AU BORD
Ceux qui parcouraient rAUemagne, il y a une vingtaine d'années, avec une studieuse pensée, et qui y retournent aujourd'hui, y retrouveront difficilement les émotions qu'ils ont dû éprouver là en leur premier voyage. L'Allemagne, la rêveuse, la poétique , la mélancolique Allemagne , est entrée avec l'ardem- d'une nouvelle convertie dans le mouvement industriel dont les États-Unis se sont fait une idolâtrie, dont la vieille Europe se fait une dernière passion. Les pacifiques eilwagen qui s'ouvraient autrefois si comt)laisamment au voyageur, et lui accordaient avec une amicale indulgence
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tant de quarts d'heure de grâce à toutes les stations, ne roulent plus à présent sur les grandes routes ; les postillons ne font plus entendre, au moment de Farrivée, au moment du départ, ces harmonieuses fanfares qui résonnaient comme un salut de cœur pour les amis que Ton allait voir, comme un adieu pour ceux que Ton quittait. Les cohortes de musiciens ambulants n'entonnent plus avec leur assortiment de flûtes, de basses et de clarinettes, les chants de Mozart ou de Beethoven qui tout à coup, au détour d'une colline, au bord d'une forêt, sur* prenaient le passant. Non. L'eilwagen avec ses armoiries princières est exilé sur les chemins de traverse ; le cor du postillon va rejoindre le wun-^ derhorn^ des anciens temps dans le domaine de la tradition, et les chœurs de musiciens ne peuvent plus aspirer à se faire entendre dans lés turbulentes évolutions des locomotives.
Maintenant l'Allemagne s'enorgueillit de ses chemins de fer, comme autrefois de ses bonnes honnêtes chaussées. Du nord au sud, de l'ouest à l'est, de l'embouchure de l'Elbe jusqu'aux plages de l'Adriatique, des rives de la Vistule jusqu'à celles du Rhin, dans toutes les directions, le chemin de
1. Clément Brentano a consacré ce litre poétique par son recueil d'anciennes chansons allemandes. Des Knàben Wunder- Horitj 4 vol. in-8, 1845*
BANTZIG. 3
fer a déroulé ces artères métalliques d'une société qui applique son avenir et son orgueil à la possession du métal. La sagesse de la mythologie antique sortait tout armée du front de Jupiter ; le chenain de fer, cette sagesse des temps modernes, surgit péniblement d'un amas de chiffres noirs, de signes cabalistiques, de figures géométriques, et des milliers de bras préparent avec la hache et le hoyau son pénible enfantement. Mais bientôt il se lève dans sa force gigantesque, et dévore l'espace comme un conquérant dont rien ne peut arrêter la marche. Si parfois il dévie de la voie où il s'est élancé en droite ligne, ce n'est point pour ménager un sol précieux, ni pour éviter un obstacle, mais pour s'en aller prendre dans son inflexible réseau une ville, une bourgade qui augmente la valeur de son domaine. Ce sont là ses seules réflexions, ses seules raisons de retard. Insensible, du reste, à tout ce que nous appelons encore les beautés de la nature, à tous les prestiges des lieux consacrés par de reli* gieux souvenirs ou par une poétique pensée, il va sans s'arrêter dans son essor impétueux, scindant les montagnes, comblant les vallées, renversant les chênes séculaires et les roches pyramidales, rasant les tourelles du moyen âge et les colonnades de l'antiquité, franchissant d'un seul bond torrents et rivières, et entrant danâ les villes de guerre comme
4 UN ÉTÉ AU BOtlD DE LA BALTIQUE.
un conquérant, par une brèche ouverte au milieu des remparts. De ses noirs tourbillons de fumée, il voile Tazur du ciel, le gazon des prairies ; sous ses rails il engloutit plus de fleurs que les jeunes filles d'Allemagne n'en cueilleraient en plusieurs générations pour leurs jours de fiançailles, et le sifflet de sa locomotive retentit comme un rire méphistophélique sur les tranchées qu'il a faites.
