a à Vienne une cérémonie,

une triste et fatale cérémonie, où tout ce que l'Autriche

^renferme d'officiers et de seigneurs assistera certainement ;

1 faut que tu y viennes.

1 — J'irai, répondit Catherine, sans demander où on la mènerait ; car que lui importait, à elle qui ne cherchait qu'un objet au monde pour le voir et mourir, que ce fût

dans une fête ou dans une assemblée funèbre, dans une salle d'opéra ou dans une église ?

Ils partirent donc. Arrivés à Vienne au point du jour, ils se présentèrent à la grille d'un palais où beaucoup de peuple se pressait comme eux. Gomme lui, ils attendirent que cette grille fût ouverte. Alors ils pénétrèrent avec les flots de ce peuple dans une vaste cour, et puis dans de riches appartements, mais avec calme et lenteur. Chacun voulait voir, et chacun cependant n'apportait pas à ce désir l'empressement d'une curiosité. Tillmann et sa fille, en traversant tous ces salons à la porte desquels veillaient des soldats magnifiques, les considéraient un moment, puis passaient. Tillmann regardait sa fille comme s'il la soupçonnait de vouloir lui cacher la vérité, mais assuré de la lire à l'émotion de son visage, si elle se présentait un seul moment. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à une porte ouverte à deux battants. Cette porte donnait entrée dans une chambre sombrement tendue, soigneusement fermée, éclairée, malgré le soleil, d'une innombrable quantité de flambeaux. Catherine était si dépourvue d'espoir, tellement brisée de corps, qu'elle y arriva sans rien remarquer ; elle vit à travers la porte qui était en avant, elle vit, sans y rien comprendre, défiler au pied d'une estrade des officiers, la tête basse, et qui saluaient en passant. Son cœur et son visage restaient immobiles, lorsque tout à coup parut l'archiduc. A ce moment, la pensée que celai qu'elle cherchait pouvait se trouver parmi les officiers de sa suite la rendit attentive ; et lorsqu'elle vit le vieillard, cet homme si haut placé, qui marchait avec accablement et qui pleurait sur ses rides, elle prit, malgré elle, intérêt à cette digne douleur, et lorsque arrivé au pied de l'estrade il se courba, ramassa une branche bénite, et en jeta l'eau sur le lit qui était devant lui, elle suivit son mouvement, et soudain, avec une force surhumaine, elle écarta deux hommes qui la gênaient pour voir, et dressée sur la pointe de se»

pieds, le cou tendu, l'œil ouvert à fendre les paupières, la bouche béante, sans cri ni respiration, elle montra quelque chose à son père. Il regarda où elle montrait, et vit le pâle visage du cadavre qui dormait sur son lit d'honneur.

— Lui! cria-t-il en se dressant comme elle de toute sa hauteur.

— Lui ! répondit-elle en se rompant, comme une corde tendue et en tombant à ses pieds.

On les entoura, on transporta la jeune fille dans une chambre voisine , et comme elle paraissait mourante, on appela un médecin. C'était le docteur. Il reconnut Tillmann et voulut sortir. Son devoir l'emporta sur son horreur, et il demeura près de Catherine. Bientôt il y demeura seul avec son père, et là, le cœur plein de la mort qui gisait à côté, il reprocha à Tillmann son infamie, son espionnage assassin, sa détestable ignominie, la vente impudique de sa fille, et après tous ces crimes inouïs, un crime plus inouï encore, leur hideuse curiosité. A tous ces reproches Tillmann répondit comme un homme qui donne sa tête pour gage de ses paroles : — Sa fille s'était confessée peut-être ; mais assurément c'était le prêtre qui avait vendu la confession, Catherine ne savait pas même le nom de son amant. Il avait, lui, Tillman, abordé, en sortant de chez l'archiduc, le moine de Kleusterneubourg ; mais ce moine, qui était le confesseur de Catherine, était celui qui lui avait fait l'aumône des remèdes qui lavaient guéri. Tout devint horriblement clair, et il ne resta plus entre eux que le désespoir et les larmes qu'ils versèrent comme deux hommes qui osent pleurer en face l'un de l'autre, pleurant sur une mort aussi fatalemenl arrivée, pleurant sur l'épouvantable douleur de cette existence éteinte dans la pensée d'une trahison, pleurant sur ce cœur à qui le destin avait fait une affreuse torture de la seule joie qu'il eût essayée, pleurant et désolés à ce point que, si l'âme d'un homme devait souffrir au ciel des dou-

leurs de la terre, il y eût eu l'un de ces deux hommes qui se fût dévoué pour aller lui dire le secret de cette horrible histoire.

Puis enfin, Catherine, arrachée à son anéantissement, rouvrit les yeux à la lumière et son âme au désespoir, et comme elle cherchait le regard irrité de son père, elle le vit triste et plein de pitié ; et le pauvre capitaine, Rapprochant d'elle, lui dit doucement :

— Catherine, ton enfant sera le mien, et il portera le nom de son père, qui n'eût pas pu le lui donner.

— Vous le savez donc? s'écria-t-elle.

— Oui, répondit-il; nous l'appellerons Napoléons

Il y a une foule de questions qui probablement demeureront à tout jamais dans la discussion humaine, et avant toutes la question de savoir : si la civilisation rend la société plus morale ou plus immorale que la barbarie, bien que ou ne paraisse qu'une question de fait. Toutefois pour la résoudre ou plutôt pour la discuter, il faudrait d'abord s'entendre sur les mots, c'est-à-dire bien arrêter ce que veut dire civilisation et barbarie, morale et non morale. Cela est si vrai, qu'on pourrait démontrer que presque toutes les querelles qui divisent les hommes ne sont que des disputes de mots, de simples logomachies : aussi je pense qu'un excellent vocabulaire polyglotte préviendrait peut-être bien des guerres de peuple à peuple, et qu'un parfait dictionnaire français eût peut-être empêché beaucoup de révolutions internes. Aujourd'hui, par exemple, si gouvernants et gouvernés s'entendaient bien sur la juste valeur du mot liberté, la moitié des obstacles qui entravent notre marche disparaîtraient. Quand on sera bien convaincu de cette vérité, nous n'aurons plus besoin de chambre des pairs en habit-robe, de chambre des députés où tout s'amende surtout la conscience ; l'Académie française sera le premier corps de TEtat, son Dictionnaire le livre des livres, et l'on ne se moquera plus des quarante immortels. Rêves impossibles d'une âme pure, quand vous accomplirez-vous? Palais de l'Institut,

2fi0 UN ETE A MEUDON.

quand seras-tu quelque chose de plus qu'une succursale des caveaux du Panthéon?

Toutefois, sans vouloir aller au-devant de l'avenir, cherchons si le temps passé comparé au temps actuel ne nous fournirait pas quelques lumières pour la solution de la question que je me suis posée plus haut. Pour ma part et après y avoir longuement réfléchi, la civilisation me paraît une manière particulière d'être homme, c'est-à-dire d'être dominé le plus souvent par les mauvaises passions ; mais elle ne me semble nullement un perfectionnement de l'espèce, pas plus au moral qu'au physique.

Ainsi, à l'époque où nous vivons, nous ne sommes plus sous l'empire de certains préjugés qui nous font horreur, mais nous avons démoli la moitié des bons sentiments qui honorent l'humanité. Le fanatisme a disparu, mais un dégradant athéisme l'a remplacé ; la liberté civile a grandi, mais tout lien de famille s'est rompu. Certes on tue moins sur les grandes routes et le long des lisières des forêts ; mais personne n'ouvre plus sa porte à l'étranger qui passe, et ne lui offre plus le toit, le pain et le sel. On envahit beaucoup moins l'héritage de son voisin à main armée ; mais on l'escroque beaucoup plus par faux en écritures publiques et privées. On n'enlève plus les filles et les vassales pour en user selon son droit ; mais vous avez des sociétés de débauches qui flagellent les femmes et les marquent à la pointe du couteau ; les jaloux du douzième siècle l'enfonçaient tout à fait, nos jaloux à gants jaunes ont calculé l'épaisseur de l'épiderme qu'on peut arracher sans risquer de se commettre avec le bourreau. Si cela s'appelle de la civilisation, c'est que cela s'appelle de la civilisation, voilà tout; reste à savoir ce que veut dire civilisation.

Jamais a-t-on fait si bon marché de son honneur, qu'à l'époque où nous sommes, et cela sous quelque aspect qu'on prenne ce mot à mille faces? Honneur politique, voyez ;

honneur commercial, voyez; l'honneur de famille, voyez. Quand on désire avoir une conscience, c'est pour pouvoir la vendre; car il y en a de si misérables, qu'ils n'ont même plus cela à brocanter. De tous les honneurs celui qui semble le plus oublié, c'est celui du nom ; l'individualisme est arrivé à ce degré qu'on se désintéresse à son aise de la vie de ses proches ; on fait plus, on profite de leur déshonneur, quand cela rapporte. Tout cela tient à certaines idées dites de progrès, mais qui ne sont que des manières différentes de considérer les choses.

Ce n'est pas que nous combattions ces idées comme mauvaises, bien au contraire ; mais nous ne les admettons pas comme bonnes , voilà tout. L'humanité a détruit les bases de morale et de sociabilité sur lesquelles elle a vécu durant des milliers d'années; elle veut en avoir de nouvelles ; y est-elle arrivée? nous ne le croyons pas. Nous lui demanderons donc la permission de lui raconter l'histoire qui va suivre, et nous prierons sa nouvelle moralité de ne pas s'en offusquer plus qu'il ne convient pour ce qu'on doit garder de pudeur apparente. Nous osons même espérer que la plupart de nos lecteurs trouveront qu'en cette affaire Pierre- le Grand agit très judicieusement, et qu'ils n'eussent pas fait autrement que lui.

Car c'est Pierre le Grand qui est notre héros, Pierre le Grand, celui de tous les grands hommes qui a le plus fourni à la littérature de sujets de romans, de drames, de vaudevilles et d'opéras comiques. Qu'on nous le pardonne donc, et Dieu fasse que nous ne rencontrions pas des lecteurs de cette secte littéraire qui exclut de tout intérêt dramatique certaines régions du globe et certaines générations de l'espèce humaine.

Ainsi il s'en trouve qui se meurent d'ennui dès qu'on leur parle d'un sujet persan, d'autres d'un sujet russe. Tout directeur de théâtre à qui vous offrez une pièce vous demande

de prime abord l'époque, le costume et le pays. Ce sont les premières conditions de la valeur d'un drame. Si je vous disais que je n'ai point fait un drame de cette aventure de Pierre le Grand, que je n'en ai fait ni une tragédie ni un vaudeville, parce que je n'ai pas trouvé un seul directeur de théâtre qui voulût jouer un sujet russe, vous ririez de l'invention; et cependant ce serait la simple vérité. Voici ce que l'on m'a répondu : Pierre le Grand, héros usé -, Catherine, usée : costume à fourrure, par conséquent pièce insupportable à jouer en été, Refusée. — Toutefois, comme j'ai deux amis qui s'appellent l'un Auguste Arnould, et l'autre Fournier, qui ont encore dernièrement fait un excellent roman avec mondit sieur Pierre le Grand, je me risque et je commence.

C'était à Pétersbourg, ou plutôt parmi les commencements de cette ville impériale, qui menace aujourd'hui de devenir la souveraine du monde, dans une espèce de hutte en planches couverte de chaume, et d'où la fumée s'échappait à travers les ais mal joints de la porte; parmi les chants d'une douzaine de rustres, un homme se tenait seul, silencieux, et caché dans un coin. 11 était assis, le dos appuyé à la muraille : sur une table placée devant lui était une mesure de vin, le seul peut-être qu'il y eût dans tout le bouge. Cet homme regardait cette mesure avec une attention impatiente; quelquefois il étendait la main jusqu'à l'anse de fer dont elle était ornée, mais il s'arrêtait presque aussitôt, et jetait un regard vers la porte d'entrée. Cet homme attendait quelqu'un qui ne venait pas, et avant l'arrivée duquel il n'osait ou ne voulait pas entamer la mesure : la tentation était sans doute bien forte, car il essaya de tous les moyens pour y échapper : il siffla une foule d'airs, il battit le tambour sur la table, il glissa sa grande canne entre les jambes du cabaretier, au moment où celui-ci passait devant lui, et le fit tomber par terre; il ajusta de plusieurs façons sa cra-

vate à rabat, et jura tous les jurons que la langue française put lui fournir.

Cet homme, à le considérer de près, devait être cependant un mauvais buveur : une figure maigre, les yeux d'un bleu tendre, enfoncés sur des sourcils protubérants et pâles, des cheveux blonds et bien peignés, des lèvres épaisses et qui annonçaient la bonte^ un air chétif, quelque chose de souffrant et de résigné ; enfin, rien, ni de ces trognes superbes, qui suent le vin par tous les pores, ni de ces grandes figures hâves, flasques et pendantes comme des ventres vides, et qui appellent la pinte à les remplir.

Contre l'ordinaire des gens du pays, tous coiffés de bonnets fourrés, il portait un chapeau en feutre orné de plumes, comme les Français de ce siècle ; et contre l'ordinaire des Français, au lieu d'une épée transversale au bas de la taille, il avait au côté un large coutelas, et à la ceinture un poignard persan et une paire de pistolets.

