‹ Un été à MeudonChapitre 2 sur 2 · VOUS, VOLS AVEZ KÈVE · texte numérisé non relu

VOUS, VOLS AVEZ KÈVE

— C'est possible, reprit Villebois effrayé, c'est possible. L'air du malheureux arracha un sourire à l'empereur. Puis

il se tourna, et dit à Minski :

— Demain vous partirez pour le gouvernement de Novogorod avee votre femme.

— Oui, sire.

— Vous, Villebois, demain vous serez à bord de la flotte.

— Oui, sire.

Et aussitôt l'empereur sortit.

Minskis'éloignaaveclaprincesseVaninka,etVilleboisde meura seul avec l'impératrice, qui, passant devant lui, lui toucha le front du doigt, et lui dit avec un sourire agaçant:

— Pauvre fou ! vous avez rêvé.

Villebois était Français, Gascon, et avait été delacourdu grand roi. Il sourit à son tour à l'impératrice avec un regard malicieux, et répondit :

— Si j'ai rêvé, tant mieux.

— Eh! pourquoi? dit-elle.

— C'est que j'aime mieux mon illusion, que la réalité qu'on m'offrait.

Catherine rougit et se sentit émue au cœur de la naïveté flatteuse de la déclaration.

Il y eut un moment d'incertitude où elle balança entre une réponse à double entente qui eût dit le mot de l'énigme et une sévère leçon à l'imprudent.

Villebois lui parut charmant d'esprit après avoir été su blime soldat. En outre, c'était un amant tout fait, et poui une impératrice c'était un grand point. Il n'y avait qu'un mot à dire, et cette intelligence si difficile à établir entrp un sujet et une reine, se trouvait avoir franchi tous les obstacles. Catherine pesa tout celapendantles deux secondes qu'elle mit àregarder Villebois. Mais une considération puis santé la fit taire.

On peut croire que ce fut devoir conjugal, mais l'histoire nous garantit que jamais pareille chose n'arrêta Catherin»; ; on peut supposer que ce fut esprit de justice qui ne voulut pas que Pierre gagnât un rival à cette affaire, après y avoir

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perdu une maîtresse ; mais autant eût valu Villebois que celui qui vint à sa place.

On peut s'imaginer que le vice bachique de Villebois épouvanta l'impératrice ; mais elle y était fort accoutumée dé la part de son mari et de beaucoup d'autres ; rien de tout cela ne l'arrêta. Ce qui empêcha Catherine de répondre à Villebois un mot assez adroit pour lui faire entendre qu'il était compris, ce qui l'empêcha de prendre un amant qui lui plaisait au fond, ce fut une véritable idée de femme, une de ces idées qui dénotent chez elles ce besoin incessant d'aiguillonner leur imagination : elle se dit en regardant Villebois :

« Bah ! ce ne serait plus si drôle. »

Et voici simplement pourquoi Villebois ne fut pas une seconde fois l'heureux soutien de la couronne impériale ; elle ajouta tout haut et sévèrement :

— 11 n'y a que les sots qui croient aux rêves.

Quant à Villebois, il gagna à cette décision une protection de Catherine, plus constante que ne l'eût été son amour. Toutes les fois que son emploi de grand -amiral lui permettait d'être à la cour, il y était reçu avec faveur marquée. C'était alors pour l'impératrice uu piquant plaisir que de le ramener au souvenir de cette nuit d'ivresse, et de jouir de son air embarrassé.

— J'ai rêvé ! j'ai rêvé ! disait Villebois.

Enfin, dans un souper auquel l'empereur assistait avec Catherine, Villebois, qui était assis auprès d'elle, fut tellement poursuivi de quolibets sur ce fameux rêve, et cela par Pierre lui-même à qui le vin avait ôté toute raison, que i'amiral se leva et répondit avec assurance :

— ■ Ehbien! je vais vous raconter mon rêve.

— On vous en dispense ! dit vivement Catherine.

— Bah! dis toujours, répondit Pierre en buvant; voyons, qu'as- tu rêvé?

— Votre Majesté ne s'en fâchera pas ?

LE RÊVE DE VILLEBOIS. Slô

— Non, certes...

— Eh bien î sire, j'ai rêvé...

— Villebois! reprit tout bas l'impératrice, taisez-vous.

— J'ai rêvé...

— Vous me perdez.

Villebois se rassit, et répondit tout simplement :

— Eh bien ! sire, je n'ai rien rêvé.

Le genou de l'impératrice le remercia; mais il n'était plus temps, il y avait dix ans de passés.

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