Les Allemands, qui gardaient si pieusement le culte du passé, ont tout abandonné à l'empire du cheujin de fer. Us lui ont même sacrifié leur bienêtre matériel. On sait que les Allemands ont des goûts gastronomiques très-prononcés. Il n'est personne qui, en vivant parmi eux, n'ait été frappé de ce qu'il y a en eux de besoins culinaires et de penchant à la rêverie romantique; du plaisir qu'ils éprouvent à contempler un site illustré par leurs ballades et à composer la carte de leur souper ; de la singulière association d'idées avec laquelle ils vantent à la fois et la wunderschône (la merveilleuse) nature, et le wunderschôn bifteck. Le chemin de fer ne leur permet plus ces doux loisirs. Les hôtels des grandes villes d'Allemagne ne ftssemblent plus à ces bonnes vieilles maisons comme celles que Gœthe a décrites dans son po(ime d'Hermann et Do-rothée, à ces demeures patriarcales où l'hiver on s'asseyait près du poêle , l'été, sous les tilleuls, pour
déguster en paix un flacon de Rheinwein, en discu* tant gravement sur les apparences de la récolte, sur la reconstruction d'une église ou la dernière apparition d'un fantôme dans les souterrains d'un ancien manoir.
Maintenant les hôtels ne sont que des espèces de caravansérails où, à l'une des haltes nocturnes du chemin de fer, trois cents voyageurs se précipitent à la fois comme des chacals affamés, pour repartir en toute hâte le lendemain comme une nuée d'oiseaux nomades. Quant aux buffets des stations intermédiaires, ils ont réduit leur office à sa plus simple expression : ils n'étalent ni linge ni argenterie; ils débitent seulement en un clin d'oeil, pour un boisseau de petite monnaie, des tonnes de bière et des charretées de petits pains horriblement farcis de tranches de veau, de couches de beurre et de jambon.
Ail! ces affreux chemins de fer! ils ont anéanti la poésie et l'agrément des voyages. Ils altèrent les plus heureuses dispositions de l'homme , ils pervertiront son caractère physique et moral. Dernièrement, un spiritiftl médecin, qui n'a peut-être voulu que s'exercer à un paradoxe, a publié un livre dans lequel il essaye de démontrer que la plupart des maladies qui affligent aujourd'hui l'humanité doivent être attribuées à la propagation de la vaccine. Un
jour, ils ne pourront pas être accusés de faire des paradoxes, les médecins qui signaleront les maladies nerveuses, les gastrites et les gastralgies enfantées par l'état d'agitation, d'impatience, où nous jette sans cesse le plus commode des chemins de fer, et par le régime alimentaire auquel il nous condamne.
En même temps, les philosophes constateront une triste déviation dans la tendance des esprits, l'oubli ou le dédain des plus pures jouissances de la pensée, le développement toujours croissant des passions matérielles, le calcul positif écrasant sous sa froide réalité le rêve idéal , l'antagonisme des individus dans la préoccupation de leurs désirs ou de leurs intérêts, et l'abandon radical des habitudes courtoises dont s'honoraient nos pères. Les gazettes des tribunaux, auxquelles les catastrophes des railways et les méfaits commis sur les chemins de fer ont déjà fourni tant d'aimables articles, seront obligées d'allonger leurs colonnes , si elles veulent enregistrer tous les drames de cette nouvelle ère sociale. Les Pitaval futurs recueilleront. par là une ample collection de procès fameux, étales romanciers n'auiont qu'à suivre quelque peu le mouvement joiœnalier des chemins de fer pour y glaner les tableaux les plus grotesques ou les épisodes les plus émouvants.
Non, je n'exagère pas, je ne fais au contraire qu'une faible esquisse d'un état de choses dont nous n'avons encore observé que le commencement. Tel qu'il est, ce commencement, je demande ce qu'il doit faire présager pour l'avenir. Ceux-là pourraient le dire qui se sont laissé prendre dans les griffes du démon de l'agiotage , qui, depuis le jour où ils ont cherché leur fortune dans la hausse ou la baisse des actions de chemins de fer, n'ont plus connu ni la mâle satisfaction du travail , ni les joies de la famille, ni le repos du foyer. Ceux-là le disent par leur mort sanglante, qui, après avoir passé par tous les hasards d'un jeu qui trompe les plus habiles combinaisons, par tous les mirages d'une espérance décevante, par toutes les hallucinations d'une soif tantalique, ont fini par user leur dernier ressort dans cette lutte sans trêve et par succomber.