Cependant les jurons grossissaient de minute en minute ; deux fois déjà, l'impatient avait décoiffé son broc, et l'avait penché vers son gobelet, et deux fois il l'avait repoussé en jurant, non plus contre celui qu'il attendait, mais contre lui-même, contre sa propre couardise qui l'empêchait de se verser à boire et de se satisfaire ; il s'injuriait en grommelant ,entre ses dents et avec un léger accent gascon : « Imbécile !! poltron ! ! gueux 1 ! »

Puis un moment après il supprimait ses exclamations, et sa physionomie reprenait quelque chose de noble ; on eût pu y lire une sorte de haute pitié pour lui-même.

Enfin, le supplice de Tantale auquel il était exposé cessa par l'arrivée de deux hommes. Quand celui qui marchait le premier entra, le cabaretier ôta son bonnet, et se précipita à ses genoux ; le nouveau venu prit le cabaretiçr par la barbe et le relevant avec prestesse, il lui dit paisiblement :

— Ce n'est pas moi.

264 UN ÉTÉ A MEDDON.

Le moujik comprit suffisamment que l'arrivant ne voulait pas être reconnu. Celui-ci continua à marcher vers le fond de la salle, et s'étant approché de la table où était le vin, il découvrit le broc, et dit à l'homme qui était entré avec lui:

— Tu vois, Minski ; Yillebois n'en a pas bu une goutte.

— Pas une goutte, sire, dit celui qui avait si longtemps attendu.

— Une fois n'est pas coutume, répliqua celui qu'on avait appelé Minski.

On s'attabla, et pendant que Pierre versait du vin, la conversation s'établit parmi le choc des gobelets.

— Monsieur, vous m'en voulez beaucoup, dit Villebois en trinquant avec Minski ; vous me reprochez sans cesse ma seule distraction.

— Moi! fit Minski brusquement ; pas le moins du monde, monsieur de Villebois : vous aimez à boire, c'est une passion comme une autre.

— Une passion moins affreuse que celle du jeu, Minski, reprit Pierre le Grand ; tu sais ce qu'elle coûte.

— Vous qui les avez toutes deux, sire, répliqua Minski assez brutalement, vous pouvez nous dire quelle est la plus mauvaise.

— 11 n'y a pas de passion mauvaise quand on les domine, répondit Pierre ; et l'on ne peut pas dire que Tune ou l'autre m'ait fait faire quelque faute sérieuse.

— Aussi on vous appelle Pierre le Grand, dit Villebois.

— Voilà les flatteries qui vous plaisent, sire, reprit Minski.

— Vous m'en voulez toujours beaucoup , recommença Villebois d'un ton parfaitement doux.

— Moi, point : vous aimez à dire de jolies phrases à la française, c'est une manie comme une autre.

— Elle est moins insupportable que celle d'être un insolent brutal, répliqua Pierre.

— Sire, repartit Minski, vous qui adorez les flatteries de l'un, et excusez les brutalités de l'autre, vous devez savoir au fond de quelle manie est le meilleur dévoûment.

— Je ne le sais pas encore, monsieur, dit Pierre, et j'espère que ce jour me le montrera. Il s'agit de prendre à la Suède ses dix meilleurs navires, et ses deux mille marins les plus déterminés.

— Sire, dit Villebois, donnez-moi dix barques et cinq cents hommes résolus, et je les coule bas en deux heures.

— Ce ne serait que la moitié de ce que je veux faire, mon cher Villebois, dit Pierre; non-seulement il faut ôter ces vaisseaux à la Suède, mais encore il faut que nous les gardions.

— Alors, c'est une ruse abominable, reprit le Gascon, quelque guet-apens dont je me sens tout à fait incapable, et dont Minski se chargera sans doute avec plaisir.

— Avec plaisir et sobriété, repartit Minski.

Cette fois, Villebois le regarda avec une douceur caressante, et reprit :

— Vous êtes beau joueur, Minski?

— Je le crois.

— Voulez-vous parier cinq cents roubles que je vous coupe les oreilles que vous avez très-longues, et le nez que vous avez très-court?

— Je veux bien, reprit Minski en se levant, et en tirant à moitié une grande épée qu'il portait au travers de la taille.

— Et moi, dit Pierre, en les prenant tous deux au collet, voulez-vous parier que je vous fais donner cent coups de fouet à tous deux?

Minski s'assit en grognant, comme un bouledogue à la voix de son maître ; Villebois resta debout, et répondit avec son air froid et doucereux :

— Cent coups de fouet à chacun, cela fait deux cents, dont cent de trop pour moi, et cent de moins qu'il ne faut pour

voire trésorier Minski : mais comme il a coutume de prendre sa part et celle des autres, il se chargera, s'il vous plaît, de la mienne, comme il a fait de ma solde du mois dernier.

— Je vous l'ai loyalement gagnée à l'ombre, monsieur de Villebois.

— Et tu as aussi loyalement gagné tous les coups de fouet, monsieur de Minski, répliqua Villebois.

— Ah çà! vous tairez-vous tous deux? reprit Pierre; et serez-vous toujours comme deux chiens hargneux toujours prêts à vous déchirer?

— Je vous écoute, sire, répondirent-ils ensemble.

Mais les regards qu'ils échangèrent voulaient dire, de la part de Minski : « Je ne serai satisfait que quand j'aurai fait chasser d'ici cet intrigant de Français, qui sous prétexte de quelque courage, et peur avoir battu une fois ou deux les vaisseaux suédois, est devenu amiral et favori de l'empereur; « et de la part de Villebois : « Ce lourdaud de Russe me déplaît, et il n'a pas besoin d'être un voleur pour que j'aie envie de lui couper la figure. »

Cependant, ils se tinrent pour avertis d'écouter paisiblement l'empereur, attendu qu'il les regardait d'un air qui promettait peu de patience pour leurs éternelles querelles. Pierre commença donc à leur donner ses instructions.

— Mon frère et ennemi Charles XII, dit-il, vient de m'envoyer un ambassadeur pour traiter de la paix : mais son ambassade est plutôt une insulte qu'une démonstration d'amitié, car il a expédié son message sur une escadre de dix navires parfaitement armés en guerre, et qui pourraient bien avoir mission, si les affaires ne s'arrangent pas, de reprendre les hostilités, en incendiant mes chantiers, et en bombardant Saint-Pétersbourg. Il est de fait que si la fantaisie leur en prenait, nous ne sommes pas en mesure de les en empêcher.

— C'est ce que nous verrons, dit Villebois.

— C'est ce que je ne me soucie pas de voir, ajouta Pierre;

j'ai un autre projet : ce projet le voici : Ce matin, lorsque j'ai su l'arrivée de la flotte suédoise, j'ai fait semblant d'être absent de Saint-Pétersbourg pour ne pas être forcé de recevoir tout de suite les envoyés suédois et de répondre sur l'heure à leurs propositions. Par mon ordre Lefort a dit que j'étais allé jusqu'à Archangel, et que je reviendrais sous peu de jours, mais que l'impératrice recevrait M. de Malduk, l'amiral suédois, et qu'elle l'attendait demain avec ses officiers. Comme tout cela s'est passé aujourd'hui, Catherine qui est à Jelaguin, aune lieue de Saint-Pétersbourg, Catherine n'est prévenue de rien, et c'est toi, Villebois, qui vas partir tout à l'heure pour lui annoncer cette nouvelle et la ramener secrètement ici. Un traîneau te mènera jusqu'à son palais d'été, et ce traîneau vous ramènera de même durant la nuit.

— Est-ce là tout ce que j'ai à faire? dit Villebois.

— Tout pour aujourd'hui; mais demain je te chargerai d'une mission qui te plaira mieux ; tout à l'heure je te la dirai. A toi, Minski. Tu vois cette sacoche?

— Oui, sire.

— Elle est pleine d'or : je l'ai prise dans mon trésor particulier, parce qu'il faut que Lefort ignore l'usage que j'en veux faire; usage que sans doute il condamnerait, et que peut-être il serait capable de dénoncer et de prévenir. Ecoute-moi bien : demain, pendant que l'impératrice donnera audience à MM. les Suédois, audience excessivement longue, tu te déguiseras en moujick. Si quelques marins suédois descendent à terre, tu les aborderas, tu leur paieras à boire, tu les embaucheras et tu les chargeras d'embaucher le plus graad nombre possible de leurs camarades. Parle-leur beaucoup de Villebois, qui, de petit officier de marine qu'il était en France, est devenu amiral en Russie.

— Je ne vois pas, dit Minski, où vous mènera tout cela ; une centaine de matelots payés dix fois ce qu'ils talent, voilà tout.

— Imbécile, dit l'empereur avec impatience, laisse-moi finir. Lorsque tu en auras gagné un certain nombre, renvoieles à leur bord en leur promettant 500 roubles par matelot qu'ils ramèneront avec eux à la nuit close. Pendant ce temps, l'impératrice retiendra au palais les officiers qu'elle aura invités à un festin pompeux et interminable.

— Je n'y comprends rien, dit Minski.

— Tu es plus brute à jeun que Villebois après boire : écoute donc. Le rendez-vous donné aux matelots pour s'échapper de leurs navires sur les chaloupes mêmes de ces navires sera pour minuit : à minuit aussi sera le moment le plus brillant de la fête ; eh bien ! à cette heure et lorsque les déserteurs s'approcheront du rivage, au lieu de les accueillir silencieusemeut comme des amis qui reviennent, les barques qui gardent la côte les recevront à coups de fusil comme des ennemis qui tentent une descente. Tu comprends la confusion qui en résultera. Ce sera de tous côtés un soulèvement général. On annoncera en pleine fête que les Suédois ont tenté un débarquement, et l'impératrice ordonnera d'arrêter immédiatement les officiers qui seront au palais. Pendant ce temps, Villebois, à la tête de toutes les barques du port, sera prêt à aborder les vaisseaux suédois privés de tous leurs officiers et de bon nombre de leurs matelots. S'ils se défendent, tant mieux, nous dirons qu'ils ont attaqué.

— Mais c'est une trahison? dit Villebois.

— Sans doute, répondit Pierre, une trahison des Suédois qui, pendant que leurs officiers endorment la surveillance de l'impératrice dans une fête, et assurés qu'ils sont de l'absence de l'empereur, tentent un débarquement pour incendier nos chantiers. Qui osera dire le contraire? car enfin ce n'est pas nous qui aurons amené au rivage les chaloupes suédoises et les matelots qui les monteront. Si elles ne sont pas nombreuses, c'est que beaucoup auront regagné leurs vaisseaux. Si nous nous sommes emparés de la flotte, c'est pour

dous défendre de cette étrange agression : et comment ne pas croire à celte agression en voyant leurs forces et la quantité de vaisseaux envoyés pour conduire une ambassade? Je sais bien, au fond, que ce n'est qu'une sotte ostentation de Charles XII, mais je puis bien n'y voir qu'un complot mis à exécution et déjoué par la surveillance de mes officiers et le courage de Villebois. Sans doute tout cela ne se passera pas sans réclamations de la part du roi de Suède, sans accusation de mauvaise foi ; mais en attendant je tiendrai la flotte suédoise, je tiendrai les meilleurs marins de ia Suède. D'ailleurs, pendant que tout cela se passait,, j'étais absent de Saint-Pétersbourg : j'aurai besoin de renseignements, je ne comprendrai rien à cette étrange affaire; je vous promets d'être plus de six mois avant d'y rien comprendre, et six mois me suffiront pour faire les nouvelles levées d'hommes dont j'ai besoin; et puis, s'il arrive par hasard qu'au bout de ce temps la guerre recommence avec le roi Charles,- je ne vois pas ce qui pourrait me forcer à donner à mon ennemi des armes contre moi en lui rendant ses hommes et ses vaisseaux.

Pierre s'arrêta et reprit après un moment d'attente :

— Comment trouvez- vous ce projet?

Minski demeura un moment silencieux et finit par dire d'un ton assez peu persuadé :

— Sans doute ce projet est superbe, mais il part d'une condition* qui ne me semble pas possible à espérer. C'est qu'il descendra des marins suédois à terre.

— Il en descendra, car il en est déjà descendu aujourd'hui.

Minski se mordit les lèvres et reprit :

— Mais enfin, s'il en descend et que je ne puisse en embaucher aucun?

— Alors, dit Pierre, je te ferai pendre ; car tu me prouveras que tu n'es bon à rien.

Minski ne sourcilla pas; mais Ville-bois se laissa aller à rin. dans sa moustache.

— Mais si j'en embauche un certain nombre, reprit Minski, et que Villebois cependant ne puisse s'emparer des vaisseaux?

— il sera pendu à ta place.

— C'est juste, dit Villebois.

— A la bonne heure comme ça, reprit Minski.

— Pendu l'un ou l'autre, reprit Pierre, si l'un des deux manque à la moindre de mes instructions. Sur ce, Minski, Yoici l'or dont tu as besoin, et toi, Villebois, voici la clef de la porte par laquelle tu pénétreras chez l'impératrice pour lui apprendre ce qu'elle a à faire. Songez que je ne paraîtrai pas à Saint-Pétersbourg, mais que je serai aux .environs et que je me charge de vous surveiller.

Pierre le Grand sortit et laissa Minski et Villebois en présence l'un de l'autre.