Que si l'on veut voir des scènes moins désolantes, mais non moins caractéristiques, que l'on entre dans une des salles d'attente d'un chemin de fer au moment où le convoi est prêt à partir. Il y a là quelques centaines d'individus qui se regardent d'un œil farouche, comme des ennemis : car tous n'ont en ce moment qu'une idée, celle de pénétrer au plus vite dans les wagons pour y prendre possession des meilleures places, et ceux qui les entourent sont autant de rivaux dont ils ont à redouter la prestesse.
Là, ceux qui se connaissent ne s'abordent qu'à regret, et n'osent s'engager dans une trop longue conversation. Ils craignent d'être surpris parle coup de cloche qui annonce le départ, ou d'être retardés dans leur élan par une politesse* inopportune. Les plus habiles se tiennent debout, collés contre la porte dont un inflexible surveillant garde encore la clef dans sa poche, et, dès que le signal est donné, dès que cette porte s'ouvre, ce n'est pas une société d'êtres civilisés qui en franchit le seuil, c'est un torrent qui se précipite impétueusement vers les wagons , c'est une course désordonnée sur le pavé de l'embarcadère. Aux plus alertes la couronne, c'està-dire le coin confortable de la voiture, du meilleur côté. Aux autres, la gêne pendant tout un long trajet. Qui s'aviserait alors de réclamer quelques concessions polies paraîtrait bien naïf. Les affections de famille ne résistent même pas à cet entraînement universel. Plus d'une mère tire avec impatience par le bras l'enfant dont elle s'irrite de ne pouvoir accélérer la marche. Plus d'une irréparable dissension de ménage est née d'une de ces heures fatales de départ où le mari accuse la lenteur de sa femme, où la femme est révoltée des reproches injustes de son mari. La génération actuelle conserve encore un reste d'urbanité de son éducation première ; la génération qui va s'élever à la vapeur des chemins de
fer rejettera comme un vain luxe, ou comme une fâcheuse entrave, ces attentions délicates envers les autres, cette attitude respectueuse envers les femmes, ces pratiques de courtoisie qu'on enseignait jadis avec soin aux enfants et dont les vieillards nous donnent encore l'exemple. Le chemin de fer est l'école mutuelle de l'individualisme , le gymnase de l'impolitesse.
Time is money , disent les Américains, ces fougueux apôtres de la religion industrielle; en d'autres termes, gagner du temps , c'est gagner de l'argent. Time is money, c'est Benjamin Franklin qui, le premier, a promulgué cette belle définition, et par là il sera plus célèbre que par sa découverte du paratonnerre *. Time is money. Peut-on résumer en une expression plus brève un plus noble dessein? Mais faudra-t-il se réjouir de cette double conquête, si , en gagnant de l'argent, on ne fait que surexciter le désir d'en gagner encore plus , et si, en gagnant du temps , on n'acquiert point une heure de trêve dans son labeur?
Je me souviens d'une petite pièce de Goethe qui m'apparait comme un doux enseignement :
« Sur toutes les collines règne le repos ; à travers tous les rameaux, on entend à peine un souffle.
1. Remember that time is money. (Advice to a young tradesmaii,written anno 1748.)
iO UN ÉTÉ AU BORD DE LA BALTIQUE.
Les petits oiseaux se taisent dans la forêt. Attends un peu. Bientôt tu reposeras aussi *. »
Une telle réflexion doit paraître absurde à ceux qui se sont passionnés pour cette Jaconique maxime: Time is money. Loin d'acquérir plus vite le repos par les procédés plus rapides des affaires et des voyages, on est devenu plus agité. On calcule la durée des jours comme autrefois celle des semaines, et Ton s'irrite de quelques minutes de retard comme autrefois de quelques heures. Déjà la locomotion par la vapeur ne suffit plus à notre impatience fébrile. Les nouvelles que le chemin de fer répand le matin dans une ville vieillissent en un instant à côté de celles que le télégraphe électrique y jette par ses fils de fer. Ainsi va notre époque, inquiète, pressée, toujours dans l'attente , toujours en mouvement. La vie de l'homme devient une sorte de course au clocher à travers l'espace , et le son lugubre de la machine des chemins de fer est comme le soupir de l'humanité haletante.
Je commets cependant un acte d'ingratitude en parlant ainsi des chemins de fer au moment même