Ces deux hommes se haïssaient cordialement. Ils avaient pour cela des raisons excellentes, des raisons de nature, des raisons de cœur et des raisons de cour. D'abord Villebois était Français et gentilhomme , et Minski était Russe et esclave affranchi ; Villebois ne connaissait d'autre raison que son épée , Minski était un renard rusé qui ne se battait que lorsqu'il n'y avait plus rien à tenter pour son salut. Villebois, tant qu'il était à jeun, avait cette politesse obséquieuse des sacripans qui semblent toujours désolés d'être forcés de vous couper la gorge; iYimski était d'une brusquerie presque brutale. D'un autre côté, Villebois et Minski étaient fort amoureux tous deux d'une belle fille nommée Vaninka, attachée à l'impératrice Catherine : tous deux en étaient également maltraités, et chacun d'eux s'imaginait que c'était à cause de l'autre. En troisième lieu, ils se partageaient la faveur de l'empereur; mais Villebois croyait que s'il n'était pas encore grand-amiral de Russie, les intrigues de Minski en étaient h

LE RF.VE DE VILLEBQIS. 571

première cause : et Minski était persuadé qu'il ne serait grand-trésorier que du moment qu'il aurait chasse de la cour Pierre le Gascon qui le desservait sans cesse.

Ces dispositions de ces deux hommes vis-à-vis l'un de l'autre étaient permanentes, et il n'y avait rien qui pût les en détourner : elles les accompagnaient dans tout ce qu'ils faisaient ; cette haine était comme le chagrin d'Horace, e!le montait en croupe du cheval de, Minski et en poupe du vaisseau de Yillebois. Ainsi dès qu'ils se virent seuls en présence, une même pensée les saisit : — Si je pouvais faire pendre ce misérable ! se dirent-ils chacun à part soi.

Us se connaissaient de longue main. Yillebois savait que Minski était joueur comme un Russe qu'il était, et 'Minski savait que Yillebois était ivrogne comme un mousquetaire qu'il avait été. Ils s'accoudèrent tous deux sur la table : le Russe commença l'attaque ; il toussa deux ou trois fois, et dit comme s'il eût été seul :

— Je meurs de soif. Eh ! moujick , du vin !

Viliebois se prit q, bâiller, à étendre les bras et à chantonner ; puis il murmura entre ses dents :

— Encore deux heures à attendre ; c'est ennuyeux à crever.

— Est-ce que vous ne buvez pas un coup , Yillebois ? dit Minski.

— Est-ce que vous ne faites pas une partie d'ombre , Minski? repartit Yillebois.

— Non, répondit Minski ; je ne joue pas.

— Et moi , repartit Yillebois , je ne bois pas.

— Soit.

— Soit.

Et tous deux croisèrent leurs jambes l'une sur l'autre : Minski en buvant un coup de vin après lequel il dit :

— Délicieux 1

Villebois secoua les dés, et les jeta sur la table en disant :

— Pair... Perdu! C'est impair! J'aurais perdu.

— Hum ! fit Minski en lui-même, si je puis te faire mettre la main à la bouteille , tu seras bientôt ivre mort, et alors tu rempliras les ordres de l'empereur si tu peux.

— Bon ! fit de même Villebois , si tu touches à ce cornet , je t'aurai pipé en moins de deux heures tout ce que l'empereur t'a remis , et tu lui obéiras ensuite si tu peux.

Et leur pensée se termina à tous deux par cette même phrase :

« Et si tu ne peux pas , tu seras pendu. »

Puis tous deux continuèrent leur manège ; l'un de boire , l'autre d'agiter ses dés; et leur aparté se continua ainsi :

— Si je veux faire jouer Minski, dit Villebois, il faut que je boive un coup avec lui.

— Si je veux le faire boire, dit Minski, il faut que je joue une partie d'ombre avec Villebois.

Us se regardèrent en face.

— Est-ce que ce vin est passable, Minski?

— Excellent , mais un peu capiteux. Est-ce que vous avez quelques roubles à perdre, Villebois?

— Quelques-uns, pas beaucoup ; je ne puis pas jouer longtemps. Voulez-vous en essayer?

-—Volontiers. Faites-moi le plaisir de goûter ce vin; si vous le trouvez bon, j'en achèterai quelques centaines de bouteilles que ce moujick a eues du dernier navire français qui a abordé ici.

— Volontiers

Tous deux s'attablèrent bien décidés, Villebois à ne boire que quelques gobelets de vin et à exciter le jeu, Minski à ne jouer que quelques roubles et à griser Villebois. Ainsi d'un côté Villebois se tenait sur ses gardes , et de l'autre Minski jiioait avec ménagement; mais tous deux cependant trop

occupés du but où ils voulaient arriver, pensaient plus à attaquer qu'à se défendre. Villebois ne regardait pas que Minski lui remplissait son verre à tout coup, et que Minski ne faisait pas assez attention qu'à tout coup Villebois gagnait et qu'à tout coup il doublait les enjeux. Enfin Minski n'amena Villebois à commencer à chanter et à frapper sur la table qu'au moment où il put remarquer que de son côté il avait profondément attaqué le sac de l'empereur. Il regarda tout ce que Villebois avait d'or à côté de lui, et de l'air d'un joueur en qui sa passion s'allume, il s'écria :

— Cinquante roubles d'or sur ce dé !

— Soit.

— Cinquante roubles et un verre de vin, ajouta Minski.

— Soit. Un verre de vin et cinquante roubles, répéta Villebois.

Villebois but tout, tandis que Minski jetait son vin sous la table; Les dés roulèrent et Minski perdit.

Villebois commença à rire d'un air allumé ; Minski serra les poings et jura.

— Cent roubles et un pot de vin, dit Minski.

— Uu pot de vin et cent roubles, repartit Villebois; buvons d'abord.

Il but tout seul et joua le coup. Minski perdit, et Villebois lui dit d'un air déjà insolent :

— Tu n'es qu'un Russe, tu ne connais pas même la valeur des dés.

— Tu n'es qu'un chien, dit Minski, et tu es déjà ivre.

— Ivre! s'écria Villebois; apportez-moi quatre bouteilles, je veux les boire en quatre coups.

— Et moi, dit Minski, je parie en quatre coups te rattraper ce que tu m'as gagné, si tu bois tes quatre bouteilles.

— C'est dit ! s'écria Villebois; tu crois peut être que le vin me trouble la vue?

— Je l'espère bien ainsi, pensa Minski.

Ils continuèrent. C'en était fait, il n'y avait plus en présence deux ennemis cherchant à se perdre : il n'y avait plus que le buveur et le joueur engrenés dans leur passion, et destinés à y passer tout entiers comme les malheureux qui s'accrochent aux cylindres d'une puissante machine. Villebois but les quatre bouteilles, Minski joua les quatre coups. Yillebois battait déjà le mur où il était appuyé, Minski s'arrachait déjà la poitrine. Les deux ardents coursiers étaient lancés.

— Encore une bouteille, disait l'un.

— Encore une partie, répondait l'autre.

Us burent et jouèrent. A la dernière bouteille , Yillebois était ivre furieux; au dernier coup de dé; Minski n'avait pas un rouble de ceux que lui avait donnés l'empereur. Yillebois riait férocement au nez de Minski; il avait posé son grand poignard sur l'or qu'il avait gagné, et disait au Russe en se balançant sur son banc :

— Ya donc embaucher les Suédois , Minski. Minski grinçait les dents et répondait :

— Ya donc porter les ordres du czar à l'impératrice.

— Tu seras pendu , Minski.

— Tu seras pendu, Yillebois.

— Moi pondu ! repartit Yillebois ; tu me crois gris pour quelques bouteilles de vin; mais j'ai toute ma raison, j 'enfilerais une aiguille avec mon épée ; mais toi, où est ton or?

— Ce n'est pas ce qui me gêne; j'en ai chez moi plus qu'il ne m'en faut.

Tous deux se sentirent pris de la peur des gens qui ont mis leur espoir dans les fautes des autres. Yillebois craignit que Minski n'eût véritablement de l'or chez lui, Minski appréhenda qu'il ne restât assez de raison à Vdlebois pour remplir sa mission près de l'impératrice. Il en fut presque convaincu lorsqu'il vit le Français ramasser tout l'or qu'il avait gagné, le mettre dans ses poches et se lever en disant :

— 1! est temps que j'aille porter les ordres de l'empereur. Yiîlebois trembla quand Minski lai cria :

— A demain ; fais en sorte que l'impératrice arrête les ollieiers, j'attends les matelots.

Ils sortirent ensemble de la taverne. Durant le trajet de la table à la porte, Yiîlebois s'accrocha les jambes à plus de vingt pieds de bancs, trébucha, roula, et probablement s'il était tout à fait tombé par terre, il y serait resté. Minski espéra que le grand air l'achèverait ; mais il avait afffaire à Une nature d'homme singulièrement vigoureuse ! un de ces corps qui ont des forces pour les fatigues du devoir et de la débauche. Tout autre que Yiîlebois, dans l'état où il était, serait mort par le contraste du froid excessif qu'il éprouva après la chaleur qu'il avait subie dans le bouge d'où il sortati, Mais cela ne l'étonna point ; il prit bravement deux énormes poignées de neige , s'en frotta le visage , et marcha droit au palais d'été de l'impératrice. Minski le suivit en tremblant, et lorsqu'il le vit sortir de Saint-Pétersbourg sans avoir bronché, il se considéra comme un homme perdu ; une pensée lui vint en tête, une pensée de Russe et de joueur.

Si l'on trouvait Yiîlebois étendu mort sur la route J le lendemain il n'aurait pas rempli sa commission. Oui , sans doute; mais l'empereur serait informé de ce qui s'était passé chez le moujick, et alors il devinerait trop facilement le nom du meurtrier. La corde qui n'était que promise, deviendrait alors immanquable. Une autre espérance restait a Minski; c'est que Yiîlebois se sentirait fatigué, qu'il s'arrêterait, s'endormirait peut-être , et qu'alors il pourrait lui prendre l'or qu'il avait dans ses poches, et puis, et puis

H faudrait être un bien grand psychologue, pour saisir toutes les pensées vagabondes qui passent dans la tête d'un joueur ruiné , sous forme de rêve ou d'espérance; car il n'est combinaisons si bizarres , si étranges, qu'il n'invente pour faire arriver un événement qui le fasse sortir d'embar-

ras. Toutefois, quelles que fussent ses idées, Minski suivit Viltebois comme la seule chance qui lui restât de se tirer d'affaire. Quant à ce qui se passait dans la tête de Villebois, il serait encore plus impossible de le dire, tant la pensée qui nait dans l'esprit d'un ivrogne dépend d'une circonstance insaisissable. C'est souvent le dernier mot qu'il a entendu qui le détermine, et qui le fixe d'une façon invariable dans sa résolution, Quelquefois l'ivrogne passe par un mi ■ lion de bizarres idées , avant d'arriver à celle qui s'empare définitivement de lui.

Pour Villebois, on peut dire que tandis qu'il marchait vers le lieu de sa destination, il y avait à la fois, dans son cerveau, de la pensée fixe et de la pensée vague : la pensée fixe, c'est qu'il avait affaire à l'impératrice ; la pensée vague, c'était l'affaire qu'il avait avec elle. Il ne pouvait se la rappeler. Il se balbutiait mille choses, quêtant dans ses propres paroles s'il ne s'en trouverait pas quelqu'une qui le remît sur la voie de ce qu'il avait à dire ; mais rien ne lui revenait, et il finissait ses monologues par une phrase qu'il y ramenait sans cesse comme conclusion, et pour ne pas la perdre : — C'est égal, il faut que je parle à l'impératrice.

Une de ces hallucinations subites qui nous révèlent un coin de souvenir qu'on cherche avec obstination, lui fit ajouter sans s'en apercevoir :

— Il faut que je voie l'impératrice en secret. Villebois s'arrêta tout joyeux, répétant :

— En secret ! je dois voir l'impératrice en secret.

Ceci se ficha dans le cerveau de Villebois, et à ces deux idées réunies à grand'peine, il chercha à en réunir d'autres et se demanda, tout en cherchant, tout en gesticulant : Pourquoi vais-je voir l'impératrice en secret ? que diable peuton dire en secret à l'impératrice? c'est très-flatteur pour moi de voir lïmpératrice en secret : c'est une très-belle femme, l'impératrice ; une femme admirablement belle, et

qui n'est pas insensible du tout, et pas du tout impératriçeen secret ; j'ai pourtant quelque chose à lui dire : c'est égal, quand je la verrai, ça m'inspirera, c'est selon comme je la trouverai. Allons, allons voir en secret l'impératrice qui est très-belle, et très-belle, ma foi!... Vive l'impératrice!... Allons.

Et c'est ainsi que marchait l'esprit de Villebois, pendant que lui-même courait au palais de l'impératrice. Minski le suivait avec ses rêves de joueur, se disant : Peut-être le feu prendra au palais, peut-être l'impératrice sera malade, peutêtre je trouverai un sac d'or par terre. C'est en vérité une singulière imagination que celle d'un joueur, elle se fait des contes d'enfants si niais qu'il faut en avoir été témoin pour oser y croire.

Cependant Villebois et Minski arrivèrent à peu près en même temps au palais. Villebois, après de longs essais, mit enfin la clef dans la serrure, ouvrit la porte et entra tout droit devant lui comme un brave buveur qui n'a qu'une idée, celle d'aller trouver en secret l'impératrice, qui est très-belle. Minski le suivit comme un ennemi suit sa proie. A peine l'eut-il entendu s'éloigner dans le long corridor qui aboutissait à la porte secrète, qu'il entra à son tour avec le moins de bruit possible, et pénétra à tout risque dans le palais.

Qui sait ? se disait-il, il y a peut-être un trésor dans le palais, peut-être pourrai-je dérober le trésor. Le digne joueur ne se démentait pas : s'il eût fait clair de lune, et qu'il eût été poëte, il n'eût pas désespéré d'ensacocher les rayons d'argent de la blanche Phébé. Cependant, les pas de Villebois se perdirent dans l'espace, et Minski arriva dans une vaste antichambre circulaire, où aboutissaient la porte des appartements de l'impératrice, etcelles des logements de ses femmes. Minski, à moitié gelé, s'approcha du jjoêle encore tiède qui échauffait cette antichambre; et désespérant de re-

cevoir du ciel ni argent, ni inspiration pour en trouver, il se coucha résolument sur le poêle, comme une brave brute de Russe, se disant : A demain la corde et le knout, dormons si c'est possible.

Or, il faut vous dire que tandis que ceci se passait à Pétersbourg, Catherine se mourait d'ennui et de colère à Jelaguin : et ne sachant que faire, elle se plaignait de son mari.

— Il me délaisse, disait-elle ; sans doute l'impératrice ne peut se plaindre, mais la femme a de quoi pleurer. Assurément il n'est pas une résolution un peu grave qu'il preune sans me consulter; mais lorsqu'il a encore quelque envie de se divertir, ce n'est plus moi qu'il choisit. Autrefois il ne s'ivrognait qu'avec moi ou Lefort. Maintenant il boit avec le premier venu.

C'est qu'il ne faut pas vous imaginer que Catherine fût une impératrice Pompadour, toujours la poudre à l'œil, les mains à l'eau rose, les ongles faits, et le visage pommadé. Catherine était une forte femme, haute en couleur, magnifiquement vêtue quand il fallait trôner, mais qui n'avait pas dans tout son cabinet de toilette une bouteille d'eau de senteur à la Berry, ni un pot de blanc royal à la Maintenon. Eu ce moment elle était à moitié déshabillée, les deux pieds nus sur le revers du poêle de sa chambre, les coudes sur ses genoux, et le menton dans le creux de ses mains. Sa femme de service, qui causait avec elle, la peignait, car Catherine avait des cheveux comme Vénus à se voiler jusqu'à la cheville.

Tout à coup on frappe à la porte de la chambre ; et à la' manière impérative dont on frappe, à l'arrivée inopinée du frappant, par cette porte secrète, à l'heure au moins indue de la nuit, l'impératrice se dit :

— C'est l'empereur, c'est l'empereur !

Tète de femme va presque aussi vite que tête d'ivrogne ou de joueur.

— L'empereur m'abandonne, disait un instant avant Ca-

therine; c'est L'empereur qui revient à moi, reprend -cde aussitôt.

Elle fait signe à sa chambrière de la laisser, et dès qu'elle est seule elle va ouvrir la porte de sa chambre ; on entre : c'est Villebois.

Les fumées du vin, que le froid avait engourdies, s'étaient légèrement réchauffées depuis que Villebois était entré dans i'atmosphère tiède du palais : mais à peine fut-il dans l'air presque brûlant de la chambre de l'impératrice, que ces fumées s'exaltèrent et roulèrent comme un orage dans sa tête.

À son aspect, l'impératrice recula ; et fort surprise de la visite de Villebois, elle lui demanda ce qu'il voulait. Villebois, cette fois, avait fermé la porte derrière lui et s'y tenait appuyé, regardant avec des yeux d'ivrogne cette grande belle femme qui était devant lui, dans un état plus que provoquant. L'impératrice renouvela sa question, et Villebois, toujours magnifiquement ivre, lui dit .

— Vous êtes la plus belle femme de l'univers, et je viens vous le dire en secret.

L'impératrice connaissait les mœurs de Villebois, elle connaissait ses ivresses, elle savait que quelquefois elles étaient très-drôles, et d'autres fois très-féroces. Ce soir-là, l'air de Villebois était de ceux qui promettent qu'on poignardera son meilleur ami, s'il veut mettre obstacle à notre désir. Que dire enfin... nous ne voulons faire ici ni un tableau luxurieux ni une peinture grossière... mais l'ivresse d'un côté, la frayeur de l'autre, furent si puissantes, que Catherine descendit de son rang d'impératrice pour revenir, en réalité et non en souvenir, à ses premières années où plus d'un ivrogne obtint pour quelques roubles ce que Villebois emporta par la force et la menace.

IL n'y a qu'une femme qui peut révéler à l'humanité ce qui se passe en sa tète et en sa pensée lorsque pareil malheur lui arrive. Et encore faudrait-il, pour la circonsU

dont nous parlons , que cette femme fût impératrice ; encore faudrait-il qu'il lui arrivât ce qui arriva à Catherine, lorsque le brutal qui l'avait si odieusement outragée s'endormit bravement, comme fit Villebois, dans le lit impérial de l'impératrice, et semitàroniler avec la quiétude d'un curé qui vientdecommettre une bonne action. Catherine resta une bonne demiheure droite, en face de ce pourceau dormant, uu couteau à la main, et se demandant si elle ne devait pas l'égorger, quitte à appeler quelqu'un pour jeter ensuite le cadavre dehors. Elle se le demanda sans doute beaucoup, mais probablement elle ne se répondit jamais oui, car elle ne le fit point. Mais une idée, une idée de femme ( un homme n'eût jamais eu une pareille idée ), une idée inouïe enfin passa par la tête de l'impératrice. Son poignard lui tombe des mains. Elle considère Villebois. Villebois dort du sommeil des justes; les canons d'un vaisseau de ligne ne l'eussent pas éveillé. Catherine était grande et forte, elle se décide, elle l'enlève dans ses bras, elle...

Mais pour bien comprendre ce qui arriva, il faut retourner un peu en arrière et raconter les événements qui avaient lieu en même temps dans un autre coin du palais : c'était une autre aventure non moins singulière.

Minski, à moitié endormi sur son poêle, assiégé de ce cauchemar du joueur, où les dés et les cartes dansent des rondes devant les yeux , désespérait de rattraper son or et ne rêvait plus que vengeance : en ce moment il eût assommé Villebois, s'il l'eût tenu, llruminait ainsi dans un état de somnolence inquiète, lorsqu'un bruit léger l'éveille tout à fait; et, à sa grande surprise, il aperçoit un homme enveloppé d'un vaste manteau et qui s'avançait dans l'antichambre avec précaution. Dans le premier moment, Minski n'avait pu remarquer par quelle porte cet homme avait pénétré, et l'idée lui vint aussitôt que c'était Villebois qui sortait de chez l'impératrice. Minski se sentit un mouvement de rage et de

colère qui le poussa à s'élancer de son poêle sur -Villebois pour l'attaquer à l'improviste ; mais un reste de crainte de la vigueur de Villebois, et puis l'idée que l'impératrice le suivait sans doute pour monter en traîneau avec lui, le retinrent immobile à sa place.

Toutefois la curiosité de Minski commença à s'éveiller avec lui, lorsqu'il ne vit survenir personne et qu'il remarqua que l'homme au manteau comptait du bout des mains les onze portes qui aboutissaient à l'antichambre où il se trouvait; mais la rage du Russe fut à son comble, lorsque cet homme s'arrêta à la porte qui conduisait à l'appartement de Yaninka, la belle Russe qu'il adorait et qui sans doute lui préférait Villebois ; enfin Minski se sentit pris d'un de ces accès de fureur qui font une bête féroce d'un jaloux, lorsque l'homme au manteau introduisit une clef dans la serrure de la porte et l'ouvrit doucement.

— Quoi! pensa Minski, ce Villebois en est là? Ah ! dusséje y périr, il n'aura pas cette nuit le double bonheur de m'avoir gagné mon argent et de posséder celle que j'aime.

Et, sur cette réflexion prompte comme l'éclair, il se précipite sur l'homme au manteau, le renverse de deux énormes coups de poing habilement portés aux yeux ; et, s'éiançant dans la porte déjà entr'ouverte, la referme sur lui et s'enfonce dans le couloir qui conduit à la chambre de Vaninka.

A peine a-t-il fait quelques pas, qu'une nouvelle porte s'ouvre et qu'une voix ravissante, la voix qu'il aime, se fait entendre et lui dit avec une coquetterie émue et enivrante :

-— Sire, est-ce vous? est-ce toi, Pierre, mon amour; est-ce toi, mon noble empereur ?

A ces paroles, Minski demeure d'abord frappé de glace ; mais l'instant d'après, en vertu du courage d'un homme pour qui tout est fini, il se dit :

« Je n'en serai pas plus pendu pour ça. »

Et il répond :

— Oui, Vaninka, c'est moi ; oui, mon amour.

— Ah! viens, je t'attends depuis longtemps, reprend Vaninka.

Et elle l'entraîne doucement, et Minski se répétant : « On ne peut pas me pendre deux fois ! ! ! » Accepte tout l'amour offert à l'empereur, et pense qu'en pareille occurrence il faut faire les choses impérialement. On n'a jamais bien 'su si ce fut l'excès ou le silence avec lesquels Minski exerça son impérialisme, qui étonna la belle Vaninka ; mais il est certain qu'après avoir marché d'étonnement en étonnement, ce ne fut qu'au bout d'une longue nuit qu'elle s'écria tout d'un coup :

— Vous n'êtes pas l'empereur !

Ce mot terrible ne permettait pas à Minski de pousser plus loin l'imitation impériale. D'ailleurs, le jour menaçait. Il s'échappa du lit de Vaninka, se jeta hors de la chambre, s'élança dans le corridor, et gagna l'antichambre, au risque de tomber sous la main terrible de Pierre. Mais au lieu de sentir un coup mortel s'appesantir sur sa tète, à peine a-t-il fait quelques pas , que ses pieds s'embarrassent dans quelque chose jeté en travers du sol; Minski trébuche et tombe. Il se relève à moitié et se trouve face à face d'un homme qui dormait sur le plancher, et dans les jambes duquel il s'était empêtré. Cet homme s'était éveillé, cet homme s'était levé sur son séant, cet homme, c'était Villebois.

La manière dont ces deux ennemis se regardèrent en silence était à faire mourir de peur ou à faire mourir de lire, il y avait dans leurs regards un effroi insurmontable venant du retour qu'ils faisaient sur eux-mêmes, et une envie de s'étrangler réciproquement qui leur donnait la physionomie la plus extraordinaire.

Minski comprenait assez facilement comment Villebois en sortant de chez l'impératrice avait pu rentrer dans cette antichambre et s'y endormir: mais Villebois se demandait qui

avait pu le porter en cet endroit. A mesure que le souvenir de ce qui s'était passé entre lui et l'impératrice lui revenait en mémoire, une sueur glacée le gagnait, quelque chose lui serrait la gorge et l'étouiïait. Enfin, comme un homme parfaitement sûr de son sort et qui ne songe pas même à y échapper, il croisa ses jambes sous lui, à la façon des musulmans, et se dit à part soi :

« C'est pour le coup que je serai pendu. »

Puis par un mouvement rapide il porta les mains aux poches de son habit et y chercha l'or qu'il avait gagné à Minski; celui-ci s'en aperçut et en devina la cause.

— Tu crois peut-être que je t'ai dévalisé pendant que tu dormais? lui dit-il; mais à présent je m'en soucie de cet or comme d'une barbe d'un cosaque ; je n'en ai plus besoin.

— Tu en as donc trouvé d'autre, lui dit Villebois en le regardant de travers, et tu es en mesure d'obéir à l'empereur ?

— Ma foi, repartit Minski, pour les ordres qu'il peut avoir à me prescrire maintenant, je ne pense pas qu'il me manque rien. Mais toi, tu as donc fidèlement rempli ceux qu'il t'a donnés hier soir?

— Certes, dit Villebois, et j'en ai fait assurément plus qu'il ne m'a dit.

— Alors, reprit Minski, tu ne crains rien pour ta tête?

— Ainsi, repartit Villebois, tu es sur d'échapper à la potence?

Ils se regardèrent encore tous deux non pas tant désespérés du sort qui les attendait, mais chacun furieux de ce qu'il croyait que son ennemi était sauvé.

Cet état de doute et d'observation eût duré encore longtemps, si un esclave ne fût entré dans l'antichambre pour allumer le feu des poêles. Au bruit qu'il fit en entrant, Villebois et Minski se levèrent tous deux, s'atteudaiil a voir ujj-

paraître des bourreaux aimés de sabres et de cordes, ou tout ou. moins de soldats pour les arrêter. Mais l'esclave , en reconnaissant les deux favoris de l'empereur, se prosterna jusqu'à terre, et nos deux héros s'entre-regardèrent avec un étonnement dont chacun ne savait la cause que pour son compte. Se sentir la tête sur les épaules leur apparaissait une merveille à laquelle ils n'osaient croire.

On ne saurait dire qu'une espérance leur rentra dans le cœur; mais ce vague instinct de conservation qui tient l'homme jusque sous le tranchant du bourreau les saisit ensemble et tous deux se précipitèrent par la porte que l'esclave venait d'ouvrir, et cherchèrent à tromper la vigilance des sentinelles placées sans doute à toutes les portes du palais. Mais pas plus qu'ils n'avaient vu venir de bourreaux, ils n'aperçurent de sentinelles ; ils trouvèrent toutes les issues libres, et arrivèrent au milieu de la grande route, sans que personne leur adressât la parole, sans qu'un coup de fusil, qu'à tout moment ils s'attendaient à recevoir de quelque assassin posté sur leur passage, les vînt arrêter.

Villebois se demandait s'il avait rêvé, Minski se demandait s'il ne rêvait pas. Ils échangèrent encore entre eux un regard de soupçon , et une même pensée leur vint au même moment.

« Où vais-je chercher ce que j'ai près de moi? se direntils; il n'y a besoin ici ni d'arrestation, ni de jugement, ni de bourreau; en pareille circonstance c'est un confident dévoué qu'on charge de se défaire de l'homme qui nous a ainsi outragé. Pardieu! voilà mon assassin. »

Minski pensa cela de Villebois, et Villebois pensa cela de Minski. Aussitôt, et sans autre réflexion, ils tirèrent tellement ensemble leur grande épée et leur poignard, qu'ils reconnurent ensemble qu'ils avaient bien jugé, et qu'ils se précipitèrent l'un contre l'antre en s' écriant :

— Ah ! misérable ! c'est toi qu'on a chargé de m'assassiner ?

Un combat sérieux comme celui de deux hommes déterminés non-seulement à mourir, mais à tuer, s'engagea entre eux, et probablement l'un des deux, et tous les deux y eussent succombé,, lorsqu'un officier, monté sur un traîneau, et qui accourait de toute la vitesse de quatre chevaux lancés au galop, arriva sur le lieu de combat, et les sépara, en leur ordonnant de le suivre à Saint-Pétersbourg.

Villebois s'avança le premier vers l'officier et lui remettant son épée avec une solennité tout à fait héroïque, il lui dit :

— Monsieur, je suis prêt à vous suivre, je sais ce qui m'attend, je subirai mon sort; mais je regrette de n'avoir pas tué cette brute russe qui est cause de tout.

Minski, que l'adresse de Villebois avait mis en désarroi, ae rajustait pendant ce discours, et s'étant à son tour approché de l'officier, il lui dit, en lui remettant aussi son épée :

— 11 en sera ce qu'il en sera, mais je suis désolé de n'avoir pas fendu le crâne à ce drôle de Français, sans qui bien certainement rien de ce qui s'est passé ne serait arrivé.

— Messieurs, répondit l'officier tout ébahi, c'est sans dout une faute que de vous être battus contrairement à l'ukase contre le duel, mais je ne suis pas un dénonciateur. L'affaire n'a pas eu de témoin, reprenez vos épées et suivez-moi, vous, monsieur de Villebois, près de l'impératrice qui vous attend; vous, monsieur Minski, dans la taverne d'Ivan où l'empereur est caché et désire vous donner de nouvelles instructions.

Probablement on eût annoncé la veille à ces deux hommes qu'ils venaient d'être proclamés empereurs de toutes les Russies, qu'ils n'eussent pas été plus surpris qu'ils ne le furent par cet ordre si bénin.

Ils montèrent dans le traîneau qui avait amené l'officier, et tous deux à plusieurs reprises se frottèrent les yeux, se

touchèrent, se regardèrent, se parlèrent, pour s'assurer qu'ils étaient bien éveillés.

Arrivés aux portes de Saint-Pétersbourg, l'officier emmena Minski par des rues détournées pour gagner la taverne d'Ivan, et le moujik qui conduisait le traineau conduisit Viilebois au palais.

Minski le premier avait puisé une lueur d'espoir dans ses méditations : il avait réfléchi que peut-être l'empereur ne l'avait pas reconnu et qu'il s'alarmait à tort : il ne s'expliquait pas aussi bien pourquoi Pierre n'avait pas forcé la porte de Vaninka, et comment il l'envoyait chercher à Jelaguin. Il savait donc qu'il y était.

Minski était demeuré immobile à la porte de la taverne, lorsque l'empereur, qui l'avait aperçu du fond de la salle où il était, rappela brusquement, et Minski marcha en chance lant vers cette voix terrible, comme le malheureux oiseau que le serpent fascine et attire à lui pour le dévorer.

De son côté, Viilebois, à force de ne rien comprendre à ce qui se passait autour de lui, s'était créé une explication tout à fait dans le caractère français. Il n'avait pas craint de s'imaginer que peut-être Catherine n'était pas si courroucée de son audace qu'il avait la naïveté de le croire. Il se rappelait, à ce propos, une foule de mots plaisants qui se racontaient à l'oreille et qui parlaient de duchesses, de marquises, de princesses même, outrageusement insultées, l'une par son laquais, l'autre par son palefrenier, et qui ne s'en étaient point autrement vengées cjti'en leur recommandant dé prendre garde une autre fois à ce qu'ils faisaient. D'après ces souvenirs et en mesurant la distance qui sépare un laquais d'une duchesse, et un amiral d'une impératrice, il trouvait tout l'avantage de son côté, et il s'apprêtait à aborder Catherine avec cette humilité hautaine qui demandé une grâce qu'elle est sûre d'obtenir.

Mais tous ces beaux rêves tombèrent à la porte du palais.

et ses suppositions changeant de cours, Villebois ne douta plus que ce ne fût pour le réserver à un supplice long et plein de tortures, qu'on l'avait ainsi attiré à Saint-Pétersbourg. Ce fut donc le cœur battant d'effroi et le visage pâle qu'il passa le seuil du salon où l'impératrice l'attendait. Catherine était assise sur son trône, ses vêtements étaient de velours et d'or, et avec ces beaux habits il semble qu'elle eût revêtu une superbe dignité qui en faisait une femme bien différente de celle qui, la veille, le corps demi- nu, les pieds sur le bord de son poêle, avait reçu Villebois. Celui-ci en la voyant ainsi ne douta pas que sa dernière heure ne fût venue, et comme il y avait, au fond de ce caractère d'ivrogne, une bravoure chevaleresque qui ne redoutait rien tant que de paraître avoir peur de quelque chose, il s'avança au milieu de la salle, et mettant un genou à terre, il dit à Catherine en se découvrant et en baissant la tête:

— Me voici, madame.

Catherine fit signe à quelques femmes et à quelques courtisans de s'écarter, et attacha sur Villebois un regard dont il nous est impossible de dire l'expression. Il y avait à la fois sur le visage de Catherine un sentiment de honte et une volonté d'audace, un fond de colère et une envie de rire qui tenaient de cette multiplicité et de cet assemblage incohérent d'idées dont une tète de femme est seule capable.

— C'est donc vous, monsieur? lui dit-elle sévèrement. Estce donc pour faire excuser votre conduite d'hier que vous arrivez si tard aujourd'hui ?

Villebois confondu baissa la tête encore plus bas et murmura d'une voix sourde :

— Ah ! madame, il n'est point de pardon pour un crime pareil au mien.

— Eh ! monsieur, repartit Catherine, où en sericz-vous s'il n'y avait pas de pardon pour un pareil crime? car il me

288 UN ÉTÉ A MEUDOS.

semble que ce n'est point la première fois que cela vous

arrive !

La manière dont Villebois releva la tête à ce moment eut quelque chose de si superbement étonné que Catherine faillit éclater de rire. Cependant elle garda son air sévère pendant que Villebois répétait d'une façon de surprise inouïe :

— Ce n'est pas la première fois que cela m'arrive?...

— Non, monsieur, non, répondit vivement Catherine, ce n'est pas la première fois que vous osez vous présenter devant moi dans un état d'ivresse qui ferait honte au dernier esclave.

— Hélas ! repartait Villebois, c'est cet état d'ivresse qui est la seule cause de... la seule cause qui... la seule cause enfin...

Ah ! la femme, la femme ! Catherine le laissait dire, elle riait de la figure, de la terreur, de l'embarras de Villebois ! ! Rire , c'est si bon ; mais rire de cela ! oh ! la femme, la femme ! Enfin elle interrompit les phrases suspendues de Villebois et lui dit :

— Oui, monsieur, j'aime à croire que l'ivresse est la seule cause de ce que vous avez fait.

— Madame! oh! je n'ose y penser, répondit Villebois en baissant son front jusqu'à terre.

— Oui, monsieur, reprit sévèrement Catherine, j'aime à croire que l'ivresse est la seule cause qui vous a fait vous abandonner à un sommeil dont rien n'a pu vous arracher, après que vous m'avez eu dit les instructions de l'empereur ; ivresse qui vous a empêché aussi de me ramener à Saint- Pétersbourg, comme cela vous avait été ordonné.

Villebois releva la tête. L'impératrice continua :

— Ainsi, monsieur, j'ai été forcée de venir seule avec un esclave et de compromettre, par votre faute, le secret de mon arrivée qui ne devait être connu que de vous seul.

A ce moment Villebois regardait l'impératrice dans un

état d'ébahissement qui tenait un peu de l'idiotisme et de la folie :

— Quoi ! reprit-il en se frottant les yeux, j'ai dit à sa majesté que l'empereur...

— Oui, monsieur, vous m'avez dit que l'empereur me chargeait de recevoir les ambassadeurs suédois ; vous m'avez dit dans quel but : vous l'avez fait même avec une présence d'esprit et une lucidité qui ne m'avaient pas fait prévoir qu'un moment après...

— Qu'un moment après je... dit Villebois en bégayant et avec une sorte d'égarement.

— Qu'un moment après, ajouta rapidement Catherine, vous vous endormiez comme une brute à la porte de mon antichambre.

Villebois se releva complètement ; mais ce mot de brute le choqua tellement qu'il fut sur le point de se récrier, et de chercher à prouver qu'il avait fait autre chose que dormir. Mais un instant de réflexion, si on peut appeler réflexion le doute qui s'éleva en lui sur la réalité de ce qui s'était passé et de ce qui se passait encore, lui ferma la bouche ; et l'impératrice lui désignant une place à côté d'elle, lui dit :

— Les envoyés suédois vont arriver, restez près de moi, et n oubliez pas de me seconder dans mes efforts pour les retenir toute la journée hors de leur vaisseau.

Villebois obéit, et sur un signe de l'impératrice, les courtisans se rapprochèrent, ainsi que les dames de la cour. Parmi celles-ci, Villebois put remarquer la comtesse Vaninka qui s'avança hardiment, et à laquelle l'impératrice, fort étonnée de la voir à Saint-Pétersbourg sans son ordre, demanda ce qu'elle était venue y faire.

L'esclavage de la noblesse russe n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui. Ce despotisme qui fait qu'il n'y a plus en Russie qu'un homme qui est l'empereur, et des esclaves de divers étages ; ce despotisme n'était pas encore

sî parfaitement assis, qu'il imposât silence à toute parole. Si on n'osait agir contre lui, on osait du moins lui parler.

Malgré le ton de sévérité de l'impératrice, la comtesse Yaninka, qui était fille d'un de ces boyards possesseurs de terres immenses et de nombreux paysans, que Pierre était forcé de ménager, la comtesse Yaninka répondit avec 1; auteur :

— Madame, j'ai cm que l'empereur était à Saint-Pétersbourg.

— Et qu'avez-vous à faire à l'empereur ? s'écria avec colère Catherine.

— Madame, j'ai à lui demander justice.

— Je crois, reprit amèrement Catherine, qu'il vous rend toute celle que vous méritez.

— Celle que je mérite veut du sang, madame, et je ne pense pas avoir encore demandé la tête de personne.

Ceci faisait allusion à quelques antécédents très-connus et très-anciens de Catherine ; mais la pâleur de l'impératrice à cette réponse eût donné lieu de croire qu'on avait touché à quelque exigence plus récente, si quelqu'un avait pu être dans le secret de sa pensée. Et en vérité je crois qu'il est temps de faire pénétrer le lecteur dans ce secret, si nous ne voulons pas qu'il prenne notre récit pour une mystification. comme Villebois qui depuis quelques heures pensait vivre dans les espaces imaginaires.

11 y a dix sortes d'auteurs de romans et de nouvelles : les uns qui amassent toutes les coutumes d'une époque autour d'un fait imaginaire et en font un roman de couleur locale; d'autres qui prennent un fait historique et l'expliquent par les passions de tous les temps, n'empruntant aux choses passées que l'acte et les noms des personnages. 11 y en a une troisième espèce, c'est celle qui n'invente rien, mais qui s'approprie tout ce qui lui convient dans les livres et les conversations pour en faire une histoire où il y a de tout. Enfin il y

a une espèce d'écrivains qui n'inventent rien et qui ne s'approprient rien, mais qui respectent tout naïvement par la plume ce qu'ils ont cueilii par l'oreille. Or je déclare que l'histoire que je raconte m'a été révélée mot pour mot par un Russe de mes bons amis. 11 avait trouvé le fait de Villebois cité dans je ne sais plus quel livre, et m'avait témoigné son étonnement de ce que celui qui l'avait cité en avait si complètement ignoré les détails. Je les lui demandai ; il me les donna.

Ceux qui précèdent et ceux qui vont suivre ne n'appartiennent pas.

On me pardonnera ce petit préambule avant de poursuivre. La date du jour où j'écris cette histoire sera mon excuee. Nous sommes en décembre 1S35, et les murs de toutes les maisons où pénètre un journal politique, retentissent des reproches faits à la presse d'avoir prêché l'immoralité, et de l'avoir non-seulement propagée, mais encore fait naître par ses odieuses productions. Or voici un fait vrai, qui s'est passé dans un siècle vers lequel on tourne des regards de regrets ; dans une classe qui prétend que la corruption et la boue n'existent qu'à la cheville de la société; et sous une forme de gouvernement où assurément il n'y avait aucune espèce de liberté qui pût pousser au dévergondage, à l'oubli de tous les devoirs, ni à cet individualisme dont on a fait un vice nouveau. Ceci dit pour ma défense, je reprends.

Or, lorsque Pierre le Grand avait détaillé son honorable plan politique à Minski et à Villebois, il était sorti pour prendre quelques mesures très-nécessaires à l'exécution de ce projet. Mais Pierre le Grand, tout grand qu'il fût, avait à côté de son empire à créer, de très-petits intérêts à ménager, et fort souvent son très-vaste esprit se laissait voir par la très-petite science des proverbes.

11 avait voulu faire d'une pierre deux coups. Ainsi, en associant Catherine à l'exécution de son guet-

apens contre les Suédois, il rendait justice à la femme de résolution et de courage qui l'avait sauvé plus d'une fois de ces heures de désespoir où souvent il perdait la tête. Mais en l'éloignant de Jelaguin, il cédait à la crainte que lui inspirait la femme jalouse et hautaine qui, en plein bal, avait craché au visage d'une maîtresse de son mari, et qui plus tard en avait fait fouetter une devant ses gens. En même temps il s'assurait le moyen de s'introduire à Jelaguin, et d'y passer une nuit d'amour avec la comtesse Vaninka, sans craindre ces visites imprévues que Catherine faisait souvent au milieu de la nuit chez toutes les dames de son palais ; ce qui rendait les entrevues prolongées fort difficiles avec elles.

Catherine se doutait bien que Pierre savait trouver, hors du rayon de sa surveillance, des distractions ou des occupations assez fréquentes. Mais celles-là ne lui inspiraient aucune crainte. Elle oubliait trop , ou peut-être elle se souvenait assez de la condition où Pierre l'avait prise. Si elle l'oubliait, c'est qu'aveuglée comme sont les parvenues, elle ne pensait pas qu'il y eût une autre femme, parmi celles d'une classe obscure, qui pût inspirer une passion égale à celle qu'elle avait inspirée, ou qui eût l'ambition et l'adresse de saisir une fortune pareille à celle qu'elle s'était faite. Si elle s'en souvenait assez, c'était sans doute pour se rappeler tout ce qu'avaient suscité de haines contre Pierre le Grand la répudiation d'une fille de haute naissance et l'élévation au trône d'une vivandière. Il avait couru trop de dangers pour tenter deux fois la même épreuve. Quelle que fût enfin la raison qui rassurait Catherine sur les amours populaires de son mari, elle avait gardé toutes ses craintes pour les intrigues de cour.

Elle savait que les boyards y poussaient. En effet, quelque appui qu'elle eût trouvé dans le bas peuple, qui l'adorait comme son représentant sur le trône, elle savait trop bien que tout le secours qu'elle en pourrait tirer, en cas de repu-

diation, n'irait pas au delà de quelques centaines d'esclaves qui se feraient tuer sur la place publique en criant : Vive Catherine ! tandis que les boyards applaudiraient à l'élévation de quelque fille noble et la soutiendraient de tout leur pouvoir sur leurs esclaves, et de toute leur servilité vis-à-vis de l'empereur.

Il ne faut pas penser que la réponse que Catherine fit à la comtesse Vaninka lui fût inspirée par la connaissance qu'elle avait de son intimité avec Pierre. Certes si Catherine avait su jusqu'où les attentions de Pierre avaient été poussées pour cette belle jeune comtesse, ce n'est point ainsi qu'elle l'eût reçue lorsqu'elle se présenta ; ou plutôt Vaninka ne se serait point présentée, car elle eût peut-être déjà disparu de la cour; peut-être serait-elle morte par accident. Il ne faisait pas aisé vivre quand Catherine soupçonnait des intrigues qui pouvaient l'alarmer. Elle ignorait donc la vérité : mais une fois Pierre avait regardé Vaninka cinq minutes durant , et Vaninka s'était laissé regarder. Cela avait suffi à Catherine pour la prendre en suspicion et pour lui dicter la répartie sèche qu'elle lui avait adressée.

Soit que Pierre le Grand, malgré la violence de ses volontés, ne trouvât pas mauvais que sa femme défendit ses droits par des moyens qui ne répugnaient nullement à ses propres habitudes; soit que, malgré ses infidélités, il eût une vive affection pour l'impératrice, soit qu'il fit les mêmes calculs qu'elle faisait, il se cachait av „ soin, et sa liaison avec Vaninka avait gardé un mystère qui avait trompé la jalousie d'une femme et celle de deux rivaux. 11 est facile de comprendre que ce n'avait dû être que par une extrême prudence qu'ils étaient arrivés à ce mystère, et qu'une occasion de se voir une nuit entière dut être pour ces deux amants un do ces bonheurs dont ils profiteraient avec l'ardeur d'écoliers en maraude.

Aussi, dès que l'empereur jugea que Villebois devait être

parti de Jelaguin avec l'impératrice, il s'y rendit de son rôle en toute hâte. La belle Vaninka était prévenue : elle attendait l'empereur avec anxiété, car elle avait d'importantes choses à lui demander, et elle n'était pas sûre que l'empereur fût en état de les entendre.

C'est que les reproches de Minski étaient vrais, c'est que souvent la belle et fière Vaninka avait dû recevoir les caresses avinées de son maître avec la soumission d'une esclave. Mais que ne pardonne point la passion, nous ne parlons pas de l'amour, mais de l'ambition I et cette passion occupait complètement le cœur de la belle Vaninka. Ceci peut expliquer comment Minski put jouer pendant si longtemps le rôle de son maître sans être reconnu.

Cependant l'empereur s'était heureusement contenu ce soir-là, et il était arrivé fort dispos de corps et d'esprit jusqu'à Jelaguin. 11 avait pénétré par la même porte secrète par laquelle étaient entrés Minski et Villebois. Nous avons rapporté la manière dont Minski l'arrêta lorsqu'il était sur le point d'entrer dans l'appartement de Vaninka, et c'est ici qu'il est nécessaire de reprendre notre récit. C'est à ce moment que se passa une scène qui a besoin de toute l'autorité de l'histoire pour être crue.

L'énorme coup de poing ou plutôt les deux énormes coups de poing de Minski avaient parfaitement porté. Pierre en avait été à la fois ébloui et étourdi; il avait vu ce que le peuple appelle si pittoresquement un million de chandelles, et avait été renversé du coup. 11 s'était relevé furieux, d'abord de la fureur d'un homme battu, ensuite de la fureur d'un amant battu. Mais, au moment où il allait se ruer sur î'enuemi qu'il croyait lui être échappé, il fut de nouveau heurté violemment par un corps inerte qui lui tomba sur les épaules et roula jusqu'à terre; et, se retournant avec violence, il se trouva face à face avec l'impératrice, le corps de Villebois entre eux deux.

LE RÊVE DE VILLEBOIS. 29â

— Vous ici, sire?

— Vous encore ici, madame?

— Que venez-vous y faire?

— Pourquoi n'avoir pas obéi à mes ordres?

Ces questions furent faites avec un tel étonnement et une telle rapidité, que chacun n'eu tendit point celle de l'autre. Cependant l'empereur, tout irrité qu'il fût, regarda ce corps immobile qui était à ses pieds, et demanda ce que c'était.

— C'est votre messager, sire, c'est l'infâme Villebois.

— Ah! c'est donc lui, s'écria l'empereur en tirant son poignard, lui qui tout à l'heure a eu l'audace de me frapper au visage !

— Vous êtes ivre comme lui, sans doute, reprit Catherine ; c'est moi qui viens de porter ici cet homme qui s'était endormi dans ma chambre de ce sommeil de brute qui le tient.

— Ce n'est donc pas lui, dit Pierre en remettant son poignard à sa ceinture, et en grondant du ton sourd d'un homme qui croyait tenir sa vengeance et qui est obligé de la chercher ailleurs; c'est djonc vous?

— Ni moi ni lui ne vous avons frappé, sire, mais ne remettez pas votre poignard dans votre ceinture, il faut que cet homme meure.

— Et quelle en est la raison?

— C'est que s'il ne vous a pas frappé, il m'a outragée, sire.

— Madame, il faut pardonner quelque chose à l'ivresse, dit l'empereur avec impatience, préoccupé à la fois de l'idée des coups de poing qu'il avait reçus et de la manière dont il expliquerait sa venue au palais.

— Sire, reprit Catherine, je vous demande la vie de cet homme; il y a des outrages que rien n'excuse.

— Eh bien! madame, dit Pierre, il sera jugé, et s'il est condamné, il périra.

— Sire, on ne juge pas de pareils coupables; on les lue.

— Pourquoi cela? dit Pierre, surpris de l'accent troublé de Catherine et de sa persévérance à demander la vie de Villebois.

— Parce qu'il faut que l'univers entier ignore l'outrage.

— Quel est donc cet outrage, madame? s'écria Pierre. Catherine fut embarrassée de la question et du ton dont elle

fut faite. Elle comprit que, dans ces sortes de crimes, les maris en veulent souvent autant aux victimes qu'aux criminels. Elle répondit :

— Que vous importe , si ma dignité de femme et d'impératrice a été assez insultée pour que je me croie autorisée à vous demander la tête de cet homme ? Vous est-elle donc si précieuse?

— Plus que vous ne pensez, et aujourd'hui plus que jamais.

— Et par quels motifs ?

Alors Pierre expliqua à Catherine quel était le message dont Villebois était chargé^ et quel était son propre projet. Puis il ajouta :

— Cependant si le misérable a osé vous insulter au point que vous ne vouliez plus le revoir, il mourra. Il ne faut pas que nos serviteurs puissent jamais trouver dans l'ivresse une excuse pour manquer au respect qu'ils nous doivent. Ce serait un funeste exemple.

Pendant le récit de Pierre, Catherine avait réfléchi. Lorsqu'elle avait emporté Villebois, elle avait un projet que sa rencontre avec l'empereur lui avait l'ait abandonner, mais auquel les observations de Pierre la firent revenir ; elle répondit donc, après un moment de silence :

— Sire, l'exemple serait peu contagieux, car j'étais seule avec M. de Villebois lorsqu'il a osé...

— Quoi donc ?

— U était ivre, sire, et si lui-même pouvait oublier ce qu'il a fait, cette injure serait comme si elle n'avait pas été.

— Si ce n'est que cela, dit Pierre, non-seulement il est

l'homme à l'oublier, mais encore il est capable de croire qu'il n'a point quitté Saint-Pétersbourg, si quelqu'un veut se donner la peine de le lui persuader.

— "Vraiment , dit Catherine ! revenue tout à fait de son premier dessein ; vraiment ! reprit- elle en s1 arrêtant sur ce mot.

Et cette pensée de femme qui l'avait saisie d'abord, lui parut si singulière du moment que son mari en devenait le complice, qu'elle voulut se donner les petites émotions de cette épreuve. En effet, c'était une si étrange position que de se dire : Voilà un homme qui a été un quart-d'heure le rival de l'empereur et qui ne s'en doute pas , que Catherine ne put s'empêcher de rire , et que l'empereur lui dit :

— Eh bien! madame, que décidez-vous ?

— Laissez vivre cet homme, répondit-elle, car il vous est utile. Il suffit que je sois la première personne à qui il parlera lors de son réveil.

Et pour ne pas avoir à s'expliquer davantage sur sa colère et sur l'injure qui lavait provoquée , ni sur la pensée qui l'avait si soudainement calmée, elle s'empressa d'ajouter :

— Mais vous-même , sire, qu'étiez-vous venu faire dans ce palais ?

De son côté l'empereur avait eu le temps de réfléchir, et il répondit sans le moindre embarras :

— Après avoir laissé Villebois dans la taverne où je lui avais donné mes ordres, j'ai craint qu'il n'arrivât ce qui est arrivé, qu'il ne s'enivrât et ne sût point bien vous expliquer mes ordres; je suis accouru, mais je vois que je suis arrivé trop tard.

— Un peu tard, en effet, dit Catherine en riant.

— En effet, dit Pierre du même ton , car il s'estimait trop heureux d'avoir échappé aux questions de Catherine, je suis arrivé trop tard, le misérable m'avait devancé. J'aurais mieux fait de ne charger personne d'un pareil message,

— Je le crois, reprit Catherine.

— Il y a de ces choses qu'on devrait toujours faire soimême.

— Vous avez raison, dit Catherine toujours en riant, on devrait faire ces choses-là toujours soi-même ; mais enfin ce qui est fait est fait , n'en parlons plus , et hâtons-nous d'aller à Samt-Péterabourg pour y préparer le succès de votre ruse contre les Suédois.

Pierre aurait bien désiré ne point partir avant d'avoir éclairci l'affaire des coups de poing, mais cela devenait difficile en présence de Catherine ; d'ailleurs eût-elle été absente, pénétrer par la violence dans la chambre de Vaninka, C'était vouloir un esclandre qui fût toujours arrivé aux oreilles de l'impératrice, et c'était par conséquent désigner Vaninka à sa vengeance. En outre, l'empereur n'était pas bien sûr qu'on fût entré dans la chambre de Vaninka; il n'était pas sûr que Vaninka, qui le guettait sans doute, n'eût poussé la porte avec violence en entendant venir l'impératrice, et que ce ne fût ce choc qui l'eût renversé. Tout cela s'était passé dans l'obscurité, et si rapidement, que s'il n'eût senti à ses yeux la douleur des coups de poiDg, il eût douté d'avoir été frappé. Quoi qu'il en soit des bonnes raisons que Pierre se donnait pour s'expliquer cet événement, il lui fallut suivre Catherine à Saint-Pétersbourg.

Catherine alla au palais , et Pierre courut se cacher dans la taverne où il avait donné ses ordres à Minski et à Villebois. Pierre avait dit à Catherine de lui envoyer un officier, et Catherine lui avait adressé précisément celui qu'elle avait charsé d'aller chercher Villebois à Jelaguin. De son côté Pierre avait ordonné à cet officier de lui amener Minski, quelque part qu'il le rencontrât. L'officier, en exécutant d'abord l'ordre de l'impératrice, avait rencontré Minski s'escrimant avec Villebois, et il avait conduit chacun des deux champions au maître qui l'avait mandé.

Comme nous n'écrivons pas précisément l'histoire de Russie, quoique nous ayons la prétention de faire en ce cas plus d'histoire que les historiens, nous ne demeurerons pas à l'audience que Catherine donna aux envoyés suédois, et nous retournerons à la taverne où Minski avait rejoint l'empereur.

Dès son entrée, Minski crut lire son sort écrit dans les yeux de Pierre, non point dans son regard courroucé et menaçant, mais dans le cercle hleu qui tournait tout autour des paupières et qui témoignait de la vigueur des poings de Minski. L'empereur fit signe à Minski de s'asseoir, et se penchant vers lui, il lui dit d'un ton sec et impératif :

— Ecoute, Minski , il y a longtemps que tu désires la charge de grand-trésorier :

— Sire , répondit Minski avec une douceur qui ne lui était pas habituelle, je ne désire que mériter les bonnes grâces de Votre Majesté.

— Eh bien ! reprit le czar, tu es sûr de les obtenir, si tu peux me trouver un misérable dont je veux tirer une vengeance terrible.

« 11 se joue de moi, pensa Minski, il me raille avant de me déchirer. »

Pierre continua :

— Tu connais la comtesse Vaninka, mon cher Minski ? Le malheureux se prit à trembler de tout le cœur qu'il avait.

— Apprends donc que je l'aime, dit Pierre, que j'en suis aimé ; apprends ce qui m'est arrivé.

Et tout aussitôt il lui conta l'aventure de Jelaguin. Ce récit rassura Minski, car il fut certain que l'empereur ne l'avait point reconnu. Trompeuse sécurité! à peine le czar avait-il achevé son récit, qu'il donna à Minski un ordre qui rendit toutes ses alarmes au malheureux. Il le chargea d'aller à Jelaguin, de voir Vaninka ! et de la questionner adroitement pour savoir si ce n'était pas quelque amant préféré qui

avait si brutalement interdit l'entrée de l'appartement.

Minski, à cette proposition, trembla de nouveau de toute son âme; il dit qu'assurément l'empereur n'avait point et ne pouvait avoir de rival, et qu'en eût-il un, il n'eût jamais osé lutter avec son maître, surtout à coups de poing; enfin en désespoir de cause, Minski, sans s'en douter, tenta contre l'empereur la ruse que celui-ci avait adoptée contre Villebois, il voulut lui persuader qu'il n'avait point reçu de coups de poing. Mais comme il y avait preuve flagrante , l'empereur ne se trouva pas en disposition d'écouter de mauvaises rais sons : il ordonna donc à Minski de se préparer à partir dès qu'il aurait embauché les matelots suédois qui commençaient déjà à se répandre dans les tavernes. Nouvelle difficulté que Minski avait oubliée sous l'empire de son effroi.

Presque aussitôt l'empereur le quitta pour inspecter les travaux de sa ville, de façon à n'être reconnu de personne, et Minski demeura seul.

Tout l'accablait.

Alors il reconnut qu'il s'était placé entre deux crimes également pendables, et au lieu de penser à exécuter ses ordres devenus inexécutables, li songea au moyen de faire tomber la faute et le châtiment sur un autre. Cet autre, dans l'esprit de Minski, devait être naturellement Villebois^ Accuser Villebois de lui avoir soustrait l'or que l'empereur lui avait laissé, persuader à l'empereur que c'était Villebois qui lui avait donné les coups de poing et qui avait pénétré chez Vaninka, persuader à celle-ci que c'était Villebois qui s'était substitué à l'empereur, tout cela ne parut pas impossible à Minski, et il demeura une demi-heure dans cette complète immobilité de corps pendant laquelle il semble que l'esprit s'attache plus aisément sur la trace de l'idée qu'il poursuit.

Malheureusement l'empereur n'avait rien dit à Minski de l'arrivée soudaine de l'impératrice emportant Villebois hors de sa chambre. Minski savait seulement que Villebois avait

passé la nuit à Jelaguin, et il expliquait très-naturellement tout ce qui était arrivé. Catherine, après avoir reçu les communications de Villebois, aurait quitté Jelaguin avec un esclave et aurait laissé l'ivrogne dormant dans une antichambre. C'était précisément la même fable que Catherine avait dite à Villebois. Ce point une fois gagné, le reste marchait de soi-même, l'ivresse de Villebois était là pour tout expliquer.

A moitié rassuré de ce côté, Minski pensa à la manière dont il pourrait accuser Villebois de vol. Ceci était d'une bien autre difficulté. Villebois était connu pour homme d'honneur et il ne manquerait pas de témoins à la taverne, pour attester qu'on les avait vus jouer légalement deux heures durant. Ce fut alors que Minski prit un parti désespéré, et qu'il pensa à exciter un trouble si considérable que le fil de toutes choses se perdit dans les événements qui pourraient en arriver.

Dès qu'il eut pris cette résolution, Minski se rendit sur le port, entra dans quelques cabarets où se trouvaient des Suédois, et là les insultant et excitant les ouvriers et les moujiks qui l'entouraient à imiter son exemple, il réussit à élever bientôt des querelles sérieuses. Les Suédois furent poursuivis à eoups de bâton : ils étaient armés et se défendaient en regagnant leurs embarcations. Les navires en rade virent ce tumulte et envoyèrent des chaloupes armées pour appuyer leurs matelots, et bientôt tout le bord de la Neva fut le théâtre d'un tumulte effroyable. Il parvint à son comble au moment où les envoyés étaient admis en présence de Catherine. Quelques coups de feu qui furent tires arrivèrent jusqu'à leurs oreilles; bientôt des cris de mort aux Suédois retentirent de toutes parts, et les envoyés voulurent sortir de l'audience.

Catherine, ne sachant comment s'expliquer un conflit qui ne devait avoir lieu que durant la nuit et Lorsque la plupart

des officiers seraient à iaféte qu'elle avait fait préparer, n'osa faire arrêter ceux qui étaient présents, mais elles les engagea à attendre jusqu'à ce qu'elle se fût informée d'où venait ce trouble. Elle expédia Villebois stir le port. Celui-ci, voyant la lutte tellement engagée qu'il n'espéra pas pouvoir l'apaiser, voulut y prendre part. 11 se rendit à bord de l'escadre russe qui était toute préparée pour la surprise qui devait s'opérer plus tard ; et donnant l'ordre du combat, il attaqua les navires suédois avec une audace et une intrépidité qui mirent le désordre dans leurs équipages privés de beaucoup de matelots et d'officiers.

Nous avons déjà annoncé que nous ne faisions pas de l'histoire, ainsi donc nous n'avons pas à rendre compte du combat ni de ses diverses chances. Il nous suffira de dire que Villebois se rendit maître de près de la moitié des navires suédois, et que le soir venu les autres furent obligés de prendre le large en abandonnant les envoyés suédois entre les mains de l'empereur.

Celui-ci, dès que le désordre avait Commencé, était rentré dans le palais, et là monté sur une tour fort élevée, il avait vu le combat, et avait admiré lé cotirage et l'habileté de Villebois. L'impératrice s'était rendue près de Pierre, et à chaque mouvement hardi de Villebois, l'empereur s'écriait :

— Quel dommage c'eût été si je vous avais écoutée, Catherine; quel homme j'aurais perdu! et peut-être pour une parole peu respectueuse ! quelque impertinence dé Gascon ! N'êtes-vous pas charmée de ce qui est arrivé ?

Quoique ceci fût dit sans intention, cela ne laissa pas que d'irriter l'impératrice, elle né trouvait la plaisanterie amusante qu'autant qu'elle la faisait : aussi elle répondit avec colèfe :

— J'en suis tellement charmée que je suis prête à recommencer, si Votre Majesté veut bien me le permettre.

— Allons, allons, dit l'empereur, qui tout à la joie du suc-

LE RÊVE DE àlfctgBftJS. .".03

ces qu'il voyait grandir à chaque instant, n'avait aucune envie de se fâcher; allons, il faut oublier ces choses-!;; tancerai Yillebois sur son défaut, et tout sera dit : il comprendra parfaitement que je fais semblant d'ignorer sa ounduite envers vous, et il n'y reviendra plus.

— Il y reviendra, se dit l'impératrice en elle-même, maître Pierre: foi de femme, je vous en fais le serment !

Puis elle ajouta tout haut :

— Vous savez ce dont nous sommes convenus, cela me regarde. Notre ruse a réussi, car Yillcbois croit avoir rêvé.

— C'est très-bien, c'est très-bien. Ceci est une heureuse journée pour moi, répliqua l'empereur d'un air distrait.

Tout cela était dit pendant que l'empereur, armé dîme lunette, suivait le mouvement de sa flotte.

Enfin le soir vint; et tandis que le dehors du palais rentrait dans le silence, l'intérieur en devint singulièrement agité.

Avant d'expliquer comment, et pour en finir avec la par'ie navale de cette histoire, il faut dire qu'après ce malentendu, les officiers furent rendus, les vaisseaux furent gardés provisoirement ; et la guerre était recommencée avec Charles XII, avant qu'on eût pu décider qui avait eu les premiers torts, des Russes ou des Suédois.

Cela s'arrangea comme cela s'arrange toujours entre souverains; on se battit, et le plus fort fut le plus adroit, le plus juste, le plus grand, etc., etc., etc.

Cependant àlinski s'était audacieusement présenté au palais, et avait facilement bâti un conte, par lequel il avu;L prouvé à l'empereur qu'après avoir reconnu l'impossibi!;t .'■ d'embaucher les matelots suédois, il avait préféré tenter . : coup de main sur-le-champ. Le succès de l'aii'aire lit de Minski un homme d'une habileté, d'un coup d'œil et d'une détermination remarquables; et l'empereur lui témoigna sa satisfaction en termes pleins de chaleur.

Vaninka était oubliée au milieu de cette ivresse politique , et on attendait Villebois, le véritable héros de la journée. Mais Villebois rétablissait le bon ordre dans le port avant de descendre à terre ; car dès qu'il était en mer, ce n'était plus le Villebois que nous avons vu jusqu'ici : il semble qu'un autre espritranimàt. Aumouvementde l'Océan, au bruit du canon, on eût dit que les portes de son génie s'ouvraieDt, et que comme un foyer lumineux caché au fond d'un sanctuaire, ce génie l'inondât de ses rayons et réchauffât de son feu. Mais une fois l'heure du combat passée, la porte se refermait, la clarté s'éteignait, et Villebois redevenait l'homme gauche, embarrassé et honteux, qui cherchait dans le vin un stimulant à la paresse de son esprit. Bientôt Villebois, précédé de ses officiers, parut au milieu des nombreux courtisans qui se pressaient autour de l'empereur; il était tout noir de poudre, tout déchiré, il avait innocemment gardé les beautés du combat.

Pierre, en le voyant paraître ainsi, ne pensa plus aux scènes de la nuit ni aux outrages faits à l'impératrice, il courut à Villebois, l'embrassa et lui dit :

-— Vous êtes le soutien de ma couronne, et je vous en rends un public témoignage. Madame, reprit-il en s'adressant à Catherine, offrez votre main à baiser à M. de Villebois, il est notre grand-amiral.

— Sire, reprit Catherine, pour qui c'était une joie de faire toujours marcher ses réponses sur la crête d'une équivoque, au risque de trébucher, sire, ce que vous venez de faire pour M. de Villebois est une bien digne récompense de ce qu'il a fait pour vous, et assurément, si votre couronne tient à votre têle, il n'a pas peu contribué à l'y assurer.

Le malheur de Catherine, c'était de n'avoir qu'elle-même pour confidente des plaisanteries qu'elle adressait à son mari, et à tout risque elle serra la main de Villebois pour voir s'il comprendrait. Mais un seul mot retentissait à l'oreille de

Yillebois, celui de grand-amiral, et sa joie eût été complète si l'empereur n'eût presque aussitôt annoncé à Minski qu'il était nommé grand- trésorier. Chacun de ces deux hommes se dit à part :

Minski : — Ce n'était pas la peine de le griser pour qu'il fût l'ait grand-amiral.

Yillebois : — Ce n'était pas la peine de lui avoir gagné son argent pour qu'il devînt grand-trésorier.

Cependant ils en avaient déjà pris leur parti, lorsque l'apparition soudaine de la comtesse Vaninka détruisit toute cette harmonie ; elle s'avança la tête haute, en véritable princesse russe, fort peu troublée, pudiquement parlant, du malheur qui lui était arrivé, mais très en peine de la qualité du coupable et du supplice qu'on pouvait lui infliger :

Quand elle entra dans le salon, tous les personnages de cette histoire, à l'exception de Yillebois, furent saisis d'un trouble cruel : l'impératrice se rappela quelle fiére réponse elle avait reçue de la comtesse, Minski frémit et se cacha parmi les courtisans, l'empereur se rappela les coups de poings reçus : Yillebois seul, occupé à regarder Catherine, commençait à reprendre le monologue muet que le combat 'avait forcé à suspendre, et il se disait :

<r 11 me semble pourtant bien que j'ai eu le bonheur.., »

Mais il n'allait pas plus loin, car l'accueil de Catherine le rejetait dans le doute, et il reprenait alors :

« J'ai rêvé. »

Pendant ce temps, Vaninka avait mis un genou en terre devant l'empereur, et invoquant une de ces vieilles habitudes barbares qui, à cette époque, laissaient encore à la Russie une individualité propre, une allure indépendante de celle que le despotisme lui a taillée depuis, elle lui avait dit le venait à lui comme maître souverain de l'empire et chef de toute justice, pour lui demander, en cette qualité, justice directe à lui et point à ses juges, et pour obtenir en

30G UN ÉTÉ A KEUDON.

outre que cette justice lui fût accordée sur sou unique témoignage, comme il le devait à une fille de son rang.

— Je suis prêt à vous entendre, répondit Pierre ; et d'un geste il fit éloigner tout le monde.

Pendant ce temps Yaninka, le rouge au visage mais le front haut, s'était relevée et attendait que le monde fût retiré.

Cependant Catherine était demeurée, et la comtesse Yaninka attendait toujours d'un air décidé. Mais l'impératrice, déjà irritée de sa présence, et pour qui tout ce qui rappelait un privilège de noblesse était insupportable, la mesura a tour de son regard hautain, et lui dit sévèrement :

— Parlez, madame.

— J'ai demandé justice à l'empereur ^ madame, reprit la comtesse, et point à l'impératrice.

— Mais l'impératrice veut savoir ce qu'elle vous doit s'écria Catherine avec une violence qui ne faisait qu'accroître l'air embarrassé de Pierre.

— Ne pouvez-vous parler devant l'impératrice? dit Pierre.

— Je parlerais devant Dieu, sire, car je suis innocente, dit la comtesse Yaninka emportée par sa morgue, et c'est pour cela que je ne puis rien dire que devant son représentant sur la terre, devant le czar.

— Elle a raison, dit Pierre, c'est un droit de notre autorité d'entendre seuls la dénonciation des crimes que nous sommes appelés à juger seuls.

Catherine fut donc obligée de se retirer la rage dans le cœur. Mais elle se résolut à savoir la confidence que Yaninka avait à faire à son mari. L'insolence de la femme et l'air penaud de Pierre en disaient plus qu'il ne fallait à une femme comme Catherine.

Quand on veut entendre, il y a un moyen qu'on a tourné en ridicule dans nos poétiques entortillées, parce qu'il est admirablement simple ; moyen qui semble excellent : ce

moyen , c'est d'écouter. Catherine donc écouta. Comment écouta-t-elleV fut-ce derrière une porte ou derrière une vi tre ou une portière ? fut-ce dans ud salon ou dans un couloir? l'histoire ne le dit pas; mais l'histoire dit qu'elle écouta et que, par conséquent, elle apprit que Yaninka était la maîtresse de son mari, et apprit encore l'accident qui étati arrivé.

Catherine était cruelle-, dès qu'elle sut que Yaninka était la maîtresse de l'empereur, Vaninka fut une femme perdue ou plutôt sacrifiée, et contre laquelle Catherine médita dès ce moment quelque atroce vengeance. Cette vengeance s'offrit d'elle-même, lorsque la comtesse raconta comment elle avait cru que c'était Pierre qui entrait dans sa chambre, comment elle avait accueilli le trompeur, comment... comment...

Au sept ou huitième comment la résolution de Catherine était prise.

Yéritable type des femmes qui dominent les hommes J)ar les hardiesses qu'elle se permettent à côté du plus absolu dévoùment; impératrice prudente et habile a deviner toutes les intrigues qui s'agitaient autour d'elle, mais femme toujours prête à jouer son trône et sa vie sur un mot, quand son orgueil, sa vanité ou son despotisme conjugal étaient eh jeu; Catherine se prit à rire tout â coup avec ces éclats forcés et retentissants qui dénotent une mauvaise imitation de la gaité. Elle entra intrépidement dans le salon où était l'empereur; et, de la voix, du rire et du geste, appelant tous les courtisans dispersés dans les autres salons, elle leur dit, parmi ses rires inextinguibles et qui avaient quelque chose d'insensé :

— Yous ne savez pas (et elle riait), vous ne savez pas le crime affreux pour lequel madame a demandé la justice de l'empereur (et elle riait à gorge déployée) : il parait que madame attendait uu amant ( l'empereur pâlit , la prin-

308 UN ÉTÉ A MEIJDON.

cesse devint froide, Catherine rit avec fureur et continua) ; mais un plus adroit que l'amant s'est glissé dans la chambre de madame et s'est assuré pourquoi elle attendait quelqu'un, il s'en est parfaitement assuré ( et elle riait et on riait avec elle), quoiqu'elle y ait mis toute la résistance possible, à ce qu'elle dit.

A ce moment Minski se dit tout bas :

— Elle a menti, par Dieu ! elle s'y est prêtée de bonne grâce.

Et Villebois s'écria tout haut :

— Elle a dit vrai !

Tout le monde demeura pétrifié à cette interruption, l'impératrice plus que personne, Minski plus que l'impératrice.

— Oui, continua Villebois, je suis le coupable, et ce n'a été que par la violence la plus brutale que j'ai vaincu la vertu de cette noble dame ; aussi suis-je prêt à lui en donner la satisfaction la plus éclatante.

Il est peut-être facile de concevoir par quel travail d'imagination Villebois, qui était à peu près sur d'avoir été trèscriminel envers une femme qu'il avait cru être l'impératrice, se trouvant forcé de reconnaître qu'il n'en était rien par l'accueil qu'il en avait reçu, avait naturellement transporté son crime sur une personne qui déclarait en avoir subi un semblable dans la même nuit, dans le même lieu et avec des circonstances pareilles. L'ivresse seule, pensa-t-il, l'avait bien empêché de se rappeler l'exacte vérité. En outre, il aimait Vaninka et venait d'être nommé grand-amiral, c'était un coup de maître pour posséder la comtesse, et il tenta l'aventure. Minski se dit tout bas :

— Est-ce que ce Villebois est fou ?

L'impératrice devina facilement ce qui s'était passé dans le cerveau de Villebois. Mais l'empereur, qui se rappelait parfaitement le trouble de l'impératrice dans la nuit précédente, l'outrage qu'elle disait avoir reçu, la manière dont

elle avait demandé la vie de Villebois, devina aussi à peu près, et, dans un transport de rage indicible, il s'écria :

— Quoi ! toutes deux !

L'impératrice seule comprit et trembla à son tour. Pierre, furieux de l'audace de l'impératrice et de l'insulte faite à Yaninka, de ce qu'il comprenait et de ce qu'il ne comprenait pas, Pierre était pâle, sa figure s'agitait d'une contraction qui lui était habituelle quand la colère le dominait. Catherine fît signe à tout le monde de s'éloigner, donna l'ordre de faire arrêter Villebois, et chargea Minski de conduire la comtesse Vaninka dans un salon voisin. La rage de Pierre était sans doute à son comble, mais cependant il conservait encore assez de raison pour ne pas vouloir de témoins à l'étrange explication qui allait avoir lieu. Il laissa donc exécuter les ordres de l'impératrice, puis, dès qu'il fut seul avec elle, il s'écria :

— Ah ! madame, vous ne trouvez plus maintenant que cela vaille la peine d'être raconté devant tout le monde?

Mais Calherine avait repris en un instant toute sa présence d'esprit, et elle répondit paisiblement :

— Quoi donc, sire, les visions de ce fou de Villebois? non assurément, car il ne faut pas vous mettre dans la nécessilé de punir un homme si indispensable à la grandeur de votre empire.

— Gomment ! madame, c'est vous qui me tenez ce langage, après ce que ce Villebois a osé !

— Après ce qu'il a osé contre votre maîtresse, répliqua Catherine.

Non ! reprit Pierre avec rage, ce n'est pas lui, maintenant que j'y réfléchis, ce ne peut être lui qui m'a renversé au moment où j'allais entrer chez la comtesse, et qui s'est introduit chez elle au moment où je vous ai rencontrée le portant dans vos bras; ce ne peut être lui.

— Sans doute, ajouta Catherine, c'était un autre, et la

310 tJÀ ÉTÉ A MEUDON.

résistance dont se vante la comtesse n'a pas été bien violente sans doute, car durant une demi-heure que nous sommes restés dans l'antichambre qui communique à son appartement, nous n'en avons rien entendu.

— Mais, madame, dit Pierre amèrement, qui donc a résisté à Villebois, et qui donc a-t-il vaincu malgré cette fière résistance ?

— Sire, répondit Catherine effrontément, une injure ignorée de celui qui l'a faite est comme si elle n'avait pas été, si celui qui l'a reçue veut l'oublier de même. Ecoutez-moi, sire, c'est l'impératrice qui parle à l'empereur, et non la femme au mari ; que gagnerez-vous à ce que le monde sache la vérité? la tête de Villebois : elle vous est plus utile sur ses épaules qu'au bout d'une perche. Y gagnerez-vous le respect? le respect ne s'est pas enfui, car on ignore qu'il y ait eu offense. Je ne vous parle pas de moi, car il faut que Villebois soit innocent pour que je reste pure. S'il périt, vous me faites monter en prostituée sur l'échafaùd de Villebois : cette nuit, c'était bien différent : un coup de poignard eût tout fini. A cette heure, tous les esprits sont excités à pénétrer le mystère de cette affaire ; ils y arriveront. L'impératrice outragée et salie, l'empereur ridicule et bafoué, voilà où nous mènera l'éclat.

— Tu as raison, Catherine, dit Pierre en grondant, car je ne te Crois pas coupable.

— Et Villebois ne l'est pas autant que vous pensez, dit Catherine, qui au fond ne voulait rien avouer de positif : un homme ivre est capable de si peu de chose !

~ Mais quel est l'infâme , reprit l'empereur, l'infâme qui s'est introduit chez Vaninka?

— Ce sera votre punition de l'ignorer, sire; la punition de Villebois sera d'épouser la comtesse Vaninka qu'il croit n'avoir appartenu qu'à lui, et la punition de la princesse sera d'épouser un homme qui ne sera ni l'empereur qu'elle vou •

lait me ravir, ni celui qui a pris sa place et qu'elle a si bien accueilli.

— Mais quel est ce misérable? reprenait sans cesse Pierre, qui, bien assuré, malgré les termes à moitié négatifs de l'impératrice , que Villebois l'avait remplacé près de sa femme , tenait à savoir qui l'avait remplacé près de sa maitresse. Mais quel est ce misérable?...

— Sire, dit Catherine, tout le monde est dupe en cette affaire.

— Vraiment oui, reprit l'empereur, mais il me semble que je le suis plus que personne , et de deux côtés, et dans une nuit.

— En vérité, reprit Catherine impatiente, je ne comprends pas comment vous vous occupez si longtemps de si peu de chose. Par pitié pour votre maîtresse faites-les appeler; elle peut croire que je veux pousser ma vengeance plus loin.

— Et par pitié aussi pour Villebois, dit Pierre.

— Oh ! sire, fit Catherine, pouvez-vous penser?

— Oh ! reprit Pierre, les femmes ! les femmes ! qui peut les deviner?

— En ce cas, sire, je ne le céderais pas à ma rivale.

— Pardieu! je lui cède bien ma maîtresse après qu'il m'a pris ma femme !

— Savez-vous, sire, qu'il y a peu de situations plus plaisantes que la nôtre?

— Oui , oui , fit Pierre en riant du bout des dents, c'est très-plaisant ; mais finissons-en , vous savez que je ne suis pas très-rieur.

On appela la comtesse, qui entra accompagnée de Minskj, et Villebois parut un moment après. L'impératrice se chargea de la scène, et s'adressant à Vaninka, elle lui dit :

— Que demandez-vous, madame, comme justice du crime commis envers vous ?

— Je demande, répondit la comtesse, d'un ton aigre-doux, que le coupable soit obligé de m'épouser en réparation de son insulte, et qu'il soit ensuite mis à mort.

— C'est trop de deux châtiments pour un crime qui n'est pas bien prouvé, reprit l'impératrice; il faut choisir.

—Et il faut épouser Villebois ! dit Pierre avec violence. Comtesse Vaninka , je vous traite mieux que vous ne méritez en vous accordant une pareille réparation, vous le savez mieux que moi; tenez-vous donc pour heureuse du mari que je vous donne, et du pardon que j'accorde au misérable qui s'est introduit chez vous.

— Quoi ! sire, vous lui pardonnez? s'écria Minski.

— Sans doute, et ta haine pour Villebois te rend ce pardon odieux, n'est-ce pas ?

— Quoi ! reprit Minski, sans répondre à l'empereur, vous lui pardonnez, et vous en donneriez pour gage votre parole impériale ?

— Oui, je la donne.

— Eh bien ! s'écria Minski en tombant à genoux, pardonnez au vrai coupable !

L'impératrice, a cette déclaration, tomba à la renverse sur un siège, en riant à faire retentir le palais. L'empereur demeura pétrifié ; Villebois demeura stupide, et la comtesse demeura les yeux baissés.

— Quoi ! c'était toi ? s'écria l'empereur.

— Oui, sire, dit la comtesse, Minski m'a rappelé des circonstances qui prouvent

— Mais moi! s'écria Villebois, moi, il me semble...

— Vous! lui dit Pierre, en le regardant de ses yeux ardents et cumme pour lui clouer ses paroles dans le cerveau,

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